CHAPITRE II
L'HABITUDE ART. I. — Caractèreiii essentiels de l'habitude.
5; 1. — Nature de l'habitude. — 1. En un sens très général et purement étymologique, l'habitude (de habere ; en grec: i'ii<;de£>eiv) est cette propriété de Fètre de conserver les modifications reçues. La boule qui a subi une impulsion continue de rouler, et la feuille de papier qui a été pliée une première fois, conserve un fli qui permet de la plier plus facilement une seconde fois.
Ainsi entendue, l'habitude se ramène en somme à l'inertie c'est-à-dire à cette propriété inhérente à la matière de persévérer dans l'état où on l'a mise.
Mais quoi que prétendent Aug. Comte, W. James et d'autres après Descartes, telle n'est pas la vraie nature de l'habitude prol prement dite ^
2. Au sens propre, et telle que nous l'entendons ici, avec Ravaissoin, l'habitude consiste, non pas simplement dans une modificatw7i reçue et conservée passivement, mais dans une tendance dans une facilité plus grande à agir ou à réaf/irde telle manière' acquise par le seul fait que ion a déjà agi de cette manière Or lelre matériel n'ayant pas en soi le principe de ses actes, ne saurait acquérir de tendances ou de facilité à agir. Comme le remarquait déjà Aristole, une pierre qui aura tourné mille ans dans une roue, ou qui aura été mille fois lancée en l'air, n'aura acquis aucune tacilité à tourner ou à rester suspendue. 11 n'en est pas de même de l'être vivant qui porte en soi le principe de ses mouvements.
De plus tout acte accompli par le vivant laisse en celui-ci une trace, se traye comme une voie qu'il lui sera désormais plus aisé de suivre Or c'est une loi que toute activité tond naturellement a suivre la Ugnedc moindre résistance. Donc aussi, en allaiblissant certames résistances, le preiniei- acte détonniiu. daiis le vivant
une facilité plus grande à accomplir les autres actes semblables, en quoi consiste précisément Vêlement passif de Thabitude.
3. La conclusion c'est que, si l'on retrouve dans les êtres inorganiques quelque chose d'analogue à cet élément passif de l'habitude, — et c'est là toute la part de vérité de la théorie cartésienne, — l'élément actif ne se rencontre que dans le vivant. L'habitude proprement dite est donc une loi de la vie ; elle n"a pas de place dans le monde inorganique, parce que c'est le propre du vivant d'accumuler de la force en agissant. Ainsi on s'habitue à nager, à patiner, à parler une langue étrangère, etc. ; c'est-à-dire que ces actes qu'on exécutait d'abord péniblement et assez mal, quoiqu'on y appliquât toute son attention, finissent, à force d'être répétés, par s'exécuter facilement et presque sans y penser.
On peut donc définir l'habitude une aptitude acquise à reproduire certains actes avec d'autant plus de facilité qu'ils ont été plus souvent réalisés.
4. Nous avons déjà étudié, à propos de la mémoire et de l'association,— qui ne sontelles-même que des cas particuliers de l'habitude, — par quel mécanisme à la fois mental et cérébral s'explique cette tendance de tout vivant à refaire ce qu'il a déjà fait (Cf. V Association des idéesj pp. 134 et suiv.).
Nous avons vu que la répétition fréquente de l'acte n'est pas indispensable pour l'acquérir; que son intensité ou sa durée peuvent suppléer au nombre, et qu'un seul acte assez énergique ou assez prolongé suffit à déterminer une habitude.
Bien plus, on peut dire que le vrai principe de l'habitude réside dans le premier acte, si faible soit-il; et il le faut bien, car, si * le premier acte ne laissait après lui aucune trace de son passage, n'engendrait dans l'être aucune disposition à le reproduire, il n'y a aucune raison pour qu'il en soit autrement du second et du troisième; la faculté d'agir resterait toujours à l'état de table rase, et l'habitude ne se prendrait jamais. Aristote n'exprime donc pas l'exacte vérité quand il dit qu'un seul acte ne fait pas une habitude, pas plus qu une seule hirondelle ne fait le printemps. En fait, un seul acte est une habitude commencée.
