L'INSTINCT
1. Notion générale de Tiastinct. — L'instinct (sv-a-uiî^siv, stimuler, aiguillonner) est une impulsion intérieure, qui pousse Vanimal à poser certains actes utiles à l'individu ou à r espèce, sans tjuil en connaisse le but ou la convenance. Ainsi, c'est l'instinct qui pousse l'araignée à tisser sa toile, l'oiseau à construire son nid, etc.
En principe, l'instinct ne se distingue pas essentiellement du penchant, tel que nous l'avons défini précédemment ; l'un comme l'autre, ils sont des tendances innées à poser certains actes. Toutefois, dans le détail, ils présentent certains caractères propres qui empêchent de les confondre.
On peut dire que le penchant est le ressort même de l'instinct, tandis que l'instinct porte sur la manière spéciale dont s'exerce le penchant.
Voilà pourquoi le penchant est toujours plus ou moins vague t!t général et, comme tel, identique chez tout être qui vit et se sent vivre; tandis que l'instinct a quelque chose de plus précis qui fait qu'il varie et diffère selon les organismes. Ainsi le besoin de se conserver, de se nourrir, de se défendre est commun ù, tous les animaux et identique ciiez tous, mais les industries diverses, par lesquelles chacun d'eux cherche à éviter ou à combattre ses nnemis et î\ s'assurer une nourriture convenable, constituent autant d'instincts spéciaux et variables suivant les espèces. De même, le penchant à la reproduction existe ciiez tous les animaux»
mais la nidiflcalion, la ponte, le couvage correspondent à autant d'instincts exclusivement propres à certains d'entre eux.
2. Classification des instincts. — Aussi, peat-on classer les instincts en trois catégories correspondant à celles des penchants :
a) Les instincts mdividuels se rapportent à la conservation de l'individu. Ils poussent l'animal à chercher sa nourriture, à accumuler des provisions, à se construire quelque abri, à fuir ou à combattre ses ennemis.
b) Les instincts domesliques sont relatifs à la conservation de l'espèce ; ils président à la construction des nids, au couvage, à l'alimentation et à l'élevage des petits.
c) Enfin, les instincts sociaux réunissent les individus en agglomérations plus ou moins nombreuses, soit permanentes, comme chez les fourmis et les abeilles, soit passagères, pour chasser, comme chez les loups, ou pour voyager de concert, comme chez les harengs, les hirondelles, etc.
3. L'homme, lui aussi, est soumis à la loi de l'instinct; toutefois, chez lui, cette forme d'activité n'est que transitoire; la réflexion et la volonté ne tardent pas à intervenir et finissent par s'y substituer presque complètement. Au contraire, la vie instinctive est l'état naturel et définitif de l'animal; et moins celui-ci est intelligent, moins sa vie se complique d'éducation reçue ou d'expérience acquise, et plus linstinct apparaît dans sa pureté native. C'est donc en somme chez les animaux inférieurs, en particulier chez les insectes, qu'il convient de l'étudier.
ART. 1. — Caractères de l'instinct.
Bien que l'instinct supposeun certain discernement, il présente néanmoins certains caractères qui le distinguent absolument de l'activité intelligente.
§ 1. — Ignorance du but. —L'activité intelligente connaît le but où elle tend, ainsi que l'adaptation des moyens dont elle se sert pour l'atteindre^ tandis que l'instinct est aveugle. Non pas sans doute qu'il fonctionne en l'absence de toute perception, mais en ce sens, que la finalité de l'acte et par conséquent l'appropriation des moyens échappent absolument à la conscience du sujet (1).
De fait, une foule d'insectes meurent avant léclosion de leurs œufs; ils ne connaissent donc jamais leurs petits, pas plus que ceux-ci ne connaissent leurs parents. Aucune expérience, aucune
(1) Quant à supposer que l'animal se dirig.- lui-même en vertu d'une certaine finalité inconsciente, c'est un non-sens. En effet, une finalité est une intention, un but qu'on a en vue ; or impossible d'avoir une intention, de se proposer un but sans en avoir conscience.
