DISCOURS V
Sur r Orgueil et V Ingratitude.
Et que tu ne dises pas eft ton cœur: Ma puissance et la force de ma main m'ont acquis tous ces biens. Deutéronome , chap, 8 , f, 17.
iL T que tu ne dises pas en ton cœur : Ma puissance et la force de ma main rnont acquis tous ces biens. Ces paroles renferment une double leçon ; elles invitent les hommes à s'abstenir de Torgueil , et à se défendre de l'ingratitude. On a des succès ; on obtient des triomphes ; et on les rapporte uniquement à son intelligence et à son mérite : voilà Forgueil. On a des succès, on obtient des triomphes; et Ton refuse de reconnoitre lassistançe qu'on a reçue des autres : voila l'ingratitude. On est donc au centre et comme au point de réunion de ces deux vices , lorsqu'on aime à dire en son cœur : Ma puissance et la force de ma main ni ont acquis tous ces biens.
Un
Un tel sentiment est împolîtîque, même dans le cercle étroit de nos connexions sociales ; il est extravagant , il est impie , dans les rapports de Thomme avec la Divinité ; et Texamen de ces deux vérités formera le sujet et la division de notre discours.
Cest un asservissement, dites -vous, que la reconnoissance ; et un asservissement d'autant plus pénible, qu'il est vague , indéterminé , et qu'on ne peut fixer avec précision ni ses bornes , ni sa durée : mais ce calcul , cet aride calcul , si vous vouliez l'admettre , il falloit y songer avant de recevoir des services. Vous avez promis tacitement un sentiment de reconnoissance à un sentiment généreux; il n'est plus tems de vous ea affranchir. Mais pourquoi l'essaieriezvous ? Et ne voyez-vous pas que la société entière est par sa nature un système de réciprocité, une alternative continuelle de bienfaits et d'obligations , d'avances et de retours ? Tout est échange dans nos
( 258 ) relations ; mais la majeure partie de no« conventions , de nos contrats plus ou moins formels, ne se terminent pas immédiatement. Nous recevons, et pendant un long tems, avant d'avoir rien à rendre ; car en naissant , nous réclamons des secours ; nous en avons besoin pour affermir nos premiers pas dans la carrière de la vie ; nous en avons besoin pour constituer nos forces physiques; nous en avons besoin pour acquérir l'éducation de notre esprit. Nous sommes donc endettés, nous sommes couverts de bienfaits , avant d'avoir aucun moyen de nous acquitter ; et notre reconnoissance est le seul gage que nous puissions offrir. Enfin , jetés dans le monde à 1 âge où les différentes ambitions se développent , nous resterions à distance de tous les buts , si nous ne trouvions pas , en commençant , des guides et des protecteurs. Quel est donc le moment où nous aurions le droit de dire : Ma puissance et la force de nia main ni ont acquis tous ces biens?
Nous avons u^e dette aussi envers les
(259) hommes publics qui servent la patrie , envers les magistrats qui la gouvernent avec justice , envers les soldats qui la défendent avec courage , envers les ministres de la Religion qui prêchent un esprit de paix. Ah ! sans cesse nous sommes environnés de bienfaiteurs , et par -tout nous en apercevons. Malheur à riiomme ingrat qui détourne ses regards d'un pareil spectacle ! malheur à Torgueilleux qui s'en afflige ! Eh quoi donc , aur riez-vous peur de votre reconnoissance ? auriez- vous peur d'être entraînés par elle, à penser , à agir pour d'autres que pour vous-mêmes ? Mais vous auriez peine à distribuer votre tems et votre vie d'une manière conforme à un sentiment si méprisable. Le Créateur vous a doués de plus de facultés qu'il n'en faut pour votre usage particulier ; et du superflu , vous êtes comme forcés de nuire à vos semblables > ou de les servir. Vous ne pourriez pas , en le voulant , vous renfermer dans le cercle étroit de votre intérêt personnel. Livrezvous donc sans répugnance à l'esprit
( 26o ) social, à cet esprit, un des résultats de notre nature, et qui nous avertit de songer aux autres, de nous mêler aux autres, et d'être tour-à-tour généreux et reconnoissans, créanciers et redevables.
