DISCOURS II
Sur la Vanité.
Qu'il ne s'assure point sur la vanité qui la séduit, car la vanité sera sa récompense. Jo^ , chap, i5 , if* 3i.
V^'est après avoir fixé votre attention sur les malheurs de Tenvie et sur les actions criminelles dont ce funeste sentiment est souvent le mobile , que nous venons aujourd'hui vous entretenir de la vanité, vous montrer son danger, vous avertir de ses pièges. Les deux sujets s unissent par quelques rapports, mais ils sont distincts à plusieurs égards.
La vanité se trouve quelquefois soumise aux chagrins de T envie , et quelquefois aussi elle devient hostile dans son action rivale et dans ses développemens ; mais elle est plus confiante, phisexpansive que^ Tenvie : et comme elle se fait elle-même sa part en gloire ou en triomphes y elle
jouît des dons de son imagination , et n'est point morne et solitaire comme Tenvie. Souvent même, libérale envers les autres , parce qu'elle croit à sa richesse , elle n'est pas non plus , comme l'envie , avare d'éloges et de témoignages d'admiration. Il est même un degré de mesure où la vanité peut mériter le nom de qua-lue sociale ; c'est lorsqu'elle anime doucement le désir de plaire, et qu'elle inspire un intérêt général au suffrage des autres. Mais la vanité devient un défaut quand elle vit de petits succès , quand elle s'en occupe uniquement , et qu'elle est ainsi distraite de tous les objets véritablement dignes de recherche. Vous la voyez même prendre uii cai^actère plus répréhensible et se changer en vice criminel , lorsque , pénétrant les hommes d'un amour excessif de la louange , elle les porte à sacrifier leur devoir à la passion de parôltre et de faire effet. Enfin y devant l'Etre suprême, aux yeux de celui qui sonde les cœurs et qui lit dans nos pensées , nous perdons le mérite d'une bonne
action , d'une action louable en ellemême, si nous nous y déterminons uniquement dans la vue d'obtenir un ëloge de la part des hommes ; et c'est à nous alors que se rapportent ces paroles de Jésus-Christ sur la charité fastueuse des Pharisiens : Kt moi , je vous dis quils ont déjà reçu leur récompense.
Nous destinerons notre discours à étendre , à développer ces différentes réflexions.
Quels sont les traits distinctifs de la vanité ? Elle nous met à la poursuite des plus foibles honneurs, des plus légers triomphes; elle nous rend crédules sur nos succès ; elle nous porte à faire étalage dés plus petites distinctions et des avantages les plus frivoles.
Et d'abord, ne voyons -nous pas un caractère d'abaissement dans le besoin continuel de la louange ? On la reçoit comme un tribut , mais on la recherche en suppliant ; et le plus souvent , ceux qui la distribuent croient ne rien donner ^
tant leur pensée est distraite , tant leur sentiment est de peu dans cette concession. Aussi se moquent - ils intérieurement du contentement facile de l'homme vain ; et ils s'amusent à le punir , en ébranlant sa confiance , en détruisant par niomens sa sécurité. Celui qui vit de louanges n'est plus à lui; il appartient aux autres. Que dis-je ? il se remet en enfance, et il ressemble aux oiseaux nouveaux nés qui crient ou battent des ailes selon qu on leur apporte la pâture avec plus ou moins d'abondance , avec plus ou moins de célérité.
Cependant, s'il est des hommes vains dont Ta mou r- propre explique tout favorablement ; d'autres , moins sûrs d'euxmêmes , OQt plus le désir de paroitre avec avantage que la certitude de réussir : ils n'y négligent rien ; c'est leur seul intérêt. Ils racontent , ils rappellent tout ce qui peut leur fiiire le phjs petit honneur; ils cherchent à fixer les regards sur eux : et dans tous les sujets de conversation , ils
ont des transitions prêtes pour se nommer ; on s'étonne même des occasions qui leur suffisent pour ramener sur eux lattention. Leur travail est grand et mêlé de traverses ; car personne ne veut accorder à riiomme vain l'espace qu'il demande pour s'étaler dans tous les sens; et ses prétentions ne tardent pas à devenir importunes. On lui rend guerre pour guerre : et peut-on croire que les hommes ne s entendent pas aux ruses de lamourpropre ? c'est leur premier essai dans Tarène sociale.