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éducation n'a pu apprendre aux uns les mœurs de leurs anc<' Ires, aux autres les vrais besoins de leur progéniture. En agissant, les uns et les autres cèdentdonc à une impulsion dont ils neconnaissent ni le but, ni la cause. L'abeille construit son alvéole et fait provision de miel, sans savoir qu'il y a un hiver où elle ne pourra plus travailler. l>a jeune araignée, à peine éclose, tisse une toile sans savoir seulement qu'il y a des mouches, qu'elles volent, etc. La chenille tisse son cocon, sans savoir qu'il est nécessaire à sa métamorphose; elle ne connaît que le plaisir de tisser, lorsque ses réservoirs pleins de soie lui en font un besoin.
.^ 2. — Spécialité restreinte et uniformité.
Un autre caractère de l'instinct est sa spécialité restreinte et son uniformité chez tous les individus de même espèce.
La raison, dit Descartes, est un instrument universel, qui peut servir en toutes sortes de rencontres ; elle se dirige par des principes généraux, qui lui permettent d'agir par analogie et de modifier ses procédés suivant les circonstances. Au contraire, l'instinct est spécial ; il pousse l'animal à poser certains actes précis, dans certaines circonstances déterminées, et d'une manière uniforme pour toute l'espèce. Ainsi l'oiseau ne peut construire que des nids, et seulement d'une certaine forme et en se servant de certains matériaux ; l'araignée ne peut filer qu'une sortede toile, selon son espèce, etc. ; hors de là, l'animal est incapable d'agir (1).
§ 3. — Perfection immédiate et infaillible.
L'activité intelligente se développe peu à peu par l'exercice, c'est-à-dire par une accumulation d'expériences. Au contraire, dès qu'il est en possession de ses forces, l'animal, guidé par l'instinct, agit sans apprentissage et sans tâtonnements : il atteint du premier coup et sans erreur, la perfection requise (2;.
« Sans avoir appris, l'animal sait; il sait de naissance, et sait si bien qu'il ne se trompe pas, même dans des actes d'une complication extrême. Les petits canards couvés par une poule s'en vont droit à la flaque d'eau voisine, malgré les cris de leur mère
(1) Ne pasoxagércr ce caractère île spécialité. En fait, rinslinct coniportc une cerlaine latitude, et l'unilormilé (pii le caractérise est confinée pMitùt dans le tjenre que dans r«s):>érf ultime; ainsi tel oiseau construira son nid avec des substances vwellvuses (laine, coton, soie, et<-.), tel autre avec des suhslai»c,es dures (branches, racines ou boue desséchée).
(i) Ici encore il faut se ^arderde rexageraliiin. i/instincl n'est pas une sorte d'iiMpiralion ab-idunient i>(/>a7///;/e, complètement imlipendanle des cirecinstanccs extérieures; dans certains cas assez fréquents il peut se trouver en défaut. Oii voit, par exemple, des mouches, trompées par l'odeur de chair corrompue (prexlialent certaines orcliidc-es, déposer leurs œuls dans le calice de ces tieurs, et coudaniner ainsi leur progéniture à mourir d'inanition. Chacun sait i)ne la poule louveoussi assidiW ment un ouf de plâtre (|ue ceuv qu'elle a lécllcmeut pondus.
adoptive...; l'oiseau né en cage et élevé en captivité, s'il estrendu à la liberté, se construira un nid comme celui qu'ont fait ses parents, sur le même arbre et des mêmes matériaux » (M. G. Pouchet).
§ 4. — Immobilité et absence de progrès.
La raison étant faite pour Finfini, conçoit en toutes choses un idéal de perfection qui l'empêche de se contenter du bien; elle tend au mieux, au progrès; l'individu est plus habile à trente ans qu'à dix, et l'humanité entière est, selon le mot de Pascal, comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement .
