ENTRE MADAME DE MAINTENON ET NINON DE LENCLOS
C. o M B L É de gloire , attirant tous les tœus . Libre , et pouvant dans l'empire amoureux Fournir encore une carrière illustre , Louis , à peine en son dixième lustre , De Maintenon avoit fait sa moitié.
Las de l'amour , il cherchoit l'amitié. S'il n'eu obtint ces tendres confidences , Cet abandon , et cette intimité , Tributs du cœur et de l'égalité , Il y trouva du moins les complaisances , Les demi-soins , et ces je ne sais quoi Qu'on nomme égards , procédés , convenances ; Toujours flatteurs , et même pour un roi. Sa femme avoit , du sein de l'abbtinence ,
Porté ses vœux au trône de la France.
Tous les dévots ont de l'ambition ; Et l'on distingue à cette différence La piété de la dévotion.
Mais la dévote , hélas ! fut trop punie. Qu'il est cruel de consumer sa vie A réveiller les sentlmens , les goûts , Et les désirs d'un insensible époux !
Dieu vous préserve , ô sexe charitable ! De prodiguer vos soupirs généreux Pour un sultan fatigué d'être heureux Et d'amuser un Jiomme inamusable !
Ainsi , pleurant sa stérile grandeur , Languit trente ans Maintenon solitaire.
Je n'y tiens plus , disolt-elle à son frère , Je veux mourir ! — Vous comptez donc, ma sœur En paradis épouser Dieu le père ?
Tu la tiras de ces ennuis affreux , Plaisir des dieux , céleste bienfaisance. Lassé du poids de sa triste existence , On la supporte en faisant des lieureux
Mille beautés , pauvres , quoiqu'héritlères De noms jadis illustrés par leurs pères , Manquoient d'appui , de soins et de secours ; Et sans espoir d'être épouses ni mères , Dans la langueur coulant de tristes jours , Voyolent , au sein d'une antique chaumière , De leur printemps les roses se flétrir. Jadis en proie à leur noble misère , Maintenon sut sans peine y compatir .,
Vlut à leur aide , et s'empressant d'offrir A cet essaim la luche liospitalière , Le recueillit sous les murs de Saiat-Cyr. Là , nuit et jour , sur ses jeunes abeilles , Par ses travaux , ses prières , ses veilles , Elle attiroit l'influeuce du ciel ; Et pour former leur substance divine , De ses parfums , la Muse de Racine L'aidoit souvent à composer son miel.
O quel tableau , que ces vierges naissantes Fixant déjà leurs timides regards Sur la Morale , et l'Étude et les Arts; Tantôt filant de leurs mains innocentes Les vêteinens promis aux malheureux , Tantôt suivant les Grâces et les Jeux , Ou modulant la tendre mélodie Des cliants d'Estber et des chœurs d'Athalie!
C'est dans le sein de cet heureux séjour , Que , s'échappaut du joug de la puissance , Seule et pensive , au déclin d'un beau jour , Elle venoit loin du bruit de la cour S'environner de paix et d'innocence.
Dans les sentiers de ces bosquets naissans Souda'u paroît , passe et fuit nue femme , D'un pas léger portant le poids des ans. De ses yeux noirs la pétillante flamme Aiguise encor son regard agaçant ; Et son sourire et son air caressant Peint sur son front la bonté de son ame.
En l'admirant , Maiatcnon dans son cœur
Sent le retour de ses jeunes pensées.
De ses beaux jours les heures éclipsées , Ces temps lieureux , si lolu de la grandeur , Semblent renaître à l'aspect enchanteur De cette femme. Elle la suit , l'appelle , La suit encor.,. — C'est elle ; c'est bien elle ; Ninon !
NINON
C'est toi , ma d'Aubigné !.. Pardon; Mon cœur , madame , auprès de vous s'oiiblie ; En revoyant l'illustre Maintenon , Je crois encor , moi qui fus son amie , Etre au Marais chez ma bonne Scarron.
MAINTENON
Ah ! béni soit le Ciel qui vous envoie , Chère Ninon ! mon ame , ivre de joie , Retrouve donc un cœur pour s'épancher ! M'aimeriez- vous ? que faut-il que j'en croie ? Dans mon désert me veniez-vous cherch er ?
Non: de votre ame active et généreuse Je ne voulois qu'admirer les bienfaits.
