‹ Cours de morale religieuseChapitre 52 sur 54 · DISCOURS VI · texte numérisé non relu

DISCOURS VI

De la Vérité.

L*Eternel a débat avec les habitans du pays / parce qu'il n'y a point de vérité, et qu'il n'y a que mensonge. Osée y chap, /^ff.iet2.,

XL n'est rien de si beau , rien de plus magnifique que la faculté donnée à T homme de manifester ses pensées ; et Thabitude seule a pu nous empêcher d'être en admiration continuelle devant un phénomène si merveilleux. Quoi! tant d'idées, tant d'impressions diverses , tant d'observations, le résultat de l'étude ou de l'expérience , tant d'aperçus gradués, nuancés presque à l'infini : toutes ces richesses spirituelles c]ui forment ou nos pensées ou nos sentimens , sont devenues transmissibles; et c'est à la parole que nous devons cette étonnante communication , ce miraculeux service.

La pensée , sans la parole , n'eût été que méditative ; et réduite encore à sa seule puissance , sa marche eut été retardée , et elle n'auroit fait aucun des progrès dont elle est redevable à l'émulation des recherches et à la communauté des découvertes.

La parole , en même tems , s'est perfectionnée à Taide des progrès de F esprit ; et par degrés elle a su peindre, avec la rapidité de Téclair , les perceptions les plus fines , les sentimens les plus délicats.

'Nous pouvons admirer séparément la pensée et la parole ; mais leur union, leur union parfaite est un des plus grands miracles de la souveraine Intelligence.

C'est au sein néanmoins de cette sublime alliance ; c'est entre deux dons célestes , la parole et la pensée , que le mensonge vient prendre place. Quelle profanation !

Le mensonge est donc une sorte de contrariété ou d'interruption dans le développement de notre système nwral ; et

tel

(289) tel est le premier caractère du plus méprisable des vices.

Nous avons été destinés à la vérité : tout en nous , tout autour de nous Fatteste.

Il n est au^cun mensonge dans Funivers physique soumis à nos regards. L'aurore ne nous trompe jamais , lorsqu'elle vient nous annoncer la prochaine apparition de lastre du jour ; le printems, quand il nous promet le retour des riantes beautés de la nature : et lorsque les riches épis de Tété se lèvent tous ensemble avec une pompe solennelle, on ne voit pas tomber de leur sein des grains sans saveur ou sans aucune substance nutritive. Tout est vrai , éternellement vrai , dans le langage de la nature et dans les signaux éclatans qui précèdent ses bienfaits ; et nous pourrions déjà supposer par analogie , qu'au milieu de notre système moral , le mensonge , cette œuvre de Fhomme , est une perversité, est une altération au plan général de l'Etre suprême.

Et comment un sentiment intéiient ne nous avertiroit-il pas encore, que le mensonge est une offense à la Divinité? On veut tromper ; on en forme le dessein , on ne néglige rien pour dérober ses intentions aux regards des hommes ; mais on ne peut jamais s'affranchir de la crainte qu il n'y ait au-dessus de nous, qu'il n'y ait dans le ciel un Témoin et un Juge : tant l'idée d'une pensée sans relation y d'une existence silencieuse , d'un isolement absolu, répugne à l'homme le plus étranger aux opinions religieuses !

Ah ! sans doute , il n'y a point de ténèbres devant l'Eternel , devant l'Etre des êtres, le Dieu présent par-tout.

Oseriez-vous donc vous glorifier, lorsque ^ par des soins continuels , vous parvenez à en imposer aux spectateurs dont vous êtes environnés ? Eh quoi , le Dieu de vérité y celui dont les yeux sont trop purs pour voir le mal, resteroit seul confident de l'homme menteur ! L'imagination se glace en se représentant un pareil contraste.

Que seroit-ce si Ton osoit prendre le ciel

( 291 ) à témoin d'une assertion trompeuse? Les plus hardis y tremblent , et souvent alors la parole de Fimposteur expire sur ses lèvres. Hélas! nous nous humilions, incertains que nous sommes s'il en est plusieurs , plusieurs parmi nous , exempts de remords ou de regrets quand on retrace devant eux les dangers et la honte de la fausseté ; incertains que nous sommes sî tous nous pouvons entendre avec calme les paroles de notre texte : Véteniel a débat avec les habit ans du pays , parce qu'il 11 Y a point de vérité^ et quil ny a que mensonge.

