CHAPITRE II
Le lendemain.
Précieuses larmes , amère et douce rosée , qui ranimez le cœur que la douleur a flétri , humectez sa paupière brûlante, et tombez à son réveil comme la fraîcheur du matin
Hélas ! son sommeil ressemble plutôt à l'anéantissement qu'au repos de la nature. Cependant le calme semble renaître peu à peu sur son front abattu. Ses songes paroissent paisibles et rians. Il n'a de malheur à craindre que celui de s'éveiller.
Cet instant fatal approche. Déjà sa paupière s'entr'ouvre , il me regarde ; je lui souris , un sourire lui échappe.... L'infortuné ! il s'oublie encore ! A cette idée mes pleurs coulent malgré moi. Il les voit C'en est fait, il est
réveillé.
Mon ami, me dit-il , que ce jour est sombre, que cette lumière est pâle et lugubre ! que ne suis-je endormi pour toujours ! Je la voyois, mon ami ! elle me parloit !.... A ces mots son cœur se gonfle , ses yeux rougissent. O ! s'il
lO LES CONSOLATIONS,
pouvoit pleurer !.... Je le prends dans mes bras , je le presse contre mon cœur. Il sent mes pleurs inonder son visage. Les larmes attirent les larmes : les siennes s'échappent enfin , et sa douleur sèche et cuisante se change en cette amertume délicieuse dont les malheureux se plaisent à s'enivrer.
Le moment des larmes est un moment de foiblesse et d'abandon. J'en profite pour lui faire prendre quelque nourriture. Il me refuse , mais d'une voix foible. Il veut encore mourir , mais il ne déteste plus la vie. Enfin lui présentant un mets que Julie lui servoit souvent ; mon ami , lui dis- je, ne me refuse point : tu connois ce mets-là. Le malheureux , avec un regard douloureux et tendre , accepte ce que je lui présente; mais il essaye en vain de manger. Chaque souvenir est suivi d'un sanglot, qui lui ôte même la respiration. Je vais le distraire : pour qu'il acceptât j'avois besoin de Julie , pour qu'il mange , il faut l'éloigner.
« Tu connois, lui dis-je, Melcourt et Lucile, « mariés depuis trois mois ! — Oui. — Eh bien,
« ils sont dans une situation ! — Que leur
« est-il donc arrivé ? — Hélas ! je l'ignore en- « core. — Mais enfin ? — Enfin , mange , et « écoute-moi. Tu sais que Lucile étoit recher-
« chée par deux officiers, Melcourt et Dei ville.
« Tu sais combien Melcourt est aimable , com-
« bien Derville est bouillant et emporté. Tu
« sais encore.... mais tu ne manges pas ? — Je
« mange etjet'écoute; continue. — Tusais enfin
« qu'au moment où Lucile donna la préférence
« à Melcourt , Derville voulut tuer et j\Iel-
« court, et Lucile et lui-même, et qu'il finit par
« aller à cinquante lieues se consoler au milieu
« de sa famille. Tout-à-coup hier , sur le rem-
« part , Lucile et son époux.... Mon ami , si
« nous buvions ?.... » Occupé de mon récit , il
me présente son verre , et je continue en le
servant. — « Lucile et son époux voient accou-
« rir Derville. Ils étoient l'un et l'autre envi-
« ronnés d'une nombreuse société... A ta santé,
« mon ami.... » Et tandis qu'il boit , je lui sers
un autre mets. Il veut me refuser; mais au
lieu d'insister je reprends mon récit , et plus
l'événement l'intéresse , plus il mange en
m'écoutant. — « Deiville approche, l'air égaré,
« l'œil étincelant. Il heurte Lucile avec vio-
« leiice , et insulte Melcourt. Celui-ci met
« l'épée à la main ; c'est ce que Derville de-
« mandoit. Mais Lucile se précipite au devant
« de son époux , arrête son épée, et s'oppose à
« celle de son adversaire. A^oilà Melcourt par-
« tagé entre l'amour et l'honneur. Les un*
« veulent qu'il se venge , ou qu'il se mesure : «la publicité de l'injure, le préjugé de son «état, tout semble l'exiger. Les autres, au « contraire.... Mon ami, tu manges, et tu ne ■ bois pas. — Les autres .'' me dit-il en accep- <« tant. — Les autres prétendent que Melcourt « ne doit point se sacrifier , lui et son épouse , « à la rage d'un rival insensé.... Bois donc.''.... « Celle que je plains le plus , en cas d'événe- « ment , c'est cette pauvre Lucile. — Ali ! oui, « reprend-il ; si elle survit à Melcourt , elle est « bien à plaindre ! » A ces mots il cesse de manger , et un profond soupir m'annonce de nouvelles larmes. Mais enfin il a pris quelqu'aliment. Qu'il pleure , il ne mourra point : je l'ai sauvé , je suis tranquille.