‹ Cours de morale et opuscules en vers et en proseChapitre 26 sur 44 · DE MADAME DE LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

DE MADAME DE LA VALLIÈRE

l-'Epuis trente ans, sous les austères lois Qu'au mont Carmel dicta le grand Elle , Par ses travaux La Vallière affoitlle Offroit au Ciel , d'une mourante voix , Le repentir des beaux jours de sa vie.

Enfin cédant à ses longues douleurs , Elle pâlit , ferme les yeux , succombe. Ses sœurs en deuil , la baigneut de leurs pleurs : Quand tout-à-coup , sur le bord de la tombe , Levant encor d'un air calme et serein Ce front jadis embelli par les Grâces , Mais où le temps et le sombre chagrin Profondément ont imprimé leurs traces , Elle leur dit avec l'accent flatteur De cette voix qui sut aller au cœur :

Je vais finir ma pénible carrière ; Dieu , de mes jours laisse échapper le fil , Et me rappelle enfin de mon exil. D'un jour plus pur j'entrevois la lumière ; Que de regrets ! que de crainte et d'espoir !

Vous qui plaignez le sort de La Valllère ,

En vous quittant , qu'il m'est doux, de pouvoir

Vous dévoiler sou ame toute entière !

D'un père illustre et d'un sang généreux, Pour mon malheur , le Ciel me fit descendre. Je n'en reçus qu'un cœur sensible et tendre , Présent bien rare et toujours dangereux !

Dès mon printemps à la cour transplantée , Tout m'y surprit ; rien ne put m'y cliarmer , Dans ma langueur je n'étois tourmentée Que du désir , que du besoin d'aimer.

Louis étoit dans la fleur de son âge ; Le plus charmant , le plus grand des mortels ; Le monde entier lui dressoit des autels ; Jusqu'à l'Amour , tout lui rendoit hommage, A son aspect , de mes yeux éblouis Furtivement quelques larmes coulèrent ; Mes feux cachés vers lui seul s'exhalèrent. Maïs dans le roi je n'aimois que Louis, J'aurois voulu qu'au sein de la misère Le sort jaloux pût un jour le plonger; Heureuse alors pour l'en dédommager , De partager son cœur et sa chaumière ! Mais renfermant im sentiment si cher , Avec le temps j'espérois le cacher A tous les yeux et surtout à moi-même , Lorsque du sein de sa grandeur suprême Secrètement Louis vint me chercher.

Un roi voit tout : il lut dans ma pensée Que dédaignant et fortune et grandeur,

L'ambition de posséder son cœur Seule , en l'aimant , m'avolt Intéressée.

Dès ce moment il célébra pour mol Ces carrousels et ces fêtes brillantes , Où , promenant leurs devises galantes , Au champ d'honneur les jeunes chevaliers Venolent unir les myrtes aux lauriers.

Objet caché de sa magnificence , Je modérols ses augustes bienfaits.

Son cœur donné , quels présens m'eùt-il faits ! N'avolt-U pas comblé mon espérance ?

Son amitié , «on bonheur , sa constance , Les fruits naissans de nos tendres amours Me suffisolent ; et du moins mes beaux jours N'ont point coûté de larmes à la France. Aux courtisans , et même à mes amis , Cachant ma fille et dérobant mon fils , Je rougissols du bonheur d'être mère.

Mais le silence et l'ombre et le mystère Assalsonnoient mes timides plaisirs.

Les pleurs furtifs de ma pudeur blessée , Les souvenirs errant dans ma pensée , Les remords même irritolent mes désirs.

Tu m'en punis ! Ta rigueur paternelle Rendit , grand Dieu , mon amant Infidèle ! Mais tel étolt l'excès de mon amour , Que le pardon Tattendolt au retour !

La volupté d'un cœur qui s'abandonne N'approche point de la félicité D'im cœur trahi , dont la fidélité

Touche un ingrat , le ramène et pardonne. Mais quel tourment de consumer ses jours , Toujours trompée , à pardonner toujours !

Pour adoucir ma triste destinée , Mille rivaux , au nom de l'IiTménée , Venoient m'offrir et fortune et grandeur; Es assiégeolent ma retraite profonde ; Mais vainement : Dieu devoit dans mon cœur Succéder seul au plus grand roi du monde.

C'est dans ce lieu de paix , de charité, Que , rencontrant le port pendant l'orage , A l'amitié compatissante et sage Je résignai ma foible volonté , Dont j'avois fait im si mauvais usage!

Je vois encor ce temple , cet autel , Cet appareil de la majesté sainte , Et cette cour dans un deuil solemnel Du tabernacle environnant l'enceinte , Et prosternée aux pieds de l'Eternel.

Je crois encor , d'une voix attendrie , Former ces vœux qu'animoit la ferveur , Comme un banni prononce avec ardeur Le vœu chéri de revoir sa patrie.

En ce moment jusqu'au fond de mon cœur D'un jour nouveau les rayons pénétrèrent. Mes yeux frappés soudain se dessillèrent. Oh ! sous l'éclat de cette auguste cour, Sous l'appareil de ces dieux de la terre , Que j'entrevis d'orgueil et de misère ! Fuyons , mon ame , au céleste séjour ,

Source de vie et centre de lumière , Loin de ce monde , où la gloire , où le rang Vont s'éclipser dans la même poussière.

Folbles humains ! chez vous tout est néant ; La grandeur même ; et Dieu lui seul est grand.

Qui le croiroit ? dans le sein des délices Je n'ai connu que tribulations ; Et sous la bure , au milieu des cilices , Je n'ai trouvé que consolations.

Nos veilles même et nos privations , Pour un cœur tendre ont souvent tant de charmes! L'époux , auquel nous savons les offrir ,

A notre amour tient compte d'un soupir ; Et c'est chez nous qu'on sent le prix des larmes ! Mais , malgré moi , par un lien sacré

L'amour encor m'attachoit à la terre.

On aime à vivre , alors que l'on est mère i

J'avois un fils !... tu me l'as retiré ,

O Providence ! et j'en ai murmuré :

Mais l'oublier est-il en ma puissance ?

Pardonne-moi ; tu sais que j'ai pleuré

Sa mort , hélas ! bien moins que sa naissance î Depuis ce temps , tous les soins de mon cœur

Tendent au ciel. Un auguste hyménée

Rend désormais ma fille fortunée.

Louis , instruit par l'âge et la douleur ,

De tous côtés trahi par la victoire ,

Si grand jadis au faîte de sa gloire ,

Est devenu plus grand dans son malheur.

En sa faveur que ton bras se désarme j

l5o FRAGMENS

Rends-lui , grand Dieu ! le bonheur et la paix ! Je t'ai juré de n'en parler jamais , Mais grâce encor pour la dernière larme ! Grâce et secours ! aide-moi ; soutiens-moi: Je fais des vœux pour n'adorer que toi ; Mais quels combats ! de ma cendre enflammée Quelle étincelle encor s'est ranimée !

SI je l'aimai quand il put me trahir , Quand je le plains pourrois-je le haïr ? Non , la pitié ne saurolt être un crime. Dieu ! laisse-lui partager ta Tictime ; ]«eçois mes vœux . mes pleurs , mon repentir ; n n'axira plus que mon dernier soupir !

i.oris XIV.

DU XVIIl* SIECLE. i;3l

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