Nous aimons à considérer aussi comme une loi de la nature, comme une expression de FEsprit divin , la difficulté qu'on éprouve à revêtir le mensonge des couleurs de la vérité. On fait d'inutiles efforts pour accorder avec des paroles mensongères , s,es regards , le mouvement de ses traits , l'expression de son visage et les accens de sa voix. Tous ces esclaves habituels de notre volonté y deviennent;

rebelles quand il leur est ordonné de trahir la vérité ; et Ton ne conçoit pas comment , simples organes physiques , ils sont moins dociles que la parole à la politique artificieuse du menteur ; ils semblent même s'ériger en témoins contre le langage de la fausseté, et le menteur a peine à les gagner. C'est un grand phénomène ; et Ton ne peut l'expliquer qu'en supposant, au fond de notre conscience, un défenseur de la vérité qui dispute de puissance avec nos passions corrompues.

Nous le répétons donc ; les hommes ont été destinés à la vérité; et tout en nous, tout autour de nous Tannonce.

Nous venons de voir que le mensonge ëtoit en contradiction avec les lois primitives de la nature ; montrons qu'il est de même incompatible avec les principes fondamentaux de l'ordre social.

C'est un intérêt commun qui détermina les hommes à se réunir en société politique : ils crurent, avec raison, qu'ils amélioreroient leur sort en alliant leurs

(^95 ) forces , et en se procurant le moyen d'échanger entre eux , à toute heure , leurs richesses et leurs secours. La première condition d'un si vaste plan dut être la confiance; la confiance certaine, la confiance garantie par les lois. Et qu eussent fait des hommes placés à côté les uns des autres, des hommes dont les rapports étoient aussi continuels que multipliés, si la dissimulation , si le mensonge, avoient formé leur caractère habituel ? Il eût mieux valu se tenir à distance , et en guerre ouverte. Que sîgnifieroit même la parole , et quelle estime pourrions - nous en faire, si elle étoit constamment une fausse interprétation de la pensée? Les discours deviendroient des hiéroglyphes qu'on se donneroit à deviner; et Fou emploieroit à se comprendre , le tems qu'il faudroit donner à se servir : il n^y auroit plus de société ; la fatigue seule en détourneroit.

On ne supposera pas non plus qu'il put exister aucune affection entre des hommes irrités à tout moment d'avoir été trompés.

de l'avoir cté les premiers ; et occupés y impatiens même d'employer les mêmes armes pour se défendre ou pour se venger. Quel épouvantable spectacle qu'un monde social ainsi composé ! Les hommes auroient à regretter de n'être pas sous la loi, sons le jong d'un instinct; et ilsdemanderoient à l'Etre suprême de leur reprendre ses deux plus beaux dons, l'intelligence et la liberté.

Nous le croyons aisément : les menteurs disent en eux-mêmes, Nous sommes bien loin de désirer qu'on adopte notre politique, que notre art devienne commun ; car moins nous aurons d'imitateurs, et plus notre conduite nous sera profitable. Eh, sans doute; les menteurs, les calomniateurs , les hommes injustes, et tous ceux qui attentent à Tordre social, peuvent tenir ce langage ; et c'est au milieu de la bonne -foi générale que les trompeurs aiment à vivre , car ils attaquent alors sans risque d'être attaqués:

mais le système du monde moral dont ils

(295) Se jouent , est émané de la Sagesse divine ; il en est émané de même que le système du monde physique. Qu'ils voient donc , les insensés, qu'ils voient s'il est indifférent à riiomme mortel de se placer au milieu de Tœuvre éternelle pour en déranger r organisation selon son pouvoir , et pour agir envers les autres comme il craindroit qu on n'agît envers lui,

La morale et la Religion nous tracent à tous nos devoirs ; et les calculs personnels d'un moment, ces calculs que nous faisons avec tant de méprises, doivent disparoître devant un intérêt immuable ; ils doivent céder à un premier motif, le besoin que nous avonsde plaire à TEtre suprême, en nous conformant aux lois d'ordre, à ces augustes lois dont l'esprit est empreint dans toute la nature. O Dieu de vérité ! nous ne vous présenterons pas de vils menteurs dans vos créatures ; nous ne ferons pas cet usage de la liberté dont vous nous avez doués : nous nous élèverons , au contraire, par une méditation