La confiance aux sentimens de reconnoîssance sera toujours le principe de toute espèce d'émulation; c'est elle qui excite les talens, qui fait naître les héros, les grands ministres , et les hommes dont les éclatans services en divers genres concourent à la gloire et à la prospérité de rEtat.
On ne doit rabaisser un sentiment moral par aucune comparaison ; mais si nous en adoptions une pour rendre un moment plus évidente l'utilité sociale de la reconnoissance , nous dirions que cette utilité représente ou rappelle Timportance du crédit. En effet, le Crédit, si nécessaire aux transactions de commerce , si nécessaire encore à ladministration publique , le crédit doit son maintien au respect dès engagemens. Et de même , les services que les hommes
se rendent mutuellement , services dont Tapplication renait à chaque instant, ont la reconnoissance pour condition tacite , pour condition absolue ; et il n'est point de trait d'ingratitude qui ne serve à ralentir cette circulation d'offices, dont le mouvement actif et régulier de la société ne sauroit se passer.
Seroit-ce un raffinement, défaire observer encore, que la confiance aux sentimens de reconnoissance a d'autant plus d'efficacité sur les actions des hommes , que son but et son attente sont vagues ? Elle ressemble , sous ce rapport , à la possession de la monnoie métallique ; d'une monnoie qui , en représentant aussi d'une manière vague tous les biens dont elle est le gage, excite avec tant d'ardeur les vœux et la recherche des hommes.
Examinons de plus près encore la reconnoissance, afin de l'aimer et de l'honorer davantage. Elle semble composée des qualités les plus estimables ;
et Ton aperçoit dans ses ëlémens , la fidélité , la justice, et cette modestie qui nous éloigne d nne confiance exagérée dans nos droits ou dans notre indépendance. Tout est pur dans le sentiment de la reconnoissance ; et comme il a dû naître avec nos besoins, il est, dans Tordre de nos obligations , le premier en date. La générosité a plus de renommée parmi les liommes que la reconnoissance ; mais cette supériorité d'éclat , qui assure à la générosité une récompense prochaine , laisse en partage à la reconnoissance le niétite de l'obscurité , mérite d'une si grande valeur en morale. Honneur soit aux vertus qui n'attendent rien de la louange , et dont l'Appréciateur des actions secrètes , le Dieu des cœurs , tient ïe Compte !
La reconnoissance est encore la plus touchante expression d'une ame sensible ; et tandis que rorgueil nous isole, la reèonnoissance multiplie nos liens avec les autres hommes ; et ces liens , formés p'arle souvenir ^' ne peuvent Se rompre
( 263 ) sans notre volonté. Ah ! si nous avions la fausse idée et la pensée orgueilleuse que nous pouvons nous suffire à nousmêmes, que nous pouvons marcher seuls dans la carrière de la vie , bientôt notre cœur se dessécheroit , bientôt nous oublierions d'aimer, et nous perdrions ainsi la jouissance du plus beau don que nous ayons reçu de la Bonté divine.
Faites usage aussi de votre prévoyance ; et , au nom de votre intérêt , réfléchissez que , jeunes encore , s'il vous étoit possible de vivre uniquement de vous , et en vous , il arrive un âge où toutes les facultés s'affoiblissent , où nos actions passées, et le souvenir qu'on en garde, forment notre unique fortune ; un âge enfin , où l'avenir n'est plus notre allié ^ et où Ton se trouveroit insensiblement abandonné si la reconnoissance étoit bannie de la terre. Ne la mettez donc pas en disgrâce par votre exemple , et ne dites pas , au tems de votre force , que vous ne devez rien à personne ; que votre puissance et la force de votre îiiaiti vous ont acquis tous ces biens.