La vanité seroit encore un défaut répréhensible , quand on la supposeroit fondée sur des avantages incontestables; sur la fortune , la naissance , la beauté , sur l'esprit même et sur les talens. Voici les paroles que l'homme ainsi doué , mais vain en proportion , adresse aux autres dans l'intérieur de sa pensée : J'ai ce que vous n'avez pas ; mais je ne saurois me glorifier seul , comme Torgueilleux , des prérogatives dont je jouis ; je veux les
mettre en dehors et vous les rappeler à toute heure , afin que vous preniez part aux joies de mon amour-propre ; afin que vous les entreteniez par vos applaudissemens et par vos hommages : léveillez-vous donc pour m' entendre , pour me voir et pour m'admirer. Oui , tel est le langage secret de Thomme vain. Est-il rien de plus insensé ?
Vous voulez que les regards des autres se fixent sur vous ; vous désireriez même que ce fùt-là leur premier , leur unique intérêt ; et pour dédommagement de leurs privations , pour les consoler de leur rang subalterne , vous les invitez tous au spectacle de vos triomphes. Etrange combinaison ! Que diriez-vous d'un riche , et comment le jugeriez-vous y s'il proposoit aux indigens d'assister à la revue journalière de ses trésors ? Telle est pourtant la conduite habituelle de Thomme aveuglé par sa vanité : il ne cherche qu à briller ; et plus il se voit environné d'inférieurs, plus il fait montre des prérogatives dont il jouit.
Ne vous y méprenez poînt ; la vanîtë , dans son exaltation , est souvent plus dangereuse ou plus incommode que Torgueil. Les sentimens dont elle est animée sont moins acres ou moins profonds , mais elle est en revanche inquiète et pétulante. L'orgueil vit en lui-même , et presque de lui-même : son isolement T empêche d'être en guerre habituelle avec Tordre social ; on est d'ailleurs averti par ses dédains et par sa suffisance , qu'aucune alliance à conditions égales ne peut être faite avec lui. Mais la vanité paroît sans ceSvSe en agitation ; elle va , elle vient , elle est en quête çà et là : et nonobstant ses prétentions, elle accepte tout ce qu'on lui donne. Ses rapports avec les hommes et avec les choses , sont aussi continuels que multipliés.
Faut-il s'étonner qu'introduite sur un grand théâtre , elle y ait produit des effets inattendus ? Unie tout-à-coup aux intérêts et aux sentimens politiques, les plus importantes révolutions sont devenues le résultat du simple désir de paroître. C'est
à rhîstoîre à recueillir les mémorables preuves d'une vérité que nous ne devons pas développer ; c'est à elle à mettre en contraste les grands événemens avec leurs petites causes ; et à rapprocher ainsi , par degrés , le bouleversement du monde social , de tout ce qu'il y a de plus fin dans les modifications de Tamour-propre. O quel tems et quel siècle pour rendre cette peinture vivante et ce tableau terrible î Ce n'est pas notre affaire. Mais il nous est permis, comme ministres de la Religion , fût-ce même comme simples moralistes y de jeter un regard de tristesse et de douleur sur les dangers incalculables de la vanité, quand elle est mise en action au milieu des affaires d'Etat et des discussions nationales.
Le besoin des applaudissemens, et des applaudissemens instantanés , asservit les hommes publics à toutes les opinions éj^hémères J et appelés à être les guides de la multitude , ils se font ses serviteurs^ ils se font ses esclaves. Et à quelle condition ? Pour le prix , \e vil prix de quelques
battemens de mains. Le culte de la raison ne leur promettroit que des succès éloignés , et ils Fabandonnent : la morale religieuse ne leur donneroit en commençant que des récompenses secrètes ; mais, pardessus tout , ils veulent être en scène et jouir d'eux-mêmes avec bruit : enfin , ils se rendent infidèles aux principes même qu'ils respectent , pour caresser les opinions dominantes, et pour devenir une des nombreuses idoles que le peuple élève et détruit au gré de ses caprices. O vanité, que vous nous avez fait de mal ! Nous vous avons vu tenir captifs dans vos liens les hommes que leur caractère et leur génie appeloient les premiers à T indépendance de la pensée. O vanité ! vous êtes la plus misérable, la plus chétive de nos ambitions , et Ton vous satisfait avec des triomphes d'un moment : mais ces sortes de triomphes sont malheureusement les plus près de nous ; et dans notre impatience, nous quittons pour les obtenir la carrière de la gloire, ou Ton ne reçoit des xécompenses qu'après une longue route.