(296) religieuse ; et nous songerons ( faites attention à cette réflexion ) , nous songerons qu'entre toutes les perfections célestes , il en est une seule dont Fimitation complète est dans notre pouvoir ; cette perfection , c'est la vérité. Est -il pour riiomme un plus grand motif d'émulation ? lia sagesse , la pénétration , la prescience, sont loin de nos forces; mais l'expression sincère de nos sentimens et de nos pensées ; la vérité : voilà le caractère qu'il dépend de nous de revêtir.

C'est à cause de la beauté de ce ca^ ractère , que l'imagination même s'est attachée à le relever. Les héros que l'histoire ou la fable nous, peignent , sont tous vrais et fidèles; et telle étoit , dans les tems chevaleresques, la qualité distinctive des hommes qui, par leur rang ou par leurs faits d'armes, attiroient sur eux l'attention publique. La vaillance et la vérité ; ç'étoient-là leurs vertus d'éclat autant que leurs vertus réelles. Et il resta de ces tems anciens, bien anciens aujourd'hui, un

( 297 ) sentiment général d'honneur , qui faîsoit regarder un reproche de mensonge comme le moins pardonnable de tous.

Enfin , dans les rapports habituels de la société, la simplicité, qui plaît à tout le monde, est une dépendance de la vérité. On aime à vivre avec les hommes qui ne donnent rien à deviner, rien à rabattre de leurs apparences. La connoissance universelle des foiblesses humaines ne permet pas de croire a la perfection ; ainsi , ceux qui veulent en imposer par F affectation , manifestent le dessein d'obtenir des hommages sans titre ; et il y a révolte dans le monde contre cette entreprise. On se défend d'abord de Fadmiration, mais on attaque ensuite ; et souvent alors on dépouille Thypocrite du degré même de réputation que des qualités réelles lui auroient acquis. Elle est donc sage et politique , la vérité ; elle Test dans ses différentes acceptions.

Et remarquons encore qu'elle fut destinée à l'ornement du monde moral : car ce monde deviendroit d'une monotonie

( 298 ) complète , sî chacun quittoît son naturel pour se dessiner extérieurement sur un modèle conventionnel. Le Créateur a semé de la variété dans tous ses ouvrages ; il en a mis dans les esprits, dans les caractères et dans les modifications innombrables qui résultent de la liberté : n'altérons pas ce brillant tableau , en nous efforçant de paroître sous une forme mensongère , la même que chacun essaierpit d'imiter.

Enfin , ou Ton ne trompe point j oii Ton ne trompe que peu de tems. Une' première fausseté réussit ; une seconde peut-être ; une troisième encore : mais le menteur ne tarde pas à être reconnu , et dès - lors on renonce à le croire. Bientôt même , en butte à toutes les défiances , Tusage de la vérité, cet usage si nécessaire,' semble lui être interdit , ou lui devient inutile ; et il se voit mis, pour ainsi dire, au ban de la société.

Le mensonge désigné sous le nom de calomnie , est le plus difficile à découvrir ;' et cette considération le rend plus honteux et plus criminel.

ISous savons liop que la calomnie est écoutée de la malignité , et que souvent on lui laisse le tems de produire tout son effet avant de s'élever contre elle : nous savons de même qu'elle trouve un fatal accès auprès des hommes envieux et jaloux. Et combien elle est perfide dans son art ! Elle accuse , et ne montre point l'accusateur; mais elle Taccrëdite , elle le rend imposant, en le montrant sous la forme vague du public. On dit ^ on dit ; voilà les mots d'usage, les mots de choix pour le calomniateur avisé ; ils lui servent à double fin ; à rendre la blessure plus profonde, et à cacher la main qui dirige le poignard.

Quelquefois les auteurs d'un bruit calomnieux, en discutent , en contestent eux-mêmes la vérité ; c'est de leur part im nouvel artifice : ils veulent acquérir un air d'impartialité; mais c'est pour en faire un perfide usage, c'est pour frapper plus sûrement la victime.

