LA CHARITÉ
l'a placé le dernier pour faire entendre que c'était le faut et la fia de toute association humaine. »
SOMMAIRE
La charité n'est pas seulement un devoir pour les personnes, mais aussi pour la société.
C'est elle qui inspire les sentiments de solidarité ou reconnaissance mutuelle des services rendus et reçus, et la fraternité ou charité commune de tous pour tous.
32" Lm vertoi de charité.
« De même qu'il y a des vertus de justice, il doit y avoir également des vertus de charité ; n'est-ce pas, monsieur? continua Jacques.
— Oui, mon ami, et celles-ci ne sont que la continuation des autres; elles marquent seulement un progrès de plus en plus grand vers la perfection morale.
— Je ne comprends pas bien cela.
— Tu te souviens que nous avons dressé une liste des vertus de justice, en allant des moins méritoires aux plus méritoires : d'abord la probité, puis l'équité, la loyauté et la délicatesse : eh bien, la charité commence là où finit la justice, et elle continue cette marche ascendante vers un mérite supérieur.
Ainsi la première vertu de charité est la btenfftisance; ne comprends-tu pas que l'homme bienfaisant est encore plus utile à ses semblables, plus avancé
ibi ÏA SOCIÉTÉ.
dans la vertu que l'homme délicat, qui se conforme
pourtant au commandement le plus élevé de la justice?
— Oui, j'entends bien; mais la charité ne peut pas aller toute seule, n'est-ce pas? c'est-à-dire que, si l'on n'est pas juste, on ne peut pas être charitable?
— Au moins n'a-t-on pas le droit de l'être. Il faut commencer par les devoirs les plus simples, les plus strictement obligatoires: après cela, quand on a rendu aux autres tout ce qu'on leur doit, il est temps de songer à leur faire du bien d'une manière désintéressée, à se dévouer pour eux. Un homme qui volerait et qui ferait ensuite la charité aurait tort de croire qu'il est quitte avec la loi morale ; ta charité n'est supérieure à la justice que parce qu'elle la suppose et la dépasse.
— Je n'ai pas besoin que vous m'expliquiez en quoi consiste, la bienfaisance; je le sais : c'est à faire Vaumône aux pauvres, à soulager les malheureux chaque fois qu'on le peut et autant qu'on le peut.
— Oui, mais dans ces mots « soulager les malheureux », il faut faire entrer autre chose que l'aumône : il existe d'autres besoins que ceux du corps ; il y a des riches - qui souffrent et qui ont droit à notii; pitié, à notre aide, à notre compassion. La charité nous ordonne de faire du bien à nos semblables dans tous les sens : instruire les ignorants, conseiller les imprudents, apaiser les violents, consoler les afQigés, secourir toutes les misères,. corriger tous les défauts, essuyer toutes les larmes, soigner toutes les plaies. Crois-tu qu'on ait assez fait pour l'orphelin quand on l'a placé dans un hospice où il reçoit la noarriUu% et rinstruction?Non pas. « Tout le monde donne du pain.
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dit un proverl», mais pei-sqnne comme une mère. » Il faut faire oublier au pauvre petit que sa mère lui manque; il faut l'encourager, le conduire, Faimer. Aussi beaucoup de personnes sans enfants -adoptentelles ces orphelins, pour leur rendre une famille. Le vrai précepte de la charité, prêché par Jésus-Christ sur la terre, est : « Aimez-vous les uns les autres. »
— Mais si la personne qui a reçu nos bienfaits est ingrate, si elle nous rend le mal pour le bien, devonsnous encore la secourir et la protéger?
