LES LANGUES
nmahor est plus synthétique que le français ^e serai aimô ou que rallemand (c7t icerde geliobt worden, parce que, d'un seul mot, il exprime l'idée à-'aimev avec les notions accessoires de futur, de passif, de première personne et de singulier, tandis que les deux autres langues y emploient trois ou quatre mots.
Il est clair qu'aucune langue n'est absolument synthétique ni absolument analytique, mais qu'elle présente seulement des tendances plus ou moins accusées dans l'un ou dans l'autre sens.
2. Les langues synthétiques sont caractérisées par l'usage des mots composés et des flexions grammaticales; tandis que les langues analytiques expriment les rapports entre les idées au moyen de prépositions, d'auxiliaires, etc.
Les rapports étant suffisamment indiqués par les désinences grammaticales, les langues synthétiques peuvent impunément faire usage de l'inversion, pour donner plus de chaleur à certains sentiments et de relief à certaines idées; tandis que les langues analytiques, n'ayant pas la ressource des flexions, ne peuvent guère s'écarter de la construction logique sans nuire au sens de la phrase.
3. De là les avantages et les inconvénients respectifs de ces deux classes de langues. Les langues synthétiques sont imagées, plus pathétiques, plus artistiques, elles se prêtent mieux aux besoins de la poésie et de l'éloquence; mais les inversions et les longues périodes dont elles font usage, tout élégantes qu'elles soient, entourent la pensée comme d'un nuage qui n'est pas sans nuire à sa clarté.
Au contraire les langues analytiques, précisément parce qu'elles analysent davantage, sont plus claires et plus précises. Chaque idée a son mot et chaque mot occupe dans la phrase sa place logique ; aussi se prêtent-elles mieux au travail scientifique, au maniement des affaires, aux transactions de la politique. Mais d'autre part, ce qu'elles gagnent en clarté elles sont exposées cà le perdre en force, en chaleur et en élégance; car, si toute analyse éclaircit la pensée, elle exclut l'image, affaiblit l'énergie et tue le sentiment.
4. C'est une loi que ks langues synthHiques tendent à devenir analytiques. La raison en est que l'évolution du langage correspond nécessairement à celle de la pensée. Or la pensée est d'abord une synthèse plus ou moins confuse dont les divers éléments ne se distinguent et ne se dégagent que peu à peu.
Les langues, a dit Ampère, commencent par être une musique, et finissent par être une algèbre. De fait, pas de langage plus synthétique que la musique; elle n'analyse rien, elle exprime tout un état d'âme avec un pathétique incomparable; elle le fait non seulement comprendre, mais éprouver. Kn revanche, son caractère vague ne se prête nullement à l'expression de la pensée propre-
ment dite. Au contraire, Valgiibre peut être donnée comme type de langue analytique; chaque idée a son signe, aussi clair, aussi simple que possible. Rien de plus précis, mais aussi rien de plus froid que ce langage.
Si les langues modernes affectent de plus en plus cette forme, c'est sans doute que la civilisation actuelle est plus soucieuse d'intérêt que de poésie, de clarté que de beauté. L'homme ne chante plus guère; espérons qu'il ne se contentera jamais de compter.
ART. III. — Caractères d'une lan^ae bien faite.
Toute langue étant par définition un ensemble de signes destinés à exprimer la pensée, et la perfection du signe étant avant tout la, clarté, il en résulte que le caractère essentiel d'une langue bien faite est d'être claire : Aéçsox; aper^, aacprjç eivat. Quintilien dit également : perspicuitas orationis summa virtus.
1. Donc la clarté, telle est par excellence la qualité d'une langue bien faite, celle à laquelle se ramènent toutes les autres.
Or une langue vraiment claire est celle qui exprime le plus fidèlement, le plus complètement la pensée totale et concrète, c'est-à-dire non seulement l'idée pure, mais encore l'énergie et le sentiment qui l'accompagnent. La clarté suppose donc à la fois :
a) la précision qui rend nettement l'élément intellectuel de la pensée;
h) Vénergie pour exprimer la vigueur du mouvement et de la volonté;
c) le pathétique pour reproduire la chaleur du sentiment et de la passion.
Ces qualités en supposent elles-mêmes plusieurs autres qui en sont la condition, à savoir :
d) Une certaine richesse qui fournit un mot pour chaque idée et permetdeles traduire toutes sans confusion ni équivoque possible.
e) Une certaine analogie, c'est-à-dire un certain parallélisme entre la formation du mot et la formation de l'idée; puis une certaine symétrie entre la construction de la phrase et la marche de la pensée, qui constitue comme la clarté matérielle du langage.
/■) Enfin, une certaine sonorité harmonieuse qui permet de se faire entendre distinctement et agréablement d'un grand nombre d'auditeurs.
2, Il est facile de comprendre, d'après ce que nous avons dit, que toutes ces qualités ne sauraient se trouver réunies au même degré dans une seule langue; car, si le caractère analytique convient davantage à la clarté et à la précision de la pensée scientifique, la langue synthétique se prête mieux à l'expression des émotions et des sentiments.
Lt:S LANGUES. W7
La conclusion csl qu'il n'existe pas de langue parfaite. Peutêtre le grec est-il l'idiome qui a le plus approché de l'idéal; lui seul a donné un Homère à la poésie, un Platon à la philosophie et un Démosthène à l'éloquence.