Les libelles anonymes sont une calomnie plus méditée , ainsi plus condamnable

( ÔOO )

encore. Les mensonges que ces écrits renferment, tomberoient le plus souvent dans le mépris si l'auteur se montroit , si Ton connoissoit son obscurité, sa bassesse, sa mauvaise réputation ; mais il se tient dans Tombre, et l'imagination le pare, et l'imagination Fagrandit ; il est seul , et Ton croit qu'ils sont plusieurs ; tant le vague étend les soupçons et trompe les jugemens ! Lâches , vous faites bien du mal, et pourtant votre infâme conduite ne vous rend rien en bonheur. Un sentiment secret vous poursuit ; c'est de la honte , c'est du remords , c'est la crainte d'être découverts.

Menteurs de toute espèce ; menteurs par calomnie , par trahison , par méchanceté; menteurs encore par ambition, par vanité, par avarice; menteurs enfin par vile habitude ; menteurs de toute espèce , que vous prenez de peine pour être méprisés ! Il faut que votre esprit se consume en calcuk ; il faut que vos souvenirs soient toujours là pour servir vos artificieuses combinaisons", et afin que

(3oi ) VOS paroles du soir s accordent avec vos paroles du matin , et les discours d'aujourdliui avec le langage de la veille. Il faut encore , et c'est le plus difficile, il faut que vous accommodiez à un système de fausseté, vos accens, vos regards , vos expressions d'amitié , vos témoignages d'admiration , vos accidens de surprise. Ainsi tout doit être en mouvement , tout doit être en alerte dans la personne du menteur , dans sa personne morale et physique; et non pas seulement pour une grande circonstance , non pas seulement pour une occasion unique , mais pour suffire à la conduite commune de la vie , et pour traiter des intérêts qui reviennent à toute heure et à chaque instant : enfin , le menteur est dans la nécessite continuelle de se travailler, de se recomposer; et il ressemble à ces machines organiques auxquelles la main de Touvrier doit toucher sans cesse.

Ce n'est pas tout néanmoins : il est un mal plus grand , plus grand sans

comparaison. Le manque de vertu vous a fait recourir au mensonge, et le mensonge ensuite entretient tous vos vices.

Oui ; le menteur, le menteur qui a fait taire la voix de sa conscience et qui s'est soustrait à Fempire des idées religieuses ; le menteur qui réduit ses calculs au monde et à Topinion des hommes , se dit bientôt à lui-mcme : Qu'ai-je besoin de justice? je feindrai la bonne-foi. Qu'ai-je besoin de pitié? j'en imiterai le langage. Qu'ai-je besoin d'altérer ma fortune pour montrer de la générosité ? je ferai des offres de services, et j'inventerai , je prétexterai des obstacles lorsqu'on me demandera de réaliser mes promesses. Qu'ai-je besoin de ménager la réputation de mes concurrens ou de mes rivaux? je nierai tous les discours qui me seront reprochés , et je calomnierai sous le masque de l'anonyme. EnHn, fart du mensonge, tel que je le varierai , tel que je le perfectionnerai, me vaudra, sans privations, tout ce que les autres obtiennent par des sacrifices.

C'est ainsi que la fausseté, soit par ses

effets, soît par ses premiers motifs , devient le centre et le foyer de tous les vices. Et en personnifiant un moment le mensonge , on pourroit avec justesse lui attribuer le mot du démon dans révan* gile : Comment t' appelles- tu? lui dit Jésus -Christ. Je me nomme Légion, car nous sommes plusieurs.

Entre les diverses formes que prend le mensonge , riiypocrisie est une des plus révoltantes. L'hypocrite, en simulant Famour de la morale et le respect de la Religion , a eu le tems d'étudier , de connoître les principes éternels auxquels tout être capable de réflexion consacre son premier hommage ; et si les plus belles idées sociales, si les vérités auxquelles toute notre destinée s'attache, ne l'ont point frappé ; s'il n'y a pris garde que pour devenir Thabile imitateur des traits extérieurs propres à en imposer aux autres, il faut que son ame soit abjecte, sa nature absolument dépravée. Malheureux , ô malheureux , qu'aucun sentiment

réel ne peut entraîner, et qui prenez le dessin, qui copiez les formes de toutes les vertus , sans pouvoir jamais en aimer une ! Et , nous le savons , ce n'est ni la légèreté, ni Temportement d'une passion ; ce n'est aucune des excuses oiïërtes par tant de coupables , que Thypocrite peut réclamer : il a fixé son caractère , en y pensant ; et c'est dans le calme qu'il a préparé ses artifices.

