De pousser à l'extrême les subdivisions
2. D'être parfois arbitraire dans les détails et bizarre dans sa terminologie ;
3. Enfin, de morceler plutôt que de classer; c'est-à-dire de ne pas faire assez voir l'enchaînement des diverses sciences.
ART. IV. — Classification d'Auguste Comte.
1. — Exposé. — AuG. Comte (1798-18o7) commence par remarquer trois clioses, à savoir :
a) que, dans la nature, les faits les plus simples sont aussi les plus généraux;
b) que tout ordre d'existence supérieur suppose, comme condition, les ordres d'existence plus simples et plus généraux;
c) enfin, que la difficulté de connaître les objets croît avec leur complexité. Voilà pourquoi les faits physiques et chimiques, qui sont plus généraux, plus simples et d'une étude plus facile que les faits physiologiques, en sont aussi la condition nécessaire.
A. Comte conclut de là que toutes les sciences peuvent être rangées en une seule série, où la complexité croîtra en raison inverse de la généralité, et où chaque science supposera les sciences plus élémentaires et plus générales. Aussi, partant des plus simples et des plus faciles à étudier pour remonter par degrés aux phis complexes, il distingue six sciences fondamentales qui sont : les mathématiques, Vaslronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie.
§ 2. — Critique. — Cette classification a l'avantage de se placer à un point de vue rigoureusement objectif, et de bien faire ressortir la liaison et la hiérarchie des sciences; mais elle a le défaut :
1. D'être radicalement incomplète, en rayant du tableau des sciences toutes celles qui ont pour objet le monde de l'esprit; en réduisant la psychologie à n'être qu'un chapitre de biologie nerveuse ou une question de sociologie, et la philosophie elle-même, à une simple systématisation des sciences.
2. Puis, la dépendance entre les sciences est-elle toujours aussi étroite que le suppose A. Comte ? Est-il certain, par exemple, que la physique et la chimie ne puissent progresser sans le secours de l'astronomie (1)?
ART. V. — €'las!!*îficatîon de Herbert Spencer.
§ 1. — Exposé. — H. Si'ENCEft (1820-1903 j, tout en adoptant la même base qu'.\ug. Comte, ramène les sciences à trois groupes :
1. Les sciences abstraites, ou sciences de purs rapports, comme ^les mathématiques et la logique;
2. Les sciences abstraites-concrètes, ou sciences de faits^ et de leurs lois, ainsi nommées parce qu'elles sont moins abstraites que les précédentes et plus que les suivantes. Ce sont Vastronomie, la mécanique, la physique et la chimie ;
3. Enfin, les sciences concrè/e*, ou sciences d"r/re.y, telles que les sciences biologiques et naturelles, psychologiques et sociologiques.
(1) D'après certains adversaires du positivisme, A. Comte aurait eu ce tort plus grav* de sapposer que les diverses sciences ne se distinguent qae par le degré de complexité plus ou moins grande du même objet; que les sciences supérieures n'offrent à l'étude aucun élément qui ne se retrouve dans les plus simples; 'lue la sociologie s'expli(iue par la biologie; la biologie par la chimie, la etiiœie parla physique, et la physique par les matliénaatiques, en sorlic que, tout ici-bas étant en dernière analyse, réductible au nombre, à l'étendue, à la figure et au mouvement, les mathématiques sont, en réalité, la vraie, l'unique métaphysique qui donne l'explication dernière d'cs choses.
Si A. Comte est vraiment tombé dans une aussi grossière erreur, il est certain qu'il l'a, dans la suite, clairement désavouée; car il déclare expressément que, d'un onlro de lois à un autn?, il existe un ^( immense accroissement ».
Li;s sciEXŒs. 543
^5 2, — Critique. — Cette classification n'est pas assez Irancliée, au moins dans ses deux derniers groupes, car les termes d'abs- Irait et de concret sont susceptibles d'uuae intlnité de degrés. A vrai dire, ne sont proprement concrètes que lea sciences, ou mieux les parties des sciences qui décrivent et classent les êtres considérés dans la complexité de leurs caractères. Aussi plusieurs des sciences que II. Spencer range dans cette catégorie, telles que la physiologie et la sociologie, appartiennent-elles plutôt au groupe des sciences absJ raites-concrètes, c«mrae étudiant les phénomèHes et les lois de la vie végétal'e, animale ou sociale.