^Oui, mon ami : la bienfaisance n'est pas complète si elle n'est pas jointe à la clémemoe, qui est la vertu de pardon et de miséricorde. Le grand poète français Corneille a raconté dans sa tragédie de Cinna un beau trait de l'empereur romain Auguste : Un des familiers de celui-ci, Cinna, comblé de faveurs par son maitre. avait fait le projet de l'assassiner pour satisfaire une vengeance. Auguste l'apprend et le fait venir auprès de lui : il lui rappelle d'abord ses bienfaits, et tout a coup l'accuse de vouloir sa perte. L'autre essaye de se défendre, mais l'empereur l'arrête et, lui tendant la main avec un geste de pardon : « Soyons ami$, Cinna, lui dit-il, c'est moi qui l'en convie! »
Sans doute on n'a pas souvent l'occasion, dans la vie, de se montrer clément de la sorte ; mais on peut du moins et l'on doit se montrer induisent pour les offenses reçues, pour les faiblesses et les défauts d'autrui, indulgent pour l'ingratitude et l'oubli qui payent trop souvent les services rendus. Tu as donné des billes ou une balle à un camarade, qui refuse ensuite de te prêter l'une ou l'autre, qui te querelle sans motif, qui. parle mal de toi aux autres, qui menace
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de te battre si lu réclames : hausse les épaules et soulis ; la colère ne ferait que te rabaisser à tes propres yeux. Et puis la peine que tu ressens sera bien vite passée : celui qui te la cause ne sait peut-être point ce qu'il te fait! n'en garde pas rancune, et quand le coupable reviendra à lui, ouvre-lui tes bras et embrasse-le. On ne t'en estimera pas moins, va ! et si les sots rient de toi, c'est tant pis pour eux ; il n'est jamais ridicule d'être bon!
Tiens, cela m'amène à la troisième de ces vertus de cbarité que tu me demandes de t'énumérer, la générosité. En deux mots je vais te la définir : Ne mesure point ta bonté à celle des autres. Si chacun attend que son voisin commence à lui faire du bien, personne ne bougera ; donne-toi la gloire et le bonheur de partir le premier. Le plus souvent on te saura gré de cette initiative ; oa te payera en sympathie, en amitié, en dévouement. Si l'on te repousse, si l'on t'insulte, qu'importe? Ne change pas de système; crois-moi : le plus puni, c'est celui qui commet la faute; un jour ou l'autre elle retombera sur lui, et en attendant il garde la honte et le remords de l'avoir commise. Le vrai malheureux, c'est le méchant, n'en doute pas.
Si tu es riche, donne aux pauvres; si tu es pauvre, donne tout de même : cela te sera rendu un jour au centuple : « Qui donne au pauvre prête à Dieu. » Et si tu n'as rien, aime les autres ; c'est encore un moyen de leur donner.
— Mais qu'appelle-t-on l'héroïsme? Est-ce une vertu spéciale?
— Non, mon enfant; c'est ie plus haut degré des vertus dont nous venons de parler.
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Un héros de bienfaisance, c'est saint Vincent de Paul, qui, après avoir donné tout ce qu'il possédait aux pauvres, à qui il avait consacré sa vie, s'engagea sur un navire, quoique âgé, souffrant et revêtu de la robe du prêtre, pour gagner de quoi racheter des captifs aux pirates de la côte d'Algérie. Un héros de clémence, . c'est ce bienfaiteur qui pardonne à un obligé qui a tenté de le voler. Un héros de générosité, c'est ce général, dont ton premier livre de morale ' raconte l'histoire, qui, visé au front par le blessé à qui il tendait une gourde de rhum sur le champ de bataille, se détourne pour éviter la balle, et lui donne de nouveau à boire. Héros de charité enfin, dans tous les sens, ce mourant dont voici l'histoire :
« Un soir, pendant la guerre de Crimée, deux blessés i< se trouvèrent étendus côte à côte sur le champ de « bataille ; on n'eut pas le temps de les relever. L'un <i était un Français, l'autre un Russe. Ils soufîraient « cruellement; ils essayèrent de se parler, et s'ils ne « se comprirent pas beaucoup, ils se témoignèrent du moins cette amitié qui adoucit les maux.
« La nuit vint, un des deux s'endormit. Le matin. « quand il se réveilla, il vit sur lui un manteau qu'il a ne connaissait pas : il chercha son voisin; celui-ci ti était mort, et, avant de mourir, avait ôté son man- « teau et l'avait étendu sur son compagnon de misère. K Sais-tu quel est celui qui a fait cela ? Je le vois dans i( tes yeux, tu as envie que ce soit le Français... Eh A bien, sois content : c'était le Français '. »