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L'ASSOCIATION ET LA LOI D'INTÉRÊT

L'association des idées est un des chapitres de la « vie cognitive ». Nous avons dit que le mot « idée » employé à ce propos, signifiait aussi « image » et que la grande loi de l'association des idées, celle qui comprenait toutes les autres, était la loi de contiguïté subjective, suivant laquelle deux idées acquéraient une tendance à s'évoquer mutuellement, dès là que, pour quelque raison que ce soit, elles s'étaient trouvées une première fois occuper ensemble le champ de la conscience (Voir Y Association des idées, p. 135).

Deux remarques complémentaires s'imposent maintenant :

1° La loi d'association ne s'applique pas seulement aux phénomènes représentatifs ou à la vie intellectuelle, mais elle constitue une loi générale de tous les phénomènes psychologiques.

2° Une fois associés par la contiguïté subjective, pourquoi, lors du retour spontané, tel fait de conscience autrefois associé serat-il préféré aux autres dont le retour était également possible en vertu de la même loi de contiguïté ?

l'association i:i' la loi n'iNïi';Hi';r. ii73

ART. I. — Ij'associutîon est une loi générale.

Les phénomènes anormaux de la mémoire et de l'imagination, notamment l'hyperninésie, permettent presque d'affirmer que tout phénomène psychologique, si faible soit-il, laisse une trace dans le sujet qui Ta éprouvé, trace qui n'est pas seulement un vestige quelconque, inerte, mais, comme dit VVundt, une disposition fonctionnelle, c'est-à-dire une aptitude à se reproduire, une tendance à renaître n'attendant pour s'exercer que l'excitation suffisante.

Ceci posé et admis, les mêmes raisons pour lesquelles la contiguïté subjective établit entre les phénomènes représentatifs la tendance à l'évocation mutuelle, doivent faire conclure à la même tendance pour les phénomènes de la vie afTective et de la vie active : Deux ou plusieurs phrnomrnes psrjcholoriiques quelconques, ayant occupé ensemble le champ de la conscience acquièrent, par le fait même, une tendance à l'évocation mutuelle : ils sont associés au même titre que les images représentatives et les idées.

ART. II. — lia loi d'intérêt.

Ce que l'on entend par association des idées et, par conséquent, ce que nous devons entendre par l'association des phénomènes psychologiques quelconques, ce n'est pas seulement la loi en vertu de laquelle ils prennent contact dans la conscience, mais c'est surtout la loi en vertu de laquelle, lors de l'évocation spontanée, tel phénomène est rappelé de préférence à ses autres associés. Pourquoi ce phénomène est-il privilégié? La réponse à cette question donnerait l'explication de ce que l'on appelle proprement l'association des faits de conscience.

|5 1. — Explications incomplètes. — Elles sont au nombre de trois :

l. Le phénomène associé, évoqué de préférence aux autres, sera celui qui accompagne le plus ordinairement l'état de conscience évocateur. La cause du rappel par association d'un fait ou d'un état psychologique sera donc la fréquence de ce fait ou de cet état. Telle est l'explication proposée par Ilodijson.

La raison qui semble péremptoire en sa faveur est que, dans un processus mental spontané, les voies nerveuses naturellement suivies ne peuvent être que celles qui sont le plus ordinairement employées. Rn effet, là où la volonté n'intervient pas, c'est Vhahilude qui règn(>. et qui règne despotiquement.

Le jnalheur est que cette règle si bien déduite ne s'applique

.*n4 l'SYCnOLOGIE.

pas dans la réalité. L'expérience la contredit constamment par Fincohérence et l'apparente nouveauté des évocations que nous constatons sans cesse dans notre vie psychologique. Le principe en reste vrai cependant : le processus, étant spontané, est nécessairement déterminé par un facteur despotique. Ce facteur n'est pas l'habitude, il faut donc que c'en soit un plus fort que l'habitude et capable dinhiber ou de déterminer l'habitude elle-même

2. Sera-ce donc la force du pliénomène, la vivacité et l'intensité de l'impression qu'il produit sur nous? Une impression forte est certainement une cause très efficace d'association : les contes terribles de la veillée se changent en cauchemars, à cause des associations qu'ils déterminent. Mais pour que la vivacité d'impression reste efficace, il faut qu'elle persiste elle-même ou qu'elle soit ravivée : sinon son pouvoir évocateur devient faible ou nul.

3. Une troisième cause proposée est l'affinité du phénomène, spontanément évoqué, avec l'ensemble de la vie psychologique du sujet. Cet ensemble dépendra lui-même de multiples facteurs :

a) Soit du tempérament et du caractère;

b) Soit de la profession exercée ;

c) Soit des événements qui actuellement nous intéressent davantage.