( ^7o ) Cependant, quelle entreprise grande pleut appartenir à Thomnie qui veut jouir de ses succès avec promptitude et qui refuse de donner à la louange aucun sursis ? II n'est aucune œuvre utile aux nations qui n'exige du tems pour sa maturité. Aussi rhomme vain , entre les moyens propres à se faire remarquer , préférera toujours les paroles aux actions , les formes brillantes aux pensées profondes , les paradoxes nouveaux aux vieilles vérités , et les idées générales 6;U travail qui les applique et qui les féconde.
Quel ennemi dangereux que cet esprit de vanité ! Il Test pour nous^ il lest pour les autres. Il ramène tout à Findi- Tidu , tout aux jouissances de Famourr propre. Chacun alors s'agite pour soi , et pour le soi du jour , pour le soi du moment, et qui naura peut -être aucun rapport avec les vœux , avec les prêtent lions du lendemain. Ah ! c'est bien de tels hommes qu'on pourroit dire avec David : Si on les jnetCoU Cous ensembU
en une balance, ils seraient plus légers, que la vanité même.
Que seroit-ce , si , par un système de nivellement universel , au lieu d'apaiser la vanité, on lui avoit ouvert de toutes parts les barrières ? que seroit-ce si Ton avoit enflammé du désir de paroitre et de jouer un rôle , la masse entière de la nation ? que seroit-ce si par déférence à une idée éclatante , et sous le prétexte spécieux de laisser accessible pour tous le dernier terme de l'ambition , on avoit parsemé les routes d'une multitude innombrable de prétendans et de rivaux ; si Ton avoit ainsi stimulé , dans tous les états , le développement et T essor des sentimens de vanité ? Et ne voyons-nous pas la véhémence progressive de ces sentimens, depuis qu ils ont pu s'amalgamer avec les passions politiques ? I.a vanité j maintenant qu'elle est mêlée à l'ambition, devient la partie sérieuse de nous-mêmes'^ et les blessures de l'amour-propre ne se guérissent plus.
Ah ! dans cette lutte universelle, et
( ^72 ) quî commence de si bonne heure , quel tems restera- 1- il pour les pensées solitaires ? quel tems restera-t-il pour faire la revue de ses actions et de ses principes de morale ? quel tems sur -tout resterat-il pour élever son ame à TAuteur de la nature ?
Le monde vous remplit , vous le dites vous-mêmes , et ne vous laisse plus aucun moment. Il ne suffit pas aujourd hui que vous donniez vos soins à la conservation et à Taccroissement de votre fortune J il faut encore que vous vous livriez au mouvement politique absolument nécessaire pour avoir votre part dans les distributions de l'autorité , et pour être en crédit, tantôt auprès du peuple , tantôt auprès du gouvernement , tantôt auprès des factions tour-à-tour dominantes. Eh bien !