( 264 ) N'en doutons point ; il nous conduî-^ roit mal pour notre bonheur , cet orgueil qui transformeroit en joug , et en joug pénible , le sentiment de la reconnoissance, et qui nous offriroit pour unique ambition et pour sujet de gloire , une indépendance parfaite , un affranchissement absolu. Hëlas ! le plus universel des sentimens , Tamour paternel , ne dërive-t-il pas essentiellement de la foiblesse des enfans , de leur besoin de tutelle et de protection ? Le moment ou ils contesteroient nos bienfaits et nos services , deviendroit un moment dangereux pour Tamitië ; car s'ils nous persuadoient , nous nous croirions sans vertu ; et en ébranlant ainsi la satisfaction que nouis avons de nous - mêmes , ils nous rendroient moins heureux , et nous paroitroient moins aimables. La reconnoissance , séparée même de toute espèce d'office , de toute espèce de , retour en actions réelles , est douce à celui qui en est Tobjet ; et ce n'est pas un tribut onéreux qu'un simple sentiment : non ,
(265 ) ce n'en est pas un ; et plus notre blenfaî-' teur y attache de prix , plus il est digne d'en jouir.
L'orgueilleux accepte aussi des hommages; mais il semble aspirer à les imposer de son unique autorité ; il s attribue des droits , et il les exerce avec tyrannie ; il ne demande pas , il exige ; et pour se soustraire à toute obligation , il dit en son cœur : Ma puissance- el la force de ma viain m'ont acquis tous ces biens.
Mais lorsqu'il veut tout rapporter à lui , tout lui est contesté ; on se plait à déranger lopinion qu'il a de lui - même , et l'on tend des pièges à son aveugle confiance.
C'est à l'amiable qu'il faut appeler le3 hommes à faire notre part ; autrement ils nous refusent même les redevances le« plus justes et la dette la mieux reconnue. Telle est là loi- des amours -propres, tel est le pacte des vanités , ou leur convention tacite. Disons-le donc aux orgueilleux ; -ils ne songent qu a eux ; et dans leur seul amour, dans leur seul intérêt, ils sont
encore des calculateurs îgnorans et des spéculateurs mal-habiles.
Ne verroient-ils pas encore les autres désavantages attachés à leur caractère?
ne verroient - ils pas que le sentiment intime de leur supériorité , ce contentement calme et sans mélange de doutes j les fixe à la même place , et les empêche de travailler à Taccroissement de leur science, ou au perfectionnement de leurs facultés ?
Enfin , un malheur de forgueilleux , c'est que faccumulation des avantages dont il jouit et dont il se glorifie , ne fait jamais sur lui quune impression uniforme. Il ne se perd jamais de vue ; eX, en assistant toujours au même spectacle , nulle variété ne vient composer ses plaisirs.
' Les hommes qui ont le plus à se défendre des séductions de forgueil et de ses nonchalantes habitudes , ce sont les rois , ce sont les princes. Comment échapperoient-ilsaux pièges qu'on tend de si bonne
heure à leur crédule amour-propre ? On fait bruit auprès d'eux de leurs qualités , et Ton ne parle de leurs défauts qu'à Técart et à voix basse. Les droits que donne la naissance leur sont représentés comme un héritage sans condition ; et ce qu ils font pour les autres est célébré comme une munificence.
' C'est vous sur-tout qui êtes coupables , vous qui les trompez , vous qui leur dissimulez les obligations dont ils sont responsables, et rétendue des travaux auxquels ils doivent se former dès leur jeunesse. Ah ! si vous leur apprenez à être orgueilleux avant d'avoir rien mérité , comment se tiendront-ils prêts à disputer contre le ^malheur ? comment pourront-ils suppor- "ter les jeux de la fortune et les traverses du monde ?
