SECONDE DIVISION DES SÉDIMENTS INORGANIQUES. URINES ALCALINES
Lf.s urines alcalines sont ordinairement pâles, et leurs sédiments sont blancs ou légèrement jaunâtres ; toutefois ce caractère n'est pas tellement absolu , qu'on ne voie quelquefois des urines alcalines presque aussi jaunes que l'urine acide.
J'ai déjà dit que l'alcalinité de l'urine est un fait important, beaucoup plus rare qu'on ne le supposait il y a quelques années, en considérant, bien entendu, l'urine peu de temps après l'émission et avant qu'elle ait subi aucune altération par suite de son séjour au contact de l'air. C'est dans de telles conditions qu'il faut examiner la réaction chimique de l'urine en prenant le soin de la recevoir dans un vase propre.
La première question qui se présente lorsque l'urine est rendue alcaline, est de savoir si elle a été sécrétée dans cet état, ou bien si elle est devenue alcaline dans la vessie ? le premier cas , en effet , suppose un dérangement dans la fonction de sécrétion et une maladie de l'organe sécréteur, tandis que le second indique une altération du liquide dans le réservoir où il séjourne, par suite de son mélange avec quelque matière mor-
bide sécrétée; il s'agit en un mot de savoir si on a affaire à une affection des reins ou h une maladie de vessie.
Cette question m'a longtemps arrêté, et je l'ai considérée conime très-difficile à résoudre, tant que je suis resté dans l'opinion erronée que j'avais puisée dans les auteurs à l'égard de la fréquence des urines alcalines; mais à mesure que j'ai vu diminuer les cas où l'urine a réellement subi cette modification, tellement qu'en prenant les précautions convenables, on ne trouve pour ainsi dire plus d'urine alcaline que chez les individus affectés de la maladie particulière désignée par Prout sous le nom de diathèse alcaline, je suis arrivé à une autre conviction : suivant moi toute urine qui ramène au bleu le papier rouge de tournesol au moment de l'émission, excepté dans un petit nombre de cas faciles à distinguer, a été sécrétée alcaline et indique par conséquent une altération de la fonction de l'organe sécréteur.
Il n'est question ici que des urines qui sont alcalines tous les jours, d'une manière durable, et non de celles qui le deviennent momentanément, sous l'influence de quelque cause accidentelle et transitoire; cet état passager n'a aucune importance et ne doit pas nous occuper.
Mais l'urine sécrétée acide ne peut-elle donc pas s'altérer par son séjour dans la vessie, par son mélange avec des matières morbides, muqueuses ou purulentes fournies par cet organe, au point de devenir ammoniacale et alcaline ?
Je ne nie pas absolument ce fait; mais s'il se produit, ce n'est que passagèrement et dans quelques cas graves
OÙ, losfaciillés intellectuelles étant perverties, les malades n'ont plus conscience de leurs actes et ne rendent plus leur urine ; ou bien encore, lorsque la vessie étant le sic%e d'une lésion profonde, il se mêle à l'urine des produits morbides capables d'en altérer promptement la nature; mais il est facile en pareille circonstance de tenir compte de la cause qui modifie la réaction chimique de l'urine , et on ne confondra pas des cas semblables, s'ils se présentent, avec une affection des reins et une altération de la sécrétion urinaire.
Nous dirons donc encore une fois, sans crainte do nous tromper , que toute urine rendue alcaline est le produit d'une sécrétion troublée, modifiée, soit par une diathèse générale, soit par une altération locale et matérielle de l'organe sécréteur. Tout au plus pourrait-il y avoir quelque doute, dans les cas où un seul rein serait affecté et produirait un liquide altéré, alcalin, l'autre continuant à fournir une urine normale et acide; mais il est fort probable que, dans un cas semblable, quelque circonstance telle qu'une douleur locale ou tout autre phénomène, viendrait éclairer le diagnostic et mettre sur la vole de cette particularité.
Les urines alcalines peuvent être claires au moment de l'émission, ne se troubler qu'au bout d'un certain temps, ou bien au contraire contenir, en sortant, des parties solides et concrètes qui troublent sa transparence.
Ce dernier cas constitue une véritable gravelle alcaline , de même que l'acide uriquc rendu en graviers solidifiés dans la vessie, constitue la gravelle d'acide urique.
Mais que l'urine alcaline soit rendue claire ou non, elle se trouble toujours par le refroidissement; elle se trouble non-seulement en raison des sels qu'elle contient en excès et qui se précipitent , mais aussi parce que cette urine renferme toujours une plus ou moins grande quantité de matières muqueuses résultant probablement de l'action du liquide altéré sur les parois de la vessie et sur les canaux qu'il parcourt ; aussi en considérant attentivement l'urine alcaline récente et chaude, ne la trouve-t-on jamais aussi liquide et pure que l'urine normale ; elle a toujours un aspect louclie comparé à l'urine saine.