allez; et après avoir sacrifié, pour réussir, peut-être vos opinions, peut-être vos principes, vous nous apprendrez ce qui vous reste en bonheur ; vous nous direz si vos désirs , si vos vœux ont jamais ^té satisfaits , et si les ombres que vous
avez
avez poursuivies vous ont laissé quelque repos. Petits appréciateurs des choses humaines et des véritables biens , c'est à eux , et avec raison , que nous appliquerons les paroles de notre texte : Quils ne s'assurent point sur la ^vanité qui les séduit , car la vanité sera leur ré^ compense, '
Et s'il étoit parmi vous des hommes à qui des reproches plus graves dussent être adressés, cju'ils rentrent dans leur conscience, et qu'ils prononcent euxmêmes leur condamnation. Non, nous ne rechercherons point ces actions criminelles dont une vanité désordonnée fut peut-être la première cause ; voilons les jours passés , ils en ont tant besoin. Ah ! quels devoirs ont été sacrifiés au désir de la domination ou à l'ambition de paroitre ! Cest la morale, ancienne comme le monde , qu'ils n'ont pas craint d'immoler aux jouissances éphémères de l'amour-propre ; et c'est pour obtenir les hommages de leurs compagnons de poussière qu'ils ont joué leur destinée en //. 18
( ^74 ) présence de TEternel. Que dis-je ! c'est en présence du Dieu notre Maître et notre Créateur , que plusieurs ont fait servir les idées religieuses à la politique de leur vanité. Et quels moyens ont - ils choisis ? Trop habiles juges du tems présent , ils n ont eu garde d'imiter l'hypocrite dévotion des Pharisiens; mais adoptant une marche opposée , s'associant au libertinage des esprits , se portant pour champions d'une doctrine nouvelle , ils ont essayé de jeter du ridicule sur les vérités les plus respectées , et ils ont réussi quelquefois à singer la supériorité d'esprit par leurs moqueries. Triste éclat et malheureux triomphe ! Hélas ! le bruit qu'ils vouloient faire , la réputation qu'ils souhaitoient d'acquérir , dévoient enlever aux hommes leur plus précieuse fortune : aux uns leur soutien dans l'exercice de la vertu ; aux autres leur confiance dans la Providence divine ; à tous également leurs consolations et leurs espérances. O vanité de la science nouvelle , bien plus dangereuse encore que §on orgueil , pouvons*
nous calculer , pouvons-nous connoltre le mal que vous nous avez fait !
Venez nous présenter un autre spectacle , vous hommes modestes dans vos vœux et simples dans votre conduite :
vous ne cherchez nos suffrages ni par adresse , ni par artifice ; et vous ne consumez pas à leur poursuite le tems nécessaire pour les mériter : vous ne dédaignez pas la louange des hommes ; mais vous l'attendez paisiblement et dans la noble retraite de votre conscience. Vous voulez sur-tout que cette louange arrive libreojent à vous ; et vous ne Testimez qu'au moment où vous en êtes dignes , au moment peut-être où elle s'agrégea votre jugement secret, à votre sentiment intime. L'homme vain est plein de confiance , et pourtant il n'a aucune idée sérieuse de lui-même ; car s'il l'avoit , il croiroit à F effet de la vérilé, et il ne seroit pas en mouvement continuel pour rapporter quelques h'gers tributs à son amourpropre. L'homme modeste, au contraire,
long-tems en doute sur sa propre valeur , est suffisamment heureux quand on le rassure ; et loin de courir sans cesse après des triomphes nouveaux , il semble avoir besoin à chaque succès d'y accommoder son esprit et ses idées habituelles. Lui seul aussi ne voit dans ses rivaux aucun ennemi ; et commençant par se faire aimer, on s'empresse à lui rendre les hommages qu'il ne solhcite point. On croit même, en découvrant, en révélant son mérite , s'associer aux honneurs qui lui appartiennent; et l'on jouit, comme d'un bienfait , de la liberté d'éloges et d'admiration que son caractère nous laisse.
On ne sait , au contraire, comment s'unir à l'homme vain , comment s'unir à lui d'une manière intime , tant ses prétentions sont toujours en avant , et font barrière entre les autres et lui. Ah ! comme il est puni , sévèrement puni , de son indiscrète ostentation.
Un instituteur sévère ne pardonne à aucun des deux sexes le vice de la vanité.
( 277 ) maïs îl doit à lun plus d'indulgence ; et îl vous juge avec compassion , vous à qui toutes les grandes carrières sont fermées , vous à qui les hommes, dans leur orgueil, ont ordonné de plaire et d'en faire votre première étude : écoutez cependant , au nom de votre propre intérêt , les conseils de la sagesse ; il n'en est point de meilleurs. Les femmes, sans doute, doivent chercher à plaire ; et tandis que les lois sociales leur en ont imposé la nécessité, la nature plus juste, la nature, libérale envers son plus bel ouvrage , leur en a donné tous les moyens. Mais elles n ou blieront point qu il leur sied , qu'il leur importe de relever , par un caractère de sagesse et de simplicité, la place qui leur est assignée, le but qui leur est indiqué sur la terre : c'est à s'unir au sort d'un seul ami , qu'un sentiment de dignité les appelle ; c'est à rendre honorable et glorieux , s'il se peut , le nom de cet ami , qu'elles doivent s'appliquer ; puisque ce nom sera le leur, et qu'il deviendra le sceau de l'alliance qu'elles auront contractée. Que feront-elles donc ,
' (^78) pour leur bonheur et pour leur considération , d'une vanité personnelle ? que feront-elles sur-tout de cette vanité qui , sous un nom peu digne de la majesté de la chaire , les rend ambitieuses de la multiplicité des hommages , et semble engager leur reconnoissance ? Tous les rapports sont dérangés , lorsque , sous les lois de Thym en , elles veulent se ménager un sort particulier , se composer une réputation à elles seules , et briller d'un éclat qui ne rejaillit point sur leur époux et leur défenseur. Les femmes ont une autre destinée , er dans Tordre social , et dans Tintention du souverain Ordonnateur du monde.