On a dit de l'hypocrisie , qu'elle étoit un culte rendu par le vice à la vertu : idée ingénieuse , mais qui nous paroît manquer de justesse ; car ce n'est point à la vertu que l'hypocrite rend hommage par ses imitations mensongères : il recherche les bénéfices de l'opinion ; et pour y parvenir , il prend le masque le plus convenable à ses vues : il n'honore point la vertu; mais il donne une valeur à l'estime, et il firaude pour l'obtenir. Aussi, et par une conséquence naturelle, lorsque l'estime est discréditée , ou lorsqu'ayant perdu sa lumière elle semble errer à l'aventure, l'hypocrite change de but et marche

à la suite des opinions triomphantes ; il les étudie , et modèle sur leur apparence ses discours , ses passions, ses extases. C'est lui qui décrie tous les pouvoirs , en témoignage de son amour pour la liberté ; c'est lui qui insulte les propriétaires , afin que Ton croie à sa pitié pour les indigens; et c'est lui qui, par un langage grossier, par un costume cynique , s attache à faire parade d'un goût naturel pour Tégalité.

Heureux qu'il se trouve de n'avoir plus besoin de feindre la morale, dont tous les caractères sont nuancés avec sagesse ; la morale , si difficile à bien imiter , et sur laquelle Thypocrîte lui-même aperçoit un sceau divin dont il ne se joue qu'en tremblant. Combien il a plus beau jeu, lorsque l'intérêt du tems , l'intérêt du monde, invitent seulement à se montrer respectueux envers les principes qu'une révolution met en règne. Ces principes sont Tœuvre des hommes ; et comme nous ne voyons pas encore qu'une main prudente en ait fixé les limites, l'hypocrite ipst dispensé de toute mesure ; et l'exagé- /. 20

ration, ce mouvement si facile, suffit à sa politique.

. Nous le p^ssentons ; vous dësirez de détourner un moment vos regards du mensonge et de Thypocrisie ; vous désirez de détourner un moment vos regards de ces vices bas et honteux que nous avons été forcés de décrire et de signaler , afin de produire au milieu de vous une indignation salutaire.

Que votre cœur se repose : il est, n'en doutons point , d'honorables amis de la vérité, de la franchise , de la simplicité ; et ils ornent plus que jamais le inonde où nous vivons. Leurs sentîmens, leurs principes, n ont besoin d'aucun déguisement ; et fart de f homme pur et sans tache, son art, s'il en avoit un, seroit de se montrer aux yeux des autres ce qu'il est en réalité. Il suit, sans y réfléchir, cet instinct d'une belle nature qu'aucun intérêt n'a pu corrompre. Un secret sentiment l'encourage ; et après avoir rendu ses comptes au tribunal de sa conscience , il abandonne au

(3o7 ) hasard le jugement des hommes, ou du moins il n'en fait pas le sujet continuel de son inquiétude. Sur-tout , il ne veut pas obtenir leur suffrage par des illusions ; et pour aucun motif il ne courra le risque d'être surpris dans une dissimulation qui seroit Tœuvre de son amour - propre. Il sera heureux d'être aimé, d'être estimé, d'être respecté peut-être ; mais le charme des ces précieux sentimens seroit perdu pour lui , s'il les devoit à son industrie. Oui, son ame se refuseroit à en jouir; car l'Auteur de la nature, Dieu, a voulu qu'il n'y eût point de nobles plaisirs sans la vérité.

Vous donc qui vous fierez à elle, vous en revêtirez le caractère, et vous serez habituellement simples dans vos actions, simples dans vos discours , simples dans vos manières. Jamais vous ne vous permettrez de recourir à des paroles affectées , non plus qu'à ces exagérations de notre tems, à ces exagérations dont on se sert pour exprimer des émotions qu'on ne ressent point, et des mouvemens d'en-