Au contraire, l'activité instinctive n'est susceptible de progrès, ni dans l'individu, ni dans l'espèce. L'animal, dit Bossuet, est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce est au bout de mille ans ce qu'elle était la première année. Défait, les abeilles ne travaillent pas mieux aujourd'hui qu'au temps d'Aristote, qui les a si bien étudiées et décrit es, et si le chien d'Ulysse pouvait renaître, il ne se sentirait nullementdépaysé au milieu de ses congénères actuels. On ne pourrait certes en dire autant de son maître (1).
§ 5. — Fatalité. — L'activité intelligente est libre dansle choix de ses fins et dans l'emploi de ses moyens: elle se détermine ellemême, et deux hommes placés dans des circonstances identiques pourront agir différemment ; de là l'intérêt et la variété de l'histoire. Au contraire, l'activité instinctive est fatale, c'est-à-dire nécessairement déterminée par les circonstances; l'animal subit ses instincts, il ne les dirige pas, et deux animaux soumis aux mêmes influences agiront fatalement de la même manière. Aussi, quand le naturaliste a étudié les mœurs d'un couple animal, se contente-t-il de généraliser et d'étendre ses observations à toute l'espèce ; il n'y a plus rien à dire ni à apprendre des individus.
ART. II. — Nature et mécauisme de l'instinct.
Quelle est donc la nature de l'instinct? Quel est le mécanisme de cette activité si sûre, si prompte, si infaillible, et qui, cependant, ne suppose aucun apprentissage ?
(1) Toutefois, cette immutabilité n'est pas exclusive d'un certain progrès. L'expérience rend le renardplus prudent; l'exercice de la chasse développe l'instinct du chien, etc. D'autre part, le dressage peut transformer certains instincts: on dresse le chien de chasse ;ï rapporter à son maître une proie qu'il lui disputerait à l'état de nature; le chien de berger apprend à surveiller et à défendre les moutons que son ancêtre sauvage eut dévorés; et ces transformations deviennent transmissibles par l'hérédité. Mais ces déviations de l'instinct primitif ne s'obtiennent et ne se conservent qu'à force d'artifices; dés que l'animal est abandonné à lui-même, il ne tarde pas à reprendre les moeurs de sa race.
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§ l. — L'instinct diffère de l'activité intelligente.
Afoninignc prétend rassirailer do loul point à l'activilé intelligente. Voyez, dit-il, les abeilles, les fourmis, les castors; quel art admirable ! quelles constructions ingénieuses! L'homme n'en ferait pas autant sans raisonner, sans calculer, sans prévoir. Donc les animaux raisonnent, prévoient et calculent. — Que répondre?
1. Et d'abord, ne pourrait-on pas dire avec autant de raison : Voyez les plantes, quelle prévoyance, quels soins pour le germe qui vient de naître! Voyez le minéral lui-même qui cristallise avec une géométrie si sûre! L'homme n'en ferait pas autant sans calculer; donc les plantes prévoient et les minéraux calculent. — Parlons sérieusement. Oui sans doute, certains animaux font des ouvrages étonnants; oui, il y a adaptation manifeste entre leurs actes et la conservation des individus et de l'espèce ; il faut donc conclure à l'intervention d'une raison, car seule la raison est capable d'adapter des moyens à une fin. Mais la question est précisément de savoir si la raison qui dirige les animaux est leur raison à eux ou celle du Créateur qui les a créés, et établi d'avance cet accord admirable entre leurs actes et leurs vrais besoins. « C'est autre chose, dit Bossuet, de faire tout convenablement, autre chose de connaître la convenance. Toute la nature est pleine de convenances... Ce qui montre bien que tout est fait par intelligence, mais non que tout soit intelligent » [Conn. de Dieu et de soi-même, ch. v).
Arguil in fabro, non in se, machina menteia i^Anti-Lucrèce).
De fait, si les animaux avaient la raison à un degré quelconque, ils parleraient, ils se serviraient d'outils, ils seraient susceptibles de progrès, etc.
