GASTRALGIE
On a donné à ce mot une extension trop grande ; ce n’est pour moi qu’une névralgie de l’estomac caractérisée par une douleur siégeant à cet organe. Les causes sont, comme celles des autres désordres fonctionnels que nous avons déjà examinés , le tempérament nerveux, le sexe féminin , une vie sédentaire, des travaux intellectuels , des affections morales concentrées , l’abus des substances végétales, des fruits acides, des boissons aqueuses, l’époque de la menstruation, l’état de grossesse, la leucorrhée et la chlorose, etc., etc. La colique d’estomac n’a rien de fixe dans sa marche ; elle peut survenir toul-à-coup et disparaître de même. Quelquefois elle alterne avec un tic douloureux. La douleur que les malades éprouvent est vive, aiguë, déchirante. Quelquefois la douleur est le seul phénomène morbide ; quelquefois au contraire, en même temps que la douleur, les malades éprouvent des palpitations, une angoisse inexprimable , des sueurs froides , le refroidissement des extrémités , l’affaiblissement du pouls. A ce cortège de symptômes on pourrait, dans quelques cas, croire à un empoisonnement. J’ai vu une dame qui présentait tous ces phénomènes , toutes les fois qu’elle prenait du lait *. Chez quelques individus , ces douleurs d’estomac cessent aussitôt que survie.pt un vomissement abondant de mucosités ou une émission considérable de gaz. Quel traitement faut-il opposer aux coliques d’estomac ? Nous ne pourrions que répéter ce que nous avons déjà dit au sujet des vomissements nerveux. Remarquons seulement que les excitants doivent ici tenir le premier rang , et qu’on retire de bons effets des préparations opiacées.
ENTÉRALGIES.
L’entéralgie est une maladie analogue à la précédente, le siège seulement la différencie; elle présente pour caractère une douleur siégeant à différents points de l’intestin ; comme la gastralgie, elle peut coïncider avec d’autres affections.
Causes. Les causes s’éloignent essentiellement des causes ordinaires des névralgies ; il en est qui donnent lieu à des symptômes tout spéciaux ; nous verrons que parmi ces entéralgies les unes se montrent sous l’influence de causes extérieures, tantôt par des molécu-
« Je puis aussi citer uu homme chez lequel une substance agréable au goût et tout-à-fait inoffensive , le miel , déterminait tous les symptômes de l'empoisonnement le plus violent. A. L.
les étrangères introduites dans l’économie , tantôt par des influences atmosphériques , tantôt par des modifications de l’économie dues à des états morbides antécédents, comme des rhumatismes ou des névralgies qui changent déplacé, tantôt enfin par des causes inappréciables.
ENTÉRALGIE SATURNINE (COLIQUE DES PEINTRES, COLIQUE DE PLOMB , etc. ).
On appelle de ce nom l’ensemble des phénomènes morbides que présentent certains individus employés à la manipulation des matières qui contiennent du plomb.
Les autopsies faites sur les cadavres d’individus qui ont succombé à cette affection, ont eu des résultats divers; le plus ordinairement, on n’a rien trouvé qui pût rendre compte de la gravité des désordres fonctionnels. Dans quelques cas , on a noté une simple rougeur de l’intestin qui ne suffirait pas pour expliquer la terminaison fatale qui avait eu lieu. Quelquefois on a observé des traces d’une véritable phlegmasie intestinale, phlegmasie que l’on ne doit considérer que comme une simple complication, de même que les altétérations rares et diverses des centres nerveux.
Le plus grand nombre des ouvriers qui travaillent ou emploient le plomb et ses composés, sont atteints, dans leur vie, de coliques de plomb, une ou plusieurs fois. Les individus qui y sont le plus exposés , sont les broyeurs de couleurs, les peintres, les fabricants de céruse et de minium, les fabricants de poterie, les plombiers-fondeurs , les potiers d’étain , les imprimeurs et les mineurs.
Par quelle voie d’absorption le plomb pénèlre-t-il dans l’économie? On a cru -longtemps qu’il était porté dans les voies digestives avec les aliments , par le défaut de propreté des ouvriers qui prennent leurs repas avec leurs mains imprégnées de particules métalliques. On a dû renoncer à celte opinion . quand a vu que les soins extrêmes de propreté de la part des ouvriers ne les garantissaient pas de la maladie. On ne croit pas beaucoup non plus à l’absorption cutanée , car la rudesse de la peau , chez le plus grand nombre des ouvriers, doit rendre fort difficile l’absorption par cette voie.
Il n’en est pas de même de l’absorption pulmonaire, qui est présumée avoir la plus grande part dans la production de la maladie. Il est d’observation qu’elle est plus fréquente chez les ouvriers exposés aux émanations saturnines , comme les broyeurs de couleurs et les fabricants de blanc de céruse, M. Gendrin va même jusqu’à dire que la condition nécessaire pour déterminer la colique de plomb, est la dispersion des molécules métalliques dans l’atmosphère , soit par elles-
ENTÉRALGIE SATURNINE.
mêmes, soit par un véhicule volatil. Sans admettre cette nécessité , nous croyons cependant que cette circonstance influe beaucoup sur la production de la maladie.
