DISCOURS III
Sur F Ambition.
On ne peut servir deux Maîtres. St. Mathieu , chap, 6 , ir. 24.
Un ne peut: sers^ir deux maîtres, Ceâ paroles de Tévangile sont destinées à noua* avertir qu'on ne peut vivre avec passion pour le monde et ses biens , et rendre à Dieu le culte qu'il demande ; le culte d'amour et de préférence dont ses bien^ faits nous font une loi ; le culte de respect et d'adoration que nous devons à vSa grandeur suprême. I/homme trouve un maître dans l'emportement de ses convoitises; et la modération seule le rend libre, la modération seule le soustrait au plus avilissant de tous les jougs. Il rentre alors fious l'autorité bienfaisante de la ni orale et de la Religion , sous cette autorité seule digne d'être notre guide dans f étude et la recherche du véritable bonheur.
On ne peut semr deux maîtres. C'est à Fambition que nous rapporterons particulièrement ces paroles. Aucun sentiment nest plus exclusif; et presque toujours inaccessible aux émotions de la pieté , il paroit encore en désunion constante avec les jouissances douces de la vie domestique et de Famitié.
Une ambition modérée , une ambition contenue en de justes bornes, n'est point répréhensible. I/homme n'est appelé , ni par la nature , ni par son intérêt social , à vivre dans Foisiveté ; et dès qu'il a besoin d'action , il lui faut un but , et le vœu , le désir d'y atteindre : c'est là Fambition ; et elle ne commence à être un défaut ou une erreur dangereuse , qu'au moment où elle aspire à une fortune hors de proportion avec ses moyens , et au moment aussi où elle nous domine avec une telle violence , que toute autre pensée s'éloigne de nous , tout autre sentiment s'évanouit : c'est Fexcès qui est contre elle , c'est l'excès qui la range parmi les vices.
Et avant de donner un plus grand de'veloppement à ces vérités , remarquons avec admiration comment une juste mesure est sagesse , est beauté , dans le monde moral de même que dans le monde physique. Et ces traits nuancés , nécessaires à la perfection des deux systèmes , annoncent , plus qu'aucun autre caractère ^ Tintelligence suprême du souverain Or^ donnateur.
Nous devons considérer l'ambition sous les deux rapports qui la rendent condamnable. Et d'abord elle le devient , nous Tavons dit , lorsqu'elle aspire à une fortune hors de proportion avec ses moyens ; et , par le mot de fortune , nous entendons ici les divers biens que les hommes envient ; la richesse , les rangs et les honneurs.
Ce n'est point le degré de hauteur où nous élevons nos vœux qui fixe ou représente le degré de notre bonheur : l'imagination , qui jouit seule en nous des objets éloignés, est soumise, comme la
vue physique , à des loîs de perspective , et dont Tobservation importe au système entier de nos plaisirs.
Est-il un but à une grande distance de nous , et que nous ne puissions atteindre sans un hasard peu vraisc-mblable : nous devons le placer dans le vague de nos pensées; il sert alors à terminer d'une manière fugitive le tableau de nos rêveuses espérances : et si ce tableau est sagement coloré, il embellit notre route sans nous induire à des erreurs dangereuses. Mais tout est changé, si , par de fausses teintes, un but fort loin de nous nous semble à notre portée : et ces fausses teintes , considérées sous un aspect moral, sont le plus souvent Touvrage de notre aveugle amour-propre.
Prenez -y garde, votre ambition une fois mal instruite ,'tous vos plans s en ressentent. Bientôt un succès de société vous semble le gage d'un succès dans le monde ; et un succès dans le monde vous paroît une garantie du jugement de la postérité.