Puis, il faudrait admettre dans certaines espèces inférieures beaucoup plus d'intelligence que dans l'homme et même un véritable génie (1). Comme ledit G. Cuvier : « Les actes souvent très compliqués de l'instinct, pour être attribués à l'intelligence, supposeraient une prévoyance et des connaissances infiniment supé- ' rieures fi celles qu'on peut admettre dans les espèces qui les exécutent. D'autant plus que ces opérations deviennent plus singulières et plus savantes à mesure que les animaux appartiennent à des classes moins élevées et, dans tout le reste, plus stupides. »
>; "1. — L'instinct n'est pas davantage pur mécanisme et automatisme.
1. Descaries, Malchranche et, cliez les contemporains, Mauds-
(1) Celle exlravagance, «levant laquelle ne reculent pas certains malérialisles, n'est pas nouvelle: témoin l'ouvrage «lue Uorarius (1484-16,'iO) écrivit sous ce titre : ^^uod animalia bruta sœpe utanlurraliunemelius homine.
leij, sont tombés dans l'excès contraire, en faisant de ranimai un automate, et de l'instinct un pur mécanisme, un ressort qui se détend sous l'action des agents extérieurs.
— Il est facile de se convaincre, d'après les signes qu'ils donnent et les organes dont ils sont doués, que les animaux sentent; que plusieurs du moins imaginent, se souviennent, craignent, etc. Or tous ces phénomènes sont irréductibles à un simple mécanisme.
D'autre part, imagine-t-on une machine qui s'accroît et se développe, une machine qui se répare d'elle-même, qui se reproduit!
2. Une opinion analogue est celle de Herbert Spencer, qui ne voit dans l'instinct qu'un réflexe composé.
Le réflexe simple consiste dans la réaction d'un seul muscle sur une seule excitation; tel est le mouvement brusque de la jambe qui se soulève spontanément à la suite de la percussion du tendon rotulien. Or, il peut arriver, dit H. Spencer, qu'une seule excitation qui, dans un organisme inférieur provoquerait une contraction simple, mette en branle, dans un organisme suffisamment compliqué et spécialisé, des groupes de plus en plus nombreux de fibres musculaires. C'est ce qu'on appelle un réflexe composé, en quoi consiste précisément l'instinct.
— Cette explication n'est pas plus admissible que la précédente. Notons en effet que, entre l'acte réflexe, quelque composé qu'on le suppose, et l'acte instinctif, il y a cette différence radicale que le simple jeu de l'organisme sufïit à expliquer le premier, tandis que le second exige en outre plusieurs intermédiaires psvchologiques, tels que le sentiment d'un certain besoin à satisfaire par tel acte déterminé ; un certain discernement de l'objet à atteindre, ainsi que nous allons l'exposer. Or, impossible d'expliquer par le réflexe, c'est-à-dire en somme par le mécanisme, le moindre phénomène de conscience (Voir plus loin : Appendice) .
^ 3. — Vraie nature et mécanisine de Tinstinct.
Quel est donc au point de vue psychologique le mécanisme de l'instinct, et sous quelles influences l'animal arrive-t-il à exécuter les actes instinctifs?
— En analysant l'acte instinctif, on y découvre d'abord :
1. Un pencliant primitif, un besoin inné d'agir, résultant de l'organisation spéciale de l'être. En efltet, c'est une loi primordiale que tout vivant tend à se conserver, à se développer, à se reproduire, et par là même, à accomplir certains actes en rapport avec ses organes et leurs fonctions. Aussi l'être doué de vie sensible est-il seul susceptible d'instincts.
2. Ce besoin d'agir se traduit par un malaise plus ou moins in-
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Icnse, que l'animal ne peut apaiser qu'en accomplissant certains actes. 11 faut donc admettre, comme deuxième élément de l'instinct, une sensatioji plus ou moins douloureuse qui stimule l'animal à agir d'une certaine manière. Voilà pourquoi la plante, qui est vivante, a sans doute des besoins et des tendances, mais ne saurait avoir d'instincts proprement dits, parce qu'elle est dépourvue de sensibilité.
3. Linsliuct suppose de plus un certain discernement des objets, une représentation plus ou moins confuse des actes par lesquels le besoin pourra se satisfaire [vis wslimaUva , disait très bien l'Ëcole . Et voilà pourquoi ou ne peut pas dire que l'estomac ait l'instinct de la digestion, bien qu'il ressente des besoins douloureux (Ij.