( 3o8 ) tliousîasme qu'aucune pensée se'rieuse ne' provoque , qu'aucun intérêt n'accompagne. Jamais vous ne vous livrerez à ces exaltations méthodiques , à ces véhémences méditées que Tesprit se commande. Peutêtre même qu'avec tant de modèles d'un art complet autour de vous , vous essaieriez en vain d'en imiter aucun. Oui ; l'homme simple et vrai, quand il veut feindre , quand il veut seulement outrer par l'expression ses sentimens et ses pensées, éprouve en lui-même une résistance ; il croit sentir une force secrète qui élève une barrière entre le mensonge et la vérité ; et une barrière qu'il ne peut franchir. A qui donc appartient la faculté de se montrer aux yeux des autres selon son intérêt et sa politique ? à qui appartient la faculté de choisir , en quelque manière , son apparence ? c'est aux hommes qu'aucun principe ne gouverne , qu'aucun sentiment ne domine , et dont le caractère mobile obéit à toutes les im^ pressions, se prête à toutes les formes. Sans doute , et Ton ne manquera pas

de le dire ; ces hommes-là doivent souvent un succès dans le monde aux défauts même que nous leur reprochons. Maitres de leur ton , de leur masque , de leur langage , ils ne sont en querelle avec personne ; et leur adliésion prompte à Topinion du jour , à l'avis des hommes puissans , leur vaut ça et là quelques faveurs , mais légères : tant les parts sont petites quand elles sont à faire entre tous les complaisans, entre tous les imitateurs î L'homme vrai , Thomme simple , ne sera point leur concurrent dans ceUe poursuite ; la foule y est : lui ne sy trouve point ; mais il reprend sur eux toute sa supériorité quand il faut persuader, quand il faut seulement être écouté , quand on veut obtenir de la considération et des égards , quand on aspire encore à guider les autres , à devenir soi-même un chef d'opinion. L'accord parfait entre les paroles et les pensées , entre les paroles et les sentimens,. n'appartient qu'à Thomme simple et vrai ; et cet accord est aperçu^ cet accord est saisi y par une sorte d'ins-j

tînct commun au plus grand nombre des hommes ; car nous sommes tous de la même famille , et nous correspondons les uns avec les autres par un sens moral ^ indépendant de notre éducation , indépendant de la perfection des lumières.

C'est encore à Thomme simple et vraî qu'appartient exclusivement ce langage ardent, expressif, formé, pour ainsi dire, dans le moule de la nature, et qui s'en échappe avec explosion ; ce langage dont les effets sont quelquefois si puissans , et que Fart , même le plus laborieux , ne sauroit imiter.

Enfin, Ton n'est vrai , Ton n'est simple qu'en osant se montrer à découvert ; ainsi l'homme revêtu d'un tel caractère, semble offrir une garantie de sa moralité ; et comme il est ordinairement précédé de sa réputation, un sentiment d'assurance lui devient naturel , et prête à sa personne une sorte de majesté. Chacune de ses paroles devient auprès des autres un témoignage irrécusable; chacune de ses paroles est admise comme un motif de confiance ,

(3ii )

comme une loi qui la commande. Quel rang on acquiert ainsi dans le monde ! O vérité ! céleste vérité ! vous êtes encore pour la terre et pour les intérêts dont notre vie d'un moment se compose, vous êtes notre meilleur guide , et la plus sure politique !

Oui, notre meilleur guide et la plus sure politique : et vous vous associerez , vous vous unirez davantage encore à cette réflexion , vous l'adopterez plus fortement, si , après avoir examiné Finfluence de la Vvérité dans ses rapports dliomme à homme , vous étendez vos regards aux relations des princes ou des magistrats suprêmes , avec les peuples soumis à leur autorité. Vous reconnoîtrez bientôt que la vérité , la pure vérité , est sur-tout nécessaire aux gouvernemens ; qu'elle est pour eux le meilleur guide et la plus siire politique. La parole grave j dit Salomon, «e convient pas aux insensés ; combien inoins la fausseté aux principaux du peuple.

