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Aux habitudes actives se rapportent

a) Les habitudes musculaires ou motrices qui assouplissent les membres et les rompent à certains mouvements plus ou moins compliqués. Tels sont par exemple : le doigté du pianiste, l'agilité du danseur, l'équilibre du patineur et, dans un ordre différent, le dressage des animaux.

h) Les habitudes intellectuelles, qui portent sur quelqu'une de nos facultés de connaître. On acquiert l'habitude de la réflexion, de l'observation, du raisonnement. Les perceptions acquises, les variétés de la mémoire, de l'imagination, de l'association des idées sont autant d'habitudes mentales.

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(•) F-nfin, les habitudes de la volonté (1). Elles comprennent:

a) Les habitudos qui portent directement sur la faculté de vouloir. Ainsi, par Texcrcice, on arrive à se faire une volonté promj'te, énergique, persévérante.

P) Les habitudes morales, qui dépendent du motif d'après lequel la volonté a coutume de se déterminer. L'habitude d'agir par devoir et celle de céder à l'entraînement des passions, qui constituent lô vertu et le vice, sont des habitudes morales.

3. On peut encore distinguer les habitudes générales et les habitudes pnrtic'tlières, selon l'étendue des actes qu'elles commandent.

a) Ainsi '"habitude de jouer tel air ou d'exécuter tel mouvement. Thab'.^.ude de se priver de vin ou de café sont des habitudes particulières.

h' Au contraire, le talent de jouer du piano ou de parler une langue étrangère, l'habitude de se priver des jouissances inutiles, d'agir avec réflexion et énergie, sont des habitudes générales.

L'avantage et la supériorité de ces dernières sont évidents : car, si elles ne nous mettent pas en état d'exécuter avec la même perfection tel ou tel acte particulier, en s'étendant à tous les actes de même nature, elles nous ménagent de plus grandes ressources et nous préparent mieux à la vie.

ART. III. — liOis de l'habitude.

En général, l'habitude fortifie et développe en nous tout ce qui est actif, tandis qu'elle à/faiblit et émousse tout ce qui est passif. .\insi elle aiguise le goût du gourmet qui s'en sert activement comme d'un moyen de connaître et de discerner, et au contraire, elle émousse le goîit de l'ivrogne qui s'en fait un instrument de jouissance passive (2).

(I) Il ne laLil pas confondre les hahitudcs de la volonlt^ avec les liabitudes twiontaires. Les premières portent sur la faculté même de vouloir; les secondes comprennent toutes les habitudes de quelque nature qu'elles soient, qui sont dues ;i l'initiative de la volonté libre, comme l'habitude de fumer, de na^er, etc.

Hi Celte distinction des habitudes actives et des habitudes passives peut se ramener tout entitMC ;t une question <r,itteution. —L'usage d'un sens ou d'une faculté est dit actif (|uand l'attention s'applique el s'intéresse à ses données, h raison de leur importance ou de leur nouveauté; il est ditpassj/r|uand l'attention s'en désintéresse et les néglige comme insigniliantes ou dej;i connues. C'est doue l'altenlion qui lait ici toute la différence. r;sl-elle al)sente, l'habitude agit seuhî, et, ;i mesure qu'il se répète, le i)hénoinene tombe dans l'inconscience. Est-elle présente, non seulement l'eliet stupeliant de l'Iiabitude se trouve neutralisé, mais nous acquérons une conscience de plus en plus vive et précise du phénomène. Et vnila eommeni, selon la remarfpie de .lourfruy. il se fait qu'un bruit relativement fort, auquel nous sommes aeeouiumés, ne nous distrait plus, précisément parce qu'il nattire |)lu8 notre attention; taudis (|u'un coup beaucoup plus faible mais insolite, parfois même la cessation de tout bruit, suffit à nous éveiller, comme il Jirrivi! au meunier, quand Koii moulin s'arrête, et au paroissien qui s'est riiiloriiii an sermon.

Distinguons donc d'abord ces deux lois, sauf à rechercher ensuite le rapport qu'elles ont entre elles.

