LIGNES TÉLÉGRAPHIQUES POUR LE SERVICE DES COURS D'EAU
L’établissement de lignes télégraphiques reliant entre elles les divers barrages et les principaux ports, constitue un complément presque indispensable de la navigation des rivières.
Il faut, en effet, que les manœuvres des barrages s’effectuent avec ensemble ; il faut que chaque éclusier soit prévenu des manœuvres isolées qui pourront affamer ou exhausser son bief ; il faut enfin que les mariniers puissent connaître l’état de la rivière sur le trajet qu’ils ont à parcourir.
Déjà, depuis plusieurs années, le télégraphe est employé pour l’annonce des crues ; il s’agit aujourd’hui de développer cette première application et de la transformer en un service continu dont on comprend toute l’importance.
L’administration supérieure est entrée dans cette voie pour les bassins de la Marne, de l’Yonne et de la Seine ; et je vais indiquer les principales dispositions prises à ce sujet.
Une décision ministérielle du 4 février 1870, statuant sur les propositions des ingénieurs, pose les bases suivantes :
« Un service télégraphique à un seul fil sera établi dans les bassins de l’Yonne, de la « Haute-Seine, de la Basse- Seine et de la Marne, pour assurer la correspondance de bar- « rage en barrage, en tant que besoin. Les ingénieurs rédigeront les projets d’établissement « des lignes dans leurs services respectifs, après s’être entendu au préalable entre eux pour « arrêter en commun le système télégraphique à adopter, savoir :
« Distribution et nature des piles.
« Appareils de transmission.
« Nombre “et installation de ces appareils pour chaque espèce de poste.
« Fils et leurs supports.
« Il sera statué, au moment de l’examen de ces projets, sur les conférences qu’il pourra « être nécessaire d’ouvrir avec l’administration des télégraphes et les compagnies des che- « mins de fer. »
Appareils de transmission.
Il n’y a de choix possible qu’entre trois appareils de transmission, savoir :
1° Un appareil simplifié permettant l’échange d’un nombre limité de dépêches, toujours les mêmes; mais n’en permettant pas d’autres.
2° L’appareil à cadran ordinaire, adopté pour les chemins de fer, au moyen duquel on transmet et on reçoit successivement toutes les lettres de chaque mot et tous les chiffres de chaque nombre.
3° L’appareil Morse, qui imprime les dépêches en signes conventionnels.
Le premier appareil a l’avantage d’être de suite à la portée des agents les moins lettrés, les moins habiles et les plus occupés ; mais il rend impossible l’expédition de toute dépêche qui n’aurait pas été prévue dès l’établissement de la ligne.
Or, il est à peu près impossible de prévoir au début toutes les dépêches dont la transmission sera nécessaire.
Enfin, cet appareil simplifié coûterait exactement le même prix que l’appareil à cadran ordinaire, car ce ne pourrait être qu’un cadran sur lequel on aurait remplacé les lettres de l’alphabet par les mots ou les phrases qui se présenteront le plus habituellement.
L’appareil à cadran permet de transmettre toute espèce de dépêche, prévue ou imprévue.
Il se prête avec la plus grande facilité à toutes les abréviations que l’on voudra employer pour les dépêches habituelles, sans qu’il soit nécessaire d’adopter des signaux conventionnels et de les traduire; car les abréviations que l’écriture elle-même permet, telles que : Mr, pour Monsieur , am. pour amont , av. pour aval , Rz pour répétez , etc., suffiront complètement.
Enfin, l’expérience montre que le§ agents de tout ordre peuvent se servir des appareils à cadran, après un très-court apprentissage, et les éclusiers se familiariseront bien vite avec l’usage de cet instrument.
L’appareil Morse, s’il a l’avantage d’assurer la conservation des dépêches qui s’inscrivent automatiquement sur des bandes de papier, est d’un usage difficile et exige plusieurs mois d’apprentissage, et même beaucoup d’agents de l’administration des télégraphes n’arrivent jamais à pouvoir s’en servir avec une habileté parfaite.
