‹ Cours de morale et opuscules en vers et en proseChapitre 12 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le premier jour.

Elle n'est plus. Tes yeux ont vu les siens sè fermer. Amour, amitié, charmes de la vie , tout s'est évanoui. Elle étoit tout pour toi; te voilà seul au monde.

Ce coup mortel a glacé tes sens , et ton cœur oppressé ne peut pas même exhaler un soupir. Ton œil est fixe , ta paupière sèche , ta bouche muette. Tu vis cependant ; mais tu as reçu le contre-coup de la mort. Heureux , si elle t'eût frappé toi-même ! Ah ! le malheureux , c'est celui qui survit.

Ne crains pas que je Llâme ta douleur ; comme toi j'ai souffert ; je la connois, je la partage. Je pourrois te dire : Tu es homme , résiste et combats. Mais hélas ! comment cornbattrois-tu ! ce n'est plus toi.

4 I^E s CONSOLATIONS.

Infortuné, tu as besoin d'un appui : je veux être le tien ; j'étois l'ami de ton amie; en te sauvant , je conserverai d'elle la moitié qui lui fut la plus chère.

Hélas ! son dernier soupir est encore sur tes lèvres. Son ame est passée dans la tienne , elle vit dans toi. Ah ! conserve tesj ours pour qu'elle ne meure pas toute entière.

Tu me regardes?.... eh bien ! la sens-tu dans ton coeur ? Ton oeil s'attendrit , tu soupires enfin ! embrasse-moi. Eh quoi ! tu ne

sentois pas qu'elle vivoit encore ?

Oui , mon ami , oui , elle vit , ta Julie : tu la retrouveras chez tous ceux qui l'ont connue. Va , l'on ne meurt qu'avec le dernier de ses amis. Tes yeux cependant parcourent tristement ces lieux où tu la vis tant de fois. Tu la demandes à tout ce que tu vois. Mon ami , que me demandes-tu .^ici tout est plein d'elle. Ses vertus t'environnent ; son esprit est dans l'air que tu respires , tu n'as perdu que son image ; encore tout la rappelle-t-il à tes yeux : cette glace qui la réfléchissoit , ce rideau mystérieux qui la voiloit de son ombre , ces vétemens modestes qu'elle paroit de sa beauté ,

ces fleurs dont tu couronnois hier sa tête

tout cela n'est qu'un songe , dis-tu ! eh ! mon

ami , pour qui le bonheur n'est - il pas un songe ?

Et moi aussi , j'ai rêvé le bonheur. Tu le sais, j'aimois Caroline. Notre amitié étoit née avec nous ; elle ne finira qu'avec moi. Caroline n'étoit pas belle, mais elle avoit ce charme secret plus attrayant que la beauté. Son regard étoit si doux avec ses amis , si modeste avec ses amans , si tendre avec les malheureux ! Hélas ! elle ne pleuroit que les malheurs des autres. Son cœur timide se défîoit de l'amour, et lui donnoit le change par les délices de l'amitié ! Tu connoissois son sourire : c'en est fait ; jamais l'amitié ne sourira comme elle.

Mon ami , mon cœur se soulage en te parlant de Caroline. Et toi , parle -moi de Julie. Rappelons les beaux jours de notre vie ; le souvenir est la ressource des infortunés.

Je le vois , tu t'efforces en vain de parler ; ta douleur est muette. Eh bien ! je vais parler pour toi.

Julie n'avoit pas quinze ans lorsqu'elle te vit pour la première fois. Les cœurs sensibles se devinent d'abord , et s'aiment dès qu'ils se sont devinés. Peines , plaisirs , penchans , tout vous rapprochoit ; et la nature , en vous formant , sembloit n'avoir créé qu'un seul être , dont chaque moitié cherchoit à se réunir à

l'autre ; aussi votre union fut-elle inséparable.

Je me rappelle ces premiers temps , ces prémices d'une amitié si tendre ; ces vertus toujours plus pures , ces soupirs toujours plusardens , cette harmonie touchante de sentiraens, de désirs et de pensées , et ces heures fugitives , et ces jours sereins couverts de légers nuages , et ces soirées paisibles , et ces craintes passagères, et ces douces espérances si doucement réalisées. Je la vois , ta Julie , à l'autel de l'h) menée ; c'étoit la candeur , l'innocence elle-même. Le lendemain , je la revis sortant des bras de sou époux , sa figure étoit vierge encore.

Tu soupires à cette image ? l'amertume s'insinue dans ton ame ; elle réveille , elle aigrit les douleurs ; enfin tu commences à sentir que tu souffres. Ton regard s'anime , tes sa}iglots s'échappent , la douleur sillonne ton front pâlissant. Tout ton corps se roidit ; mon ami, écoute-moi !....

Il ne m'entend plus. Je l'appelle; ses cris seuls me répondent : Julie ! ma chère Julie ! Ah ! malheureux ! j'ai tout perdu , tout !..., Hier je la voyois , je lui parlois, elle étoit là... où est-elle aujourd'hui ? Grands dieux ! suisje donc le seul qui ne mourrai point ?.,. qui ne

mourrai

pomt

Il dit , et le délire l'emporte; il se jette avec fureur sur ce lit , théâtre de la mort. Il saisit avec transport les vêtemens de Julie , et les presse de ses lèvres brûlantes. Pas un soupir , pas une larme ; le silence de la mort , la pâleur du désespoir.

Ce moment est affreux , mais il est nécessaire. La fièvre se dévore elle-même. Elle va s'épuiser avec ses forces. J'attends le dernier accès: pour l'attendrir, j'ai besoin de sa foiblesse.

Cependant sa poitrine s'agite , son œil étincelle , son geste m'ordonne de sortir. Tu me chasses ! quoi ! parce que tu perds ton amie , ai-je donc perdu mon ami , et veux-tu faire deux malheureux ! Ne l'espère pas , je te suivrai par-tout. Je m'attache à toi, et ne te quitte plus... Tu me repousses , tu t'arraches de mes bras ! hélas ! ils soutenoient Julie à son dernier moment. Là , son cœur s'appuyoit contre le mien pour me parler de toi.

A ces mots il s'écrie , se retourne et se précipite dans mon sein. Je sens sa poitrine serrer fortement la mienne , et cette pénible étreinte est le dernier effort de la douleur abattue.

C'en est fait , il a cessé de souffrir. Placé maintenant entre le sommeil et la mort, il peut s'éteindre paisiblement , et le calme dont il

jouit peut devenir éternel. Hélas ! dois-je lui souhaiter des jours , et la vie est-elle encore un bien pour lui ? Oui sans doute , la douleur même a ses jouissances. Je veux lui en faire goûter la douce amertume ; il connoîtra la volupté de pleurer.

Repose , infortuné , repose dans les bras de l'amitié : ses larmes attendent ton réveil.

Ii£S CONSOLATIONS.

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