4. Ajoutons enfin, comme dernier élément de l'instinct, certaines sensations eiperceptions actuelles qui réveillent le penchant, excitent le besoin plus ou moins endormi dans l'animal et déterminent immédiatement l'acte avec tous les préliminaires organiques qu'il suppose (2).
On peut donc définir FinstincL :une disposition naturelle à accomplir, sous rinfluence d'une sollicitation interne et de certaines excitations extérieures, une série d'actes providentiellement adaptés à des fins utiles à Tindividu ou à l'espèce.
Il faut avouer que, si ces explications jettent quelque lumière sur l'instinct, elles sont loin d'en dévoiler tout le mystère. La difficulté est toujours d'expliquer comment et par quel sens se font ces représentations et ce discernement. Quel sens, par exemple, dirige le pigeon dans ses voyages ou l'hirondelle dans ses migrations, et comment certains insectes peuvent témoigner tant de sollicitude pour une progéniture qu'ils ne connaîtront pas, étant toujours morts avant l'éclosion de leurs œufs?
(1) Dans le langage scolaslique, l'expression vis wstimativa désii,Mie, outre l'instinct nnipremenl dit, celte espèce déraison particulière et concrète srâce à laquelle les animaux supérieurs disposent les moyens en vue du but à alleindre, accumulent SOS CNpùrieuccs utiles :i leur vie individuelle, etc. Cette activité s'explique tout entière |i ir l'iissoiiation des images, l'habitude et la loi d'intérêt, sans aucun recours a I iibstraction et à la généralisation :
Sans qu'un singe jamais fit le moindre argument.
(I,a Fontaine, L. X, Fable 11.
{■î] Ce ne sont donc pas les reprcsentalions elles-mêmes qui sont innées dans ranimai, mais seulement l'aplitude à les iormor sur la provocation de certains agents extérieurs. Comme le dit très bien M. A. Fouillée, • l'idée de l'eau n'est pas innée chez le jeune canard; mais la i)remière perception qu'il a de l'eau trouve dans son cexveau des voies toutes tracées vers les organes moteurs présidant à la natation, si bien (pie le besoin de so mouvoir et de s'avancer sur l'eau s'éveille immédiatement avec une émotion de plaisir corrélative. I.e seul contact de l'eau sullit ensuite à mettre en mouvement le mécanisme préformé. ■
ART. III. — Origine de l'instinct.
§ 1. — L'instinct n'est pas le résultat d'une habitude individuelle.
1. Condillac ne voit dans Tinstinct que le résultat d'une habitude individuelle. D'après ce philosophe, chaque animal débute par l'activité intelligente; peu à peu l'habitude se prend et, la routine se substituant à la réflexion, son action devient graduellement instinctive. « La nature à nos yeux n'est rien que l'habitude », dit Voltaire.
— C'est là une hypothèse insoutenable.
a) Impossible d'admettre que l'animal ait jamais agi par raison.
b) L'habitude s'acquiert peu à peu et se forme par degrés ; or nous voyons l'animal atteindre du premier coup à la perfection, et cela sans apprentissage, ni exercice préalable.
c) Enfin, on ne peut sans cercle vicieux, ramener l'instinct à l'habitude; car celle-ci, ne s'acquérant que par la répétition des actes, suppose par là même une tendance primitive et instinctive à agir, qui explique au moins le premier acte. Donc, bien loin de devenir jamais un principe premier d'action, l'habitude se greffe nécessairementsur quelque instinct, dont elle n'est que le prolongement ou la modification.
2. Buffon soutient une opinion analogue. D'après lui, l'instinct serait un simple résultat de l'éducation. C'est en imitant leurs parents, dit-il, que les petits oiseaux apprennent à voler, les petits chats à chasser les souris, etc. — Mais :
' a) Reste à expliquer de qui les premiers animaux ont reçu leur éducation.
b) Buffon oublie qu'une foule d'espèces ne connaissent jamais leurs parents. Presque tous les insectes se trouvent dans ce cas; or c'est chez eux précisément que l'activité instinctive est plus compliquée et plus étonnante.