Vous avez de la conception, de la facilité dans Tesprit , de Tardeur dans le caractère ; et vous croyez que tous les chemins vous sont ouverts. Défendezvous à tems de ces premiers sentimens de confiance , et ne regardez pas quelques dons comme une preuve de vos moyens généraux de prééminence. Examinez-vous attentivement; ne comptez point vos qualités une à une , et vos défauts tous ensemble , si vous voulez diriger votre ambition d'une manière qui ne vous expose pas à des chagrins continuels et à des revers éclatans. Avancez par degrés; et non - seulement votre marche sera plus sûre , mais vous multiplierez encore vos perspectives ; et , toute votre vie , vous mettrez pour vous Tespérance^
C'est sous un autre rapport , et non moins essentiel , que Tambition, séparée d'un esprit de sagesse , devient pour rhomme une source de peines. Elle est par sa nature la plus dominante de nos passions , et peut nous envahir entière-
( 296 ) ment , car elle a un «sage à faire de tout , et chacune de nos pensées lui est bonne à quelque chose.
Elle ne connoît aucun intervalle de repos : il faut projeter , il faut agir ; il faut déjouer ses rivaux , il faut déconcerter leurs mesures ; il faut être sur leur chemin autant que sur le sien propre. L'ambitieux intempérant ne vit que dans son objet, et rien ne peut Yen distraire. Le tableau du monde se rétrécit à ses yeux ; et lui-même alors ne présente aux autres qu'un être incomplet , un être à moitié, et susceptible uniquement d'émotion ou d'intérêt pour un petit nombre d'idées.
Quelle altération Ton aperçoit aussi dans ses affections et dans son caractère ! Il n'est en sympathie avec aucun sentiment doux , et dès long-tems il ne goûte plus le spectacle paisible de la nature. Les fleurs , l'émail des prairies, lui semblent en discorde avec le mouvement tumultueux de son ame ; et , s'il le pouvoit , il anéantiroit toutes les beautés champêtres , et ne laisseroit subsister que les
( 297 ) murs des villes et les grands chemins.
Est-il forc^ d'aller passer quelques heures dans une maison rustique , et la plus riante de toutes : le maître et sa famille , pour lui faire fête, le promènent dans les jardins , Tarrétent dans les bosquets odorifërans , le conduisent ensuite sur les hauteurs où Ton découvre toute la campagne. L'ambitieux marche avec la société ; mais il n'est ému de rien , il ne prend garde à rien ; il répète sans y penser quelques mots d'admiration, et toujours les mêmes ; et , dès qu'il le peut, il prend les devans , il relit une lettre , un papier de nouvelles , et il ne lève la tête , ne revient sur ses pas qu'au moment où il entend résonner un nom propre. Voilà l'ambitieux ; tout ce qui ne peut s'unir aux idées de rang et de fortune lui est indifférent.
Considérons -LE maintenant dans sa' vie domestique : c'est là que dominé par un seul intérêt , il reçoit avec distraction les caresses de ses enfans ; c'est là que
(298) ifîomînë par un seul intërét , et s'îl ùe trouve pas dans sa compagne un caractère pareil au sien , il reste rêveur et si« lencieux près d'elle ; il n'a rien à lui dire, et il ne s'anime qu'à Farrivée d'un intrigant ou d'un homme d'affaires.
Quelquefois , et par hasard , son humeur change ; c'est un beau jouï* : il rentre dans sa maison d'un air épanoui; sa tendre épouse y qui se voit accueillie, reprend Fespérançe : mais elle ne tarde pas à revenir de son illusion ; c'est une disgrâce d'un rival, c'est une parole bienveillante de la part d'un ministre , qui a réveillé l'espérance de l'ambitieux. Une nouvelle perspective s'offre à lui ; et c'est au spectacle de son contentement , c'est à une représentation de sa joie qu'il appelle les autres , qu'il invite les siens ; et dès le lendemain peut - être , ils apprendront tous qu'aucune émotion douce n'est entrée dans son cœur, dans ce cœur en entier à la même passion , et qu'ils vou-> droient en vain posséder.