§ 1. — Loi des habitudes actives :

Tout ce qui est action se fortifie et se perfectionne en se répétant. — Voyons se vérifier cette loi dans le cas d'une habitude un peu complexe, par exemple dans l'étude d'une langue étrang'^re.

a) D'abord il faut toute lattention de notre esprit et tout l'effort de notre volonté pour parler cette langue lentement, péniblement, et en somme assez mal.

b) Peu à peu le pli se prend, nous trouvons sans trop de peine les mots et les tournures ; l'attention et l'effort sot\l moins nécessaires, nous parlons mieux, plus facilement et plus vite.

c) A force d'exercice, l'automatisme succède à la réflexion ; nos phrases se construisent comme d'elles-mêmes, nous parlons sans penser, machinalement.

d) Enfin, nous sommes tellement accoutumés à cet idiome, qu'il nous devient comme naturel et nécessaire, et que nous devons faire effort pour en parler un autre.

— Il est facile de constater les mêmes phénomènes dans toutes les formes de l'activité, mentale ou morale, volontaire ou musculaire; partout nous voyons l'action, d'abord lente, pénible et maladroite devenir facile, mieux faite et même se transformer en tendance et en besoin. Partout se vérifie le mot de La Fontaine :

D'abord il s'y prit mal, puis un peu mieux, piuis bien : Puis enfin il n'y manqua rien.

§ 2. — Loi des habitudes passives :

Tout ce qui est ptassif s'affaiblit et s'émousse en se prolongeant.

Analysons cette seconde loi, en apparence contraire à la précédente.

a) D'abord la sensation, par exemple, est agréable ou pénible, suivant la nature de l'impression et l'état de l'organe.

h] En se prolongeant, elle tend à devenir indifférente, voire plus ou moins inconsciente ; on se blase du plaisir comme on s'endurcit à la douleur. « Mon sachet de fleurs, dit Montaigne, sert d'abord à mon nez ; mais après que je m'en suis servi huit jours, il ne sert plus qu'au nez de mes voisins. »

c) Enfin, on se fait tellement à cet état, qu'il devient, pour ainsi dire, partie intégrante de notre nature et constitue un véritable besoin. Ainsi, en hiver, quand on quitte son feu pour aller à l'air, la première impression de froid est pénible; mais, après l'avoir endurée quelque temps, on y devient insensible, puis on souffre de rentrer dans un appartement chauffé. Paulatim voluptati sunt quse nécessitais cœperunt, dit Sénèque.

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Le bruil d'un mouliu ou le lie-tac d'une pendule empêclient d'abord de dormir; peu à peu on s'y fait au point de ne pouvoir plus dormir sans cet accompagnement.

— Il en est de même de la sensibilité morale : les sentiments de joie et de chagrin se calment en se prolongeant. Dieu a commandé au temps de consoler les malheureux (Joubertl.

On se fait même à la honte ; on apprend à ne plus rougir, et le remords s'émousse à mesure que se multiplient les fautes. L'amour du pays et de la famille s'affaiblit chez celui qui en demeure trop longtemps éloigné. Il n'est pas jusqu'à l'attachement à la vie qui ne perde de sa vivacité par l'habitude du danger.

Une gradation analogue s'observe dans les habitudes physiologiques. Elles modifient l'organisme et font que ce qui lui était d'abord nuisible, perd insensiblement ce caractère pour lui devenir utile et même indispensable. Certains tempéraments robustes s'accoutument à l'usage immodéré des alcools au point de n'en être pas incommodés et même d'en contracter le besoin. On connaît l'exemple de Mithridate qui s'était rendu réfractaire au poison en en absorbant chaque jour une quantité croissante.

i^ 3. — Rapports entre les lois de Thabitude active et de l'habitude passive.

On voit qu'en dépit de leurs caractères opposés, les lois de l'habitude passive sont le complément nécessaire de celles de l'habitude active.