Par ces divers motifs l’appareil usuel à cadran a été adopté sans hésitation pour les lignes des trois bassins désignés ci-dessus.
La pile Leclanché, d’invention récente, a paru devoir être adoptée comme réunissant Natures des piles
tous les avantages, y compris celui de l’économie, sans aucun des inconvénients inhérents
aux autres piles.
Chaque élément de cette pile se compose d’un vase renfermant une dissolution sur-saturée de chlorydrate d’ammoniaque dans laquelle plonge un cylindre de zinc formant l’électrode négatif et un vase poreux.
Le vase poreux dans lequel plonge un cylindre de charbon de cornue à gaz, formant l’électrode positif, renferme du péroxide de manganèse grossièrement concassé et mélangé à de la poudre de charbon de cornue.
L’élément ainsi composé peut être fermé et cacheté, dans ce cas il n’y a pas lieu d’y toucher tant que les réactifs chimiques ne sont pas usés; il peut également rester ouvert et il suffit d’y mettre de l’eau de temps en temps pour entretenir le liquide à un niveau à peu près constant.
Distribution des piles.
Vu le petit nombre de dépêches qui seront expédiées, ces éléments pourront durer deux ou trois ans sans entretien, mais leur fonctionnement pourrait être défectueux pendant la troisième année, et il conviendra de les renouveler intégralement tous les deux ans.
Un élément Leclanché, pris chez le fabricant, coûte 3 francs, son entretien consistera à le remplacer par un neuf au bout de deux ans. Le fournisseur reprenant l’ancien élément, le remplacement coûtera environ 1 fr. 50 c., soit environ 0 fr. 75 c. par élément de pile et par an.
La ligne télégraphique à établir ne comportant qu’un seul fil omnibus, qui reliera tous les barrages, chaque poste communiquera successivement avec celui d’amont et avec celui d’aval, et exclusivement avec le plus voisin dans chaque direction.
Dans ce système chaque poste doit contenir une pile composée d’un nombre d’éléments proportionnés à la distance qui le sépare des postes voisins ; ce nombre d’éléments varie en outre avec l’état de la ligne, sa résistance, L’état de l’atmosphère et la résistance des appareils employés.
On peut admettre que 15 éléments suffisent, tant que la distance de deux postes en communication ne dépasse pas 10 kilomètres. Au delà il faudra employer, 18, 20 et enfin 30 éléments environ pour une distance maximum de 30 kilomètres.
Au reste, il sera toujours préférable, pour parer à l’imprévu, de placer quelques éléments de trop dans la boîte qui renferme la pile, sauf à ne relier habituellement ensemble que le nombre d’éléments strictement nécessaire.
Il est bon de remarquer ici que les éléments Leclanché, ne s’altèrent, ne s’usent que lorsqu’un courant électrique les traverse.
On s’est demandé s’il ne serait pas possible de mettre un certain nombre de postes
successifs en communication simultanée, de sorte qu’un ordre adressé à l’un de ces postes
fut reçu simultanément par tous les autres. Ce système offre certains avantages ; mais ils
sont balancés par de nombreux inconvénients ; ainsi le réglage des appareils et le bon
fonctionnement de l’ensemble est assez difficile à obtenir; un léger dérangement dans un
poste empêche la ligne entière de fonctionner. Si lorsqu’un agent expédie une dépêche, un
autre touche en ce moment à son manipulateur, personne ne reçoit plus rien. Pour faire
passer une dépêche, il faut appeler tous les agents et attendre que tous soient à leur poste et aient répondu ; enfin la dépense en appareils et en usure des piles est plus forte.
Ces inconvénients doivent faire rejeter ce système qui est séduisant à première vue, mais fort difficile à appliquer, surtout avec un seul fil. On a demandé aussi, si en conservant le système simple du fil omnibus, on ne pourrait pas, dans certains cas particuliers, prévenir un ou plusieurs postes de s’isoler pour mettre les extrêmes en communication.