ART. VI. — C'IassîWcîttîoB çéwérjtïemei»* admise (11.
On peut admettre la ckissincation d'Auguste Comte, en la complétant, et surtout en la dégageant de son faux supposé.
On rangera donc les sciences selon leurs objets et par ordre de complexité croissante, en quatre classes :
I. — Les sciences mathématiques. — L'objet de ces sciences est la quantilCj considérée abstraitement et indépendamment des choses elles-mêmes. Les quantités sont : le nombre^ Vélendue eL le mouvement.
On distingue les mathématiques pures, absolument théoriques et indépendantes de l'expérience, et les malhémdLliques appliquées, dont l'objet principal est d'appliquer les formules des mathématiques pures à certaines données de l'expérience.
1° Les mathématiques pures comprennent :
a) V arithmétique^ science du nombre ou de la quantité discontinue;
Ij) La géométrie, science de l'étendue ou de la (luantité continue;
c) L'algèbre, science de la grandeur en général.
11 est à remarquer que l'algèbre est moins une science proprement dite qu'une méthode de généralisation et de simplification applicable à toutes les sciences mathématiques; de là sa tendance à se substituer aux autres méthodes.
2° Les mathématiques appliquées comprennent :
a) La mécanique rationnelle, science du mouvement et des forces;
b) L'astronomie, science des astres et de leurs révolutions.
II. — LfCS sciences physico-chimiques. — Ces sciences étudient
(1) nemarquons du reste que loute classilicalion des sciences ne peut ('tre qu'une a'uvre ijnjvisoire cl toujours revisalile. D(! fait, les scieiu es progressent et évoluent; or, en se précisant, <>lle8 peuvent se riqi|>ror1if'r ou se séparer les umrs des autrespuis de nouvelles sciences peuvent iuryii . Brel, toute classilicalion, dépendant né' cessalrement de l'état de nos connaissances au moment où elle a été faite, i>eut et doit progresser avec elles.
la matière inorganique, ses lois et ses propriétés. Elles comprennent :
i" La, physique proprement dite, qui étudie les propriétés les plus générales de la matière et communes à tous les corps, telles que la pesanteur, la chaleur, la lumière, le son, rélectricité, etc.; d'où ses diverses branches : la barologie, la Ihermologie, V optique, Yacoustique, Vélectrologie, etc.;
2° La chimie, qui étudie la nature et les propriétés spéciales de chaque corps en particulier : oxygène, chlore, soufre, acides, etc., leur composition, leurs affinités, c'est-à-dire la propriété qu'ils ont de s'unir dans certaines proportions avec tel autre corps.
— Aux sciences physico-cliimiques on rattache d'ordinaire la minéralogie et la géologie, afin de réserver le nom de sciences naturelles aux sciences de la vie et des corps vivants.
III. — Les sciences naturelles ou biologiques. — Ce sont les sciences de la vie, de ses lois, et des diverses formes qu'affectent les êtres vivants. Elles comprennent :
i" La botanique, science de la vie végétale ; '■2° La zoologie, science de la vie animale. Chacune de ces deux sciences maîtresses comprend un certain nombre de sciences secondaires. Telles sont entre autres :
a) Vanatomie [végétale ou animale), qui décrit la forme et la structure des membres et des organes [angiologic, myologie, histologie, etc.);
b) La physiologie [végétale ou animale), qui étudie le fonctionnement des organes ;
c) h' embryologie, science du développement de l'être vivant;
d) La paléontologie, science des organismes disparus;
, é) La systématique [animale ou végétale), qui décrit et classe les espèces animales ou végétales.
A son tour, la systématique compte autant de branches qu'il y a de grandes catégories animales et végétales : V ornithologie, l'ichtyologie, l'entomologie, la conchyliologie, etc.