Il est fort difficile d’apprécier les circonstances qui font que tels ouvriers plutôt que d’autres sont atteints de cette maladie, que les uns en sont plus souvent atteints que d’autres , et qu’elle est plus intense chez ceux-ci que chez ceux-là.
La polique de plomb est très-rare chez les femmes.
Elle est plus fréquente en été que dans les autres saisons, sans doute parce que le nombre d’ouvriers est plus considérable à celte époque.
On a quelquefois observé la colique de plomb après l’administration à haute dose de médicaments qui contiennent cette substance.
Symptômes. L’invasion de la colique de plomb est quelquefois soudaine. Plus ordinairement elle est précédée d’anorexie , de douleur dans le ventre , de la rareté et de la dureté des évacuations alvines. Ces prodromes plus ou moins longs augmentent progressivement et forcent le malade ,à suspendre ses occupations.
A cette époque, le malade présente plusieurs symptômes importants à noter. Du côté des voies digestives, douleur vive, très-aiguë, au point d’arracher souvent des cris au malade , à le forcer à prendre les attitudes les plus variées , à se rouler quelquefois dans son lit. Cette douleur présente des rémissions et des exacerbations ; celles-ci ont lieu ordinairement pendant la nuit, de là une insomnie fatigante. II n’est pas exact de dire que cette douleur soit constamment diminuée par la pression ; dans les cas les plus fréquents , celle-ci ne l’allège ni ne l’augmente ; mais assez souvent elle en accroît l’intensité.
Il n’est pas exact non plus de dire que l’abdomen est constamment rétracté , et que les parois abdominales paraissent toujours déprimées et comme enfoncées vers l’ombilic ; on le trouve aussi souvent avec sa forme et ses dimensions ordinaires ; quelquefois même il est plus gros, plus développé que dans l’état normal.
La constipation est le plus invariable des phénomènes de la colique de plomb ; elle précède tous les autres , et chez quelques sujets elle ne peut être surmontée qu’à l’aide des purgatifs les plus énergiques. Les premières matières des évacuations alvines sont très-dures, petites et noires , semblables aux excréments de quelques ruminants, comme ceux de la brebis ou de la chèvre. Avec la constipation , les malades ont des nausées , quelquefois des vomissements de matières bilieuses , qui enduisent la langue d’une couleur verte ; l’haleine est fétide , et les borborygmes fréquents.
Ce n’est pas à ces symptômes locaux que se bornent les désordres fonctionnels. Les malades éprouvent des douleurs vives aux membres , surtout aux supérieurs. A ces douleurs succède une faiblesse insolite de l’action musculaire, et puis après, cette faiblesse se transforme en une véritable paralysie, qui peut porter aussi sur les organes des sens , tels que le toucher, la vue ou l’ouïe , ou sur les muscles pectoraux.
En même temps la face est pâle et jaunâtre, elle exprime une vive souffrance au moment des exacerbations ; le pouls est lent, la chaleur naturelle , l’urine rare. On a vu quelquefois des malades qui présentaient des convulsions ; d’autres de véritables attaques d’épilepsie.
Ainsi , constipation, douleurs abdominales très-aiguës , exacerbantes , vomissements bilieux, douleurs aux membres : voilà les symptômes qui vous feront diagnostiquer la colique de plomb.
La durée de la colique de plomb est variable. Quand elle est légère , elle se dissipe en peu de jours sous l’influence du traitement le plus simple. Quand elle est intense, elle dure un peu plus longtemps, et cette durée est alors en raison du traitement plus ou moins énergique qu’on aura employé.
Dans l’immense majorité des cas , sa terminaison est heureuse. Sur cinq cents cas observés à l’hôpital de la Charité, cinq seulement ont eu une terminaison fatale. Sur un total de 3,569 coliques de plomb, nous ne trouvons que 95 décès , ce qui ne fait pas 1 sur 3o.
Le pronostic n’est grave que dans les cas de complication, (elle qu’une phlegmasie intestinale , ou dans ceux où la colique de plomb est accompagnée de symptômes nerveux prédominants, tels que le délire, les convulsions, l’épilepsie , etc.
La convalescence de cette affection prédispose à la contracter de nouveau. Les rechutes ne sont pas rares.
On a prétendu que la colique de plomb était le résultat d’une inflammation gastro-intestinale. S’il est pour nous une vérité démontrée en médecine, c’est que cette affection ne doit pas être rangée dans la classe des phlegmasies. Comment concevoir en effet une inflammation qui ne laisse aucune trace cadavérique, qui , assez intense pour provoquer d’atroces douleurs, laisse le pouls dans un état parfait de calme , et dont la cure enfin ne s’obtient , comme nous le verrons tout à l’heure, que par des médicaments qui donneraient à une gastro-entérite une exaspération formidable? Évidemment l’inflammation n’a rien à faire ici , et par les résultats nécroscopiques , par les symptômes et par le traitement, nous nous croyons suffisamment autorisé à ranger la colique de plomb dans la classe des névroses,
MALADIES DU TUBE DIGESTIF
et si nous étions forcé de préciser encore plus notre opinion , nous dirions que le prolongement rachidien et les plexus abdominaux du grand sympathique nous paraissent particulièrement lésés dans cette affection. Quant à la constipation , elle nous semble dépendre ou de l’anéantissement du mouvement contractile des intestins , ou de la suspension de la sécrétion du mucus intestinal.
