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DE LA MONOMANIE HOMICIDE

Ce penchant à tuer, ce désir de porter atteinte à l’existence, peut se révéler dès la première enfance par certains goûts et certaines directions d’idées. On voit des enfants qui sont remarquables par leur instinct féroce; qui prennent plaisir à tuer des animaux, à faire du mal à leurs camarades. Chez l’adulte, ce penchant s’accroît, et l’on voit des individus qui éprouvent du plaisir à voir couler le sang, à le répandre, qui s’en enivrent. Si ce penchant se développe sous l’influence des passions politiques ou religieuses, il peut devenir épidémique, et l’on voit des individus qui égorgent jusqu’à ce qu’ils ne trouvent plus de victimes. Ceux qui ont été témoins des massacres de septembre, à Paris, disent que le troisième jour, les égorgeurs ne pouvaient plus s’arrêter.

Voilà certes un des bien tristes côtés du cœur humain; mais ce n’est pas encore là la monomanie homicide.

Lorsqu’un individu commet un homicide sans passion , sans haine, sans intérêt, sans aucune cause appréciable, on doit considérer cet acte comme le produit d’un état morbide, comme une monomanie.

Ici se présentent plusieurs cas à distinguer.

1° Penchant développé chez les aliénés.

2° Individus qui ne présentent des signes d’aliénation que quelques jours ou quelques heures seulement avant de commettre le crime.

'3° Individus qui ne sont privés de leur raison qu’au moment même de commettre le crime.

4° Cas bien constatés, mais heureusement plus rares, dans lesquels l’individu qui commet le crime n’a montré aucun signe d'aliénation, ni avant, ni pendant, ni après.

Étant ainsi résumés les différents cas dans lesquels a paru cette monomanie, nous devons dire que les causes ne sont pas toujours les mêmes. Ainsi un individu pourra être poussé à en tuer un autre par nn motif qui sera soit uneidéedéraisonnable,’soitunehallucination.

On a vu un fils qui tua sa mère, malade de

puis longtemps, parce qu’il s’était imaginé qu’il était un ange, destiné à faire jouir sa mère de la félicité éternelle. Les annales des tribunaux ont longtemps retenti du nom de celle mère, qui tua à coups de marteau ses quatre enfants. Cette femme avait eu des moments d’aliénation à chaque grossesse, et un penchant singulier au vol s’était développé en elle. Elle était convaincue que ses enfants seraient devenus voleurs, et elle les tua pour les soustraire à cette impulsion.

A côté de ces cas, il y en a d’autres où les motifs de la monomanie ne sont pas évidents. En voici un exemple singulier : un individu se fait faire la barbe ; quand il est rasé, il ae tourne brusquement vers le barbier, et lui dit : Vous m’insultez; en même temps, il prend un pistolet et le tue.

Il est des cas où cette monomanie est occasionnée, et produite par des hallucinations. M. Esquirol a vu un homme à peine aliéné, qui s’imaginait voir un cochon toutes les fois qu’il voyait un individu quelconque. Il était pris de rage subite et voulait le tuer.

Enfin quelques individus peuvent être quelquefois pris subitement d’un besoin irrésistible de verser du sang. Il y a quelques années, un jeune homme, le fameux Léger, éprouve tout à coup le désir invincible de porter atteinte à l’existence de ses semblables. Il fait des efforts incroyables pour résister à ce penchant ; il fuit le monde, la société, se renferme dans sa chambre, tout est inutile. Réduit à un désespoir profond, il quitte la maison paternelle, se réfugie dans les bois, mène la-vie d’un sauvage, et s’enfuit à l’approche de ses semblables. Un jour, il aperçoit une jeune fille endormie ; son penchant l’entraîne ; il lui met une corde au cou, la traîne dans sa caverne, l’égorge, lui déchire les entrailles , boit son sang, et mange son cœur.

Peu de temps après, un exemple à peu près semblable a jeté la consternation dans la capitale. Nous voulons parler du crime de Papavoine, trop connu pour en retracer ici l’histoire.

Ces cas sont loin d’être isolés, et les tribunaux retentissent tous les jours de faits analogues. C’est tantôt une jeune fille qui éprouve le besoin de tuer un enfant. Nous avons vu à Paris, un jeune poète qui fit volontairement abnégation de sa liberté, et qui s’enferma dans une maison de santé, pour se soustraire à cette terrible influence. Il exerça une tentative d’homicide sur la personne d’un gardien de la maison. Il finit par devenir complètement fou. C’est une mère qui, accouchée depuis dix jours, avait les yeux fixés sur son enfant au berceau, etqui est prise tout à coup du désir de le tuer, désir qu’elle ne peut vaincre qu’en sortant précipitamment de sa clam-

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bre. C’est l’histoire tragique d’HenrielteCordier, si remarquable par la préméditation avec laquelle elle conçut et commit son crime, histoire qui a eu une influence si funeste en France, qu’à cette époque nous fûmes menacés d’une épidémie de monomanie homicide. On vit des femmes, des filles, des mères prises tort à coup de l’instinct féroce de tuer des enfants. C’est une dame qui , après la lecture de ce procès, éprouve le désir de tuer son mari et ses enfants; un homme de tuer sa femme. C’est une domestique qui maigrit, devient pâle, éprouve des attaques nerveuses, et qui avoue enfin à sa maîtresse que deux fois elle a mis un couperet sur le cou de ses enfants, et que deux fois elle s’est arrêtée en les voyant pleurer.