^^Ke confondons point cependant avec "l'orgueil la dignité qui sied aux princes , aux magistrats , à toutes les personnes en autorité dans l'Etat ; dignité qui est la simple expression d'un accord entre les
sentîmens de Thomme et les hautes fonctions dont il est revêtu ; car s il n'avoit aucune élévation, ;>aucune gravité, ni dans ses discours ni dans ses manières, il annonceroit qu'il ignore Timportance de son ministère public , il paroitroit insulter volontairement au choix qu'on a fait de lui , ou aux droits qu'il tient de sa naissance. Ainsi la dignité , dans sa perfection , peut exister sans aucun orgueil; elle ne doit point naître d'une opinion exaltée de sa personne , ou d'aucune jouissance délicieuse de soi-même , mais d'une juste idée des convenances ; elle est comme une sorte d'appel aux sentimens de respect , aux égards qu'il nous importe à tous de rendre aux rangs et aux grandes places , afin d'assurer Tordre social, et plus essentiellement encore afin de concourir au maintien de la liberté ; car les chefs d'un Etat , au moment où ils sont dépouillés de l'assistance que donne la considération , ont recours à la crainte pour se sauver du mépris ; et ils s'environnent alors des faisceaux du despotisme , et detous les appareils de la tyrannie.
La dignité a donc son application et son avantage public , tandis que l'orgueil n'est jamais d'aucun service. Ces deux caractères ont quelque ressemblance audehors , mais aucune dans leur essence.
L'orgueilleux en autorité attire à lui , s'approprie tout ce qui le décore ; et l'homme qui remplit un poste éminent avec dignité, rend hommage au pouvoir dont il est dépositaire.
Enfin, les particuliers eux-mêmes sont susceptibles d'une dignité absolument distincte de l'orgueil ; car des sentimens nobles , un caractère élevé , donnent à l'âme une empreinte uniforme , une assiette paisible; c'est le commencement de la dignité : elle s'affermit, elle s'achève, si l'on élève ses regards vers un plus noble but que l'opinion versatile des hommes , et si l'on dédaigne alors cette souplesse sociale qui prend toutes les formes , s'asservit à tous les goûts, et se voue à Timitation.
Il est d'ailleurs des qualités morales j gui , en attirant Ihommage des autres ,
( ^7^ ) deviennent une sorte de magistrature : la dignité leur sied, la dignité leur est nécessaire y et il n y a point d'orgueil dans cette alliance. Un tel caractère perd toutefois en beauté, lorsqu'il se laisse atteindre par un sentiment de fierté ; à moins que ce sentiment, loin d'être liostile, loin d'être insultant pour les autres , ne serve qu'à nous affermir contre les disgrâces de la vie et les injutices des hommes. O quelle administration nous a été confiée ! Nos défauts , nos qualités se touchent. Prions notre Père céleste de nous aider à remplir notre tâche ; et prions - le de nous pardonner nos foi blesses et nos erreurs. C'est avec lui que nous pouvons combattre, et c'est par lui que nous pourrons triompher.
Nous nous sommes peut-être arrêtés trop long-tems sur les considérations sociales propres h détourner un esprit sage des idées et des sentimens d'orgueil ; mais notre ministère de paix et de charité ne doit rien rejeter de tout ce qui peut rendre les hommes meilleurs , ou plus heureux ;
( 271 ) et rîen n'est petit de tout ce qui peut atteindre à un si grand but. Quittons cependant les pensées mondaines ; et nous attachant au sens religieux des paroles de notre texte, considérons r homme en présence de la Divinité. Il est devenu fier de ses trésors , de son crédit , de son autorité ; et rapportant à ses talens et à son mérite les succès qu'il obtient , la prospérité dont il jouit, il oublie son Créateur , et se dit à lui-même et dans son cœur , Ma puissance et la force de ma main m! ont acquis tous ces biens. Quel orgueil ! quel aveuglement ! O Eternel ! est - ce à vous que rhomme peut adresser ce langage , à vous qui avez le secret de ses facultés , à vous qui Favez tiré du néant, à vous qui avez animé sa poussière ; à vous qui lui avez dit sois, et il a été ; pense ^ et il a pensé ; souviens-toi , et il s'est souvenu ; choisis , et il a choisi ; forme des vœux , et il en a formé ; deviens heureux , et il Test devenu ?
