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CHAPITRE I — QU'EST-CE QUE LA PATRIE

33" La patila «t uam I

« Monsieur, me dit Jacques, comme je le rencontrais quelques jours après l'entretien que je viens de vous répéter, j'ai bien réfléchi à tout ce que vous m'avez dit sur les devoirs de l'homme en ce monde. Je sais que le bien pour l'homme se ramène à deux obligations : le respect de la dignité humaine et le désintéressement, et que, à l'aide de ces deux mots, nous pouvons connaître d'avance tous les devoirs qui s'imposent à nous dans la famille et dans la société : dans la famille, c'est surtout le désintéressement, c'està-dire l'afTection et le dévouement, qui est en jeu ; ce n'est pas assez qu'on se respecte les uns les autres, il faut encore qu'on s'aime; — dans la société, les deux vertus en question trouvent leur place : le respect de la dignité humaine donne naissance h la justice, et le désintéressement à la charité.

— Bon ! lui dis-je ; voilà qui est supérieurement résumé; je vois que je n'ai pas perdu mou temps en le donnant, au hasard de la conversation, les leçons de morale que tu me demandais.

— Eh bien, monsieur, je ne suis pourtant pas satisfait; il me semble que nous avoBS oublié quelque chose de capital.

— Quoi donc?

— La Patrie.

— Le petit ouvrage de Morale ' que tu m'as montré n'en parle donc point?

— Si fait, et aussi mes deux volumes A'Inslruction civique'; mais ils indiquent seulement les devoirs que nous avons envers la Patrie, sans dire d'où viennent c«s devoirs. Il me semble que c'est à la morale de traiter cette question-là.

— Tu as raison, maïs il ne sera pas très difficile de te répondre, et je n'aurai besoin de faire appel à aucun raisonnement nouveau, à aucune idée avec laquelle tu ne sois déjà familier.

Voyons, qu'est-ce que la Patrie?

— J'ai lu dans mon petit livre de' morale que c'est d'abord le sol où l'on est né, où l'on a grandi et vécu. Attendez, je me rappelle la suite : « Le ciel même sous lequel nous avons vu le jour Cn fait partie; nous sommes liés au pays natal par une sorte de parenté qui fait que nous ne pouvons nous en séparer sans un déchirement. Nos ancêtres ont laissé sur cette terre mille traces de leur passage : la route où nous mar-

i. Coun iUmenfairt du même ai 2, Court eUmentaire du mËEiie e mSme auteur, p. 7-lï ef auiv.

QU'EST-CE dllK U PATIUEÎ tùi

chons, la maison où nous logeons, le champ que nous cultivons, tout cela a été préparé par nos pères, nos grands-pères et nos arrière-grands-pères, qui y sont enterrés. Beaucoup se sont fait tuer pour défendre contre les ennemis ce sol où nous vivons, ils l'ont arrosé de leur sang. »

— Je vois que tu retiens bien ce que tu apprends ; mais est-ce là vraiment toute la Patrie?

— Non; mon livre ajoute que la véritable Patrie, c'est la nation, c'est l'ensemble des personnes qui habitent le même pays, soumises aux mêmes lois, ayant la même capitale et le même gouvernement.

— Ces personnes ne sont-elles pas unies encore par d'autres liens?

— Si ; elles ont les mômes sympathies et les mêmes antipathies; elles ont surtout les mêmes souvenirs de gloire et de malheur.

— Tout cela leur forme un héritage, n'est-ce pas, qu'elles tiennent de leurs pères, comme le sol où elles vivent, et qu'elles transmettront à leurs descendants?

— Oui, et même mon livre dit que tout cela fait d'elles une même famille, la fojnille fr»nçaiBe.

— Ahî enfin, voilà le mot que je voulais te faire dire : tu comprends combien il est juste. Le pays où tous les Français vivent ensemble, c'est la demeure de la grande famille qu'ils forment à eux tous : eux- ' mêmes senties fils de la France, frères entre eux et travaillent tous à leur façon à un bien commun qui est la grandeur de la maison.

— Si la Patrie est une famille, les devoirs des compatriotes sont les mêmes que les devoirs des enfants dans la maison ?

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— Sans doute ; le foyer est élargi, et la famille augmentée, voilà tout: les obligations s'étendent mais ne changent pas.

Voyons, comment avons-nous divisé les liens de la famille : d'abord les rapports de la mère et du 'père avec les enfants, puis des enfants avec la mère et le père, enfin des enfants entre eus.