Le traitement de cette affection a varié suivant les idées que l’on s’était faites de sa nature. Dans la nécessité où nous sommes de nous restreindre , nous ne pouvons faire mention ici que des principales méthodes de traitement , et nous allons commencer par celle qui nous paraît avoir une incontestable supériorité; nous voulons parler du traitement dit de la Charité.
Voici en quoi il consiste :
Premier jour, eau de casse avec les grains (une pinte de décoction de casse avec trois grains d’émétique et de quatre à huit gros de sel d’Epsom).
Second jour, eau bénite (six grains d’émétique dans huit onces d’eau , en deux fois , à dix minutes d’intervalle).
Troisième jour, deux à trois verres de tisane sudorifique laxative (décoction des quatre bois sudorifiques, dans laquelle on fait infuser de quatre à six gros de séné).
Quatrième jour , potions purgatives des peintres (infusion de séné Jvj * électuaire diaphœnix ^j , jalap en poudre d’un scrupule à un gros, sirop de nerprun ^j).
Cinquième jour , comme le troisième.
Sixième jour, comme le quatrième.
On prescrit, en outre, chaque jour, pendant le traitement, pour boisson ordinaire, une pinte de tisane sudorifique (décoction des quatre bois sudorifiques), chaque soir le lavement anodin des peintres ( vin rouge ^xij, huile de noix ^iv), et Plus larcl un demi-gros de thériaque avec un ou deux grains d’opium , selon que les douleurs sont violentes et l’insomnie opiniâtre. Il faut y joindre encore, soit tous les jours à midi, soit les jours seulement où le malade ne prend pas de purgatif, le lavement purgatif des peintres , qui est composé comme la potion purgative, si ce n’est qu’il contient une livre au lieu de six onces de décoction de séné. Si , après le sixième jour , il reste encore des douleurs , on prolonge Tle traitement de quelques jours , en prescrivant la tisane sudorifique laxative aux jours impairs, et la potion purgative aux jours pairs. La guérison est complète quand toute douleur a cessé et lorsque , cinq à six jours après la cessation des purgatifs , la constipation n’a pas reparu. La diète la plus sévère doit être prescrite pendant toute la durée de ce traitement.
Sous l’influence de ce traitement, les mala-
des guérissent souvent au bout de trois jours; mais ce n’est pas une raison pour le discontinuer. D’autres ne guérissent qu’à la fin ; chez quelques-uns, il faut le faire une seconde fois, sauf à le modifier selon les circonstances. Sur plus de 1,000 cas où je l’ai vu employer, je n’ai jamais vu qu’il ait produit d’accidents graves.
Les antiphlogistiques, employés déjà par Dehaën , ont été de nouveau préconisés dans ces derniers temps. Il résulte des observations rapportées à l’appui même de celte médication , que la durée de la maladie est plus longue , et les récidives plus fréquentes.
Le sulfate acide d’alumine et la limonade sulfurique paraissent avoir eu d’incontestables succès entre les mains deM. Gendrin. Ce médecin annonce avoir guéri plus de trois cents coliqeus de plomb, en administrant tous les jours d’un gros à un gros et demi d’acide sulfurique étendu dans trois à quatre livres d’eau. La guérison est obtenue en trois ou quatre jours.
Il existe encore bien d’autres méthodes de traitement, qui toutes ont été annoncées comme ayant eu du succès. A ce sujet, il faut se souvenir d’un fait important, c’est que la colique saturnine légère guérit très-bien au bout de quelques jours sans l’emploi d’aucune médication, et qu’il est fort possible qu’on ait attribué au traitement un résultat qui s’obtient par les seules ressources de la nature.
Les accidents nerveux qui surviennent dans le cours des coliques de plomb , devront être combattus par les moyens ordinaires , quel que soit le traitement employé contre l’affection principale. Les émissions sanguines, les rubéfiants et les vésicants aux extrémités inférieures , sont alors indiqués.
La paralysie cède souvent au traitement qu’on emploie contre la colique de plomb , quand elle survient en même temps que la colique ; mais lorsqu’elle arrive , comme cela est le plus ordinaire , après que la colique a cessé, il faut avoir recours aux bains et douches d’eau de Barèges , à l’application de vésicatoires sur les avant-bras et à la nuque , à l’administration de l’extrait alcoolique de noix vomique ou de la strychnine elle-même.
Quand la paralysie dure depuis un certain temps, qu’elle est portée à un certain degré, elle est fort difficile à guérir.