Ce mode de correspondance dont les avantages n’ont pas besoin d’explication, offre les inconvénients suivants :
Si un agent intermédiaire réunit mal les deux lignes partielles qui aboutissent à son poste, les extrêmes ne peuvent correspondre entre eux, ni avertir l’auteur du dérangement dont les appareils sont isolés de la ligne. Le même agent peut oublier de rentrer dans le circuit à l’heure indiquée, et alors il faut attendre qu’il y songe pour correspondre avec lui et
rectifier la première erreur ; enfin, s’il rentre trop tôt dans le circuit, il interrompt les dépêches commencées.
Ces inconvénients peuvent être sérieux dans le principe avec des agents inexpérimentés," de même qu’ils peuvent disparaître plus tard ; il importe donc de disposer les appareils en se réservant la possibilité d’établir des communications directes entre deux postes plus ou moins éloignés, lorsque cela paraîtra utile et possible.
Or, la résistance propre des appareils et la force des piles doivent être en corrélation avec la longueur de la ligne à desservir. Avec des appareils à petite résistance, c’est-à-dire dont la résistance propre soit égale à celle de 50 à 60 kilomètres de ligne, il sera toujours possible d’établir la communication directe sur 40 ou 50 kilomètres, à la condition d’augmenter le nombre des éléments actifs de la pile.
Ainsi les appareils à petite résistance conviendront dans tous les cas, et si postérieurement on veut établir momentanément des communications directes, il suffira alors d’augmenter les piles.
Dans une ligne télégraphique à un seul fil omnibus, tous les postes sont semblables et peuvent correspondre dans deux directions, sauf les deux postes extrêmes qui n’ont qu’un seul correspondant. v
Chaque poste contient :
1° Un manipulateur à cadran;
2° Un récepteur à cadran ;
3° Deux paratonnerres à pointes ;
4° Un paratonnerre à papier ;
5° Deux sonneries à indicateur et à mouvement d’horlogerie.
11 est regrettable que ces derniers appareils soient aussi dispendieux et présentent néanmoins l’inconvénient de ne pas fonctionner quand on a omis de remonter, au moment opportun, le mouvement d’horlogerie et de ne pas indiquer d’eux-mêmes cette omission.
Mais ces appareils d’une sonorité puissante paraissent nécessaires, tantôt cause du bruit qui existe souvent près d’un barrage, que pour être entendu la nuit par un agent qui dort.
La sonnerie se relie à un disque de 0 m. 30 c. ou 0 m. 40 c. de diamètre- placé, sur la façade de la maison éclusière. Ce disque présente habituellement sa face blanche à la rivière, mais quand la sonnerie fonctionne il présente sa face rouge, de sorte que si l’éclusier est occupé au barrage et hors de portée de la sonnerie, il est néanmoins prévenu par le disque.
6° Deux commutateurs ronds à 4 fils;
7° Deux galvanomètres ronds avec globe en verre;
8° Une table en chêne., simple et solide, supportant tous les appareils et en outre les registres nécessaires;
9° Une pendule ;
10° Un kilogramme environ de fil de cuivre, recouvert de gutta-percha, pour mettre les divers appareils en communication électrique ;
1 1° Une boîte en chêne pouvant contenir tous les éléments qui constitueront la pile.
Les appareils n<s 3, 4, 5, 6, 7, sont en double, puisqu’il est nécessaire d’en placer sur
Nombre
et installation des appareils
dans chaque poste
chacune des deux lignes partielles qui aboutissent à un poste. On pourrait à la rigueur ne pas les employer en double aux postes extrêmes, mais il conviendra sans doute de ne pas faire cette légère économie. Les appareils inutiles dans les postes extrêmes pourront être conservés comme pièces de rechange.
L’installation d’un poste, conformément à ce qui précède, coûte environ 635 francs.
Fils On emploie habituellement pour les télégraphes du fil de fer galvanisé de 3, 4 ou 5 milli-
et !eui& suPPülts* mètres de diamètre. La solidité, la durée et la conductibilité de ces fils augmentent comme leur prix en fonction du diamètre.
Il a été admis qu’il conviendrait d adopter le diamètre moyen de 0 m. 004, qui est le plus habituellement employé.