Oui , gens de petite force et de grand orgueil, vous n'avez fourni aucun des élé-
( ^72 ) mens de votre existence , aucune des facultés de votre esprit , et vous n avez pas ëté appelés à conseil quand votre organisation a été préparée ; quand vous avez été figurés , terminés ; quand vous avez été faits ce que vous êtes. Votre volonté, votre instinct , vos moyens de perfection , tout est Touvrage du Dieu fort. Il a formé le vase , il Ta modelé de ses mains , et il y a versé des dons qui ne viennent ni d Orient , ni d'Occident , ni du Désert , mais de sa généreuse bonté et de sa toutepuissance ; et Tun des Apôtres de l'évangile a combattu forgueil, mieux que notre foible voix ne pourroit le faire , en consacrant sa pensée par ces mémorables paroles : QuaS'tu que tu ne l'aies reçu ? et si tu ras reçu, pourquoi t' en glorifie s -tu ? Une réflexion si frappante déjoue et rend presque ridicule la fastueuse confiance de riiomme dans ses avantages personnels , et Torgueil que lui inspirent sa beauté, son esprit, son rang et sa fortune, Il lève la tête avec insolence ; il regarde les autres avec mépris ; et toute la nature
semble
Semble lui dire : Qa as-tu que tu ne taies reçu? et si tu Vas reçu y pourquoi t'en glorifies-tu ? Tu es sur la terre au rnéme titre que tes inférieurs ; au même titre encore que les êtres soumis à ta domination , ej; qui , entraînés par leur instinct , fendent les eaux, se meuvent sur la terre, ou se balancent dans les airs. On pourroit leur pardonner plus qu'à toi d'être orgueilleux ; car ils se croient immortels; ils se jugent parfaits : aucun discours ne les désabuse, aucune comparaison ne les humilie ; et Fennemi qui leur fait la guerre ou qui les subjugue , ne leur paroit pas un niaitre, mais un danger. Lliomme, au contraire, est instruit par son esprit même, des bornes de ses facultés; il apprécie sa foiblesse, et chaque instant Ten avertit, f Il porte en arrière sa méditation ; il atteint lavenir par sa prévoyance ; il mesure les cieux , il sonde les abîmes; et partout il trouve des secrets impénétrables. Il est lui-même un admirable phénomène ; nxais il ne s'est point composé , il ne s est point formé ; et si moralement il .parolE
s' élever , se grandir par ses propres efforts , ce qu'il peut s'ajouter est compassé , et ses moyens de perfection il les a reçus d*ua Etre suprême , il les doit à son Dieu.
Et voudrions - nous , dans nos momens d'orgueil , tenir tout de nous-mêmes ? Ce vœu , s'il ëtoit accompli , dëgraderoit notre destinée ; car c'est à notre état de dépendance que nos plus belles espérances sont attachées. Que promettent en effet à l'homme ébloui de son rang , de sa fortune, de sa réputation même, que lui promettent ses plus hautes pensées? rien qui ne soit passager : et son imagination, que peut- elle lui peindre ? rien qui ne perde sa couleur, rien qui ne s'efface en peu de tems , même à ses propres yeux. Hélas ! il est encore orgueilleux de ses pompes , qu'il s'y déplaît et qu'il cherche un autre bonheur ! Ah ! qu'il prenne ce moment pour remarquer près de lui l'homme modeste et reconnoissant ; rhornme qui cherche ses droits aux avantages dont il jouit , et qui s'intimide de la louange ; l'homme qui parle des autres ,
( ^-75 ) et qui songe à eux; rhomme qui semble s'oublier, au milieu même de sa gloire.. Combien est doux pour nos yeux un pareil spectacle ! c'est la beauté , relevée de tous les charmes de Tinnocence.