— Mentionnons encore deux sciences récentes : l'anthropologie et l'ethnologie, qui étudient l'oingine et la distribution des races humaines sur le globe,
IV. — Les sciences morales et sociales. — Ces sciences ont pour objet l'homme en tant qu'intelligent, libre et social, non seulement considéré en lui-même, mais dans ses actes et dans certains faits extérieurs qui sont la manifestation de sa vie morale et sociale. Elles peuvent se ramener à trois groupes :
1° Les sciences psychologiques, qui étudient les phénomènes généraux de la nature humaine : pensées, sentiments, volitions, habitudes, etc., afin d'en déterminer les lois. Ce sont :
r/nSPHlT SCIENTIFIQUE ET LESI'RIT PflILOSOPHIOUE. 545
a) La psychologie, science .purement théorique qui étudie les pliénomènes de conscience et en détermine les lois réelles.
Puis, trois sciences appelées normalives, parce qu'elles tracent à l'âme les règles qu'elle doit suivre pour agir normalement dans ses différents domaines :
h) Lixlogique, qui dirige l'intelligence dans la recherche dnvrai ;
c] L'esthétique, qui guide l'imagination supérieure dans l'appréciation et la réalisation du beau:
d] La moi'ale. qui dirige la volonté dans la pratique du Oien, 2" Les sciences historiques, qui étudient les événements se succédant dans la vie de l'humanité, ainsi que les causes et les lois qui président à leur apparition.
Ces sciences comprennent, non seulement Vhisloirc proprement dite, mais encore la géographie, la chronologie, V archéologie, etc.
8° Les sciences sociales et politiques, qui étudient la structure générale des sociétés humaines, les lois de leur fonctionnement normal et de leur développement. Telles sont : le droit, la /wmpi'udence, Véconomie politique et plusieurs autres sciences fort complexes, dont nous aurons à dire un mot à propos des méthodes qui leur conviennnent.
Enfin, au sommet de toutes les sciences et, pour ainsi dire hors cadre, on placera la Métaphysique générale, ou science de l'être, des premiers principes et des premières causes.
APPENDICE Ccsprit scieutifique et l'esprit philosophique.
«^noins avec l'esprit scientifique, dont il n'est que l'expression la plus haute. L'un comme l'autre, ils sont un esprit clo curiosité critique ; ilssupposent une aptitude spéciale à la réflexion, un goût de la précision, un besoin de creuser les questions et de se rendre compte des choses, un esprit exempt de préjugés et de préventions, qui pense par hii-mènie et ne se contente pa.s de recevoir la vérité de seconde main.
Toutelois, si l'on veut y regarder de plus près et tenir compte des diffé- I l'nces, ces deux esprits présentent certains caractères propres qui permetti'nt de les distinguer et de les opposer l'un à l'autre.
I. — Caractères de l'esprit scientifique. — 1,'obji't de toute science consiste essentiellement dans la reclierohe des causes et dos lois. Or, pour être couronnée de succès, cette reclierclie suppo.se dans relui qui s'y livre un certain nonibic de qualités spéciales, et en apparence contradictoires, qui constituent proprement Vespril scientifique.
1. C'est d'abord une cur/osi/^ardente ft toujours en éveil qui sait s'étonner :i propos; c'est un flair particulier, aubodoratio quxdam veuatica, comme ^'l'xprime Bacon, un amour passionné, enthousiaste pour tout ce qui touche I la vérité; mais en même temps, il y l'aut un calme et une pal ienre k toute
COUnS DK PHILOSOPHIE. — T. I. 3i>
r>4G LOGIUUK.
épi*euvequi sache résister à l'empressemenl naturel, une impartialité sert-ine qui pèse équitablement toutes les raisons et recueille tous les témoignages.
2. Un autre élément caractéristique de l'esprit scientifique, c'est une imagination vive et hardie pour concevoir les hypotli(^ses et 5)ressentir les solutions; et, d'autre part, une prudence, wnc attention scrupuleuse dans l'examen des faits, une rigueur impitoyable dans le l'aisonnement scientifique, qui excluent toute possibilité d'entraînement et d'illusion.
3. Enfin, le savant doit avoir une confiance inébranlable dans le déterminisme des faits et dans les procédés de la science, jointe à une extrême défiance de lui-même et de ses propres idées.