5. Toutefois, si la répétition n'est pas nécessaire pour engendrer l'habitude, on conçoit qu'elle contribue toujours à la développer et à la fortifier. — En somme, la tendance et la facilité à reproduire un acte sont d'autant plus grandes, toutes choses égales d'ailleurs,
a) Que cet acte a été plus souvent accompli;
b) Qu'il l'a été avec iplus d'intensité et de durée ;
c) Qu'il a été renouvelé à des intervalles plus rapprochés.
§ 2. — L^habitude et l'instinct.
Le caractère plus ou moins aveugle et mécanique de l'habitude
l'habitude. 325
empêchera toujours de la confondre avec ractivité volontaire qui est intelligente et réfléchie; mais elle présente avec l'instinct certaines analogies qui ont fait illusion à plusieurs philosophes.
i. Nous avons déjà vu Darwin assimiler l'instinct à l'habitude. De son côté, Reid prétend que lliahitude est un instinct acquis, comme l'instinct est une habitude innée. C'est une grave erreur.
Sans doute, comme l'instinct, l'habitude a plus ou moins pour loi lautomatisme; comme lui, elle nous fait souvent agir machinalement et sans y penser; mais
a] L'instinct constitue un penchant primitif, tandis que l'habitude, étant acquise, est nécessairement de seconde formation.
h) L'instinct est fixe, sens'Mement immuable, commun h tousles individus de même espèce; de plus, il atteint du premier coup à la perfection. Au contraire, l'habitude est particulière à certains individus, essentiellement variable; elle peut se perdre ou se perfectionner; elle suppose parfois un long apprentissage.
c) L'instinct a pour objet les actes indispensables à la conservation de l'individu et de l'espèce; l'habitude ne porte que sur ceux qui n'intéressent pas immédiatement leur existence.
2. Aristote a donc raison de dire que Vhabitude est une seconde nature. Elle est une nature d'abord, c'est-à-dire un principe et un besoin d'action, mais une nature seconde, c'est-à-dire une nature acquise, surajoutée et comme greffée sur la première. En effet, si toute habitude naît d'un premier acte, il est évident que celui-ci du moins ne saurait venir d'une habitude et par suite qu'il suppose nécessairement un penchant primitif à agir d'une certaine manière, résultant d'une première nature.
Darwin et Th. Reid tournent donc dans un cercle en prétendant ramener l'instinct à l'iiabitude; et Pascal a cédé au plaisir de l'antithèse dans cette pensée : « On dit que la coutume est une seconde nature, j'ai grand'peur que la nature ne soit elle-même qu'une première coutume. »
ART. II. — Diverses espèces iriiabitudes.
>; 1. — Habitudes actives et habitudes passives.
Un peut d'abord partager les habitudes en deux grandes catégories, selon qu'elles portent sur des actions à accomplir ou sur des sensations et des i/nprc*sion^ physiques ou morales à éprouver. Ainsi on ne s'habitue pas seulement à nager, à patiner, à parler une langue étrangère, on s'accoutume encore au froid, au chaud, à certaines odeurs, au danger même, c'est-à-dire que ces impressions et ces sensations, pénibles au début, se supportent plus aisément à mesure qu'elles se prolongent ou se répètent, et finissent par devenir indifférentes, agréables et même nécessaires.
Les premières sonl dilos hainfudes actives; les autres se nomment habitudes passives. L'habitude active se définit : une tendance à reproduire certains actes d'autant plus facilement qu'ils ont été plus souvent répétés; nous pouvons définir l'habitude passive : une disposition à ressentir d'autant moins certains états qu'ils se sont prolongés davantage. Du reste, comme nous allons le voir, tous nos actes renfermant une part plus ou moins grande d'activité et de passivité, on comprend que cette distinction n'a rien d'absolu. On réserve le nom d'habitudes actives à celles où domine l'activité, comme les habitudes motrices, intellectuelles et surtout volontaires; tandis que les habitudes de la sensibilité et à plus forte raison les habitudes organiques sont dites plutôt passives.
i^ 2. — Classification des habitudes, d'après les fonctions qu'elies affectent.
A un point de vue beaucoup moins général, on peut distinguer les habitudes selon la fonction ou l'organe qu'elles affectent; car rien dans l'homme n'échappe à l'empire de l'habitude ; elle atteint toutes les manifestations de la vie, les plus élevées comme les plus humbles.