ART. IV. — l^a g^rammaire g^cuéralc.
1. Le langage, étant l'expression de la pensée, en reproduit nécessairement les lois; aussi, sous la variété infinie des règles particulières qui gouvernent les différents idiomes, retrouve-t-on un certain fonds commun et vraiment universel qui est l'expression même des lois de l'esprit humain. L'ensemble de ces règles fondamentales, communes à toute langue, constitue ce qu'on appelle la grammaire générale.
2. Deux méliiodes se présentent pour déterminer ces règles : on peut les déduire a priori des lois de la pensée elle-même : c'est la méthode psychologique, ou, procédant a posteriori, on peut les induire par voie de comparaison et de généralisation du plus grand nombre de langues particulières qu'on aura pu étudier : c'est la méthode philologique. Il est clair que ces deux méthodes doivent se prêter un mutuel secours et se contrôler Tune l'autre. Donnons une idée de la première, qui seule relève de la philosophie.
3. Toute pensée complète se réduit en dernière analyse à un jugement; or l'expression du jugement est la proposition. Donc les trois éléments essentiels de toute langue sont le substantif, correspondant au sujet, ï adjectif qui exprime l'attribut et le verbe qui est l'affirmation du rapport perçu entre l'attribut et le sujet. Toutes les autres parties du discours peuvent se ramener «i l'un ou à l'autre de ces trois éléments.
De fait, Y article n'est qu'une sorte d'adjectif; le participe, présent ou passé, rentre lui aussi dans la catégorie de l'attribut, c'està-dire de l'adjectif ; l'adverbe, énonçant un mode d'action du verbe, n'est, en somme, que l'adjectif du verbe; le pronom, le mot l'indique, est un substitut du nom ou substantif; Vinfcrjectionpenl être considérée comme un résumé confus de toute une proposition exprimant l'admiration, la douleur ou l'étonnement; quant à la préposition qui relie plusieurs mots, et à la conjonction qui relie plusieurs propositions, elles ne sont pas absolument nécessaires à l'expression de la pensée.
A. Après avoir énnmorr. les éléments essentiels du discours, qui sont les 7/10/5, la grammaire s'occupe aussi de leur variation grammaticale et de leur position respective dans la phrase.
Sous ce double rapport, il n'y a pas de règle absolument générale. Nous avons vu en parlant de la classification des langues qu'elles ont recours à Irois procédés irréductibles : la juxta-
position des racines invariables et isolées; V agglutination des racines secondaires autour de la racine principale; enfin la. fusion intime des éléments qui expriment les rapports grammaticaux avec la racine, pour ne former avec elle qu'un seul mot.
APPENDICE <|ue penser d'un" projet de lang^ue universelle?
Une seule langue pour une seule humanité ! C'est là assurément une idée grandiose qui a séduit de grands esprits tels que Bacon, Pascal, Leibniz, et qu'on cherche à ressusciter de nos jours.
Inutile de s'étendre sur les avantages d'une pareille conception : toute la question est de savoir si elle est pratiquement réalisable.
1. Malheureusement, de quelque côté qu'on se tourne, les difficultés paraissent insurmontables. Trois solutions se présentent :
a) Adopter une des langues nationales existantes ;
b) Piessusciterune langue morte, le latin par exemple;
c) Créer de toutes pièces une langue simple et facile, aussi voisine que possible des idiomes des peuples civilisés.
Or les rivalités nationales s'opposeront toujours à la première solution.
Le latin semble se refuser à exprimer clairement les idées modernes.
Reste la troisième solution. — Est-elle viable 1
Supposons qu'on soit parvenu à composer de toutes pièces une langue réunissant toutes les qualités désirables : qui sera chargé de la faire adopter? Procédera-t-on par la force ou par la persuasion? Comment décider les peuples à renoncer à leur langue maternelle qui est faite de leur vie et de leur histoire, qui est le véhicule de leurs traditions, l'incarnation de leur génie et de leur patrie? Et pour quoi? Pour une langue artificielle, sans passé, sans littérature et toujours plus ou moins enfantine.
Et comment des nations, si différentes à tout point de vue, réussiraient-elles à emprisonner leur pensée dans les mêmes formes grammaticales et à astreindre leur organe à la même prononciation? D'autant plus que le travail serait sans cesse à recommencer ; car cette langue, à peine adoptée, ne tarderait pas à se déformer et à se modifier en sens divers chez les différents peuples, pour s'adapter à des besoins nouveaux et aux exigences variées de leur civilisation respective. Concluons que le projet d'une langue universelle est une utopie aussi séduisante, mais, hélas ! aussi chimérique que la paia: perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre.
2. On conçoit que les mêmes difficultés n'existent plus, s'il s'agit, non pas de créer un instrument universel et exclusif s'adressant à tous les hommes pour exprimer toutes leurs pensées, mais d'adopter un idiome auxiliaire, lequel, sans préjudice des langues existantes, serait destiné, soit à l'échange des idées entre savants de tous pa3's, soit aux transactions du commerce international, soit aux relations diplomatiques des chancelleries. Et de fait, le latin a été longtemps la langue scientifique de l'Europe; le français est encore aujourd'hui la langue diplomatique, et l'anglais sera sans doute demain la langue du grand commerce... en attendant que V Espéranto (î) réussisse à les supplanter toutes.