Femmes sensibles , unies par le sort ,
( 299 ) par les lois de l'hymen , à la destinée d'un ambitieux ; que vous êtes à plaindre ! Votre plan de bonheur , votre unique souhait, ëtoit d'être aimées; et toutes vos espérances sont déçues. Le monde et sa fortune Font emporté sur vous. Vos pensées et celles de votre époux ne se rencontrent plus ; et vous ne serez pas consolées en apprenant qu'aucun lien secret n'est la cause de votre disgrâce. Vous auriez eu de quoi vous défendre contre une rivale; comment regagnerez- vous rhomme infidèle qui vous quitte , qui vous oublie pour courir après les distinctions mondaines ? Ce sont des biens , il est vrai , dont on ne s'enchante que par une illusion de l'esprit ; mais dans leur active poursuite on désapprend à aimer.
Et comment fambitieux seformeroit-il encore aux idées sensibles ? Tous ses regards , toutes ses pensées sont en avant de lui ; il ne songe qu'à s'y prolonger : et nous le savons tous , c'est le passé , son souvenir , son image fugitive, qui créent en nous les impressions douces ,
C 3oo ) quî nous présentent ces teintes mélancoliques auxquelles les âmes tendres prennent tant de plaisir.
Enfin , rhomme dévoré d ambition ne connoît ni ne veut connoitre les émotions qu'inspiré un sentiment religieux. 11 a vu de bonne heure , que , pour marcher sans gène et sans lien dans la carrière où il s'efforce de devancer les autres , il ne faut s'astreindre à aucune règle , se laisser retarder par aucun scrupule. La morale lui paroit incompatible avec les moyens nécessaires pour faire route ; il la trouve roîde, chicaneuse , et se rit de tous ceux qui la prennent poiir guide. Le voilà donc séparé des idées religieuses par son mépris pour tous les devoirs ; et comme il est en entier à ses calculs et à ses projets , à l'intérêt qui le domine , il se croiroit en rêverie s'il songeoit à l'éternité.
Et laquelle de ses pensées pourroit-il adresser à l'Etre suprême ? Demanderoitil au Dieu parfait de le s.uivre dans sa carrière , de l'aider à écarter des concurrens, à humilier des rivaux ? lui demanderoit-il
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de favoriser le succès d'une intrigue, d'associer la Toute-puissance aux petits efforts d'une obscure cabale , et de couvrir d'un voile une astucieuse adresse ? Où est rhomme assez aveuglé par sa passion pour former un vœu si téméraire ? Il n'est peutêtre aucun ambitieux qui de lui-même et sans réflexion , ne se retire des regard3 de la Divinité : il voudroit cacher à la suprême Sagesse son amour inquiet de domination; il voudroit cacher au Souverain paisible de l'éternité les débats tumultueux d'un cœur enivré des vanités d'un instant.
C'est ainsi que l'ambitieux se voit jeté par degrés dans une sorte d'isolement , et que jamais il ne connoît aucun des épanchemens de la piété. Hélas ! il n'a pas même de confident parmi les hommes ; car il ne s'ouvre , il ne se communique aux autres que dans une proportion calculée par sa politique. Il craindroit d'avouer un sentiment entièrement personnel ; il craindroit encore d'être réputé mal -habile, si, après avoir manifesté le
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point d'élévation où il désire d'atteindre ^ ses projets , ses efforts étoient déconcertés.
Il vit de lui et avec lui ; car uniquement attaché à Fintérét de son ambition , où trouvera-t-il un fédéré qui soit de sa force dans un tel amour? qui verra comme lui ce qu il regarde sans cesse ? et qui pourra se placer à ses côtés dans ce chemin étroit qu'il a frayé pour lui seul ? Non : des amis, il n'en aura jamais ; et il n'en voudroit pas s'ils lui demandoient la plus petite portion de son tems. Il leur donne rendez-vous à son but ; il le leur donne du moins dans sa pensée , et c'est là qu'il se destine à être affectueux et sensible.
Jusqu'à présent nous avons considéré les ambitieux dans leur préoccupation ^ leurs doutes inquiets , leur marche laborieuse. Voyez-les maintenant au moment de leurs succès , aux jours de leurs triomphes. Jj'un d'eux, et des premiers, atteint au terme qu'il s'étoit proposé ; il obtient
la place qu'il a recherchée , le rang auquel il aspiroit , la décoration dont il étoit jaloux; ses vœux semblent complets. Vat-il être heureux , parfaitement heureux ? va-t-il être dédommage de sa longue contrainte et de tant de travaux , de tant de sacrifices ? Hâtons -nous de montrer ses premiers momens de jouissance ; ils ne dureront guère.
