Pour le re^oM?' du souvenir
a) Retour spontané. Ce phénomène n'est en somme qu'une association.
b\ Retour volontaire. Le pouvoir de la volonté, ici encore, n'est pas despotique. Elle ne peut agir qu'en provoquant et favorisant des associations présumées utiles, c'est-à-dire aptes à évoquer, comme intéressant, le souvenir à rappeler.
De là l'impuissance de la mémoire à faire revivre les souvenirs dénués d'intérêt. Il peut être extrêmement utile de ne pas les perdre et de les évoquer à temps. On recourt alors à des moyens mnémotechniques, recherchés ou vulgaires. Il est vrai que souvent le nœud fait à notre mouchoir nous avertit bien quil faut penser à quelque chose, parce que le fait d'y penser à temps importe beaucoup, et donc est intéressant; mais l'objet lui-même, dont il faudrait se souvenir, étant sans intérêt, s'obstine à rester caché et ne revient pas à la conscience, aucun processus d'association ne se formant de son côté.
En revanche, tout nous remettra en mémoire le souvenir d'un ami intime. Ainsi s'explique, malgré ce qu'il y a d'involontaire dans l'oubli, le juste ressentiment de l'ami auquel on n'a pas pensé dans une circonstance à laquelle son souvenir aurait dû être mêlé.
si' 5. — La loi d'intérêt influe sur l'habitude et Tautomatisme.
L'habitude peut devenir tyrannique et, sans aucun intérêt actuel, contre nos désirs, nos goûts, notre bien de toute espèce, nous imposer sa direction. Il n'en est pas moins vrai qu'à son origine, elle a trouvé un auxiliaire tout puissant dans la loi d'intérêt. De là la rapidité déconcertante avec laquelle se fixent certaines habitudes. Céder, ne fût-ce qu'une fois, à la paresse, à
r. ASSOCIATION i:r la loi n intkhkt. :n9
rinleinpéranoe suiiout, semble chez certains éveiller au fond de leur ctre un aulro honiinc qui s'installe à la place du premier dans la conscience et qui possède à l'état complet l'habitude dont ils n'ont pourtant accompli que le premier acte. — De là aussi l'impuissance de certaines habitudes à prendre pied chez nous, malgré l'incessante et énergique répétition des actes : il est des chefs de train, des chartreux et des trappistes qui ne s'habituent pas à passer des nuits blanches ou à interrompre leur sommeil à minuit.
I /automatisme, étant une habitude passée en seconde nature et qui agit hors du contrôle de l'attention volontaire, tombe tout entier sous les lois, tantôt concordantes et tantôt opposées, de l'intérêt et de l'habitude ÇVoiv L'automatisme psychologique, p. 334).
s5 (■». — Influence de la loi d'intérêt sur la sympathie et l'imitation spontanée.
l. La sympathie est la disposition des êtres doués de sensibilité à partager spontanément les émotions les uns des autres (Voir La sympathie et l'imitation, p. 306).
Pour que cette mise en commun des émotions se produise spontanément, il faut que ces émotions puissent entrer dans le courant de la conscience de l'être qui les partage, qu'elles s'y fassent leur place et y soient vivantes; il faut donc qu'elles puissent s'assimiler au contenu total de cette conscience, c'est-àdire qu'il y ait entre elles et l'état de l'être qui les reçoit une certaine convenance, un certain Ion psychologique, — "atFectif surtout, — commun aux unes et à l'autre. Ce ton commun, cette convenance ne sont autres que ïiniérêl.
Par exemple, l'atome d'un insecte ou d'un ver de terre écrasé sur le chemin nous laisse froids. Rien en nous ne correspond à ce que peuvent être les douleurs de ces animaux. Ils sont trop différents de nous pour éveiller notre sympatfiie. — Le simple récit des tortures d'un martyr, des détails d'une opération chirurgicale provoque, au contraire, dans notre organisme, des impressions qui les reproduisent en petit et qui peuvent être assez yives pour occasionner une indisposition véritable.
2. On le voit, la sympathie produit déjà par elle-même une certaine imitation spontaarr. h'imayi' de l'émotion d'autrui, accueillie sympathiqnement sous lintluence de l'intérêt, a déterminé dans la conscience, où elle venait s'insérer, l'exercice de toutes les activités vitales nécessaires à la production de cette émotion. Par le fait môme, cette image a exercé son pouvoir moteur. Que si l'émotion ainsi reproduite s'était manifestée par des mouvements, tout naturellement limage de cette émotion d'autrui sera, •ian'^ le sujet qui la reçoit sympalhiquement, motrice
au sens complet du mot et ce sera ïimilation spontanée, dont la principale cause déterminante aura été l'intérêt.