Leurs prétentions, leurs vanités, troublent la paix domestique ; et l'esprit de la plus admirable des associations se trouve insensiblement altéré. Vous donc qui , dès votre première jeunesse et dans le printems encore de la vie , aspirez néanmoins à cette association , le comniencement de votre rang dans le monde , apprenez de bonne heure que les lois de votre sexe , les lois de la décence , vous
( 279 ) fcomniandent une sévère retenue : vous devez, comme les brillantes fleurs dont vous êtes rimage ou le modèle , vous devez toujours être recherchées , toujours être choisies. La fierté de Tinnocence est votre plus bel ornement, comme elle est le gage du respect que vous avez droit d'attendre. Ne donnez donc aucun avantagesur vous, en vous abandonnant aux conseils indiscrets de la vanité ; et défendez -vous des séductions de la flatterie , afin de pouvoir offrir un cœur pur , un cœur sans aucune tache , à Tami qui vous donnera son inviolable foi , et que vous jugerez digne de régner, de vivre seul en vous.
Il n'est donc utile à personne cet esprit de vanité contre lequel nous cherchons à vous prévenir ; et cependant il consume , il disperse une partie de la vie r Ton n'a pour butin que des fictions , des louangesr accordées avec indifférence ; et l'on n'obtient aucune récompense réelle, aucun honneur dont on puisse se souvenir.!
Enfin , au dernier terme de sa carrière ^
rhomme , encore sous le joug de la vanité par habitude , devient quelquefois un objet de dérision , puisque chacune de ses prétentions est le signal d'une défaite.
- Ne soyons pas surpris, nonplus, siTon est souvent injuste envers tous ceux qui cherchent avec affectation la louange. La vanité, par son agitation continuelle , annonce une incertitude sur la validité des titres dont elle fait parade : elle a tous les dehors de la confiance , et pourtant elle est quêteuse , caractère incompatible avec une véritable fortune.
O vanité ! cernée par tant de liens , riiomme indépendant vous rejette ; il aime mieux sa fierté solitaire que votre esclavage social : vous recueillez quelques suffrages , mais ils vous coûtent trop ; et Fart nécessaire pour les obtenir est plus laborieux, que Teffort pour s en passer n'est pénible.
Chose remarquable encore à la suite des réflexions que nous venons de faire ! Les hommes vains, ces hommes si aniou-
reux de louanges , se soucîent peu de Testîme; c'est un sentiment trop scrupuleux, trop exigeant , et avec lequel ils ne se croient pas en droit de traiter. L'estime d ailleurs veut être recherchée sérieusement, et cultivée de même ; et rien d'affermi ne convient à la vanité. Elle est volage dans ses prétentions, et songe bien plus à séduire qu'à captiver.
Ainsi , n'en doutons point , les hommes uniquement occupés de briller et de produire un effet autour d'eux, seroient à demi corrigés, si l'estime des autres, devenoit un des premiers objets de leur ambition ; car ils apercevroient bientôt, que, pour l'obtenir cette estime , il faut de la tempérance, un esprit de suite, et une harmonie constante entre toutes les parties qui constituent l'essence morale de l'homme , ses actions , ses discours et ses principes.