§ 2. — L'instinct n'est pas une habitude acquise par la race.
Lamarck et Darwin ne résolvent pas davantage la difficulté en recourant à Vhérédité, en faisant de l'instinct une habitude de race, acquise par les ancêtres et transmise à leur postérité par voie de génération.
1. En effet, la première acquisition de ces habitudes reste toujours inexpliquée, ainsi que la manière dont les ancêtres ont pu vivre en attendant qu'ils les aient acquises.
2. Ajoutons que l'hérédité suppose elle-même tous les instincts relatifs à la reproduction : allaitement, nidification, couvage, etc., et par suite, ne saurait servir à en rendre compte.
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Darwin reconnaît lui-même qu'il est certains instincts absolument rôfractaires à cette explication. xVinsi, dit-il, les abeilles ouvrières sont stériles, et les abeilles fécondes ne sont jamais ouvrières; c'est-à-dire que les mêmes abeilles lèguent l'industrie qu'elles n'ont pas et ne transmettent pas la fécondité qu'elles ont.
3. De plus, que de hasards et d'hypothèses invraisemblables supposerait la transmission à toute une espèce sans exception d'une habitude accidentellement acquise par quelque individu! il faut admettre d'abord que deux individus ont acquis par hasard la même habitude ; puis que ces deux individus se sont rencontrés entre mille ; que cette habitude ne s'est pas perdue par quelque nouveau croisement ; que tous ceux qui ne l'ont pas reçue ont été éliminés, etc.
4. Sans doute, nous l'avons dit, certains instincts secondaires, qui ne sont en réalité que des modifications accidentelles, ou des transformations artificielles de quelque instinct primitif, peuvent s'acquérir par habitude et se transmettre par hérédité : Bon chien chasse de race, dit le proverbe, et l'on sait que le trot du cheval estunehabitude héréditaire; mais il estimpossible quetous les instincts aient cette origine ; car, pour acquérir une habitude, il faut vivre, et l'animal ne saurait vivre un seul joursans instinct.
5. Enfin, la nature tend sans cesse à retourner au type primitif, et cette tendance se manifeste, soitpar des interruptions brusques dans la transmission héréditaire (cas d'aïauisme, soit par l'atténuation lente et continue de la modification introduite. Or, l'instinct présente des caractères de stabilité, de généralité et d'uniformité incompatibles avec l'hypothèse héréditariste.
si 3. — Véritable orig^ine de l'instinct.
La question de l'origine de l'instinct est intimement liée au problème de l'origine des espèces.
Si l'on admetque les espèces ontété créées avec tous les caractères essentiels qu'elles possèdent aujourd'hui, on admet par Jà même, en vertu des arguments qui viennent d'être donnés, qu'elles l'ont été avec leurs instincts spéciaux, désormais fixés et invariables comme elles. Au contraire, si l'on suppose, avec l'école évolutionniste, que les espèces se sont formées progressivement par voie de différenciation croissante, il faut supposer aussi que seuls sont primitifs les instincts qui sont absolument nécessaires à une vie animale rudimenlaire et que tous les autres ne sont qu'autant d'habitudes héréditaires et ancestrales qui se sont formées peu à peu sous Tinlluence des besoins et des milieux.
Aussi cette question recevra-t-elle son complément naturel en Métaphysique, quand nous parlerons de l'origine de la vie.
COURS nie riiiLOSor'iiiG. — t. i. 21
APPENDICE Ij'acte instinctif et le mouvement réflexe.
Les explications qui précèdentnous permettent de distinguer l'acte instinctif du simple réflexe, aveclequel plusieurs modernes prétendent le confondro.
I. — Différences. — Par réflexe on entend ce genre de mouvement dans lequel l'inllux nerveux, après avoir suiviladirectioa du filet centripète ou sensitif, se trouve brusquement rf'/ZfcAi par la cellule nerveuse dans la direction du filet centrifuge ou moteur. Comme exemple de réflexe simple, on peut citerle soulèvement de la jambe provoqué par la percussion du tendon rotulien.
