CHAPITRE PRELIMINAIRE
ART. 1. — Sentir et counaitre.
§ 1. — Notions générales. — La vie affective comprend tous les phénomènes qui relèvent de la sensibilité, c'est-à-dire de cette faculté qu'a Vâme de jouir et de souffrir, d'être émue, de désirer et d'aimer.
Autrefois, on ne voyait pas de différence spécifique entre la connaissance et la sensibilité, et l'on ramenait volontiers celle-ci à une connaissance confuse. Aujourd'hui encore, on est porté à confondre la sensation avec la perception, sans doute parce que ces deux ordres de faits s'accomplissent par l'intermédiaire des sens et que la sensation est le préliminaire obligé de toute perception. Et cependant, comme le dit Th. Reid, « sentir est une chose et percevoir l'objet de la sensation est une autre chose qui doit être rapportée à une autre faculté >\
En effet, ces deux phénomènes sont séparables : je puis souffrir, et vivement, sans connaître la cause de ma souffrance, de même que certaines perceptions peuvent me laisser pratiquement insensible. D'autre part, quand ils s'accompagnent, ils ne sont pas toujours proportionnels l'un à l'autre, et la clarté de la perception n'est pas toujours en raison directe de la vivacité de la sensation.
Ainsi un bruit étourdissant, une lumière éblouissante, qui provoquent des sensations intenses, ne permettent que des perceptions confuses. On peut même affirmer en général que le maximum de netteté dans la perception coïncide avec une certaine médiocrité dans la sensation; que le trop ou le trop peu de lumière, le trop ou le trop peu de sonorité font obstacle à la vision et à l'audition distinctes. Selon la remarque d'Aristote, « le sensible
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le plus fort blesse le sens, mais le parfait intelligible récrée l'entendement )^.
v; 2. — Caractères spécifiques du phénomène affectif, qui le distinguent du phénomène cognitif.
1. l.e phénomène cognitif est essentiellement objectif, tandis que le phénomène aflectif est subjectif. En d'autres termes, toute connaissance implique nécessairement dualité ; un sujet connaissant et un objet connu : car, dit AristoLe, impossible de connaître sans connaître quelque chose : ô ^lyvwayM^ Y^-fMM(7x.Bi n ; tandis qu'un sentiment, une sensation se bornent à une modification du sujet sentant. Je suis bien ou je suis mal, voilà tout le phénomène sensible. Sans doute ma douleur et ma jouissance ont une cause; elles supposent un objet qui me fait jouir ou souffrir, mais cet objet n'est pas un élément constitutif de la sensation : il en est la cause efficiente, extérieure, non la cause formelle et inténeure.
Ainsi, l'épine qui me blesse, ne fait en aucune façon partie de la douleur que j'éprouve, tandis qu'elle est un élément essentiel de la connaissance que j'en ai. Aussi ne dit-on pas je connais, comme on dit je souffre, je jouis, je suis ému; connaître est un verbe nécessairement transitif; jouir et souffrir sont intransitifs. Il y a du moi et du non-moi dans toute connaissance; il n'y a que du moi dans la sensation et le sentiment.
2. Par suite de son caractère subjectif, le phénomène de sensibilité est variable suivant le sujet qui l'éprouve. Des sujets différents ne sont pas affectés de la même manière par la même cause, et un même sujet sera affecté différemment, selon les dispositions où il se trouve. Ainsi, ce qui plaît à l'un, peut ne pas plaire à l'autre, et ce qui nous agrée quand nous sommes en santé, nous devient pénible dès que nous sommes malades. Au contraire, le phénomène de connaissance, étant objectif, a quelque chose de fixe, d'invariable et d'identique pour tous. Un événement tragique, le spectacle de la mer ou des montagnes peuvent provoquer des émotions très diverses chez ceux qui en sont témoins; mais, à moins d'être inexacte ou incomplète, la connaissance qu'ils ont de ces choses sera nécessairement la même chez tous.
'i. Notons encore les effets différents que l'habitude produit sur ces deux ordres de phénomènes. En se répétant ou en .se prolongeant, le fait de sensibilité tend à s'émousser et cà s'affaiblir; tandis que la connaissance ne fait que gagner en netteté et «n précision.
s5 il. — • Nulle opposition entre la connaissance et la sensibilité.
Ou aurait tort de conclure de ces laits à une opposition véri-
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table entre ces deux facultés. Il est faux, comme plusieurs l'ont prétendu, que la connaissance soit toujours inversement proportionnelle à la sensibilité, et que Thomme perde nécessairement en impressionnabilité morale ce qu'il gagne en puissance cognitive, et réciproquement. Ce qui est vrai, c'est qu'un excès d'émotivité peut contrarier l'exercice calme et réfléchi de la pensée, de même qu'une application intense des facultés cognitives peut faire échec au phénomène émotif; mais, c'est une erreur d'alfirmer en général que le même individu ne puisse être à la fois et très sensible et très intelligent. Non seulement ces deux facultés ne se combattent point, en principe elles se soutiennent. Plus une représentation éveille d'écho dans notre sensibilité, et plus elle a de chance de pénétrer dans notre intelligence et de se graver dans notre mémoire.
De là vient que les éducateurs s'efforcent d'intéresser les enfants à l'objet de leur enseignement, et, qu'après avoir instruit, les orateurs s'appliquent à émouvoir leurs auditeurs.
Du reste, « Les grandes pensées viennent du cœur », a dit Vauvenargues; et de son côté, Bonald a remarqué justenlent que « Les grandes et légitimes affections viennent de la raison ». C'est que, comme nous le verrons plus loin, les sentiments ne sont souvent eux-mêmes qu'une certaine condensation d'idées plus ou moins confuses et habituelles, qui continuent à nous émouvoir sans que nous en ayons conscience.
ART. II. — Clas)«iflcatioa des phénomènes de {sensibilité.
' Le mot sensibilité est par lui-même assez vague et demande à être précisé.
1° La vie sensible se manifeste d'abord par certains phénomènes primitifs, qui forment comme le fond de tous les autres, et que pour cette raison on peut appeler faits affectifs élémentaires. — Ce sont les sensations et les sentiments les plus simples, avecle caractère ou ton affectif qui les accompagnent le plus souvent, c'est-à-dire le plaisir et la douleur.
2" A leur tour ces phénomènes provoquent en nous certaines manières d'être plus ou moins complexes et plus ou moins durables, qui constituent des états affectifs assez développés et nuancés, comme le sentiment esthétique, par exemple. Ces états peuvent atteindre une intensité assez grande pour se diffuser dans l'organisme et envahir l'âme tout entière. C'est le cas des émotions proprement dites.
3° Outre ces phénomènes et ces états, la vie sensible comprend encore ce qu'on appelle les tendances affectives. Les unes, normales et innées telles que les penchants et les inclinations, sont
FAITS AFt'ECïIFS FLKMENTAIRES. 2S7
le supposé de loule vie émotive; les autres, d'un caractère violent, plus ou moins déréglées et dégénérées en habitudes, ce sont les passions.
Nous débuterons naturellement par les faits élémentaires et fondamentaux, c'est-à-dire par les sensations et sentiments simples et par le plaisir et la douleur. Ce sera le sujet des deux premiers chapitres.