LE BEAU
ART. I. — \'ature «lu beau.
Rien de mieux connu que le sentiment du beau ; rien de plus difficile à définir que son idée. Les uns se sont contentés d'ana-
(1) Il est à remarquer (|ue conrorincment à l'étymologie, Kant appelle esthétique cette partie de la critique de la raison pure qui traite de la sensibilité, tandis qu'il étudie le beau dans la critique du jugement. Depuis Baumgarten (1714-176-2), l'usage a prévalu de réserver ce nom équivoque d'esthétique à la science du beau et de ses nuinilestatious sensibles.
COlJns DE l'IULOSOPHIK. — T, I, 29
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lyser les effets qu'il produit en nous : c'est la méthode psychologique et subjective. Les autres ont essayé de déterminer les caractères essentiels qui font qu'un objet est beau : c'est la méthode objective et métaphysique. NousTétudierons successivement sous l'un et l'autre point de vue.
15 1. — Les effets du beau.
Le beau produit un double effet sur celui qui le contemple : il fait éprouver une émotion et il fait prononcer un jugement.
1. Le jugement esthétique consiste à attribuer la beauté à un objet. Ce jugement est universel et nécessaire, en ce sens qu'en le prononçant, nous n'affirmons pas simplement que cet objet est heaMpour nous, comme nous déclarons, parexemple, qu'une sensation nous est agréable, tout en admettant qu'elle peut ne pa> l'être pour d'autres; ma.is qu'il eslobjeciioement, absolument beau et que tous doivent le juger tel. Des goûts et des couleurs on ne discute pas , dH-on : le proverbe ne vaut que des sensations; en matière d'art et de beauté, dire que chacun a son goût revient à dire qu'il n'y a pas de goût.
2. V émotion esthétique, qu'il ne faut pas confondre avec la sensation qui l'accompagne d'ordinaire, est un sentiment agréable, composé de sympathie, de plaisir et de surprise, et qui peut se ramener à l'admiration.
a) Ce sentiment est essentiellement désintéressé, c'est-à-dire qu'il ne s'y mêle aucune convoitise, aucune arrière-pensée d'utilisation ou de profit; nous admirons, nous aimons le beau pour lui-même. Le beau, dit Kant, est une finalité sans fin; en d'autres termes, il est un bien qui n'est lié à la satisfaction d'aucun besoin, et dont nous ne songeons pas à nous servir comme d'un moyen ^1).
b) De là le caractère sociable et sympathique de l'émotion du beau, qui fait que ceux qui- l'éprouvent, tendent naturellement à la faire partager. L'admiration est contagieuse par elle-même, et, loin de s'affaiblir, elle ne peut que s'accroître en se communiquant.
Kant résume tous les effets du beau quand il le définit : l'objet d'une satisfaction désintéressée, uyiiverselle et nécessaire.
3. Mais le beau ne peut- il se définir que par ses effets? Une chose nest-elle belle que parce qu'elle nous plaît, quod cognitum
(1; Ce mot de Kanf, si souvent cité, ne doit pas s'entendre en ce sens qne le beto et l'émotion qu'il nous procure, soient une lin absolument dernière, qui ne puisse et ne doive se rapporter à aucune autre: car la moralité est une loi absolument universelle à laquelle rien ne saurait échapper; mais en ce sens quele beau. comme le Trai, aune valeur et une efOcacité propres. Voilà pourquoi, indépendamment de l'intentio» de l'artiste, le beau produit son effet qui est de contribuer, par l'admiralion qu'il j provoque, au développement moral de l'individu.
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plaret, et celte définition comprend-elle vraiment tout ce qu'on peut dire du beau?
Sans doute l'émotion esthétique ne suppose pas nécessairement la connaissance précise de la cause qui la produit en nous, et Kant a raison de dire que le beau plaît saiis concept. Sans doute nous jugeons le plus souvent de la beauté des objets uniquement par la satisfaction qu'ils nous causent, et en aucun cas le ])eau ne saurait se percevoir et se définir abstraction faite de cette émotion. Il n'en est pas moins vrai qu'une définition scientifique du beau doit exprimer les caractères intrinsèques qui constituent la beauté de l'objet et qui deviennent pour nous la cause de l'émotion esthétique. Aussi, après avoir fait comme la psychologie du beau en analysant ses effets sur nous, convient-il d'en faire la métaphysique, en l'étudiant en lui-même et en déterminant ses caractères objectifs.
si 2. — Caractères et conditioîis du beau. — Trois définitions inadéquates-
Et d'abord, on peut se demander s'il est possible de ramener à l'unité les diverses formes de la beauté. Un églantier en fleurs, Notre-Dame de Paris, une sonate de Beethoven sont assurément de belles choses; mais que peut-il y avoir de commun entre ces objets, et que faut-il abstraire et généraliser pour arriver à une définition qui convienne toti et soli di'fimto ?