Je sais quels sont vos déplaisirs secrets , Quelle est des grands la solitude affreuse. Mais en voyant la famille nombreuse De tant d'heureux qu'ici vous avez faits , J'allois partir contente , et me disois : Elle n'est pas tout-à-falt mallieureuse !
DU XVI 11° s lÈcL £. 105
MAINTENOW.
Que le bonheur , IN'inon , est loin de mol ! J'aime Louis , je l'estime et l'admire ; Mais si j'avois , d'im pasteur ou d'un roi , A préférer la houlette ou l'empire , J'irois aux champs retrouver l'âge d'or. C'est mon secret : et vous êtes encor La seule au monde à qui j'ose le dire.
NINON
Que je vous plains !
MAINTENU N
O ma clière IS'inon ! Toi dont l'esprit , l'amitié , la raison , Depuis longtemps dans mon cœur ont su lire , Que de grandeur et que d'adversité Ont tourmenté mon existence entière !
Aujourd'hui reine , hier dans la poussière ! Ah ! trop heureux qui , dans l'obscurité , Libre d'honneurs . exempt de pauvreté , D'un pas égal achève sa carrière !
Une prison jadis fut mon berceau :
(Car je suis née... et meurs dans l'esclavage, Puisqu'aujourd'hui Versaille est mon tombeau ! ) Trois ans après , sur un lointain rivage. Seule , oubliée , un monstre de ces bords Rampe vers moi , se dresse , et je m'endors Prête à périr sous sa dent meurtrière.
106 PRAGMENS
De ses replis déjà les noirs contours M'enveloppoient... On vole à mon secours i Et je m'éveille en embrassant ma mère.
Je la perdis , hélas ! neuf ans après ! Elle suivit son époux de trop près :
Et me laissa , dès ma douzième aunée , Seule , au milieu de ce climat lointain , Où le soleil brûle l'Américain , Suivre au hasard ma triste destinée.
Bientôt son cours me ramène à Paris ; Je m'y retrouve au sein de ma famille. Mais j'étois pauvre ; et d'une pauvre fille Tous les parens ne sont pas les amis.
En affectant de plaindre ma ruine , Une parente adopta l'orpheline , Moins par pitié que par orgueil ; mon nom La décoroit J'étois dans sa maison , Sa complaisante ; en public , sa cousine.
L'abbé Scarron , chargé d'infirmité , Charmoit alors ses maux par sa gaîté.
11 demeuroit dans notre voisinage ; Et de la cour pour dissiper l'ennui , Les grands seigneurs venoient rire chez lui. J'étois à peine au printemps de mon âge , Quand par hasard seul un jour avec moi , Scarron me dit ! Vous êtes , je le voi , Pauvre , sensible , et malheureuse et sage : Pour rester sage , il faut vous marier , Ou , dans un cloître , à Dieu sacrifier Tout ce qu'Amour vous remit en partage.
DU XV II je SIECLE. I07
Mais , à Paris , la pauvreté souvent
Ne trouve , hélas ! ni mari ni couvent :
L'or seul fait tout. Du peu que j'en possède ,
A vous sauver souffrez que je vous aide ,
Et choisissez , ou le cloître , ou l'hymen ,
Dieu pour époux , ou mon cœur et ma main,..
Quoi ! vous pleurez ! Calmez Cf trouble extrême.
Je suis infirme et je souffre ; mais j'aime ;
Et de chez moi , la goutte et la douleur
N'ont pu bannir l'amour ni le bonheur...
Que dira-t-ou de cet hymen bizarre ?
Scarrou et vous ! Ah ! vous en rougissez,
Je le mérite ; et ce n'est pas» assez
Que pour vous plaire un peu d'esprit répare
Mille défauts. Pourtant réfléchissez
Qu'un ami sûr est un époux bien rare...
Mais j'entrevois , dans vos regards bai.ssés ,
Le triste sort que l'Amour me prépare ,
Et votre choix ne peut être indécis ,
Le couvent ?.. — Non; c'est vous que je choisis. •«"
Cette union , par l'estime assortie ,
Fit , sans amour , le bonheur de ma vie j
Aucun chagrin n'en altéra le cours ,
Et je lui dois les plus beaux de mes jours.
Chez mon époux, toujours bon, toujours tendre.
Toujours plaisaut , ou aimoit a se reudre.
C'élolt Grammont , Vivonue , Coligny j
Voiture ,Hénault , Pelissou , Marigny ,
Tous habitans du Pinde et de Cytlièrc ,
SacJiant penser , sentir , aimer et plaire.