PHOSPHATE AMMONIACO-iMAGIS'KSIEN.
Les sédiments des urines alcalines sont à peu près constamment composés de phosphate ammoniaco-magnésien mêlé d'une plus ou moins grande proportion de mucus; ce sel offre les formes cristallines que nous allons décrire; mais il est avant tout nécessaire de donner quelques renseignements sur l'aspect extérieur de ces sédiments : si l'urate d'ammoniaque peut, ainsi que nous l'avons dit, simuler quelquefois des dépôts de matières purulentes, il en est de même, mais à un bien plus haut degré, des sédiments de phosphate ammoniaco-magnésien ; rien ne ressemble plus, dans certains cas, à une couche de pus, que le dépôt de cette matière saline au fond des vases ; la moindre inspection microscopique dissipe à l'instant toute erreur, bien mieux que le traitement par un acide; les acides dissolvent à la vérité le phosphate ammoniaco-magnésien, mais ils
n'éclaircissent pas toujours complètement l'urine, ainsi qu'on le dit, en raison dos malières muqueuses qui résistent à ce réactif.
Voyons maintenant les caractères physiques et chimiques qui distinguent les cristaux de ce sel :
Le phosphate ammoniaco-magnésien affecte des formes cristallines variées, mais qui dérivent toutes du prisme droit {Jig. 53 ) ; quelle que soit la variété de ces cristaux, ou les reconnaît facilement avec un peu d'hahitude, attendu qu'ils diffèrent de tous ceux appartenant aux autres sels qui cristalHsent dans l'urine; s'il restait le moindre doute, il suffirait de les soumettre à l'action de quelques réactifs pour dissiper toute incertitude; c'est ainsi que le phosphate ammoniaco-magnésien se dissout avec la plus grande facilité dans les acides faibles, dans l'acide acétique; on voit les cristaux se fondre et disparaître au moindre contact de l'acide, comme le sucre fond dans l'eau, sans dégager aucun gaz et sans laisser de résidu.
Ce caractère distingue le sel dont nous parlons des cristaux d'acide urique qui ne se dissolvent pas dans les acides faibles, de ceux d'oxalate de chaux qui sont également insolubles, et de l'urate d'ammoniaque qui est pulvérulent et qui, par sa décomposition dans l'acide acétique, donne naissance à de petites lames cristallines rhomboïdales d'acide urique; et de plus, en ajoutant de l'ammoniaque à la dissolution de phosphate ammoniaco-magnésien dans un acide étendu, on voit se former une multitude de petits cristaux diversement groupés comme {fig. 54). Celte expérience se fait de la manière suivante : on place
256 COlIltS DE MICIlOStOlME.
sur une lame de verre une goutte du dépôt de l'urine contenant les cristaux de phosphate double ; à l'aide d'un peu d'acide mêlé à la matière, on dissout tous ces cristaux; on s'assure par l'inspection microscopique que cette dissolution est opérée, puis on ajoute à la liqueur un peu d'ammoniaque causti<jue; en soumettant de nouveau la lame de verre au microscope, on voit apparaître dans le liquide les cristaux indiqués {fig.5[\) ;ccs cristaux ne sont autre chose que le phosphate ammoniaco-magnésien reproduit.
Toutes les fois qu'il s'agit de constater la soluhilité d'une matière microscopique, il ne faut pas se contenter de n'en plus retrouver de ti'aces, après l'avoir traitée par un agent dissolvant ; la matière aurait pu être entraînée par le liquide hors du champ du microscope, sans être dissoute; pour être sûr qu'une substance est soluble, il faut la voir se fondre sous ses yeux pendant qu'on l'observe '.
' S'il s'agissait de distiugiier le phosphate amiuoniaco-niagnésien du phosphate de chaux, qu'à la vérité je n'ai pas encore rencontré dans les sédiments , on s'y prendrait de la manière suivante : On s'assurerait, qu'indépendamment de la différence de forme cristalline (le phosphate de chaux se présenterait prohablement sous forme amorphe), ce dernier sel est un peu moins soluble dans les acides faibles que le phosphate ammoniaco-magnésien ; cette différence de solubilité n'est pas toutefois assez grande pour caractériser chacun de ces deux sels ; mais les solutions de phosphate double et de phosphate calcaire se comportent bien différemment avec l'ammoniaque; on a vu que ce ïéactif détermine dans la première la formation des cristaux re])résentés (/tg. 54), tandis que dans celle de phosphate de chaux, l'ammoniaque ne produit qu'un précipité amorphe et blanchâtre (/tg. 55), donnant au liquide l'apparence d'une eau albumineuse coagulée par un acide.
Il y a ici une précaution à prendre lorsqu'on opère, comme cela
SÉDIMENTS. 257 Nous avons déjà vu quelles sonl les circonstances dans lesquelles se produit le phosphate ammoniacomagnésien; il faut, pour que ce sel se dépose en excès, que l'urine soit alcaline, et l'urine est alcaline soit par suite d'une lésion des reins ou d'une diathèse générale, soit accidentellement par l'influence d'une substance ingérée dans l'estomac; les alcalis ont surtout la propriété de passer dans l'urine : nous ne reviendrons pas sur ce que nous en avons dit.