Il aperçoit , de la hauteur où il est arrivé , la route escarpée qu'il a parcourue , et il y distingue encore ses concurrens, ses rivaux , abattus ou découragés. Voilà quelques plaisirs , quelques plaisirs à la manière du monde.
Il voit ses parens , ses amis , ses connoissances , qui , tous contens d'avoir un patron en crédit , en puissance , le félicitent de sa promotion , et lui montrent un air radieux. Voilà quelques plaisirs.
ïl remarque en même tems la mine sombre des envieux , et il se persuade d'autant plus qu'il est en possession d'un lot excellent. Voilà quelques plaisirs.
lad foule se range , s'écarte devant lui ,
( 3o4 ) sî sa place est ëminente , si elle annonce la faveur du prince ; et ces respects ont dans leur nouveauté un attrait vague , inconnu, mystérieux, auquel il se rend comme tant d'autres. Voilà quelques plaisirs.
Enfin , au milieu des hommages extérieurs dont il est Tobjet , il se compose un regard tempéré , une contenance paisible ; et il espère que sur la foi de ce dehors soigneusement dessiné , on le croira supérieur à sa fortune. Voilà quelques plaisirs encore.
Mais la figure de ce monde passe ^ et de même les jouissances du glorieux disparoissent : elles disparoissent, et Thomme qui a vécu d'ambition ^^en étonne ; mais s il s'est accoutumé aux dons magnifiques de la nature , comment ne se feroitil pas aux images fantastiques qui environnent les distinctions sociales ? Est-ce là , se demande-t-il , ces honneurs qui me paroissoient dans l'éloignement un gage certain de félicité ; et valent-ils la liberté que j'ai perdue, la liberté que je leur ai sacrifiée ? Et
Et que seroît-ce si Fambitieux , après avoir écarté ses rivaux , après Tavoir emporté sur ses concurrens , commençoit à se défier de ses forces ? que seroit-ce , si , élevé à la place éminente qu'il a tant souhaitée, il éprouvoit alors Finsuffisance de ses talens ; s'il avoit à dissimuler sa m.édiocrité ; s il craignoit jusqu'aux regards attentifs de ses subalternes ; s'il apercevoit enfin , mais trop tard , la différence immense qui existe entre Fart de parvenir, et le mérite réel ?
Il croyoit de loin qu'une grande place étoitnne simple représentation : il voit de près que c'est une tâche , et il est embarrassé de la remplir. 'On lui demande des décisions, et il hésite; des volontés, et il en cherche ; de vastes plans, et il se perd dans les plus étroites combinaisons. Enfin, îl lui vient quelqu'un dont l'autorité lui en impose ; il se jette dans ses bras , et il se réduit à adopter les idées d'autrui et à jouer d'adresse pour les confondre avec sa propriété. Ah ! quel compte il fait de fion bonheur à la fin de chaque journée; //. 20
et de quel pénible secret il est chargé par la conscience de lui-même !
Il est une vérité cependant que nous ne devons pas dissimuler. Cet esprit d'ambition, qui acquiert chaque jour un nouveau degré de force , est encouragé par les hommages dont on est prodigue envers le crédit et la puissance. Vous méritez donc des reproches , vous qui décernez tous les genres d'éloges aux hommes en faveur ou en autorité; vous qui faites partie de ce train d'esclaves dont ils sont environnés de si bonne heure. Vous vantez leurs talens , leur esprit, leur génie; et, un moment étonnés, ils acceptent pourtant les douces illusions qu'ils doivent à vos lâches flatteries. Souvent même vous êtes si sérieux dans votre bassesse , qu'il vous arrive de teiiir vous-mêmes pour réelles les, qualités supérieures dont vous aviez d'abord revêtu par fiction un maître ou un protecteur ; contens que vous êtes alors de laisser en doute si votre adorajioû a pour motif Testime ou la politique,]
(3o7) Certes ^ quand on traite si bien les heureux dans la carrière du pouvoir et de la fortune , faut-il s'étonner que le nombre des ambitieux s'accroisse et se multiplie? Ah qu'elle est dangereuse la tromperie de la louange ! condamnable par elle-même, elle est encore de part dans tous les dé^ fautsquela morale religieuse s'efforce de prévenir ou de corriger.