Quelques définitions inadéquates en ont été proposées ; elles peuvent se ramener à trois principales :
1. Selon une parole de saint Thomas, le beau c'est Yordrc, c'està-dire l'unité dans la variété. Saint Augustin avait déjàdit : Omnis pulchritudinis forma unita est.
a) Et de fait, cette définition convient à la beauté formeUi\ qui consiste dans la proportion harmonieuse et dans la disposition régulière des parties, comme celle d'un monument ou d'un visage humain ; mais elle ne s'applique plus aux choses où Tonne distingue aucune forme, comme serait une belle voix ou une belle mélodie.
6) Puis, il est un certain ordre, une certaine régularité froide qui n'ont rien de commun avec le beau. Par lui-même, l'ordre ne suffit pas à expliquer la contagion sympathique et les transports que nous éprouvons à la vue du beau.
c) D'autres fois aussi la beauté est compatible avec un certain manque de symétrie. Souvml tin beau désordro rst un effet dr Cari, dit Boileau. Où est Tordre, par exemple, dans un églantier fieuri étendant capricieusement ses branches?
2, Une autre définition met la beauté dans la grandeur ou la puissance. En réalité, ces caractères sont plutôt ceux du sublime. De plus, s'ils font en partie la beauté de certains objets, ils ne se
retrouvent pas dans plusieurs autres qui peuvent néanmoins être très beaux. Il n'est pas vrai non plus que, de deux choses égales en tout le reste, la plus grande soit nécessairement la plus belle.
— Aristote prétend compléter ces deux définitions l'une par l'autre, en faisant consister la beauté dans l'ordre et dans la grandeur réunis '.ro YàpxaXov Iv asyaôsi xai Totçet ecTTi. Mais il ne suffit pas de juxtaposer ces deux caractères ; il faudrait les concilier et surtout démontrer qu'ils sont nécessaires et qu'ils suffisent à constituer le beau; or Aristote ne le tente même pas.
3. Enfin on a défini le beau : V expression de Vâme par la matière, de l'esprit par le corps, de Vinfini par le fini.
Ainsi formulée, cette définition est sans doute très compréhensive, mais vague et même défectueuse, car il est certaines expressions de l'àme qui sont décidément laides, hideuses même. Toutefois nous croyons qu'il suffit de la préciser et de la restreindre pour en faire une définition juste et vraiment scientifique, qui s'applique à toutes les formes du beau et en explique tous les eîTets.
§ 3. — Nature et définition du beau.
1. Notons en premier lieu que toute beauté est essentiellement expressive; qu'un objet est beau, non pas précisément par sa forme extérieure et sensible, prise en elle-même, mais par les idées et les sentiments qu'il bous suggère, et que le caractère prosaïque de certaines formes vient de leur insignifiance esthétique, c'est-à-dire de ce qu'elles ne disent rien à notre imagination ou à notre sensibilité morale.
2. Donc le beau est expressif; mais de quoi ? Je réponds : de la vie, et en particulier de la vie de Vâme, car le vivant ne peut sympathiser qu'avec la vie, et l'être raisonnable n'aime, ne comprend, n'admire les êtres inférieurs qu'autant qu'il croit s'y retrouver lui-même à quelque degré, dût-il pour cela leur prêter quelque chose de son intelligence, de ses sentiments, de son âme. Comme le remarque Platon : « Ce qui donne aux formes leur grâce, c'est qu'elles expriment au sein de la matière les qualités de l'âme. N'est-ce pas la vie, le mouvement, la riche variété et, en même temps, l'ordre et l'unité que nous admirons dans le corps? Et d'oii viennent sa vie et son unité, sinon de l'àme ? » — « Toute beauté doit ressembler à ce qui vit », dit Aristote dans sa Poétique.
3. Le beau est expressif de la vie, mais non pas d'une vie quelconque : il est certaines formes gênées, diminuées, violemment déformées ou honteusement avortées de la vie, qui sont pour nous des objets de pitié ou de dégoût, d'aversion et même d'horreur. L'âme elle -même est susceptible d'une vie anormale, désordonnée, qui est le vice et la passion. Or ce qui excite notre sympathie,