MÉTHODE DE LA PHILOSOPHIE
Nous avons défiai la Philosophie : la science des premières causes et des premiers principeSy ou, sous forme concrète : la science de l'dine et de Dieu. Dans quel ordre convient-il d'aborder celle étude? Faul-il commencer par l'élude de l'àme ou par celle de Dieu.' Faut-il procéder a priori, c'est-à-dire partir des causes et des principes pour descendre par voie de déduction jusqu'aux eflTels et aux conséquences; ou faul-il préférer la méthode a posteriori, qui part des efl'ets et des conséquences pour remonter par induction jusqu'aux causes et aux principes? — Les deux méthodes ont leurs partisans (1).
A HT. I. — Méthode outolo^que ou a priori.
§ 1. — Sa nature. — La méthode a priori est celle de Parmcnide et de l'école d'Élée (600-500 a. C), et, chez les modernes, de Spinoza et de Hegel. On l'appelle ontologique (de ("ôv, ovto;, rtre^, parce qu'elle débute par l'étude de ÏVAie absolu.
Ces philosophes posent en principe que l'ordre logique s'identifie avec l'ordre ontologique; que la science devant être la reproduction exacte de la réalité, elle doit étudier les êtres dans l'ordre même de leur existence. Or, onlologiquement, la cause préexiste nécessairement à l'effet; donc, logiquement aussi, il faut commencer par l'étude de la cause première.
Voilà pourquoi les Éléates partent de l'idée d'ê/re, et Spinoza de l'idée de substance, afin d'en déduire par analyse la nature de l'homme, les lois du monde, de la morale, et l'universalilé des choses ; comme ferait un géomètre, qui de l'idée de cercle ou de triangle, déduit a priori la mesure elles propriétés de ces figures.
^''2. — Vice de cette méthode. -^ C'est là inconteslablemcnl une méthode hardie, qui séduit par son apparence de rigueur cl d'unité, mais que les résultats sont loin de justifier.
1. ÏLl d'abord, il est faux que l'ordre de la connaissance coïncide nécessairement avec l'ordre de l'existence; ainsi, onlologiquement, la cause préexiste à l'ellel, tandis que, logiquement, c'est la connaissance de relT'et qui conduit à la connaissance de la cause (2).
(1) Il va sans dire <nic nous rciulons slisolunient la lucthoiii* d'aulorilc, cl»ér«: am pylliagoriciofis, pour lesquels la parole du Mailre «-lait la raiso;i unique rt décisive de Icurc ullirniations.
(4) C'est précisément |>arce que l'ordre logique est l'inverse de l'ordre ontologique
Il) INTRODUCTION.
En réalité, il n'est aucune existence qui puisse se démontrer a priori, aucun procédé qui permette de connaître la cause première immédiatement et en elle-même ; la seule méthode efficace consiste à l'étudier dans ses œuvres et à conclure de l'existence et de la nature de celles-ci à l'existence et à la nature de celle-là.
Prétendre s'élever du premier bond jusqu'au principe premier, c'est, dit Descartes, vouloir monter au faite d\in édifice sans passer par l'escalier destiné à cet usage.
2. De là les conséquences absurdes où conduit fatalement la méthode a priori. En effet, d'une idée absti^aite on ne peut tirer que ce qu'elle contient, à savoir des notions abstraites et idéales; impossible de lïdée d'être ou de substance de déduire l'existence du réel et du concret. Aussi voyons-nous les Éléates aboutir à la négation du monde, et Spinoza à son identification avec Dieu. Idéalisme ou panthéisme, point d'autre alternative ; toute méthode qui part de labsolu ne peut que nier le contingent, ou l'ignorer.
La vraie méthode philosophique ne consiste donc pas à descendre du principe aux choses, mais au contraire à remonter des choses à leur principe; et dès lors, le vrai point de départ ne saurait être Dieu, mais Tâme.
ART. II. — Méthode psychologique ou a posteriori.
>'ous lavons dit, c'est le grand progrès réalisé par Socrate, d'avoir placé la psychologie à la base des sciences philosophiques, et d'être parti de la connaissance de soi-même pour s'élever à la connaissance de Dieu.
1. En effet, si nous ne pouvons connaître la cause première que dans ses œuvres, il est évident que c'est surtout dans son chef-d'œuvre que nous devons l'étudier, comme reflétant plus fidèlement les perfections du créateur. C'est dans l'âme humaine que nous constatons l'intelligence, la liberté, la bonté et tous ces attributs moraux qui nous permettent de conclure à l'existence d'un Dieu personnel. « Rien ne sert tant à l'âme, dit Bossuet, pour s'élever à son auteur, que la connaissance qu'elle a d'elle-même et de ses sublimes opérations. »
2. La connaissance de nous-mêmes nous aide encore à comprendre le monde et toutes les réalités qu'il renferme. De l'ait, l'homme étant la créature la plus accomplie, il réunit en lui-même toutes les perfections des êtres inférieurs : la vie de la plante, la sensibilité de l'animal et en général toutes les formes de l'activité créée. De plus, c'est par l'étude de son âme qu'il acquiert les idées de cause, de fin, de force, de durée et toutes ces notions sans
que Dieu peut être appelé indifféremment cause première ou raison dernière de toute existence, selon qu'on se place à l'un ou ;i l'autre point de vue.
lesquelles le monde extérieur cesserait d'être intelligible. Aussi un philosophe moderne a-t-il dit avec raison : // faut expliquer les choses par Vhommc, et non Vhomme par les choses (Saint- Martin).
3. Il est clair d'ailleurs qu'une certaine connaissance de la psychologie est le supposé nécessaire des autres sciences philosophiques, et qu'on ne peut aborder la logique et la morale qu'après avoir étudié l'àme et ses diverses facultés. Concluons que, si Dieu est le terme ultime de la science, l'étude de l'àme doit en être le point de départ, et par suite, que la méthode de la philosophie est essentiellement psychologique.
COURS DE l'IlILOSOPBIG. — T. I.
PRELIMINAIRES