Chère Nînou , où sont ces doux moraens , Ces eutretiens et ces soupers ciiarmans , Où mille Iraits , voilés par la décence , Piquoient l'amour sans blesser l'inaocence ; Où tous joyeux , tous Jieureux de nous voir , Jusqu'au matin nous prolongions le soir ?
Mais veiiTC , liélas! dès mon cinquième lustre j Le cœur sensible , ayant quelque beauté , Il me fallut , avec la pauvreté , Combattre encor plus d'un amant Illustre. Seule à Paris , délaissée à la cour , J'allois enfin chez la jeune Némour , Des Portugais aimable souveraine , Chercher un sort ; et les larmes aux yeux , Prête à partir , j'adressois mes adieux Aux lieux chéris où serpente la Seine.
Je vis alors l'altière Montespan , Le front paré des fleurs de la jeunesse , D'attraits , d'esprit , assemblage frappant , Qui de Louis captivoit la tendresse.
Quoiqu'on ne put se lasser d'admirer Ses yeux charmans, sa beauté noble et fière, Tant de trésors laissoîent à désirer.
Qu'y manquoit-il ? le cœur de La Valllère.— Madame , avant de quitter pour jamais L'heureux pays qu'liabitent les Français , J'en viens , lui dis-je , admirer la merveille. — Elle sourit. — Reposez-vous sur moi ; Restez , dit-elle; attendez tout du roi.— Et l'espérance en mon cœur se réveille.
DU XTIII^ SIECLE. lOC)
Quoi ! dit Louis , me fatiguera-t-on Toujours du nom de la veuve Scarron ?
Puisque ce uom , Sire , a pu vous déplaire , Par vos bienfaits force7-nous de le taire , Dit la sultane. — Et Timportunité Fléchit pour moi sa générosité.
Bientôt , cachée aux regards curieux , De Moutespaa j'obtins la confiance , Et cultivai dans un profond silence De leurs amours les fruits mystérieux.
Au roi j 'a vois le malheur de déplaire. Mais , clière au fils , on le devient au pcre. Il me parla , m'écrivit , m'estima , Me vit , se plut à me voir , et m'aima. De Montespan les superbes caprices Le fatiguoient. Dans la jeune saison , Si de nos pleurs l'amour fait nos délices , Dans notre automne , il faut à la raison Plus de bonheur et moins de sacrifices. Le roi ne peut se passer d'être aimé.
Son cœur au mien s'étoit accoutumé, n me voyoit tous les jours , à toute heure j Nous n'avions plus qu'une même demeure.
D'un chaste amour Dieu ne peut s'offenser; Mais le méchant peut se scandaliser.
Louis est pur , le scandale lui pèse j Il résolut enfin de m'épouser. L'honneur , l'estime , et le père La Chaise Surent unir par de sacrés liens....
TI. lO
NINON
Les intérêts du ciel avec les tiens.
MAINTENON
L'hymen enfin sur les degrés du trône Me fit asseoir près du plus grand des rois ; Et , sans régner , je l'aidai quelquefois A supporter le poids de la couronne.
Celui qui tient notre sort dans ses mains , Conduit ainsi les fragiles liumains De la misère à la haute fortune.
Las , fatigués d'une pompe importune , Ne trouvant plus ni repos ni plaisir , Nous voudrions vainement ressaisir L'obscurité de cette paix profonde , D'où l'homme heureux ne doit jamais sortir : Et c'est alors que Dieu nous fait sentir Que les vrais biens ne sont pas de ce monde ! Mais au milieu de tant de sorts divers , Dans mes grandeurs comme dans mes revers , De vons toujours je me suis souvenue , J'ai toujours eu le besoin et l'espoir De vous aimer , Ninon , de vous revoir. Si loin de moi , qu'ètes-vous devenue ?
Ce que j'étois. Telle vous m'avez vue , Telle je suis ; sinon quelques appas Un peu changés ; car tout cliange ici-bas. Le plaisir est l'instinct de la nature :
DU XVII le SIECLE. lll
Seul , de ma vie II a réglé le cours ;
En amitié toujours fidèle et sûre ,
Toujours légère et volage en amours ;
L'amour n'est rien qu'un plaisir peu durable ,
Mais c'est vertu que la sainte amitié.
Or le plaisir veut être varié ;
Et la vertu doit être invariable.
Lorsque j'aimai le jeune Collgny ,
De bonne foi le soir nous nous jurâmes
Qu'au moins cent ans et nos cœurs et nos âmes
Ne feroiont qu'un , et..,, nous nous le prouvâmes.