Nous allons retrouver tout cela dans le nouveau cercle que nous considérons.

La mère, c'est la Patrie elle-même, la terre natale qu'il faut aimer et défendre, par reconnaissance pour ses bienfaits. Ne nous a-t-elle pas donné la vie et la nourriture, comme notre mère? Ne se montre-t-elle pas tous les jours douce et généreuse? Ne nous apportet-elle pas, comme nous le disions tout à l'heure, l'héritage magnifique et saci'é de ses trésors et de ses souvenirs? Oui, nous devons la protéger et la chérir comme nous chérissons et protégeons notre mère.

Mais, dans la famille, il y a le père à qui nous devons obéir. Ici, le père est représenté par le droit national, qui donne à la Patrie l'autorité dont elle a besoin pour imposer à ses fils le respect et l'obéissance. La patiîe n'a pas seulement la tendresse maternelle, elle a la volonté paternelle, dont les lois sont l'expression. Elle aime et protège ses enfants, ■ mais en revanche elleesiged'eux qu'ils se soumettent à ses décisions souveraines. Tu le vois, rien n'estchangé : mômes devoirs et mêmes droits de part et d'autre.

La ressemblance continue si tu en viens au rapports des enfants entre eux. Ces rapports, nous les résumons ainsi : affection, protection, dévouement. Ne Bont-ce pas là les devoirs que tous les compatriotes

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ont les uns envers les autres ? Nous les avions expliqués et justifiés, pour les frères et sœurs, par la parenté du sang, par les habitudes de la vie même, par la communauté des affections, des espérances et d^s obligations. En est-il autrement dans le cas que nous examinons? Les compatriotes sont presque toujours enfants d'une même race, ou du moins les races auxquelles ils appartiennent se sont tellement fondues que le même sang coule dans les veines de tous ; ils parlent la même langue, ils ont les mêmes mœurs, ils aiment et défendent le même pays, et tendent à un même but, 33 prospérité et sa gloire.

Parmi ces fils de la grande famille, il y en a aussi des grands et des petits, — c'est-à-dire des puissantset des faibles, des riches et des pauvres; — ils doivent s'entr'aîder et se soutenir ; tous doivent travailler non seulement dans leur propre intérêt, mais encore et surtout dans l'intérêt de la communauté, pour l'hon- ' neur du nom qu'ils portent tous.

Un seul Français ne suffit pas à déshonorer la France, pas plus qu'un seul membre de la famille Dupont ne suffit à perdre la réputation de tous les Dupont ; mais le crime de celui-là blesse tous les autres, et il faut n'aimer point sa famille ni sa patrie pour faire peser sur l'une et sur l'autre cette honte et ce chagrin.

SOMMAIRE

Le territoire de la Patrie, ses richesses, ses souvenirs, fonnent un héritage qui se transmet de génération en génération. La Patrie est donc une grande famille, qui doit rester unie.

34** lia patrl* Mt dm société.

— Ce n'est pas tout : noB seulement la Patrie est une famille, mais c'est aussi une société, et tout ce que nous avons dit de la société s'applique à elle.

— Nous avons commencé par en établir la néceisUé et les bienfaits.

— Crois-tu donc que la protection d'une Patrie n'est pas nécessaire à l'homme? L'humanité est un domaine trop vaste, dont les membres sont trop disséminés pour que l'association des intérêts et des sentiments y soit bien efGcace et bien avantageuse. Je n'ignore pas que les Patagons, les Esquimaux, les Indiens, les nègres du Congo sont mes frères, selon la nature et scion la raison : mais combien il m'est difficile de me lier avec eux! Je voudrais les servir et profiter de leur appui, les aimer activement et recevoir leur aflection ; mais il est bien peu de circonstances où je puisse satisfaire ce désir.

Évidemment, un grand homme, un inventeur, comme Jenner, qui trouva la vaccine, comme Franklin à qui l'on doit le paratonnerre, comme Papin ou Fuiton, qui utilisèrent la vapeur; un homme d'État, comme ces députés de l'AssemhléË nationale de 1789 et de la Convention qui rédigèrent la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et abolirent l'esclavage : évidemment ceux-là savent se rendre utiles à l'humanité tout entière. Mais nous autres, humbles habitants de ce village, toi petit enfant, comment poun'ais-lu servir toute la société humaine ?

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