Mais que Torgueilleux sur - tout contemple avec envie Thomme qui , pénétré de ridée d'un Etre suprême , rapporte à la faveur céleste les divers biens dont il jouit: son front est radieux , et la sérénité se peint sur tous ses traits ; il croit qu'il doit tout à son Dieu ; il croit qu il en est aimé , il dit avec confiance , il dit avec fierté , J'appartiens au Maitre du monde ; et son plus grand honneur, sa première gloire , c'est le nom de son Bienfaiteur. Il n'a pas, comme l'orgueilleux , à considérer sans cesse si les hommages dont il est l'objet sont dans une exacte proportion avec ses droits ou avec l'opinion qu'il a de luimême ; il n'est pas à la peine pour cultiver sans relâche une grandeur d'apparat , une considération toutefactice ; il n'a pas, comme l'orgueilleux , un rôle à surveiller, un rôle à soutenir. Tout est réduit au plus
fiîmpîe pour Thomme qui ne présume point de lui-nicmej et qui s'unit par la reconnoissance au Régulateur de nos destinées, au Maître souverain des événeniens : il place à grande distance ses plus précieuses espérances ; et les guerres d'amour-propre ne touchent point à son bonheur, n'assaillent point son trésor.:
Qu'alors il se fait aisément à toutes les situations , à la vie domestique , comme à la renommée ; aux tributs circonscrits de Testime , comme aux adulations sans bornes qui entourent les grandes places ! Orgueilleux , je vous le demande encore ; que mettez-vous en parallèle ? Vous n'êtes propres qu'à un seul état et à une seule circonstance. Il faut que la fortune vous serve, et qu'elle vous serve toujours : mais vous ne changerez pas son inconstance ; elle va s'éloigner, elle va vous quitter; vous ne paroîtrez plus que l'ombre de votre grandeur passée ; et rentrant en vousmêmes , vous serez déchirés par vos regrets; vous deviendrez la victime de vos pensées d'habitude , et la proie de vos
( ^77 ) souvenirs. Des amis ? vous n'en avez pas voulu : vous avez cru que tous les hommages vous étoient dus ; et aucun sentiment libre ne s'est porté vers vous. Des bienfaiteurs ? ce nom vous auroit fait rougir; et les titres même de la protection céleste , vous les avez méconnus : votre appui, vous le disiez , c' étoient votre puis ^ sance et la force de votre main. Tout étoit en vous , et vous n'êtes plus rien. Où chercherez- vous donc une association à vos peines? où trouverez-vou& des consolateurs ?
O qu'elle est éclatante la défaite de l'orgueilleux ! Et souvent encore elle est remarquable par sa rapidité , et par la petitesse apparente des motifs qui l'occasionnent et des moyens qui la produisent.
L'histoire nous offre par-tout des exemples à l'appui de cette vérité : et qui de vous n'a pas lu, dans les Livres sacrés , et l'étonnante élévation et l'étonnante disgrâce de ce superbe Aman , le favori d'Assuérus y et le dépositaire de toute l'autorité du plus grand roi de la terre ? La foule
( 278 ) suivoit ses pas ; on trembloit à sa voix , et -chacun llëchissoit devant sa toute -puissance. Un seul homme , sans marque , sans distinction; un Juif obscur, assis aux portes du palais , ne se prosterne pas en le voyant passer, et semble contempler avec indifférence le fastueux cortège de l'orgueilleux ministre. Aman ne voit plus alors que cet homme ; il oublie les hommages qui lui sont prodigués , pour ne s'inquiéter que d'une seule exception ; et se livrant à un sentiment de vengeance , il a recours à des moyens criminels , qui précipitent sa chute. Esther , jeune et timide Esther, vous fûtes la foible main dont Dieu se servit pour déconcerter l'orgueil d'un homme parvenu au faite de toutes les grandeurs, et pour renverser son éclatante fortune.