Le lendemain , de nos célestes flammes
Le siècle entier s'étolt évanoui.
Pensive alors , et pleurant la chimère
De ce bonheur qui n'est pas sur la terre ,
N'y voyant plus qu'un caprice léger.
D'autant plus vif que plutôt il s'envole ,
Je me promis désormais de changer ;
Et vous savez si je me tins parole.
Le grand Coudé , bien moins grand chez CyprJs
Que cliez Bellone , et l'enjoué Gourville ,
Et Villarceaux , l'Idole de Paris ,
Chaulieu si gai , si tendre , si facile ,
L'ardent d'Albret , le tiède Sévigné ,
Zéphir Pécourt (*) dont je fus idolâtre ,
Le bon Chapelle , et mon pauvre La Cliâtre,
Saint-Evremoud d'amours environné ,
Et Cliarleval de myrtes couronné ,
(*) Pécourt ; célèbre danseur de ce temps.
Tout fat heureux : même je vous avoue
Que je tentai le père Bourdaloue ;
Il résista , non sans émotion ,
Et me donna sa bénédiction.
Elle opéra ; bientôt je devins mère.
D'un œil malin , et la ville et la cour ,
Du nouveau-né consultant tour à tour
Les traits cliarmans, cherclioient ceux de son père ;
Puis s'écrioient : C'est l'enfant de l'Amour !
O doux transports d'une volupté pure !
Jour de triomphe , où du sein des douleurs Nous ranimant au cri de la nature , Nous contemplons , en essuyant nos pleurs , Cette innocente et douce créature , Ce foible enfant que vient de déposer Entre nos bras le dieu de la tendresse ! Ses yeux encor ne peuvent nous fixer ; Sa main déjà nous cherche et nous caresse ! Céleste Amour , lorsque tu m'inspirois Ces soins touchans , mêlés de tant de charmes , Pouvo;s-je , hélas ! prévoir que tes bienfait» Dussent un jour me coûter tant de larmes ? Vous avez su d'un fils infortuné L'erreur fatale et l'horrible aventure.
Par son honneur à périr condamné , Il se punit des torts de la nature.
Dans mes bosquets je vis couler sou sang , Je vis l'iuceste au sein de ma demeure ; Pâle et brûlant , même à sa dernière heure , Il contemploit sa mère en frémissant !...
DU XVII r SIÈCLE. Il3
Ail ! je frémis moi-même en v pensant , Et la rougeur couvre encor mou visage !
De ton esprit , chère Ninou , bannis D'uu tel tableau la trop funeste image. Hélas ! combien , à ces affreux récits , J'ai plaint tes maux , admiré ton courage ! Ainsi, souvent déployant sa rigueur, Par les malheurs , Dieu vers lui nous ramène Sans doute aussi , fortifiant ton cœur , Lui seul t'a fait triomplier de ta peine.
Ah ! quel triomphe ! et qu'un cœur maternel Se défend mal contre un coup si cruel ! Longtemps le mien saigna de sa blessure. A tout moment , l'esprit frappé d'effroi , Je croyois voir l'Amour et la Nature S'unir ensemble , et s'armer contre moi , Et dans mon sein j'entendois leur murmure. D'un sombre ennui le poison destructeur Vint altérer mes traits , mon caractère. Ce n'étoit plus cette Ninon légère , Vive , enjouée , aimant , cliercliant à plaire. Mon air pensif, mes yeux pleins de langueur, Manifestolent ma secrète douleur.
Mais ici-bas tout passe , tout s'altère. Un grand maliieur vainement nous atterre; lit quoiqu'alors il grave eu notre cœur
Ce trait profoud que jamais rien n'efface , Tel est du sort l'ordre sage et coustant , Que chaque jour eu affoiblit la trace.
Les soins divers , la raisou , le penchant , Le teraps enfin , qui sans cesse cliangeant , Tandis qu'il fuit , et renaît et s'envole , Frappe soudain , et lentement console , Tout , par degrés , vint calmer mon tourment. Le naturel reprenant quelque empire , A l'amour même on vit Ninon sourire.
Mais l'amitié , plus qu'aucun sentiment , Sut me cliarmer et régna dans mon ame. Je chérissois sa douce et pure flamme.
Ceux que d'abord mes yeux avoient soumis. Jadis amans , devinrent mes amis.