Vous donc qui, dans l'éducation de vos enfans, vous appliquez à les détourner d'un esprit de vanité, enseignez -leur de bonne heure la valeur de l'estime et son
( 282 ) «Sage universel. Dites leur qu'elle est de tous les sentimens accordes par les autres le seul en relation continuelle avec notre conscience , et le seul dont elle puisse certifier la légitimitë. Dites- leur que ce précieux sentiment , une fois obtenu , ne s'enfuit point avec la jeunesse , et sert de consolation à tous les âges. Enfin , n'oubliez jamais qu'entre toutes les jouissances mondaines, c'est la possession de lestime qui les rapprochera le plus des idées morales et religieuses, Tappui de nos vertus, la source de nos espérances.
La dernière partie de cette méditation y. celle que nous allons traiter, et qui vous est à l'avance indiquée par notre texte , semblera peut-être en contradiction avec nos réflexions précédentes»
Nous venons en effet de vous entretenir de Testime des hommes , et du prix que^ vous devez mettre à ce témoignage de leurs sentimens. Cependant, la Religion nous avertit qu'il est un plus noble terme^ à notre ambition ; et (|ue, dans la carrière
( 285 ) de la vertu , le désir de cette estîme , Vespoir de lobtenîr, ne sont pas des motifs encore assez purs , des motifs du moins que nous puissions offrir avec confiance aux regards de FEtre suprême ; et les livres saints nous annoncent que si nous faisons le bien pour famoiir de lalouange, cette louange sera notre seule récompense. Fixons d'abord les limites de cette vérité. La Religion ne nous commande pas d'être indifférens à festime des hommes ; mais elle veut que notre morale soit étroitement unie à nos sentimens de respect pour l'Etre suprême , et qu'elle conserve les caractères d'une si belle alliance et d'une si grande origine. Elle veut que notre premier encouragement soit le désir de plaire au souverain Arbitre des destinées, au Juge de nos motifs les plus secrets , au Dieu puissant , seul Rémunérateur dans les terns éternels. Mais quel droit aurions-nous aux dons magnifiques de la bienveillance céleste, si les hommages de la terre avoient seuls excité nos vœux ? et pourquoi nos actions seroient - elles
inscrites sur le livre de vie , si nous les avions toutes consacrées à la conquête de l'opinion , à la recherche inquiète du suffrage des hommes ? Et moi je vous dis qu'ils ont déjà reçu leur récompense :
voilà les mémorables paroles qui nous seroient applicables.
Jouissons donc de Festime que nous avons méritée, et mettons une juste valeur à cette précieuse rétribution ; mais que jamais le désîr de l'obtenir ne soit notre seul guide. Il est naturel de se plaire dans une bonne renommée ; mais vous deviendriez coupables si vous faisiez aucun sacrifice réel h la publicité de vos actions les plus recommandables. Disons plus , il est difficile de concilier la pureté de ses actions avec les conditions que leur éclat exige ; car il y a toujours une exagération nécessaire, une limite à passer pour faire un grand effet ; et ce pas de trop, cette marche politique est déjà peutêtre un commencement d'artifice. La simplicité parfaite est le plus bel ornement de la morale ; et nos vertus ont
besoîn d'élre revêtues de ce caractère pour être offertes en tribut au Dieu de lumière et de sainteté.
Il est d'ailleurs une vérité dont on est instruit par des observations dignes de foi. C'est qu'une belle action , inconnue des autres hommes , un vrai sacrifice de ses intérêts , dont on est seul instruit , répandent dans l'ame des personnes religieuses et sensibles un bonheur sans ressemblance avec aucun autre. On croît avoir un secret avec la Divinité, on croit s'être mis en confidence avec elle; et cette pensée , unique autant que sublime , devient la source des plus douces consolations , des plus pures délices. Aussi , l'on ne peut mettre en parité les satisfactions qui nous viennent de la louange des hommes, et les jouissances intimes delà conscience; les unes présentent ou rappellent ce qu'il y a de mieux dans les biens d'opinion ; les autres créent en nous ce calme céleste , un des premiers mystères de notre nature.