Oui, ministres puissans, et vous aussi monarques ou princes de la terre, vous êtes soumis à la commune loi , et vous apprenez par votre expérience combien la couronne d'orgueil est fragile. Vous faisiez le compte de vos richesses et le recen-
( 279 ) sèment de vos soldats ; vous appeliez ini^incibles vos flottes et vos armées ; et un vent a soufflé qui a détruit vos lières espérances. Vous n'avez pas songé à Dieu , mais il a songé à vous. Il a dit à Torgueilleux ; Je sais ta demeure , t07i entrée et
ta sortie Ton insolence est montée a
mes oreilles ; et je te ferai retourner par le chemin par lequel tu es venu. Tu as dit, Avec la multitude de mes chariots ^ je suis monté au haut des montagnes aux côtés du Liban; et là y je couperai les plus beaux cèdres et les plus beaux sapins. ., . Et déjà la fdle de S ion t'a méprisé, et la fdle de Jérusalem s'est moquée de toi.
Les nations , comme les rois , peuvent se laisser entraîner aux idées et aux sentimens d'orgueil. Les succès à la guerre , rabaissement de ^^^ rivaux , Tagrandissement de son pays par des conquêtes , enfin le nombre et Téclat des triomphes , sont des résultats magnifiques et dont fimaginatiop est frappée. Les victorieux
alors se persiiadent aîsëment qu'ils sont appelés par leur destinée à régner sur la terre ; et dans Tivresse de leur confiance , ils ne voient aucun terme à leur grandeur et à leurs prospérités. Mais qui a fait le compte des événemens dont le tems est dépositaire , et qui les a sondés ? Rome s'appeloit encore la ville éternelle, lorsque des barbares vinrent la saccager et la réduire en cendres. Et quelle puissance est à Tabri des revers ? où est la gloire à telle hauteur q^ie le sort n y puisse atteindre ? 3N"bs passions , à défaut d'autres ennemis, ne sont -elles pas un moyen , toujours subsistant , de ruine et de destruction ? Qui le sait ? nos vanités en combat, nos prétentions hostiles , suffiront peut-être à elles seules pour déjouer nos projets ambitieux, pour arrêter nos vastes entreprises ; et semblables dans leur effet à la division des langues , elles pourront nous contraindre à laisser au milieu du monde iiolre tour de Babel imparfaite; à Ty laisser h Texempledes enfansde Noé, non comme un signe éclatant de notre génie , mais
comme un monument de notre orgueil.
Ah ! craignons , non pour nous affliger , mais pour nous tenir sages , ou nous rendre modestes ; craignons qu'un jour on ne puisse nous dire : Vous avez voulu dicter des lois à Tunivers entier , et vous ne pouvez régler vos intérêts domestiques. Vous avez voulu donner des plans de gouvernement à tous les peuples ; et le vôtre , rempli d'erreurs, pénétré de fautes, est une source intarissable de factions. Vous vous êtes montrés au-dehors comme des lions rugissans ; et chez vous on vous a rendus souples, et vous êtes bénins sous la verge du despotisme.
Déjà pourtant nous nous sommes appelés la grande nation , et nous ne voyons aucun peuple en état de nous disputer ce titre: mais Tétendue d'un pays et le nombre de ses soldats peuvent donner de la crainte à ses voisins, sans leur inspirer du respect. C'est donc la grandeur morale qui honore les nations ; et celle - là , le tems seul en investit avec autorité, le tems seul la décerne. Il faut , pour y acquérir
des droits , non pas seulement de la vaillance , mais encore un caractère éclatant de justice et de générosité ; il faut des opinions en rapport avec les principes de vertu que les hommes révèrent ; il faut de plus , que la félicité publique serve de témoignage à la bonté des lois , et que les prospérités de la paix offrent à tous les regards le but et Tindemnité des sacrifices de la guerre. Une nation , pour atteindre à la grandeur morale , doit encore présenter le spectacle d'une confiance mutuelle entre les citoyens ; d'une sécurité générale ; et d^une estime habituelle pour les premiers magistrats et pour les chefs deFEtat. Enfin une nation, pour atteindre à la grandeur morale , doit sur-tout offrir le précieux exemple d'une liberté véritar ble ; d'une liberté sans fiction ; d'une liberté qui élève l'ame, et qui sympathise, dans son action , avec les précautions nécessaires au maintien de l'ordre social. La grande nation ! Ah ! le titre superbe , quand il est mérité ; quand la conviction des esprits , quand Thommage des cœurs
le fixent et le consacrent ! Puisse notre France le recevoir un jour des mains de Jliistoire ! puisse-t-elle , en rachetant tant d'erreurs et tant de forfaits , se présenter avec confiance à ce tribunal éloigné qui n a peur de personne ; à cet auguste tribunal qui seul dans Tunivers peut mettre à leur rang , avec hardiesse , les nations et leurs chefs , les peuples et leurs maîtres.
