LE BEAU
notre admiration, notre enthousiasme, c'est l'expression d'une vie riche, libre, harmonieuse, triomphante ; un pareil spectacle stimule par une sorte de contagion, d'clectrisation par influence, le libre jeu de nos facultés représentatives et émotives, et fait vibrer tout notre être à l'unisson de cette vie pleine et idéale (1).
i. Donc ce qui fait la beauté objective et intrinsèque des choses, c'est l'harmonie et la plénitude de la vie qui se manifeste en elles; lu est le principe des elTels subjectifs qu'elle produit en nous.
a) Dès que nous découvrons ou imaginons dans un objet l'expression non équivoque de cette vitalité supérieure et ordonnée, nous proclamons cet objet beau : c'est le jugement esthétique.
h Et la stimulation générale et harmonieuse de notre vie consciente qui sympathise avec cette vie libre, et tend à s'élever à son niveau, à vibrer à son diapason, constitue ïéynotion esthétique, c'est-à-dire le plaisir inhérent à la contemplation du beau. Nous pouvons donc, en réunissant le double élément subjectif et objectif qui le caractérise, définir le beau : L'expression d'une vie particulièrement riche, libre et harmonieuse, laquelle étant perçue, sflhiule agréablement le jeu de nos facultés représentatives et émotives : sens, imagination, raison et sentiment (2),
^ 4. — Quelques exemples à. l'appui de cette définition.
1. Il est clair que le monde inorganique ne saurait exprimer directement la vie qu'il ne porte pas en lui-même ; il ne peut qu'en éveiller l'idée dans l'imagination, à titre de symbole par voie d'analogie et d'association.
C'est ainsi que certaines formes massives sont belles parce qu'elles suggèrent une idée de puissance, de majesté et pour ainsi dire d'éternité. Les montagnes, par exemple, sont belles et expressives quand, par la variété de leurs lignes horizontales ou perpendiculaires, tourmentées ou paisibles, sévères ou mollement ondu-
(i) Nolons-le toutefois, le caractère de la vie présente étant, non pas tant la possession paisible <le la vie pleine et harmonieuse, que la conquête d'une vie de plus en plus riche et nbondante par la lutte violente et souffrante, il s'ensuit que la lutte, la souffrance, la mort même peuvent (."-Ire belles quand elles ont pour ol)jets la conservation ou la conquête d'une vie supérieure. — C'est le beau tragique.
(2) On voit <|ue noire dcfinilion se borne à compléter celle de Kant : Ce qui salisfait le librr Jeu <lc l'imagina lion sa»»s être en dvsarcord avec les loin de l'entendement: et cette auireadoplée par plusieurs modernes : La projirirlé qu'ont certains objets de susciter dans l'acte mémo de la perception le jeu puissant, facile el harmonieux des facultrs représentatives de l'unie humaine. i:n réalité, elle ne fait qu'exprimer l'élément objcclil (|ui leur manque, en indiquant la cause de celte satisfaction, la
nature de cette proprirti', la(|uelle n'est autre, croyons-nous, que l'expression d'une
vie avec laquelle sympathise notre vie.
Notons d'autre part que cette définition renferme, en les harmonisant, tous les
éléments essentiels compris dans les délinitions d'Aristote, de saint Augustin et de
saint iliomas. De fait, la vie pleine et normale, est à la fois force et activité, ordre et
harmonie, unité et variété.
leuses, elles éveillent tour à tour dans notre esprit Tidée d'un effort gigantesque, d'une audace héroïque, d'un repos olympien, ou d'une grâce qui se joue.
Le mouvement, luiaussi, est beau comme exprimant l'acte même de la vie {vita in motu), soit dans sa force irrésistible (mouvement rectiligne), soit dans sa grâce capricieuse et libre (mouvement sinueux) (1).
De même, il est certaines couleurs claires et pures, certaines sonorités douces et pénétrantes, que nous n'hésitons pas à déclarer belles, non pas tant pour la sensation agréable qu'elles nous procurent, que pour les sentiments de calme, de fraîcheur, de jeunesse, de vie saine et radieuse qu'elles éveillent en nous.
2. Le monde organisé, végétal et surtout animal, nous présente des formes bien supérieures de beauté ; car c'est en lui que nous rencontrons l'expression directe de la vie s'épanouissant libre et harmonieuse, non seulement avec son caractère d'unité dans la variété, qui est la première condition de toute beauté formelle (sans doute parce qu'il est le premier effet de la vie), mais encore avec toutes ses séductions d'élégance et de noblesse dans les formes, de grâce et de souplesse dans les mouvements, sans compter les qualités morales d'innocence ou de fierté, de courage ou de générosité que nous lui prêtons si volontiers, afin de mieux sympathiser avec elle.
Ainsi le chêne nous représente la force et la constance ; dans le roseau nous retrouvons la docilité et la soumission ; dans le lis, la pureté, etc. Il en est de même, à plus forte raison, dans le monde animal. Nous admirons la majesté dans le lion, la fidélité dans le chien, l'innocence dans l'agneau, etc. Cette projection de ■ nous-mêmes dans la nature sensible est essentielle au plaisir esthétique.