Le phosphate ammoniaco-magnésien entre dans la composition de beaucoup de calculs vésicaux, mais il est rare qu'il en forme le noyau ; ce n'est que dans les cas de dialhèse alcaline, qu'un calcul pourrait débuter de cette manièi'e ; les substances que l'on trouve ordinairement dans les urines à l'état normal, et qui
arrive le plus souvent en pareil cas, sur des sédiments contenant en même temps des substances organisées, telles que du mucus on du pus; CCS substances ne sont pas dissoutes par les acides, elles sont au contraire coagulées; en sorte qu'après avoir fait agir l'acide pour dissoudre les sels et traité par l'ammoniaque, on pourrait confondre les grumeaux do matière animale avec ce précipité amorphe formé par la chaux. Le moyen d'obvier à cet inconvénient est d'opérer sur une certaine quantité de matière sédimenteuse dans un verre de montre ou dans un tube, et de filtrer ensuite la liqueur pour l'obtenir claire ; alors la réaction de l'ammoniaque, sur une goutte de celte liqueur observée au microscope, ne* pourra laisser aucun doute.
Je n'ai jamais rencontré le PiiospirATE de soude et d'ammoniaque ou sel microcosmiqiie dans les sédiments , et je ne crois pas qu'il puisse en faire partie au moment où nous les observons ; ce n'est que beaucoup plus tard, et par suite de l'évaporation de l'urine, que ce sol se dépose; on le reconnaîtra à ses beaux cristaux formant de larges pyramides à quatre faces, dont le sommet est tronqué (./'fi- 56)- Ils sont très-solubics, et se comportent à peu près comme le phosphate ammoniaco-magnésien.
COURS DE AilCUOSCOPlE.
ont le plus de tendance à cristalliser, sont l'acide urique et l'oxalate de chaux; aussi voyons-nous dans l'excellent Atlas publié par M. Sogalas, que la plupart des calculs ont pour centre un noyau de l'une ou de l'autre de ces matières ; les phosphates terreux, le phosphate ammoniaco-magnésien ne se montrent que plus lard et dans les couches extérieures du calcul ; on se rend facilement compte de ce qui se passe dans ce mode de formation des pierres de la vessie, et comment leurs couches alternent ainsi en changeant de nature.
Sous l'influence d'une première cause qui jusqu'ici nous échappe, il se forme dans la vessie un noyau solide aux dépens des matières que l'urine contient le plus habituellement en excès, c'est-à-dire un noyau d'acide urique ou d'oxalate de chaux ; autour de ce centre se déposent de nouvelles couches telles que l'urate d'ammoniaque dont le noyau favorise la cristallisation ; un pareil corps étranger ne peut pas exister longtemps dans la vessie, sous un certain volume, sans irriter cet organe et sans agir sur l'appareil sécréteur lui-même; de là, trouble dans la fonction, sécrétion d'urine tantôt très-acide, qui dépose encore àe nouvelles couches d'acide urique, d'oxalate de chaux, tantôt d'urine alcaline qui laisse déposer les phosphates terreux et le phosphate amnioniaco-magnésien ; c'est ce qui fait que ces sels constituent surtout l'enveloppe des calculs un peu volumineux.
Quant à la cause qui détermine le dépôt de la première molécule solide et l'agglomération de particules suivantes, elle nous intéresserait au plus haut degré, et c'est précisément le point que l'on connaît le moins dans
l'état actuel delà science; est-ce à une qualité particulière du mucus vésical dont on retrouve ordinairement des traces dans la composition des plus petits graviers, ou bien à un abaissement de la température de l'urine dans l'intérieur de la vessie, que l'on doit attribuer ce phénomène ? nous l'ignorons absolument. Mais n'est-il pas évident d'après les faits que nous venons d'exposer, qu'il y aurait un très-grand intérêt à examiner souvent l'urine des personnes chez lesquelles on soupçonne la moindre tendance au développement des calculs ? N'est-il pas très-probable que si on surveillait avec assez de soin les urines, pour prévenir une trop grande concentration de ce liquide, pour neutraliser l'excès d'acide et pour combattre la formation de l'oxalate de chaux, on éviterait le dépôt des matières qui constituent le premier noyau solide des pierres?
11 résulte également de ces faits, qu'on ne doit pas administrer indistinctement les eaux alcalines, comme on ne le fait que trop souvent, sans tenir compte de la nature de l'urine; j'ai vu, avec M. Leroy d'EtioUes, un malade chez lequel un séjour intempestif de deux semaines à Vichy, avait suffi pour déterminer la formalion d'un calcul entièrement composé de phosphate ammoniaco-magnésien.