Il faut reconnaître ici que les événements importants, les catastrophes publiques ou privées , ont des influences immenses sur l’esprit humain; nous devons, nous méde'cins, tirer cette conséquence que ces sortes de faits doivent être tenus cachés autant que possible. Nous devons encore, et c’est ici une des prérogatives de la médecine morale, nous’élever avec force contre cette tendance de la littérature moderne à s’emparer de ce côté si triste du cœur humain pour l’exploiter dans ces romans, ces drames, où les infirmités les plus humiliantes de la nature humaine sont dévoilées sans retenue.

Après tous ces cas particuliers, nous devons en faire connaître un autre, où les prodromes de cette maladie furent horribles. Un individu fut pris dès la plus tendre ehfance d’un besoin effréné de manger de la viande pourrie , et surtout de la chair humaine putréfiée. Ce besoin s’accrut avec l’âge ; et sans faim, sans appétit, cet homme sortait pendant la nuit, allait dans les cimetières, déterrait les cadavres, et là se repaissait de cet aliment horrible; il avait surtout une prédilection pour les entrailles.

II est important de savoir dans quel état se trouvent ces individus après leur crime. Les uns deviennent maniaques, les autres sont rappelés à la raison. Quand ils sont rappelés à la raison, qu’observe-t-on? Quelquefois des remords , d’autres fois une insensibilité profonde. Quelques-uns mettent à, cacher leur crime toute l’intelligence et la ruse dont ils sont susceptibles. D’autres viennent se livrer spontanément à la justice. Les magistrats disent que l’individu qui a des remords après son crime n’est pas aliéné. Les médecins disent le contraire : car plusieurs maniaques conservent des idées fort nettes du bien et du mal, du juste et de l’injuste.

C’est ici un des points les plus épineux et les plus importants de la médecine légale, et que les discussions qu’il a soulevées n’ont pu encore complètement résoudre. Les tribunaux

ont jusqu’ici condamné à la peine de mort presque tous ces monomaniaques homicides. Voici un jugement assez ancien qui nous semble digne d’être médité par les criminalistes modernes. Vers l’an iôoo, un garçon de quatorze ans atteint de lycantropie et revêtu d’une peau de loup parcourait les campagnes dont il était devenu l’effroi. Plusieurs fois il avait rencontré de jeunes enfants et les avait dévorés. Arrêté, Jean Grenier (c’était son nom) fut traduit devant le Parlement de Bordeaux. Tous les faits furent prouvés et le Parlement rendit l’arrêt suivant : Considérant que Jean Grenier est dans un état de folie, le Parlement le condamne à être enfermé toute sa vie.

On a cherché si les deux sexes étaient également atteints de cette monomanie, et l’on a trouvé à peu près un nombre égal d’hommes et de femmes.

Quant aux âges, voici un relevé de 21 cas :

1 cas avant 20 ans — 17 ans.

9 — de 20 à 30 7 — de 30 à 40*

1 — de 40 à 50 3 — de 50 à 60 Au delà de 60 ans, 0.

Des faits exposés il résulte que chez l’homme il peut se développer un penchant à tuer, soit que l’intelligence soit troublée sur d’autres points, soit qu’elle reste saine ; que la plupart des individus résistent à ce .penchant. Ici se présente une question bien délicate. L’homme est-il toujours assez fort pour résister? En d’autres termes, y a-t-il culpabilité? Nous empiéterions sur la médecine légale si nous nous occupions de cette question. Mais, quoi qu’on en ait dit, la société a certainement le droit de séparer de son sein l’individu qui veut lui nuire. La question roule seulement sur la peine à infliger.

Pour terminer ce que nous avons à dire des monomanies, il nous resterait à parler de la monomanie par perversion ou exaltation des idées religieuses. Mais cette monomanie aussi variée, aussi diverse que sont diverses les manifestations des sentiments religieux , exigerait un développement beaucoup trop étendu pour que cette description puisse être faite dans ce cours.

Nous venons de parcourir le cercle des monomanies qui rentrent dans les quatre divisions exposées. Nous devons parler maintenant de la forme de l’aliénation mentale connue sous le nom de démence.

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