En effet, l'être vivant est toujours plus ou moins ac^i/" dans toutes ses facultés ou fonctions; dès lors, on conçoit que, le même acte se répétant, la faculté devienne plus robuste et triomphe par un effort moindre d'une résistance qui, en vertu des lois de l'habitude passive et aussi, — du moins dans l'être organique, — de l'inertie de la matière, devient elle-même de plus en plus faible. D'où facilité plus grande d'agir et diminution du sentiment de l'effort, de l'attention et parfois de la conscience môme (1).

?5 i- — Limites des lois de l'habitude.

îl est évident que ces lois ne sont pas absolues et qu'elles com-

(1) CeUc double loi de l'habitude Inmve son applicalion en nuTalf^. Le plaisir, en effet, résulte d'un certain équililire entre l'activité disponible et l'action exercée; il s'ensuit que la l'acullé devenue plus exigeante à proportion de sa torce, ne se contentera plus de ce qui lui suflisait d'abord: d'où la diminulioii du plaisir. D'autre part, comme toute force demande à se dépenser à proportion de sou incrgie, il résulte que le besoin, réel ou lactice, ne lait que s'accroître par l'action, lit voilà pourquoi l'alcoolique, le morphinomane, et en général, tous ceux qui s'adonnent aux plaisirs des sens, en sont rcduils à ausnicnlcr sans cesse la dose pour y trouver la même jouissance. Car, si le plaisir baisse, le besoin et la passion ne l'ont que grandir; par l'habitude, l'acte devient à la fois insipide et indispensable. C'est une partie de snn (Châtiment.

portent certaines limites fixées par Vélasticité et la plasticité plus ou moins grandes de l'être vivant.

1. Ainsi, un acte ou un état ne saurait engendrer d'habitude, s'il est contraire aux lois essentielles de la vie et de la nature d'un être. On n'habituera jamais un animal à se passer de nourriture ou de sommeil, ni un poisson à viATe hors de l'eau.

2. D'autre part, la force des muscles et la capacité des organes ont une limite quon ne peut franchir impunément. Quand il a absorbé une certaine quantité de liquide, l'alcoolique le plus invétéré ne peut plus boire, et il est difficile d'admettre, quoi que raconte Montaigne, qu'un homme en s'exerçant chaque jour à porter un veau, en vienne par la force de l'habitude à le porter encore, alors qu'il est devenu taureau.

3. Il en est de même des sensations : l'habitude est impuissante à émousser certaines douleurs trop violentes, par exemple, celles de la goutte. D'autre part, certains plaisirs ne deviennent jamais insipides; ce sont ceux qui résultent, soit de la satisfaction des besoins périodiques, tels que le plaisir de boire, de manger, soit de la satisfaction des besoins supérieurs de l'âme, comme les jouissances intellectuelles, morales et esthétiques.

Quant aux habitudes physiologiques, on comprend qu'il est des conditions d'existence dont un organisme, quelle que soit sa plasticité, ne saurait s'accommoder; car les désordres qu'elles provoquent, en s'attaquant aux sources mêmes de la vie, le constituent daas l'état de maladie, lequel en se prolongeant se termine fatalement par la mort (1).

r (1) En général, la question des effets de l'iiabitude peut se résumer de la manière suivante :

D'après ce qui a été dit. l'habitude consiste en ce que les fonctions et la constitution même des orjtanes se modifient peu à peu pour s'adapter aux circonstances 011 ils se trouvent placés, auv impressions contraires qu'ils subissent, aux efforts répétés qu'ils doivent exercer. Or, trois cas peuvent se présenter :

a; Ou ces circonstances, ces impressions, ces efforts sont en i)roportion exacte avec la constitution actuelle, les besoins et les forces de l'être ; et alors celui-ci se conserve, mais reste stationnalre. C'est le cas de l'équilibre, de l'habitude pj'ise.

b Ou ces influences et ces agents extérieurs sont trop notablement insuffisants aux besoins de l'être, ou trop violemment contraires à ses tendances, ou trop disproportionnés à ses forces: et alors l'adaplationne peut se faire; l'habitude ne peut se j>rendre; l'être languit ou s'épuise; il y a dépérissement, atropliie et finalement destruction.

e Ou enfin, et c'est le cas le plus iavorable, l'effort qu'on lui demande, l'impression qu'il subit ne dépassent que modérément les besoins présents et les ressources actuelles de l'organisme: et alors il y a appel de force; le ressort de la vie se tend pour réagir et s'adapter aux conditions nouvelles ([ui lui sont faites : l'équilibre s'établit peu a peu, l'habitude se prend, il y a progrés, accroissement, développement.