Cette règle de l'affinité contient les deux autres en les précisant. Son défaut est d'être elle-même encore trop peu précise. En effet les facteurs qu'elle énumère peuvent agir simultanément et, de plus, le premier d'entre eux surtout n'iniluera que d'une manière très large sur le choix du phénomène évoqué : tout au plus entraînera-t-il que cet événement fera partie de la catégorie des choses agréables ou des choses pénibles, ce qui laisse en présence une foule d'états psychologiques associés sans amener pour autant à en préférer individuellement aucun.

.ij 2. — Véritable explication.

i . Nous approchons toutefois de la véritable explication.

Le facteur vraiment efficace de l'évocation spontanée sera sans doute Vaffiniié psychologique, mais à la condition de l'entendre d'une façon tout à fait concrète, c'est-à-dire, selon W. James dont nous reproduisons l'analyse, que, dans la majorité des cas, l'état de conscience qui va être évoqué sera un état psychologique ou familier, ou récent, ou vif, — et de plus, que la chance qu'il a d'être spontanément préféré à tous les autres se mesure à ViJitérêi qu'il nous présente actuellement, La formule de la grande loi de l'évocation par association sera donc celle-ci : l'association suit la loi d'intérêt.

2. Précisons le sens de cette formule en expliquant de quel intérêt il est ici question.

l'association et la loi d'intékct. 375

Est intéressant, en ce sens, ce gui s'harmonise avec le ton de notice tiic psi/chologique actuelle :

a) Ce qui donc est d'accord avec notre caractère, nos goûts ou nos répugnances habituelles possédera comme un intérêt (jnrcrxque et réglera, en conséquence, la direction générale de nos associations: toutes autres raisons égales d'ailleurs, le pessimiste verra le cours de ses états psychologiques se diriger vers les soml)res pressentiments plutôt que vers lattente confiante du succès.

/t) Tout ce qui, dans notre vie, constitue à un degré quelconque un état stable déterminera de même un intérêt plus ou moins s/jécifique7nentcd.ra.cléTisé:ce qui se rapporte à leurs dispositions respectives formera l'intérêt du magistrat, du noble et du bourgeois, du marchand et du soldat. Leur vocabulaire même en portera la marque, non seulement par une habitude mécanique, mais par une sorte didentification profonde entre le rang social ou la profession et la personne même qui tient ce rang et excerce cette profession.

c) Une détermination encore plus concrète et individuelle de l'intérêt proviendra du rapport entre l'impression reçue et l'ensemble des états psychologiques présents de celui qui l'éprouve : quelle que soit d'ailleurs cette impression : désir ou crainte^ joie ou tristesse, plaisir ou peine, accord ou contradiction avec les idées chères, les études actuelles, etc.

ART. III. — Influence pj^yeholog^ique de la loi d'intérêt.

11 sutUt, pour se rendre compte de cette influence, de passer en revue les différents phénomènes psychologiques oîi l'association joue un rôle. La liste en serait longue. Bornons-nous à ceux qui ont un caractère général : l'attention, la perception, l'imagiiiatioii, la mémoire, l'habitude, Vaxitomatisme, la sympathie et i'imitntin)!, la pensée et le libre arbitre.

s; 1. — Influence de la loi d'intérêt sur l'attention .

1. L'attention est ce phénomène psychologique par lequel nos facultés affectives et intellectuelles se portent sur un objet en négligeant les autres. Par le fait même, l'attention est une con- ' l'nlration, une convergence de nos puissances dans une même direction ; d'où résulte l'état que l'on a appelé monoidéismc. Mais cette tension de l'être vers un même point agit sur l'ensemble de ses associations : les états psychologiques ayant rapport à cet état unique, qui s'est installé dans la conscience et en a d'abord rétréci le champ, se pressent en foule et produisent le second caractère de l'attention, qui est le polyidéisme. Monoïdéisme et polyidéisme, on la vu p. GH), ne sont contradictoires

qu'en apparence : par le premier l'on entend un seul état c?o/ninatîl et par le second, lensemble des étals secondaires qui viennent se grouper autour du premier.

2. La loi d'intérêt a une influence très grande sur ces deux caractères, tant dans Tattention spontanée que dans l'attention volontaire.

a) L'attention spontanée se produisant d'elle-même, sans intervention actuelle du libre arbitre, il est clair qu'elle dépend surtout de la loi générale d'association. Dès lors, dans l'attention spontanée :

a) Le monoidéisme résultera de la prédominance exclusive de l'état actuellement intéressant ;

P) Le polyidéisme sera produit parles divers états de conscience qui seront évoqués en vertu de leur affinité psychologique avec le premier.

b) L'attention volontaire semble, au premier abord, devoir échapper à l'influence de cette loi de l'activité spontanée. Il en serait ainsi si la volonté humaine jouissait d'une liberté absolue d'indifférence ou si elle pouvait exercer sur l'attention un pouvoir despotique. Mais nous savons que ni lune ni l'autre de ces conditions nest réalisée : la volonté a besoin, pour se déterminer. de motifs proportionnés et elle n'a sur les autres facultés psychologiques que le pouvoir qu'Âristote appelle politique ; autrement dit, elle doit, pour les pousser dans telle ou telle direction, agir sur elles indirectement en suscitant des influences qui les détermineront en fait. Là se borne, même dans l'attention volontaire, le pouvoir de la volonté. Or, cette influence qui, de fait, déterminera le double état de monoidéisme et de polyidéisme sera encore ici Vintérêt.