Ce fil galvanisé vaut en fabrique 58 francs les 100 kilogrammes ; et 100 kilogrammes forment à très-peu près un fil de 1 kilométré de longueur. -
Il devra pouvoir supporter un poids de 400 kilogrammes sans éprouver un allongement permanent de plus de 6 p. °/0 de sa longueur, et pour en réunir les diverses parties il faudra employer environ cinq manchons de soudure par kilomètre.
Pour fixer le fil sur les poteaux, on emploie des isolateurs en porcelaine de divers modèles; il a paru inutile d’adopter le dernier modèle de l’administration des télégraphes qui est le plus coûteux en même temps que le meilleur ; il n’est pas nécessaire pour des lignes de moyenne longueur.
L’isolateur dit cloche-arrêt paraît être un bon modèle, solide et suffisant, il rend inutile l’emploi d’appareils tendeurs pour le fil.
On emploie des poteaux de différentes longueurs. Il a paru convenable d’employer des poteaux de 6 m. 50 c. de hauteur. Ces poteaux, injectés au sulfate de cuivre par le procédé Boucherie, doivent avoir 0 m. 15 c. de diamètre à 1 mètre de la base et 0 m. 10 c. à l’extrémité supérieure.
Ils sont espacés de 65 mètres dans les alignements droits, sauf les nécessités locales (rencontre de chemins, cours d’eau, etc.), ce qui fait environ 18 poteaux par kilomètre.
Dans les portions courbes on rapproche les poteaux en se guidant sur la courbure de la ligne et en s’imposant de ne pas laisser le fil empiéter sur les chaussées des routes.
Pour franchir les routes transversales on emploie des poteaux de 9 mètres de longueur enfouis de 1 m. 75 c., et pour franchir les rivières, des poteaux plus longs encore suivant la nature des obligations à remplir.
Telles sont les bases adoptées d’un commun accord entre les ingénieurs de la Marne et de la Seine; bases qui sont consignées dans un procès-verbal de conférence du 12 février 1870, dont ce qui précède n’est que la reproduction.
Mode Deux systèmes différents ont été proposés pouf l’établissement des télégraphes de navi-
d établissement gaqon de la Marne, de l’Yonne et de la Seine.
d’usage des lignes. Le premier consistait à construire de toutes pièces une ligne nouvelle le long des chemins de halage et à faire abouter leurs fils à un poste central placé à Paris. La construction, l’entretien et la manipulation en auraient été partout effectués par les soins du service des ponts et chaussées, de manière à avoir un réseau entièrement indépendant de l’administration des télégraphes et du ministère de l’Intérieur.
Le second système consistait à se servir des poteaux existant déjà sur les routes ou sur les chemins de fer parallèlement aux cours d’eau à desservir, et à ne poser de nouveaux supports que pour relier les nouveaux postes aux lignes déjà existantes. Dans ce système, l’établissement et l’entretien devaient naturellement être confiés à l’administration des télégraphes.
C’est ce second mode qui a été prescrit par une décision ministérielle du 25 mars 1872.
L’administration des télégraphes se charge de l’exécution des lignes conformément aux projets dressés par les ingénieurs des ponts et chaussées; la dépense d’établissement sera remboursée d’un ministère à l’autre.
L’entretien des lignes sera également fait par l’administration ,des télégraphes, mais à ses frais.
Tous les postes des barrages seront manipulés par les agents des ponts et chaussées ; mais au poste central placé à Paris, quai Malaquais, le service sera fait par les employés des télégraphes.
Il est admis que le public pourra se servir des nouvelles lignes en subissant les tarifs ordinaires, et quand cela ne nuira pas à l’expédition des dépêches relatives au service de la navigation.
Je pense, en outre, qu’on ne recevra alors que des dépêches affranchies, afin que les éclusiers n’aient pas'à tenir une comptabilité spéciale et une caisse.
Il en résulte, comme on le voit, une sorte de service mixte qui n’est, ni tout à fait public, ni tout à fait spécial au but en vue duquel il a été créé.
L’expérience fera connaître les améliorations dont celte organisation est susceptible.