IN'aurions-nous rien à vous dire aussi , à vous qui êtes les compagnons de Fambi-î lieux dans sa route , et qui levez tousses scrupules? A-t-il fait sans vous un premier pas, vous lui dites que le second sur lequel il hésite est une conséquence nécessaire du précédent ; que la différence en morale est imperceptible ; et à chaque occasion nouvelle où il faut se dégager un peu plus des lois du devoir ou des règles de la délicatesse , vous tenez le même langage. Et il y a cela de particulier dans lâmbitiôili > qu'elle altère nos principes par desdegr^^ insensibles et avant qu aucun éveil éclatant nous ait averti de son danger.
En continuant notre méditation, nous devons maintenant arrêter nos regards sur les hommes qui occupent le premier rang dans Tordre social. Vous le savez comme nous : Tambition la plus ëclatanle est l'ambition des princes ; car les souverains , n ayant pour émules que des souverains , c'est d'accroissement de puissance qu'ils disputent ensemble. Ils confient leur fortune au sort des armes ; et pour s'enlever quelque portion de territoire, ils ont recours à la guerre et à ses calamités. Kt ils se disent heureux lorsqu'après une suite de combats et de batailles , ils obtiennent par un traité de paix une domination plus étendue : ils obtiennent le droit de régner à f avenir sur trente-un mille lieues carrées de pays , au lieu de trente milles ; sur vingt- sept millions d'hommes , au lieu de vingt-six. i Ils se disent heureux , et ils ne savent pourquoi ; car rien de perceptible n'est ajouté à leur situation personnelle. Us avoient en respect tout ce qu'on peut recevoir, tout ce qu'on peut inventer dans
( 5o9 ) ce genre ; ils avoient en magnificences tout ce qu'on peut désirer , ou avec raison ou par caprice. C'est donc leur imagination seule qui doit changer en plaisir cette extension de sujets ou de territoire ajoutée à leur souveraineté; et, si elle y réussit , ce ne sera que pour un moment.
Cependant , quel a été le prix d'un sentiment si subtil et si passager ? la vie de deux ou trois cent mille hommes qui ont péri dans les combats , et dont le sang rougit encore les champs de bataille. Quel rapprochement !
Et si , au lieu de gagner une seule province , une seule colonie , le prince ambitieux , secondé par son génie ou favorisé par le hasard , conquéroit la terre entière , le raisonnement qu.e nous venons de faire ne seroit point changé. Aucun avantage , aucun 9 nouveau du moins et personnel , ne seroit le fruit d'une domination sans bornes ; et son imagination seroit encore chargée seule de faire tout pour lui : mais cette imagination n'a qu'un degré de puissance ; ou plutôt le sens moral qu'elle doit
( 3io ) satisfaire n a qu'une force d'intus-susception limitée , et tout ce qu'on lui fournit de plus est perdu.
Voilà les mystères de notre système spirituel ; et , sans jamais nous attendre à bien connoître sa sublime essence , nous devons en examiner , en étudier les effets extérieurs, afin de nous former une idée plus juste et plus affermie de nos véritables intérêts ; afin d'apprendre à distinguer les faux calculs d'une ambition déréglée.
C'est l'histoire qui donne de la consistance à nos observations sur la nature de l'homme ; et nous savons d'elle que , dans aucune carrière, le succès et le bonheur ne marchent d'un pas égal. Alexandre arrivant aux rives de Flndus , ou le fameux Gengîs , usurpateur momentané de la moitié de notre vieux continent , n'ont pu obtenir en jouissances d'imagination une part équivalente à leur fortune ; et ce n'est pas au milieu de leurs triomphes, mais aux jours de leurs premières espérances , qu'ils furent le plus heureux.