Tant que nous n'aurons pas trouvé ou donné plus ou moins artificiellement de lintérêt à l'objet auquel nous voulons fixer notre attention, l'action de notre volonté pour y appliquer l'esprit ressemblera à la course inquiète du chien de berger autour de ses moutons : travail précaire et toujours à recommencer, jusqu'au moment où le berger, s'emparant du bélier, le placera en tête du troupeau et, par la direction imprimée à ce seul animal, entraînera tous les autres où il veut les mener.

Par le moyen de l'attention ou par son influence directe, 1'»?/^'?'^/ intervient encore dans les autres phénomènes psychologiques.

§2. — Influence de la loi d'intérêt sur la perception externe.

1. Il s'en faut de beaucoup que nos sens perçoivent tous les objets qui les frappent matériellement ou, ce qui semble plus étrange, qu'ils ne perçoivent dans ces objets que ce qui se présente à eux. On pourrait multiplier les exemples ; ce serait énu-

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mt'rer tous les cas d'illusions et de méprises, de mystifications même, où notre caractère, le sens ordinaire de nos pensées, nos préoccupations actuelles de toutes sortes nous ont empêché de voir ce que nous avions sous les yeux, ou nous ont fait voir, entendre, toucher, sentir ou goûter ce qui en réalité ne s'offrait pas actuellement à nos sens.

a. Voilà pourquoi, devant le même paysage, Vartisle ne verra que riiarmonie des lignes, les jeux de lumière et d'ombre, etc. ; le savant ne percevra que la faune et la flore ou les ressources industrielles offertes par la nature et la configuration du sol; le laboureur no sera frappé que de la richesse ou de la maigreur des produits de la terre. — De là viennent les illusions dans la perception des mots lus ou entendus; — ces sensations de bestioles vous courant dans le dos, quand l'horreur instinctive que l'on en a vient interpréter, en les renforçant^ les mille petits contacts de nos vêtements; — l'importance matérielle prise dans une image ou une figure géométrique par telles lignes longtemps inaperçues et enfin découvertes; — l'illusion de reconnaître en chaque personne, en chaque objet, la personne ou la chose que nous attendons avec impatience ou dont nous redoutons la rencontre, etc. Dans tous ces cas, des expériences matérielles montrent que, non seulement Vinterpréiation des données, mais même la sensation physique est modifiée, enrichie ou appauvrie par l'influence de la loi d'intérêt.

îî 'i. — La loi d'intérêt et Timagination.

Ayant un tel pouvoir sur la perception externe, il va de soi que l'intérêt agira encore bien plus eflicacementsur Vimagination, dont les produits échappent à la direction et au contrôle des choses extérieures.

1. Le tempérament, le caractère, et les tendances profondes donneront le ton général de l'imagination : les associations visuelles, auditives, motrices seTonl prédominantes selon que le sujet appartiendra lui-même à l'un de ces trois ti/pcs; — l'intérêt n'agira pas de même sur le courant de l'imagination féminine et sur celle de l'homme.

2. Les dispositions particulières provenant de l'âge, ilc la profession, de la santé ou de la maladie, des motifs actuels de joie ou de peine, en détermineront le cours dans tel cas particulier. Tous les exemples donnés au sujet de la perception se retrouvent, et à plus forte raison, dans la direction spontanée de l'imagination. Ajoutons-y la collection intinie des illusions de la sensibilité physique ou morale : tous les malados imaginaires, lonsles susceptibles, sans parler des ne^irasthénigues, seraient ici des sujets d'observations.

L'imagination, ainsi dirigée, agira à son tour sur tout le reste de la vie psychologique.

§ 4. — La mémoire subit rinfluence de la loi d'intérêt.

1. Pour Vimpression première du souvenir : ce fait dépend des lois générales de rassociation. De tout ce que nous avons déjà dit, il est facile de conclure que le facteur le plus elTicace en est Yaffiniié psychologique, entendue dans son sens plein, c'est-à-dire l'intérêt. C'est ainsi que des détails, insignifiants en eux-mêmes, se gravent dans la mémoire à cause de l'ensemble intéressant dont ils font partie : telle fleur du papier plus rapprochée du lit d'un enfant malade, tel détail du salon d'attente du dentiste, garderont longtemps, et parfois toute la vie, leur netteté dans le souvenir. Joinville n'oubliera pas que le Sarrasin qui se préparait à faire de lui un martyr de la foi, avait un caleçon bleu et blanc.

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