En résumé, on voit que si, au point de vue de l'effort et de l'exercice, il y a une limite à garder entre l'excès et h; défaut, il reste \Tai que l'énergie vitale renaît idus vigoureuse en se dépensant, qu'elle dépéril par l'inaction, et qu'en somme, le repos absolu est encore plus fatal à une faculté (jne le travail exagéré. Raste ich so rosle ich, disent les Allemands.

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APPENDICE ATantaiçcH et inronvénîents de l'habitnde.

L'habitude joue un rôle capital dans la vie iiumaine. En principe, elle nous; est souverainemeni utile, nécessaire même; mais d'autre part aussi, «'lie olïre certains inconvénients, elle nous expose à certains dangers qui sont comme la rançon des avantages qu'elle nous procure, et l'on peut dire que, selon l'usage que nous en taisons, elle est pour nous l'allié le plus précieux on le plus redoutable ennemi.

1. — Avantages et inconvénients généraux. — 1. D'abord, l'habitude donne à notre vie sa coliésion et son unité. Sans elle, en effet, chacune de nos actions formerait comme autant d'épisodes isolés, et notre existence se trouverait morcelée en autant d'instants sans aucun lien ni rapports entre ■iix. Par l'habitudi^ au contraire, tout acte que nous faisons se survit à lui- •aome, et tend à engendrer dos actes semblables. Les différents moments lie notre vie forment ainsi, non pas .sans doute un enchaînement nécessaire, — le libre arbitre conservant toujours ses droits, — mais une trame continue qui les rend solidaires et dépondants les uns des autres, en sorte que nous portons toujours plus ou moins les conséquences heureuses ou malheureuses de notre passé.

En un sens, l'habitude est pour l'individu ce que l'hérédité est pour la race : une force éminemment conservatrice qui emmagasine et consolide les résultats acquis, de manière que notre avenir se trouve en grande partie engagé pail'emploi que nous faisons de notre présent, lequel n'est lui-même, le plus souvent, quo le fruit de notre passé.

2. Ainsi, avons-nous quelque temps pereévéré dans le devoii", nos actes bons, en se répétant, se sont consolidé.^ peu à peu pour former en nous uni? disposition nouvelle, une tendance à bien faire qui est pour nous comme une seconde nature et qui s'appelle la vertu. Désormais, par l'effet de l'haijitude, le bien qui nous était d'abord pénible, qui exigeait toute l'énergie de notre volonté, nous devient de plus en plus facile; il constitue pour nous un véritable besoin, en sorte qu'il nous est presque aussi diflicile d'y manquer, qu'il nous en coûtait jadis de l'accomplir.

',i. Malheui-eu-semont, à côté d'un si précieux avantage, nous guette un u'iave danger. On se familiarise avec le bien, on se familiarise aussi avec le mal, ot plus facilement encore, car, si pour bien faire il faut .se vaincre et omonter péniblement la pente, pour faire le mal, il suffit de se laisser ailer t de s'abandonner à ses penchants mauvais. En .se répétant, l'acte vicieux, lui aussi, fait bi(>ntôt partie de notre nature: lui aussi, il devient pour nous comme un besoin. La i)remiore faute appelle la seconde, celle-ci pousse à la troisième, et ainsi de suite, toujours plus impérieusement. La volonté tente d'abord de résister, mais se sentant chaque jour plus faible et sa cliaineplus lourde, elle renonce l)ientôt ;i la lutte et finit par se résigner au plus honteux osclavage. Et voilàcommont l'habitude qui nous élève et nous s;vuve par la vertu, peut aussi nous dégrader ot nous perdre par le vice.

