‹ Cours de morale et opuscules en vers et en proseChapitre 22 sur 44 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

A la vue de ces tendresses illusoires, la jalouse Dévote se mord les lèvres jusqu'au sang ; l'Agnès déchire ses nœuds blancs et roses ; et la Politique met en pièces la gazelle de Hollande. L'Adonis s'enfonce voluptueusement dans le coussin d'une bergère. Les demi-mots, les soupirs, les coups-d'œiI,les agaceries voltigent autour de lui ; et la pauvre Amitié , réléguée en un coin , contemple à loisir le siège de ce château démantelé.

Lassée de dresser inutilement ses batteries , la Dévote prend son bréviaire , s'enveloppe d'un grand mantelet , et s'écHpse mystérieusement. Bientôt après , la Politique serre ses lunettes , ferme son portefeuille , et prend congé de la compagnie. Enfin la vieille Agnès, en riant du bout des lèvres, fait une révérence précieuse, et, pour ne déranger personne , disparoît comme un éclair.

Arrêtez donc , mon cœur , lui dit la Présidente...

Elle est partie ! En vérité C'est un petit lutin j quelle vivacité !

Elle a vingt ans.,., depuis quarante...

Wavez-vous pas remarqué sa routeur?

Que ce fard sied bien à son a^e ?

Mais je ne sais si c'est rouvra^e De ses pinceaux ou bien de la pudeur.

De plaisirs enfantins nuit et jour occupée ,

Elle borne à ces jeux son innocent désir.... Si pourtant de joujoux elle avoit à choisir , La dame choisiroit avec bien du plaisir Un bon mari pour sa poupée.

Ici la déesse n'y pouvant plus tenir , se lève et fait ses adieux à la Présidente , qui lui serre les mains, l'embrasse avec tendresse, et lui dit affectueusement :

Quoi ! vous nous délaissez ? que vous êtes cruelle !

Avant de partir, jurez-nous De revenir bientôt : songez qu'ici , ma belle ,

On ne peut se passer de vous.

La déesse , payant ces empressemens apocryphes d'une promesse équivoque, gagne promptement la porte, la referme, s'arrête un instant , prête l'oreille , et entend prononcer distinctement ces paroles :

Nous en voilà débarrassés !

Quel froid , quelle monotonie !

Quelle prude assommante ! Enfin elle est partie ; 11 étoit temps ; car j'en avois assez.

Des momens qu'elle nous réserve

Je la tiens quitte de bon cœur ■; Saprésence en ces lieux nous fait beaucoup d'faonnear»

Mais que le ciel nous en préserve I

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Ne craignez rien , reprit l'Amitié en ellemême ; et réfléchissant sur son aventure , elle se disoit en sortant de cette maison :

Mes liens sont , dit-on , solides ; mais je crois Que dans ce pays-ci , mes chaînes les plus fortes Ne résisterolent pas à l'épreuve d'un mois , Si les amis absens écoutoient tous aux portes.

En -vérité, songeoit -elle, j'ai eu grand tort d'aller chercher les purs sentimens de l'amitié dans des cœurs instruits par l'âge à jouer tous les sentimens sans en éprouver aucun. J'ai voulu fuir l'Amour. II est vrai qu'il meurt avec la jeunesse; mais dans la vieillesse , la coquetterie lui survit chez les femmes ; et j'aime encore mieux me trouver en concurrence avec l'amour qu'avec la coquetterie. L'amour peut m'ouvrir plus d'un cœur ; la coquetterie ne peut que me les fermer tous. Retournons chez la jeunesse.

Le lendemain , pour tenter cette nouvelle épreuve, la veuve, un peu rajeunie, s'introduit chez la marquise de Frivolet , dans une de ces maisons connues oii se rassembloient habituellement les êtres privilégiés, qui avoient la réputation exclusive d'être ce qu'on appelle aimable.

C'est là que l'aimable Folie

Voltige autour des tapis verts ;

C'est là que l'on parle de vers ,

De décrets , de galanterie ,

Et que , sans trop chercher l'esprit ,

Dans les nouvelles qu'on répète

Ou met de la grâce , en dépit

Du journal et de la gazette.

Dans ce sémillant tourbillon ,

Les cœurs se poursuivent , s'attrapent ,

S'enchaînent , se croisent , s'échappent.

C'est une circulation ,

C'est un commerce de caresses ,

D'Infidélités , de promesses

Qu'on tient suivant l'occasion.