(Su) C'est d^jà une pensëe effrayante paf 8on immoralité , que de vouloir soumettre le sort des hommes au désir d'accroître son pouvoir , d'étendre son autorité ; et quand ce désir , au moment même où il est satisfait, ne donne qu'une vaine jouissance , on se voit coupable à-la-fois de la plus grande erreur et de la plus grande faute.
Ah ! si vous voulez être heureux par votre autorité , aimez un peu les hommes à qui vous commanderez, et jouissez du plaisir de leur faire du bien. C'est presque une idée abstraite pour un prince que le despotisme, tant elle est sèche et aride de sa nature , tant elle est étrangère à toute espèce de sentiment,' elle n'a d'éclat, elle ne prend vie , que par son intime union aux pensées généreuses et bienveillantes. Que votre pouvoir serve chaque jour à finfortune, et nous célébrerons son accroissement ; qu'il soit le protecteur des foibles , le frein des méchans , le garant de la sécurité générale , et nous^ célébrerons son accroissement. Qu'il soie
•encore , ce pouvoir , c[u'il soit le conservateur fidèle d'une liberté noble et sage , le vœu constant des âmes élevées ; et nous célébrerons son accroissement , et nous le célébrerons comme une bénédiction du ciel.
Nous demanderez- vous si c'est là de la gloire ? Oui , c'est là de la gloire , ou la gloire n'est rien. Les récompenses de' l'opinion peuvent être enlevées par surprise ; mais elles s'évanouissent quand elles n'ont pas été le prix de services rendus aux hommes. Le génie n'est grand que par ses rapports ; et les exploits inutiles ne frappent d'admiration que le vulgaire. La multitude , dans son ignorance ou dans son asservissement , prodigue ses acclamations à toutes les actions extraordinaires ; mais le bruit des esclaves ne fait pas la renommée ; et c'est à d'autres signes qu'on reconnoît la véritable gloire , la gloire que les tems à venir consacrent , et que les âges transmettent à d'autres
âges.
Et cette gloire elle-même , cette gloire
(3i5) dans toute sa pompe , sera -t -elle une source de bonheur pour vous, si votre amour -propre seul en jouit; si vous ne pouvez pas Tunir à votre conscience , si vous ne pouvez pas la considérer comme une relation nouvelle avec la Puissance créatrice de tout ce qui est beau ?
La gloire est pour Fhomme un accroissement de son existence morale : c'est elle qui le fait vivre dans un plus grand espace ; c'est elle qui le fait vivre dans une plus longue succession de tems. Ainsi , pour en bien connoître le prix, il faut s'être associé de bonne heure à Timmense avenir par des idées religieuses , et par les espérances de la vertu.
Non, les seuls applaudissemens des hommes et les honneurs qu ils décernent, ne sauroient contenter une ame sensible ; et comme la voûte céleste ne nous paroît jamais si belle qu au moment ou nous élevons plus haut nos pensées , de même la gloire mondaine , cette perspective éclatante, ne nous satisfait
en entier qu au moment où nous cherchons, où nous voyons , une récompense au-delà.
Monarques de la terre, à qui nous nous adressons encore , vous êtes des hommes ; ainsî vous ne pouvez vous affranchir des lois de la nature , dans la formation, dans la conception de votre bonheur. Ne dédaignez donc point d'étudier ces lois ; et , de même que nous ^ vous trouverez , dans une si grande méditation , la plus utile et la plus féconde des vérités; vous trouverez ce beau résultat des vues philosophiques et des réflexions religieuses : c'est que les idées de morale sont le centre où Thomme doit se placer , s'il veut juger de tout avec sagesse , et s'il veut bien conduire sa propre fortune. C'est là que l'ambition , acquérant un caractère de tempérance , apprend à respecter les droits des autres et à reconnoître leurs titres ; c'est là qu'elle devient uii élément nécessaire au développement de nos forces , sans se-
■( Si5 ) transformer jamais en feu dévorant , en feu destructif de tout repos et de toute vertu.