II- — L'habitude et la souffrance. — I. Un antre avantage fortapprécitdo l'habitude, c'ostdo nous endurcir à la soutfranco, et par là, do nous rendro l'éprouve plus supportable. Et, notons-le, ce n'est pas .seulement la douleur physique qui s'amortit, ce sont encore nos peines morales qm s'apai.sent en }<e prolongeant. « Sur les ailos du tomns In tiistossi- s'i>nv(ili> .■, dit lo poèti'

tel est l'effet bienfaisant de l'habitude qu'elle cicatrise les plaies qu'on jugeait incurables et console des chagrins qu'on croyait éternels.

2. Toutefois cet avantage a aussi son revers. Si l'habitude émousse nos douleurs, elle diminue aussi nos plaisirs; elle nous ravit insensiblement nos lïieilleures joies pour nous rendre indifférents à tout ce qui faisait le charmf de notre vie. Nous nous accoutumons à tout, nous nous familiarisons avec tout. " C'est toujours la même chose », ropétons-nous : Eadem svnt omnia semper, disaient les anciens. Les plus beaux spectacles de la nature, les chefsd'œuvre du génie humain qui nous enthousiasmaient d'abord, finissent par nous laisser froids. Les plus douces émotions du cœur, les surprises les plus agréables s'affadissent insensiblement -et perdent toute action sur nous. — Bref, à la poésie des choses, au charme de la nouveauté, succèdent la monotonie qui endort, la satiété qui blase, l'ennui enfin qui décolore la vie et revêt toutes choses de cette teinte grise qui fait que nous n'avons plus ni goût, ni intérêt, ni courage à rien.

Comment réagir contre cet effet déprimant de l'habitude? Il n'est qu'un moyen, c'est de secouer la passivité de nos impressions qui nous paralyse, pour réveiller tout ce que nous avons en nous d'activités et d'énergies. AA'ant tout, consultons la raison; elle nous remettra devant les yeux la valeur vraie des choses et l'importance de nos 'levoirs que l'accoutumance nous faisait perdre de vue, et bientôt nous sentirons renaître nos forces et notre courage; car c'est une grande loi de l'habitude que, si elle émousse tout ce qui est passif, elle développe aussi et fortifie tout ce qui e.st actif en nous.

III. — L'habitude et le progrès. — L'habitude est enfin la condition du progressons toutes sesformes; autre avantage dont nous ne saurions nous exagérer la valeur.

1. De fait, y avons-nous songé? .Si nos actes présentaient toujours les mêmes difficultés, exigeaient toujours la même application et les mêmes efforts, nous marcherions, nous parlerions, nous penserions comme au premier jour, c'est-à-dire qu'au lieu de marcher, de parler, nous nous traînerions, nous bégayerions, nous apprendrions sans rien retenir, sans rion savoir; en un mot, nous resterions toujours enfants.

D'autre part, dans la lutte contre nous-mêmes, s'il nous fallait toujours surrmonter les mêmes résistances sans que la passion perdit jamais de sa force, ni que la volonté accrût jamais la sienne, le plus vaillant serait bientôt à bout d'énergie morale; il succomberait dans cette lutte indéfiniment renouvelée. Non, point de progrès si tout recommence sans cesse.

Au contraire, si le premier acte laisse dans la faculté une dispo.sition à le reproduire plus facilement, une partie de l'attention et de l'énergie qu'il réclamait d'abord devient disponible; nous pouvons l'employer à surmonter de nouvelles difficultés, lesquelles à leur tour étant vaincues, nous permettront d'en aborder d'autres; et ain.'i de suite, toujours plus, toujours mieux.

2. Mais, prenons-y garde, l'habitude, ce grand facteur du progrès, en est parfois le plus sérieux obstacle. Kc^marquons en effet que l'habitude ne constitue pas le progrès lui-même; rlle n'en est que la condition; elle n'en donne que le moyen.