Tout le moude s'aime à la rage ;

Chacun adore en général ,

Nul en détail; c'est trop d'ouvrage.

A-t-on supplanté son rival ?

On est supplanté : tout s'arrange.

La multiplicité du change

Donne du prix aux actions.

Faux sermens , noirceurs , trahisons ,

Tout passe ; autant d'affaires faites.

Les amitiés sont des bluettes ,

Les amours sont des papillons.

L'Amitié, dépaysée dans ce nouveau monde, se réfugia bientôt dans un coin , où elle fut longtemps délaissée. Tandis qu'elle y jouissoit

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d'une solitude peu flatteuse pour une veuve de vingt ans, elle remarqua près d'une croisée une femme jeune et jolie , aussi solitaire et plus triste qu'elle. Elle s'en approche avec intérêt , et lui demande le sujet de sa tristesse apparente. «J'attends, répond la jeune femme, «j'attends mon amie intime, à laquelle j'ai

■ donné ici un rendez-vous essentiel. L'heure

■ est passée, et j'attends encore. Ce sont autant « de momens perdus pour l'amitié et pour le « plaisir ; car ceux que l'on goûte autour de « moi ne me touchent guère , et je ne connois

■ de plaisirs véritables que ceux du cœur. — • Vous avez bien raison , reprit l'Amitié avec •< attendrissement ; et je vois que votre esprit « est d'une trempe plus solide que celui de « toutes ces élégantes dames. » Elle achevoit à peine ces mots ; la porte s'ouvre , on annonce; c'est elle ! Pousser un cri, se précipiter l'une vers l'autre, et s'embrasser vingt fois tout cela est plus rapide que la pensée :

Eh ! viens donc , ma Clarisse ! à la fin je respire ! Tu ne paroissois pas ; j'étois au désespoir !

CLARISSE

Chère Emilie ! et moi , je brûlois de te voir! J'ai mille choses à te dire.

Où demeure ton parfumeur ?

D E li' A M I T lE. 96

Chez ta marchande de dentelle.

CLARISSE

Où prends-tu tes rubans , ma belle ?

EMILIE

Au Palais-Royal.... Ah ! mon cœur , Que je t'embrasse encore ! Quel bonheur !

CLARISSE

Ah ! oui. Que nous sommes heureuses De nous aimer!.... Parlons de choses sérieuses. Je n'irai point au bal ce soir.

EMILIE

Eh ! pourquoi donc ?

CLARISSE

Ma tante est en paralysie.

EMILIE

Bon !..,. Et moi , mon Jacquot tombe d'épilepsie !

CLARISSE

Se peut-il ?

EMILIE

J'aime assez ton petit juste noir.

CLARISSE

Combien doue t'a coûté ta gaze d'Italie ?...

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A propos , sais-tu bleu qu'on dit que la Russie A déclaré la guerre à la Perse ?

EMILIE

Ali !bon Dieu !..,.

Parlant de guerre , la bouillotte , Comment t'en tires-tn ?

CLARISSE

Mal... Dis-moi donc un peu , Tu sais sans doute l'anecdote D'Églé ?

EMILIE

Nullement.

CLARISSE

Tout de bon ?

C'est ton amie.

Oui certe !

CLARISSE

Entre nous , elle est folle.

EMILIE

Elle a bien , en effet, la tête un peu frivole :

Ce n'est pas comme nous. Mais enfin , qu'eu dit-on?

CLARISSE

Vraiment , c'est du tragique ! Aigreur, menace, injures...

DE LAMITIE. 97

EMILIE

Conte-mol donc cela ; j'aime les aventures ! Je suis comme Doris.

CLARISSE

Ah , cîel !

Et qu'as-tu donc ?

CLARISSE

Doris... hier. .

EMILIE

Eh bien?

CLARISSE

Est morte !

EMILIE

Est-il possible?

CLARISSE

Et moi donc ! j'oubliois cela !...

Non , rien ne m'en consolera.

Ah ! qu'on est malheureux d'avoir un coeur sensible

EMILIE

Mon enfant , calme ces pleurs là !

CLARISSE

Jamais !

EMILIE

Que Tois-je ?

gB LE VOYAGE DE L'aMITIÉ.

CZ.AK.ISSE.

Et quoi?

EMILIE

Sept heures !

CrARISSE.

Bon ! déjà?

Partons donc TÎte, Ah ! mon Dieu , c'est horrible ! Nous allons manquer l'Opéra !

Et soudain elles allèrent en loge grillée , déplorer le soit d'une amie si tendrement aimée !

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