Cependant , je vais le supposer , vous voilà livres sans paifage à la recherche de r estime et des hommages des hommes ; tel est votre but , votre unique but , et vous voulez y atteindre. Mais, nous vous le demanderons , où est le flambeau qui doit éclairer vos pas ? où est la carte de route dont F étude vous préservera de méprise , vous empêchera de vous égarer ? Les hommes ne sont constans ni dans leurs idées de gloire, ni dans la définition même des qualités propres à captiver leur admiration ; et les grandes révolutions peuvent déraciner jusqu'aux principes antiques et majestueux autour desquels, en affermissant ses sentimens , on assuroit sa science. Alors on erre à Taventure, Gu Ton marche sans confiance; alors, de nouvelles routes , à demi tracées , croisent les vestiges des anciennes ; et tandis que des hérauts inconnus crient, voilà le chemin; de vieilles pierres encore debout nous donnent d'autres indices. i Ainsi tout devient obscur aux regards du voyageur qui cherche 1 opinion régnante,
( 28; ) quî demande où est son palaîs, où est son trône , et qui s'dffre pour la servir. Que dis-je ? cette opinion elle-même est en exil ; elle a subi les rigueurs de lostracisme : elle fuit sans demeure et sans asile ; et les signes de son pouvoir sont détruits : on espère la trouver en s'approchant des idées d'ordre et de morale , elle n y est plus ; des préjugés d'honneur et de délicatesse , elle n'y est plus ; des beaux modèles enfin , préparés par la nature et perfectionnés par l'éducation , elle n'y est plus : elle n'y est plus ; et les sentimens d'estime restent sans guide et sans régulateur.
Ce n'est pas l'opinion publique , non , ce n'est pas elle, que ces croyances éphémères élevées et entretenues par l'cvSprit de parti ; ces croyances utiles aux chefs d intrigue et favorables aux jeux de leur ambition, mais qui ne sont d'aucun usage pour la conduite morale de l'homme privé. Ainsi , lorsque tout s'agite et se renouvelle dans le monde social ou Ton #e trouve placé ; lorsque les plus ardentes
passions y sont en combat, et que les sentimens d'estime , distraits ou refroidis par la crainte , nont plus aucun relief, aucune puissance , il faut rentrer avec force au-dedans de soi , et y chercher ces lois primitives , ces lois ineffaçables , mais qu'aujourd'hui peut-être aucune opinion suprême , aucune institution publique ne rappellent plus ; et Tamour de la vertu doit renoncer pour un tems aux encouragemens qui viennent des hommes.
O Dieu dont nous adorons la sagesse î vous saviez que les récompenses mondaines ëtoient fragiles , et vous avez ménagé des consolations durables à la piété. Vous saviez que la lumière de l'instruction pouvoit s'éteindre ou s'affoiblir , et vous avez placé dans notre conscience un avertissement qui se fait entendre au milieu du tumulte des passions et du fracas de la terre. Vous saviez que l'aveuglement des uns , l'insolente hardiesse des autres , pouvoient disputer à la Religion son culte et son autorité , et vous nous avez dit de vous adorer en esprit et en
vérité.
vérité. Vous saviez aussi que Torgueil des victorieux pouvoit lious accabler , et vous nous avez permis de rester fiers et indé* pendans au fond de notre cœur. Enfin ^ lorsque tout seroit en bouleversement autour de nous , lorsque nous marcherions sur des débris , votre ciel immobile et toujours éclatant des mêmes beautés nous rappelleroit à l'espérance. O Dieu ! nous laisserons là nos vanités , nous laisserons là ces vœux qui nous trompent ; et nous vous demanderons de fixer nos pensées , en nous laissant apercevoir qu'il est tems encore pour nous de vous plaire et de vous servir , et en nous inspirant la seule ambition où tout est vérité et qu'aucune expérience n'a trahie. Oui , nous favons reconnu , les hommes s^ agitent pour ce €jui na que de V apparence , et ils tempêtent pour néant.
On voudroit faire une inépuisable moisson entre deux momens qui se touchent ; la plénitude de nos forces et le commencement de leur décadence. O quelle erreur , quel aveuglement ! îMon , ce n'est
pas à nous , fragiles et passagers que nou5 sommes , ce n'est pas à nous , les maîtres d'un instant qui va se perdre dansTabîme des siècles , ce n'est pas à nous que la gloire appartient ; ce n est pas à nous , mais à notre Seigneur ; à lui dans sa demeure éternelle et au milieu de la splendeur de ses œuvres. Honneur donc au Dieu puissant , honneur à lui seul ! honneur et louange , dès maintenant et à jamais !
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