Qu un homme, au milieu des rîvalit(^5 sociales, prenne un faux guide et se trompe de route ; qu'un homme foible et lentement instruit par Texpérience ou par la méditation n'aperçoive pas de bonne heure toute l'importance de la vérité, on conçoit les prétextes dont il se servira, et peutêtre n oserez-vous pas constamment vous ériger en juges sévères. Mais qui de nous sauroit excuser le mensonge des princes et des gouvernemens ? qui de nous pourroit se montrer indifférent à un contraste habituel entre leurs actions et leurs paroles ? qui de nous sur -tout supporteroit leur hypocrisie ? Ils ont la puissance , ils ont l'autorité, et ils s'abaisseroient a tromper comme des esclaves : ils ont leur sort complet, leur fortune faite ; et ils agiroient comme descommençans dans la carrière de l'ambition. Les lois , ou un titre héréditaire , les auroient environnés des pompes , des honneurs et des rayons divers du rang suprême ; les tributs des peuples leur seroient apportés , les soldats obéiloient à leurs ordres ; les ambassadeurs

parlerolent en leur nom ; et ils se tiendroient vils à leurs propres yeux par Fusage secret du mensonge ! tout les avertiroit au -dehors de leur grandeur, et ils se prësenteroient honteux au tribunal de leur conscience ! Ils prononceroient les noms , les beaux noms, de vérité , àefnuichlse , de confiance , de loyauté; et ce noble langage ils le consacreroient au service d'une perfide politique : hypocrites qui prennent les orneniens du sanctuaire pour en rei^êtir leur idole ! Enfin , appelés par leurs fonctions et par leur devoir à défendre les principes de morale , ils donneroient Fexemple du vice le plus méprisable ; et se mettant eux-mêmes sous la protection de ce vice , n osant se montrer à découvert , pourroit-on croire à leur cou- Tage ? pourroit-on de même se fier à leur science , s'ils ignoroient qu une des premières qualités de riiomme public, c'est un caractère de vérité ?

' Il n y a point de fiction dans les vastes intérêts d'un empire ; tous ont des rapports ensemble , et des rapports invaria-

blés : il faut donc une même stabilité , un même enchaînement dans les vues et dans les pensées d'un administrateur suprême ; et cette condition ne peut être remplie , avec tous les brisemens , avec toutes les interruptions qui sont F effet nécessaire d'un esprit de mensonge , ou simplement d'un penchant habituel à la dissimulation et aux petites finesses. La vérité seule a cette marche assurée , cette marche uniforme , qui convient aux grandes choses ; et tout cède à son ascendant quand elle est unie à la morale , son alliée naturelle.

Que fait 5 au contraire , un gouvernement faux et astucieux ? Il se consume en doutes sur ce qu'il doit dire , ce qu'il doit avouer , ce qu'il doit promettre , ce qu'il doit tenir; et ces vacillations, ces incertitudes , tournent au détriment des affaires publiques. Ici, dit-il, un peu de mensonge , un peu de tromperie ; ici des paroles ambiguës ; ici des demi-vérités ; ici de la franchise , mais pour une occasion et pour en faire bruit. Mais de quoi sert

( 3i5 ) aux chefs de TEtat celte pénible conduite ? espëreroient - ils échapper aux regards pënétrans dont ils sont environnés ?Ils ne voient donc pas , ils n'ont pas encore appris que le distributeur des grâces , un prince, un ministre même n'est jamais perdu de vue : ils ignorent également, et Ton doit s'en étonner davantage, ils ignorent que Thomme en pouvoir de faire du bien ou du mal à tout un peuple , vit au milieu d'observateurs intéressés, d'observateurs vigilans ; et qu'il essaieroit vainement de se composer un caractère de théâtre , une réputation factice.

Qu'ils laissent donc là toutes les dissimulations , tous les artifices ; et que , perfectionnant leur moralité, éclairant leur esprit , affermissant leur jugement , ils se mettent en état de paroîtreau grand jour,, et de montrer sans crainte leurs sentimens et leurs intentions. Que dans l'administration des finances on croie à leur parole, on croie à leurs promesses ; et qu'ils rapprochent ainsi l'avenir, en le rendant présent par la confiance. Que dans leurs

traités d'alliance , dans leurs traités de paix y ils s'élèvent à ce degré de franchise qui rend inutiles les subtilités , lesastuces, €t toutes les finesses trompeuses auxquelles se préparent et s'exercent les différens disciples de la politique. Que dans tous leurs rapports avec la nation dont ils sont les magistrats suprêmes , ils regardent leur premier m^ouvement d'hypocrisie comme un avertissement pour eux de se rendre meilleurs ; et qu'alors , au lieu de saisir lâchement un masque afin d'en imposer par un faux dehors , ils travaillent courageusement sur eux-mêmes , afin d'être en effet ce cju'ils veulent paroître.