Nous revenons à vous, à vous qui, pour la plupart, heureux dans votre obscurité , n'avez rien à faire aux grandeurs du monde. Retirez-vous auprès du Seigneur, et célébrez dans son temple ses inépuisables bontés ; venez-y jouir d'une émotion plus douce et mille fois plus douce qu'aucune exaltation de l'orgueil. Ah ! si l'homme religieux veut aimer chaque jour davantage la reconnoissançe , il songera, il se souviendra que cette vertu nous éleva la première à l'Etre suprême ; que la reconnoissançe nous inspira le désir de mêler nos voix au chœur des anges ; et que sur la terre, elle renaît , s'anime et
s'exalte à Taspect d'un beau jour , au re-* tour du prîntems , et lorsque nous contemplons les diverses beautés et les richesses innombrables de la nature. O reconnoissance ! n'êtes- vous pas encore pour l'homme quelque chose de plus; et la faculté qui lui a été donnée de se souvenir avec émotion des bienfaits de son Dieu, n'est-elle pas une sorte de caution , n'estelle pas au moins un présage des intentions du Maître du monde ? Elle nous avertit , elle nous annonce que l'Etre suprême veut avoir à faire avec la créature intelligente, veut entrer en compte avec nous ? Et rEternel , lorsqu'il jette un regard d'intérêt sur cette créature, lorsqu'il en attend un sentiment prolongé , l'Eternel ne la fait-il pas immortelle ?
Venez donc vous abaisser devant le plu^ généreux des bienfliiteurs. Il nous a tout donné ; ne l'aimerions-nous pas ? Ah ! que nous serions coupables , si nous disions au fond de notre cœur : Notre puissance et la force de notre main nous on^ acquis tous ces biens 1 Que nous seriona
coupables ! mais nous serions peut-être encore plus insensés. Hëlas! ce souffle qui nous anime , cette parole, et lesprit qui réclaire , rien n'est de nous , tout est de notre Dieu. O Eternel ! dans notre dénuement, dans notre foiblesse, nous n avons k vous offrir que notre gratitude et nos actions de grâces. Ne rejetez pas cet humble tribut ; et faites que nos louanges , que nos hymnes sacrés , s'élèvent jusqu'à vous, Etre des êtres , souverain Maître du monde. Les deux des deux ne a>ous peuvent comprendre ; mais nous sommes de votre domaine, nous sommes aussi les brebis qui composent votre troupeau , et toutes sont par vous comptées. O quel honneur pour nous de vous appartenir !
voilà notre orgueil , notre titre de gloire ; nous n'en voulons point d'autres. Et nous serons assez élevés, si, près des routes superbes qui mènent à vos parvis; si, perdus dans la foule de vos adorateurs , nous pouvons un jour répéter la parole des anges , et nous écrier avec eux : Saint y Saint , Saint , est le Dieu d' Israël ^ le
Dieu de Vunwers ; tout ce qui vît aux deux est à lui ; tout ce qui est sur la terre est a lui; tout ce quî vît , tout ce qui respire , tout , tout est à lui ; et dans les tems passés , et dans les jours présens , et dans les siècles des siècles.