1. Le réflexe est donc un mouvement purement organique, provoqué par la seule irritabilité des tissus: aussi ne suppose-t-il nécessairement aucune sensation préalable, ni même la vie, comme ou peut le constater en opérant sur des animaux i-écemment décapités. On voit, par exemple, la grenouille ainsi mutilée nager dès qu'on la remet dans l'eau, la mouche se lisser les ailes, etc. Un courant électrique détermine sur le cadavre des suppliciés le clignement des paupières, la dilatation et la contraction de la pupille, les palpitations du cœur, etc.
Au contraire, l'acte instinctif ne saurait s'expliquer parle seul jeu de l'organisme. 11 exige un intermédiaire psychologique; il suppose que, avant d'exciter les nerfs moteurs qui détermineront le mouvement, l'impression faite sur les nerfs sensitifs a provoqué dans le sujet une sensation et une représentation plus ou moins vague de l'acte à accomplir. Ainsi, c'est proprement la sensation de faim qui pousse un petit veau à téter sa mère; c'est la vue de la mouche prise dans sa toile qui pousse l'araignée à se jeter sur elle; c'est la vue du loup qui fait instinctivement trembler et fuir la brebis.
2. 11 suit de là que l'excitation externe, qui est la cause directe du réflexe, n'est guère, pour l'acte instinctif, que l'occasion qui en provoquera l'apparitionsousla poussée intérieure des tendances motrices de l'organisme. Encore cette occasion n'agit-elle que par intermittence et périodiquement comme U' besoin lui-même; tandis que le réilexe se produit infailliblement sous l'excitation venue du dehors.
3. Remarquons de plus que l'acte instinctif présente une complexité beaucoup plus grande que le réflexe: car il est constitué par une série de mouvements qui s'enchaînent les uns aux autres et contribuent à la production d'un acte total n'ayant aucun rapport direct avec l'excitation externe.
4. Enfin, autre dififérence : l'acte instinctif étant toujours conscient peut, chez l'homme, devenir volontaire, comme on le voit dans les actes d'avaler et de respirer ; tandis que l'acte réflexe, étant inconscient dans son principe, ne tombe jamais sous l'empire de la volonté. Ce qui n'empêche pas que certains actes, volontaires à l'origine, puissent, par l'eftet d'une longue habitude, devenir instinctifs et même réflexes, comme il arrive pour certains tics. On comprend dès lors pourquoi l'acte rétlexe relève de la phAsiologie, au lifu que l'étude de l'instinct appartient de droit à la psychologie.
II. — Points de contact. — I. Toutefois ces deux ordres de phénomènes, quoique essentii^llement distincts, sont d'ordinaire étroitement unis et forment comme le prolongement l'^un de l'autre. Ainsi, dans la fonction de nutrition, la faim pousse l'animal à manger : c'est la part de l'instinct; mais la digestion, qui en est la conséquence (sécrétion des sucs, mouA-ementspéristaltiques, etc.), est un pur réflexe.
2. De là aussi la difficulté qu'on éprouve souvent à faire la part exacte
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(le l'un 01 do l'autre, et même à décidoi- si toi acto on particulier est instinctif ou siiui.l.nnont réncxo. Ainsi, on discute pour savoir siTactode tétor est chez leniant, nouveau-né, rôdexe ou instinctif. Toutcoqu'on peutdire, c'est que s 11 sut lit do toucher du doigt les lèvres de l'enfant pour le faire sucer, comme Il sullit de lui ciiatouillor ta muqueuse nasale pour le faire éternuer l'acte est purement orgauiqu.^ et simplomont réllexe. Mais, si les nerfs scnsilifs doivent d abord provoquer chez l'enfant quelquo malaiso ou besoin senti cest-a-diro une modification psychologique quelconque, laquelle, à son tour,' déterminera 1 excitation des nerfs moteurs, l'acte est instinctif, en attendant qu il devienne volontaire. Or tel parait bien ôtro le cas.