3. Mais toutes ces beautés pâlissent devant celle qui resplendit dans l'homme, et en particulier dans la physionomie humaine, précisément parce que la vie de l'âme n'a pas de miroir plus fidèle, d'expression plus transparente : corpus anirnum tegit et detegit ; or, nous l'avons dit, la beauté n"est pas autre chose que la perfection de l'âme rendue sensible par la forme vivante.
De fait, un visage n'est beau, d'une beauté vraiment humaine, qu'autant qu'il reflète quelque chose de la vivacité de l'intelligence, de la bonté du cœur et de l'énergie de la volonté. Or ce sont là les trois éléments, qui font la vie pleine et harmonieuse d'une âme forte et maîtresse d'elle-même (2). « Le moyen le plus
(I) Voilà pourquoi, toutes choses égales d'ailleurs, le mouvement de bas en haut est pius beau que le mouveuient de haut en bas : le premier est l'expression de la vie qui triomphe de la pesanteur ; tandis que le second est propre à la nature inerte.
(-) • Concevez sur la face humaine i'expression du courage, jointe à celle de l'intel-
niVKRP ORHRKS \W. BEAUTÉ. 455
sAr d'embellir notre physionomie, autant qu'il dépend de nous, (lit Lavaler. est d'emhellir notre ame et d'en refuser l'entrée à toute passion vicieuse. »
ART. II. — DlTers ordres de beauté.
5; 1. — Exposé. — Nous avons défini le beau : l'expression de l'àme par le corps, de l'idée par la matière, ou, plus généralement, la vie pleine, libre et ordonnée, se manifestant sous une forme sensible. En réalité, c'est la définition , non pas tant du beau considéré ab.solumentque du beau huynain, c'est-à-dire du beau, tel que nous r.idmirons, et avec lequel nous sympathisons. 11 est évident, en etVet, que cette nécessité de la forme sensible ne résulte pas de la nature du beau lui-même, mais des lois de notre propre nature, composée de corps et d'âme, qui ne perçoit le beau que par la forme qui l'exprime, de même que, dans le langage, elle ne comprend l'idée que par les signes extérieurs qu'on en donne; et dès lors, il serait souverainement illogique de refuser la beauté à l'esprit par qui seul la matière est belle.
iS'ous pouvons donc distinguer plusieurs ordres de beautés.
1. Le beau absolunesl autre que Dieu même, archétype, source et foyer de toute beauté créée, xb tcoXù TteAayoç ~oZ xaXoô , comme disaient les Alexandrins, précisément parce qu'il est la vie infinie <4 parfaite, source et foyer de toute vie.
2. Le beau idéal esl cette conception du génie humain, se représentant un être, non pas tel qu'il existe dans la réalité des choses, mais revêtu par l'inic^gination de toutes les perfections que comporte sa nature, species pulchritudinis eximia quœdani, comme parle Cicéron.
3. Le beau naturel comprend le beau tel qu'il se trouve réalisé dans la nature. On peut en distinguer trois sortes :
a) le beau physique, ou beauté des formes sensibles : par exemple, une belle physionomie;
hj le beau inteLleciwd , comme une belle pensée, une idée su- Mime ;
r.) le beau moral^ comme serait une action particulièrement noble et généreuse.
i. Knfin le beau artistique, qui est le beau créé par l'homme, consiste dans l'expression réfléchie d'une beauté idéale sous une forme sensible : par exemple, une sonate, un poème, une statue.
ligence el de la bonté..., l'iinilé de ces trois rayons, a'esl-ce pas la beauté ?— Sup primez l'un ries trois, introduisez l'un des contraires ; égoisme, sottise ou lAcliclé c'est la laideur » (l*. Cratry).
§ 2. — Enchaînement et subordination des divers ordres de beauté.
1. Nous l'avons dit, toute beauté est essentiellement expressive. Le monde inférieur n'est beau qu'autant qu'il exprime quelque chose de la beauté humaine; et l'on peut répéter ici, en la renforçant, la parole de Térence : Je suis homme, et je ne m'intéresse qu'à ce qui est humain. A son tour, l'homme n'est beau qu'à la condition d'exprim-er dans son corps et sur son visage quelque chose de la beauté de l'âme; et l'âme n'est belle, c'est-à-dire vivante d'une vie vraiment normale, libre et harmonieuse que par la vertu; laquelle est elle-même une certaine expression de la beauté de Dieu. Nous pouvons donc conclure avec Joubert : il n'y a de beau que Dieu, et après Dieu, ce qu'il ij a de plus beau, c'est l'âme, et après l'âme, c'est la pensce, et après la pensée, la parole. Or donc, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme et plus une parole est semblable à wie pensée, plus tout cela est beau.
Donc, en résumé, la nature inférieure reflétant l'homme, et l'homme reflétant Dieu, voilà toute la beauté en ce monde.
2. Il résulte de là qu'en cherchant et en admirant le beau dans la nature et dans l'art, l'homme ne fait en réalité que chercher et admirer Dieu; en sorte que l'attrait irrésistible qui nous porte vers la beauté, n'est, en définitive, que le besoin d'absolu qui nous tourmente, une forme de noire tendance vers Dieu.
'0 'fiXoffotpoç [jLoucixôt;, disait Platon; le vrai sage, c'est-à-dire le saint, est le plus grand des artistes, car il travaille sans cesse à exprimer dans sa vie et dans ses actes la beauté absolue, il est en même temps le plus accompli des chefs-d'œuvre, car son corps reflète son âme et son âme reflète Dieu.