Bref, pour parler avec Pascal, celui qui s'occupe de science, à quelque degré que ce soit, doit unir à toutes les ressources de l'esprit de /inesse, la raideur intransigeante de l'esprit r/éomélriquc, afin de les tempérer et do les compléter l'un par l'autre.
II. — Caractères de l'esprit philosophique. — Si telles sont I qualités qui font l'esprit vraiment scientifique, il est évident que le philosophe, dont l'objet est de remonter aux premières cause.:> et aux premiers principes, devra les posséder à un degré éminent ; toutefois, le caractère et la grandeur de sa tâche en exigent encore plusieurs autres qui sont le propre de l'esprit philosophique.
1. Ainsi, tout savant proprement dit est nécessairement spécial. Par suite du développement progressif des sciences, il est tenu, sous peine de rester superficiel, de se cantonner dans un domaine de plus en plus restreint et de borner sa curiosité à une certaine classe d'objets ou de questions dont il cherche les raisons plus ou moins prochaines. Aussi se désintéresse-t-il volontiers de tout ce qui ne rentre pas dans ce qu'il appelle sa spécialité.
Au contraire le philosophe, dont l'ambition est d'embrasser la totalité des choses par des raisons de plus en plus hautes et de plus en plus compréhensives, devra avoir un esprit vraiment tm^t^erse/ qui s'intéresse à tout, qui soit ouvert à tout progrès et initié à toutes les méthodes. On l'a dit, le propre de l'esprit philosophique est d'aimer toutes les sciences.
2. Un autre caractère essentiel de l'esprit philosophique, c'est le goût des idées générales et des vastes synthèses; c'est le besoin de traduire toute.s choses en idées ; de raisonner ses croyances et ses actes ; de remonter aux principes de toutes les connaissances, aux fins morales et sociales de tous les devoirs. C'est le besoin de s'élever aux vues d'ensemble; d'harmoniser, de systématiser les résultats des diverses sciences, en les ramenant, autant que possible, jusqu'à l'unité de la cause suprême et de la loi universelle.
Voilà pourquoi, si l'exactitude -dans l'analyse, la précision et la minutie dans les détails conviennent surtout à l'esprit scientifique, ce qui caractérise l'esprit philosophique, c'est cette hauteur, cette largeur de vue qui embrasse d'un coup d'oeil les horizons les plus étendus ( l).
III. — Union nécessaire de ces deux esprits. — Quoi qu'il en soit de ces ditTérences, ces deux esprits n'en doivent pas moins rester unis dans une certaine mesure et se compléter l'un par l'autre, sous peine de se fausseiet de devenir aussi impropres à la science qu'à la pliilosophie.
1. Sans doute, on peut être savant sans être philosophe, de même qu'un philosophe n'est pas nécessairement un savant spécialiste ; il n'en est pas moins vrai que, sans un certain esprit proprement scientifique qui lemain-
(1) Pour que cet esprit de synthèse ne dégénère pas en esprit de système, le philosophe doit soumettre constamment ses concepts à une critique sévère et se rendre compte, à cliaque pas, de la légitimité de ses déductions et de ses généralisations.
L ESPRIT StlENTIKIQUE ET L ESPRIT PHILOSOPHIQUE. o'iT
tienne en contact avec les faits, !e philosophe risque de perdre le sens de la
réalité et de s'égarer dans de vaines abstractions. 2. De même, sans ime certaine dose d'esprit philosophique, qui l'élève de
temps en temps au-dessus de sa spécialité, fatalement restreinte, et lui conserve la vue (le l'ensemble, le savant est exposé à voir son horizon se rétrécir à mesure qu'il creuse et qu'il approfondit. S'il n'y prend garde, à force de se concentrer sur un seul objet et de ne faire usage que d'une seule
méthode, son esprit se ferme peu à peu aux autres objets et aux autres
méthodes, et de spécial il devient exclusif, c'est-à-dire faux. « Séparées de l'esprit philosophique, dit Dubois-Reymond, les sciences ne peuvent que
rétrécir l'esprit et détruire le sens de l'idéal. •