Nous aurons encore appris , au sein des idées de morale , au sein de ces idées épurées par la Religion , nous y aurons appris à considérer avec calme les choses humaines ; et notre ame supportera les revers sans abaissement et sans foi blesse. L'ambition ne nous aura pas emportés comme ses jouets ; et nous resterons près de notre consolateur, près d'un Dieu qu'en tout tems nous aurons reconnu pour seul Maître, Nous sommes avertis éjfuon ne peut en sentir deux avec un entier dévouement ; et nous irons en avant dans la carrière du monde sans jamais donner notre cœur aux biens qu'on y poursuit , et que tant de rivaux se disputent.
Ambition des richesses, ambition des honneurs , ambition de la gloire ou de la célébrité, nous ne vous condamnons pas, nous n'élevons point contre vous une yoix de réprobation ; mais vous fûtes
toutes instituées par la politique sociale , et pour des intérêts passagers. Nous en connoissons une de plus noble origine , une qui appartient à notre ame immortelle ; c'est le désir de plaire à TEtre des êtres : voilà Fambition qui doit nous posséder constamment ; et aucune autre ne peut raccompagner, aucune ne peut s'y réunir , si elle n'est purifiée par la sagesse et par la morale.
Telle est la condition imposée par la Religion aux convoitises mondaines.
Seriez-vous sûrs de la remplir en vous abandonnant aveuglément aux conseils de l'ambition ? Hélas ! vous auriez été peut-être de bons citoyens, d'excellens pères de famille; vous auriez joui sans orage des doux sentimens de l'estime ; vous auriez obtenu davantage encore ^ vous auriez été contens de vous-mêmes ^ vous auriez réuni tous ces biens , si , retenus dans un état privé, et n'ayant à surmonter que des obstacles communs , vos forces y avoient suffi : mais , trompés par une confiance indiscrète en votre
esprit , séduits même par quelques taleiis véritables, vous avez voulu faire une haute fortune, vous avez voulu parvenir aux premiers rangs dans Tordre social; et , après avoir assoupli votre caractère , après avoir rendu flexibles vos principes de morale , afin d'échapper aux difficultés' dç la route , vous arrivez au terme , déjà fatigués ; vous y arrivez dénués de la vigueur nécessaire pour livrer de nouveaux combats. La vertu qui vous restera , sera facilement vaincue ; et loin de chercher, à la reprendre, loin de l'essayer par des efforts devenus pénibles, vous choisirez fusage le plus commode des richesses et de lautorité; et les vices du siècle vousrenseigneront. . cù:^k\ eli-
. Cependant, sans être un moment plus heureux , vous aurez semé votre vie de sujets de regrets ; et pour votre punition , pour votre malheur , ils seront présens à votre esprit lors même que vous aurez quitté la carrière de l'ambition ; une mémoire fidelle vous en retracera l'image , et vous considérerez avec envie le sort
des hommes dont les vœux modestes ont ëtë proportionnes à leurs moyens, et dont les pas ont été rendus fertries par la sapience. Leur vie fut obscure , selon le jugement des mondains ; mais les anges du ciel Tont remarquée. Leur vie fut obscure en apparence ; mais une grande lumière la rendoit visible , de la terre jusqu'au ciel : c'étoit la splendeur des justes. Leur vie fut obscure, mais leur vieillesse ressemble à la soirée d'un beau jour.
O Dieu qui avez enrichi l'homme de si beaux dons , faites que cette glorieuse investiture le rappelle sans cesse à sa destinée > et qu'il apprenne enfin à connoitre les seuls biens véritablement dignes d'une ardente recherche ! Qu'il l'apprenne en voyant l'espace immense ouvert à ses pensées et à ses espérances.! Ah ! nqn- pas seulement le petit circuit où l'ambitieux s'enferme , mais la terre elle-même est trop resserrée pour les vœux que nous avons le pouvoir et la liberté de former. Soyons donc ambi-
tîeux , et devenons-le tous ; maïs du bonheur sans fin que Dieu promet à ses élus , et de la gloire dont on se couronne en servant lidellement le Maître d@ r univers.
Fin du DEUXIEME VoLUME.