O nobles jouissances de la sincérité !

ne voudriez-vous pas les connoître , vous qui avez tant de moyens de vous faire pardonner une foiblesse ? et supporteriezvous que tout un peuple remerciât le ciel des vertus de sou prince , si vous n'aviez de ces vertus que les dehors et le simulacre ? Quels regards dans ce moment ne jetteroit pas sur vous le Dieu de vérité !

( Si7 ) Verroît-il avec indifférence que les fictions d'un imposteur , les jeux d'un hypocrite, lui valussent des actions de grâces ? Il vous montrera tel que vous êtes ; il vous fera connoître 5 quand il le voudra, à ces hommes dont vous avez gagné Topinion par adresse, dont vous avez usurpé les hommages par des tromperies. Personne ne sait encore Theure où les ténèbres du mensonge se dissiperont ; mais la clarté viendra , elle viendra comme les ravons du jour qui tombent du ciel sur la terre. Est-ce là, dira-t-on tout-à-coup , ces chefs qui nous entrainoient sur leurs pas ? estce là ces chefs qui se présentoient à nous comme les premiers amis de la patrie ? est-ce là ces chefs qui couvroient la terre de leurs paroles de vertu , ces chefs qui dérouloient devant nous une suite de maximes dont nous étions les adorateurs ? Nous ne retrouvons plu s aujourd'hui notre enthousiasme , nous ne retrouvons plus notre respect. Est-ce d'eux ou de nous que vient le changement dont nous éprouvons rimpression ? Non , ce n'est pas d'eux ;

ils sont encore les mêmes. Ce n'est pas de vous non plus , toujours prêts à être crédules ; mais Tautoritë de rhypocrisie a sa Elu naturelle , parce qu'elle n'a point de base, et nen peut acquérir aucune dont la force soit stable ; elle a sa fin sur-tout , parce que le Dieu de vérité est éternel , et que les lois générales de notre instinct moral , modifiées un moment par nos erreurs et nos passions , se remettent en accord avec les perfections du Créateur.

O que cet accord doit nous plaire ! qu'il doit nous émouvoir au moment où la vérité reprend son empire ; au moment où, après une longue attente, nous espérons la revoir en honneur parmi les hommes ! Heureuse époque et jour si désiré ! vous en jouirez plus que d'autres , vous dont le cœur est triste et l'esprit abattu à Taspect des triomphes de l'hypocrisie ; vous qui n'avez pu supporter les succès du mensonge en crédit , en autorité et en insolence ; vous qui avez quitté nos villes pour aller respirer la vérité près du simple appareil de la nature ^ et au

milieu des œuvres magnifiques que les vices des hommes ne sauroient altérer.

Jeunes gens , c est à vous sur-tout que la vérité sert d'ornement. L'union de la jeunesse à la candeur et à Tinnocence ressemble à la sérénité d'un beau jour, et notre monde moral n'a rien à mettre en parallèle. Jeunes gens , qu'auriez-vous à faire d'hypocrisie ? ce vice est en contraste avec votre âge, avec vos inclinations généreuses. Soyez donc les premiers défenseurs de la vérité , de la vertu la plus hardie et la plus digne d'un noble courage !

Et vous , pères et mères , inspirez de bonne heure à vos enfans un saint respect pour cette vertu ; arrétez-les au premier essai qu'ils feroient d'une dissimulation ou d'un artifice ; et s'il leur échappoit un mensonge formel , que ce soit un événement au sein de votre famille ; que l'alarme y règne , et que tout annonce au coupable la gravité de sa faute. Mais gardez-vous de cette sévérité qui feroit craindre à vos enfans d'avouer une foiblesse. Prévenez aussi ces affectations dont un

amour hâtîf de la louange lent donne si promptement Tidée ; n'applaudissez qu'aux mouvemens simples de leur nature , et ne les encouragez pas à de faux dehors par une aveugle crédulité. Enfin , consacrez vos enfans , ces enfans r héritage de V Eternel , consacrez-les au Dieu de vérité, en attendant quils puissent connoitre et servir le Dieu de justice , le Dieu de bonté , le Dieu de la vie et de la mort , le Dieu de tous les tems et de tous les âges.

Fin du premier Volume.

Page 1