D'autres , bravant l'amour et ses alarmes , Goûtant en moi de plus solides cliarmes , Daignoient m'offrir un encens libre et pur; Quelques vertus , un cœur fidèle et sûr M'avoient acquis leur estime sincère.
A chacun d'eux empressée à complaire , Je préférois ceux à qui le malheur Donnoit des droits plus sacrés sur mou cœur. Par ce penchant doucement entraînée , Mon ame , un jour, plaignoit la destinée De notre aimable et cJier Tiesyueteaux , Dont ou m'avoit exagéré les maux.
Ce bon vieillard , au cœur simple et sincère , Par le besoin relégué dans sa terre , Etoit , dit-on , délaissé , malheureux ,
DU XV 111= SIECLE. no
Et j'y volai... Quelle surprise , ô dieux !
Au pied d'un myrte , au bord d'une onde claire ,
Je le trouvai tranquille et solitaire ,
Entre son chien, ses chèvres, ses moutons,
Nonchalamment couché sur la fougère ,
Et sur son luth modulant des chansons ,
Ou dépouillant les prés et les buissons
Pour couronner le sein de sa bergère.
« Eh ! vous voilà , mon cher Anacréon !
« Quoi ! vous , berger ! Quel effort de raison !
« Las des amours , de la cour , de la ville ,
« Pour rajeunir votre arrière saison ,
« Vous égayez vos jours par une idylle !
« Heureux pasteur , entretenez longtemps
« Sous ces bosquets vos tendres rêveries ;
« Chantez Phyllis , soignez vos bergeries ;
« Et plaise aux dieux des bois et des prairies ,
•< Que sur vos pas je vienne , dans vingt ans ,
« Cueillir encor les roses du printemps ! >>
De mes loisirs ainsi faisant usage , Tranquille au port , à l'abri du naufrage , Je retrouvois souvent d'heureux instans.
Des passions , des folles imprudences , Regrettant peu l'orageuse saison, Aux doux plaisirs d'une aimable raison Mon cœur bornoit ses pures jouissances.
Dans ce sommeil des sens et du désir Paisiblement j'achevois ma carrière; Mes cheveux noirs commençoient à blanchir. Et couronuant mou front octogénaire
Il6 FRAGMENS
Contre l'amour semLloient me prémunir ; Quand un abbé , sortant du séminaire , Me vit , voulut. . osa même obtenir...
MAINTENON
Encor?
NINON
C'est tout. Pouvois-je mieux finir?
Je l'avoûrai , sans peine on peut m'en croire D'un tel amour la singularité Me parut propre à compléter ma gloire , Et par plaisir moins que par vanité A mon galant je cédai la victoire.
En traits de flamme au temple de Mémoire L'Amour grava le nom et les exploits De ce Jiéros , dont le mâle délire , De la beauté multipliant les droits , Du temps pour elle envahissoit l'empire. Ce conquérant eut des admirateurs ; Mais nul n'osa devenir son émule ; Il effraya tous ses imitateurs , Et posa seul les colonnes d'Hercule.
MAINTENON
Croîs-moi , ma chère , il faut te convertir , Et renoncer au néant de ce monde.
Y renoncer ? Pourquoi ? si le plaisir De ce néant remplit la nuit profonde.
DTJ XVII I^ SIECLE. 117
MAINTENU N
Ne sais-tu pas que tout est vanité ?
NINON
Je sais bien mieux que tout est volupté.
MAINTENON
Des vains plaisirs l'ombre fuit et s'efface.
NINON
Le souvenir du moins nous les retrace.
MAINTENON
Mais d'en jouir quand il n'est plus permis ?
NINON
Il l'est toujours d'avoir de bons amis. Parmi les miens , de fort illustres dames , Dont on counoît les talens enchanteurs , Viennent chez moi prouver aux détracteurs Que l'amitié peut régner chez les femmes. Dans le Marais , auprès des noirs créneaux De ce palais , dout les sombres tourelles Servent d'asvle aux amoureux oiseaux , Et de remparts aux nids des tourterelles , Est un salon bien commode et bien clos , Où des amis dont je pleure l'absence , Autour de moi la toile et les pinceaux A mes regards retracent la présence.
Là , Sévigné vient souvent nous charmer. Grignan s'assied près de sa tendre mère.
l8 FRAGMENS
Ségraîs conduit La Fayette , un peu fière ,
Mais elle a tout ; les dieux pour la former
Ont épuré l'esprit et la matière.
Bouillon la suit avec La Sablière ,
L'une apportant les fruits de la raison,
L'autre les fleurs de la belle saison.