3. La simple sympathie humaine fait que l'on imite inconsciemment le ton de voix et les gestes de ceux avec qui l'on vit; mais l'imitation par sympathie prend toute sa force et devient Vexemple, lorsqu'il s'agit d'actions moralement bonnes ou mauvaises accomplies en notre présence par quelqu'un qui nous est très semblable et très proche par le rang social, l'éducation, la parenté : le langage et les manières d'un enfant du peuple, le crime d'un bandit de profession influeront peu sur la conduite de l'enfant de bonne famille et de l'homme du monde; il en sera tout autrement, pour le premier, de l'exemple donné par un condisciple; et pour le second, de la vue de tel acte coup^jble accompli par un homme de sa condition.
§ 7. — La pensée elle-même n'échappe pas àTinfluence delà loi d'intérêt.
1 . Tout d'abord, à cause de l'union intime de l'âme et du corps, aucune pensée n'est totalement indépendante des images de toutes sortes qui l'accompagnent. Le cours de nos pensées ne peut se développer qu'en s'appuyant continuellement sur un développement parallèle d'images; images représentatives sans doute, mais aussi images affectives, traduisant avec plus ou moins de précision, — et peut-être avec une influence d'autant plus intense qu'elles sont moins explicitement conscientes, — nos goûts, nos sympathies, notre caractère, nos habitudes, l'influence de nos amis, du public, de la mode même, car elle se glisse jusque dans le sanctuaire intime de la pensée la plus austère et la plus indépendante.
2. De plus, dans l'ordre même de la pensée pure, il y a un intérêt intellectuel qui nous fait tenir à telles idées, à tel système adopté pour sa convenance à notre tournure d'esprit, sa beauté, son unité, son harmonie interne. Que le centre de cet équilibre psychologique vienne à se déplacer, il arrive que, sans l'intervention de nouveaux arguments, parla seule variation d'intérêt intellectuel, tel système s'évanouit et fait place à un autre qui s'adapte mieux à l'équilibre actuel de notre pensée.
Dans le drame de psychologie religieuse si passionnant que fut le Mouvement d'Oxford, ne peut-on pas dire que l'âme plus sensible et moins intellectuelle de Pusey était retenue dans l'église anglicane par la loi d'intérêt qui l'empêchait d'en voir les lacunes; tandis que celle de Newman, plus capable d'inquiétude religieuse, fut jetée hors de cette même église et poussée à Rome par cette même loi d'intérêt qui fit heureusement dominer dans son esprit ses doutes sur la catholicité de l'Anglicanisme?
l'association lt la loi d'intkrki'. 3S1
si 8. — Influence de la loi d'intérêt sur le libre arbitre.
Lo libre arbitre dépend lui aussi delà loi d'intérêt, dans la mesure où il est soumis à lintluence des motifs et surtout de ce que l'on appelle les mobiles. Ces sortes de motifs qui prennent leur racine dans la sensibilité, souvent la plus profonde, ne se con- I entent pas de briller hors de nous à la manière d'un phare vers lequel nous dirigerions notre course, mais semblables au pilote côlier qui, dans les passes dangereuses, prend d'odice le commandement de toutes les manœuvres, ils s'emparent des forces de notre âme et les entraînent vers le but où ils tendent euxmêmes. Les défaites du libre arbitre viennent de ce que, contre son devoir, il s'est laissé envahir et envelopper par la tyrannie des mobiles. Voilà pourquoi il importe tellement, dans le gouvernement de soi-même aussi bien que dans la direction de la conduite d'autrui, de tenir compte de la force des mobiles et de la complicité qu'ils trouvent dans la loi d'intérèi.
Question II. — RAPPORTS DU PHYSIQUE ET DU MORAL
Au début de ce traité (p. 23), après avoir distingué les phénomènes psychologiques et les phénomènes physiologiques, nous avons dit un mot de leurs rapports, autant seulement qu'il était nécessaire pour conclure à l'union des deux sciences qui les étudient et au concours qu'elles doivent se prêter. Maintenant que nous connaissons la nature et le fonctionnement des diverses facultés de l'âme, nous sommes en état de revenir en détail sur cette importante question.
Le problème des rapports du physique et du moral (ou plus exactement, du physique et du mental), résultant dé l'union du corps et de Tàme, comprend deux questions : il faut d'abord établir le fait de cette union en en constatant les effets; puis il faut expliquer cette union, en indiquant sa nature et son principe. La première question est seule du domaine de la psychologie expérimentale; la seconde sera traitée en métaphysique.
Pour procéder avec ordre, nous distinguerons une double catégorie de faits et de rapports : des rapports généraux, résultant de l'exercice plus ou moins normal de nos facultés, et des rapports spéciaux, résultant de certains états particuliers ou plus ou moins morbides, tels que le sommeil, l'hallucination, le somnambulisme, l'hypnotisme et la folie.