Par elle-mêiïit', elle se borne trop souvent à soustraire nos actes au domaine de la réflexion pour les faire passer sous la loi de l'inconscience et de l'automatisme. Aussi, tout en facilitant l'acte, serait-elle plutôt pour l'agent luimême un principe de décadence, puisque, d'un homme intelligent et libre, elle tendrait à faire une machine qui continue à fonctionner en vertu de la vitesse acquise. La routine, tel est le grand danger de l'habitude, le grand ennemi du progrès; la routine, qui se contente de profiter, d'abuser des facilités que lui procure l'habitude pour se dispenser de l'effort et faire aisément les mêmes choses. Grande tentation pour notre paresse!

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I/uniquc moyen d"on ti-ionipluM-. c'>'st (rappeler à notre aide ciHte faculté antai;:oniste et coinplémontairc d' l'Iiabitude qui s'appelle la réilexion, et dont i<^ propre est de maintenir, et au besoin, de replacer sous le l'egard de la conscience les actions que la coutumi^ tend sans cesse à lui soustraire. Non ]);is, sans doute, qu'il faille arracher indistinctement tous nos actes à l'autoluatisme; outre que c'est là une prétention cliimérique, ce serait perdre tout le bénélicc de l'Iiabitude ; ressenti(^l est de faire un choix. Abandonnons h celle-ci l'exécution des détails dont elle s'acquitte si bien, et réservons à la réilexion ce travail supérieur de direction et de coordination dont elle seule est capable. C'est par le concours harmonieux de ces deux fonctions que nous réaliserons tout le propfrès dont notre nature est susceptible, en utilisant pleinement les avantages que nous offre l'habitude.

IV. — Influence sociale de l'habitude. — La vertu constM-vatrice et ■slahUisante de l'habitude se fait sentir dans l'ordre des relations sociales au moins autant que dans la vie purement individuelle. « L'habitude, écrit \V. .James, est comme l'énorme volant qui régularise les mouvements de la société: c'est son plus [précieux. agent de conservation. Elle seule nous garde dans les limites de l'ordre et sauve les privilégiés de la fortune des assauts de l'envie et de la pauvreté. Elle seule maintient dans les chemins de la vie les plus durs et les moins séduisants ceux que leur naissance et leur éducation y ont placés (!)• C'est elle qui fait tenir la mer tout l'hiver au pêcheur et au mousse; elle qui retient le mineur dans ses ténèbres; elle qui rive le [laysan à sa chaumière et à sa ferme isolée }>endaut les longs 'mois de neige; elle qui nous protège de l'invasion des habitants du désert et des zones glacées. Elle nons condamne tous à combattre lo combat de la vie à la ])]ace que nous fixe notre éducation ou notre choix antérieur, et à tirer le meilleur parti d'une carrière déplaisante, parce que nous ne sommes bons pour aucune autre et qu'il est trop tard pour recommencer. Elle garde séparées les différentes couches sociales. Dès l'âge de vingt-cinq ans, le type professionnel se reconnaît déjà chez le jeune voyageur de commerce, le jeune docteur, le jeune pasteur, le jeune avocat. On voit de petites lignes de clivage se marquer dans le caractère, les façons de [lenser, les préjugés, et tous ces tics professionnels, dont il nous est aussi difficile de nous dégager qu'à une manche de veste de changer tout à coup de plis. Et il vaut mieux, somme toute, ne pas nous en dégager : il y va de l'intérêt du monde que, chez la plupart d'entre nous, vers les trente ans. le caractère « prenne » comme du lilàtre et perde à jamais sa i»last4Cité (2), »

(1) i.es crises de toutes sortes (|iic nous subissons actuellement ne proviennentelles pas, pour une Rrande part, du hoiilevcrsement général des habitudes occasionné par fin<) années de guerre?

{2)11 y va aussi de cette petite somme de bonheur un peu vulgaire qui est le lot 'lu grand nombre : * Que les voyages sont, au tond, vides et tristes, dit François Coppée dans une lettre à sa sœur, et que je comprends chaijue jour davantage le mol de René : Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le cherclwrais dans l'hahilndv. In grand philosophe, - Kanl, Je crois. — mourut le jour où l'on coupa un sar>in qui était devant sa feiuHre cl (|u'il p.issaitdes heures à regarder, en méditant. El: ' bien, je ni'exi)li(|uc cette mort-là. »

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