Soudain paroît la brillante Coulanges ,
Detorp modeste , au sourire enfantin ;
Charleval entre en leur donnant la main,
Et d'im regard , ce vieil esprit malin
Furtivement convoite les deux anges.
A pas tardifs suit La Rocliefoucauld ,
Goutteux cliarmant , qu'on aime et qu'on écoute ,
Sentencieux , mais pas plus qu'il ne faut ,
Ferme , mais bon , mais tendre , et qui sans doute
A vingt-cinq ans n'eut pas toujours la goutte.
Là , librement on pense , on parle , on rit. Là , nous prenons tous les genres d'esprit , Tous , excepté celui de la satire :
Les sots n'ayant de toute éternité Pour tout esprit que la méchanceté ; Le peu qu'ils ont doit être respecté ; Nous leur laissons le bonheur de médire. De rêve en rêve , et d'objet en objet , Notre raison au hasard se promène :
S'éloigne-t-elle un peu trop du sujet ? D'un mot piquaut la gaîté la ramène.
Saint-Évremond de Londres nows écrit:
Nous chérissons les doux fruits de sa veine : Dans les portraits que sa plume décrit ,
DU XVIIl' SIÈCLE. 119
De uos volslas en rapprochant sans peine
Les loix , les arts , et les mœurs et les goûts ,
Nous comparons les sages et les fous
De la Tamise avec ceux de la Seine.
De ses plaisirs et de sa volupté
Chacun de nous peut jouir et se taire r
Nous savons tous que l'ombre et le mystère
Doublent le prix de la félicité.
Mais nos malheurs sont en communauté ;
Et si du sort l'un éprouve l'outrage ,
Tous à l'instant sur son adversité
Nous réclamons notre droit de partage.
Ainsi chez nous , malgré le temps et l'âge ,
Subdivisant le mal , jamais le bien ,
Jouir est tout , souffrir n'est presque rien.
D'un pas égal , par cette pente unie , Je m'achemine au terme de la vie.
Déjà mes yeux se ferment à moitié , Un long sommeil pèse sur ma paupière , Mais il est doux , en quittant la lumière , De s'endormir au sein de l'amitié.
MAINTENON
Si l'amitié seule a droit de vous plaire , Je vous chéris , la cour vous considère ; Demeurez-y , pour n'en jamais sortir.
NINON
Moi , cliez les grands ! eh ! qu'y viendrols-je faire ; A les flatter pourquoi m'assnjettlr ?
Quatre-vingts ans je fus libre et sincère ; Il est trop tard pour apprendre à mentir.
Si de la cour le ton vous effarouche,
Ninon , qu'au moins votre salut vous touche.
Fuyez Paris ; son air contagieux
Vaut-il l'air pur qu'on respire en ces lieux ?
Près de Louis , le cœur se sanctifie ,
La cliair se tait , la foi se vivifie.
Suivez le roi dans ses pieux travaux ,
Et comme lui faites-vous Mollniste.
NINON
Si j'embrassois le parti des dévots , J'aimerois mieux me faire Janséniste.
La fermeté de leurs mâles vertus Secrètement m'édifie et me tente.
J'auroJs voulu damner Jansénius, Si j'avois eu la grâce suffisante ; Mais mon cœur n'est , ne fut , ni ne sera Jamais tenté du docteur Molina.
MAINTENU N
Sur votre erreur souffrez qu'on vous éclaire.
NINON
îfon , je ne puis , au nom de l'Eternel ,
Haïr Pascal , ni proscrire Quesnel.
AL ! puisqu'ils n'ont qu'un même Dieu pour père ,
Puisqu'ils sont tous l'ouvrage de ses mains , Pour leur repos quand pourront les humains L'adorer tous de la même manière !
MAINTE NON
De quel parti tous rangez-vous enfin?
Car à votre âge il faut faire une fin.
NINON
Si Dieu permet un jour que je revive ,
Je marcherai par un autre cJiemin ;
Mais d'en clianger il n'est plus temps ; j'arrive.
MAINTENU N
Vous mourrez donc sans foi , sans repentir ?
NINON
Se repent-on d'avoir eu du plaisir ?
MAINTENON
Ah ! les dévots goûtent bien d'autres charmes !
NINON
Je suis dévote autant que je le puis.
MAINTENON
Pauvre Ninon , que j'ai versé de larmes Sur vos plaisirs !
Et moi sur tes ennuis !