L'EXPÉRIMENTATION EN PSYCHOLOGIE
.\RT. I. — iVature et principaux mo<leH <lo l'expérimentation p>«>"clioloî;'iqu<».
i§ 1. — Sa nature. — L'observation psychologique, qu'elle se fasse parla méthode subjective ou par la méthode objective, se borne à constater, au fur et à mesure de leur apparition, les phénomènes qui se produisent spontanément. Or ces phénomènes sont loin d'être toujours aussi clairs et aussi probants qu'on le souhaiterait. On tâche d'y suppléer, soif en faisant par l'atlenlion
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un choix entre ces phénomènes {expérwieulatiun passive, expériences toutes faites par la nature elle-même^, soit surtout en produisant artificiellement d'autres faits plus clairs, plus suggestifs, plus propres eu un mot à manifester leurs causes et leurs lois. C'est ce qu'on appelle expérimenter.
% 2. — Ses modes principaux.
1. Ce sont, dans Tordre do l'expérience passive, l'étude des phénomènes ofîerts par lo. psychologie comparée et l'emploi de la méthode d'intros2Jection provoquée.
a) Lun des buts principaux de l'expérimentation est d'isoler de ses concomitants habituels le fait que l'on veut étudier. Nous avons vu comment la psychologie comparée atteint ce but en nous montrant en dehors de la psychologie humaine normale certains phénomènes plus intéressants,
h) Le même résultat s'obtient d'une manière scientifique et méthodique par V introspection provoquée. Cetteméthode, employée par Binet et l'école de Wiirtzbourg, consiste à faire produire par le sujet de l'expérience certains actes psychologiques, en notant avec soin la série des états de conscience réalisés dans la production de ces actes. (Voir J. de la Vaissière, Éléments de Psycholof/ie expérimentale, pp. 24 et suiv.)
2. L'expérimentation active met en œuvre principalement les « tests >^ ou épreuves savamment combinées, les questionnaires et l'hypnotisme.
a] Les tests et questionnaires serviront beaucoup dans l'étude des lois de l'association des idées, du pouvoir moteur de l'image, de la suggestion, etc.
h) Quant à Yhypnolismc, il fait pour ainsi dire le vide dans la conscience du sujet et permet à l'expérimentateur d'y déterminer par suggestion à l'état pur tel phénomène qu'il veut étudier.
ART II. — difficultés et limites de l'expérimentation ps7cholo|^i«iae.
L'expérimentation, si féconde dans les sciences physiques, se heurte en psychologie à certaines difficultés qui en restreignent singulièrement l'usage et l'efficacité.
§ 1, — Difficultés d'ordre moral. — En physique, l'expérimentateur ne reconnaît d'autres limites que l'impossibilité. Pourvu que la cause du phénomène lui soit connue, et que cette cause soit en son pouvoir, rien n'empêche de l'appliquer à la production artificielle du phénomène qu'il veut étudier. En psychologie, le respect de la personne humaine lui oppose une barrière qu'il n"a pas le droit de franchir, même dans un but
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de science. Ainsi, il n'est pas permis de s'exposer délibérément aux séductions du mal, de provoquer en soi ou en autrui unepas- •oion mauvaise, sous prétexte d'en observer les développements.
Il serait utile à la solution de plusieurs problèmes de séquestrer un enfant jusqu'à un certain âge, de ne lui parler jamais, de le priver de toute éducation, etc. La morale ne" saurait autoriser (lo pareilles expériences.
L'usage de l'hypnotisme lui-même, si répandu aujourd'hui, n'est pas laissé à la discrétion du psychologue, et nous aurons à discuter en son lieu la question délicate de savoir quand l'avantage qu'on en espère est assez sérieux et assez certain, pour compenser les troubles physiques et moraux qu'il entraîne d'ordinaire chez ceux qu'on y soumet.
5^ 2. — Difficultés d'ordre physique. — La ciuestion de moralité supposée résolue, surgissent certaines difficultés d'ordre physique.
1. En efîet, les faits psychiques sont presque tous d'une extrême complexité; les causes nombreuses qui concourent à leur production, ou nous sont pour la plupart inconnues, ou échappent absolument à notre action. Dans ces conditions, les expériences se réduisent souvent à de simples tâtonnements [sortes expenmenti, dirait Bacon), sans résultats précis.
D'autre part, l'emploi de la suggestion, des questionnaires et des lejits demande une sagacité et une délicatesse peu communes, sous peine de voir les résultats de ces méthodes faussés par le mélange des idées préconçues de l'expérimentateur ou des erreurs plus ou moins conscientes du sujet soumis à l'expérience.
2. Toutefois, si les phénomènes psychologiques sont en général trop complexes pour se prêter à une expérimentation méthodique et précise, il en est quelques-uns beaucoup plus simples, dépendant d'un petit nombre de causes, parfois d'une seule, sur laquelle nous avons prise et dont nous pouvons mesurer l'intensité. Aussi est-ce de ce côté que se sont de préférence tournées les recherches. De là deux sciences secondaires, essentiellement expérimentales, et fort en honneur aujourd'hui, à savoir : la Psychophysiologie et la Psycho-phtjsique.
ART. Ht. — 3^a Psjclio-iilijsiolo^ie.
{. hti. psycho-physiologie se propose de déterminer expérimentalement la relation qui existe entre le phénomène psychique et le processus nerveux ou musculaire qui lui sert d'antécédent ou de conséquent physiologique. A cet elï'et, elle demande à l'aoatomie et à l'histologie la structure intime des organes
sensoriels, à la physiologie le mode de vibration des nerfs spéciaux et le jeu des muscles connexes, à la pathologie le rapport des troubles nerveux et cérébraux avec les fonctions psychiques. EUIe étudie l'action produite sur le cerveau par l'ingestion de certaines substances : alcool, chloroforme, morphine. Par la suggestion hypnotique elle' agit directement sur l'imagination pour provoquer certains états de conscience déterminés. Helmholz, Wundt et Charcot ont acquis une certaine célébrité parleurs travaux sur ces questions délicates.
2. Sans doute l'expérimentation physiologique sur la personne humaine a, elle aussi, ses limites très étroites, qu'il serait criminel de franchir, mais on peut, en s'autorisant de l'analogie qui existe entre l'organisme humain et les organismes inférieurs, faire, comme on dit, experimenium in anima vili, et résoudre pratiquement certains problèmes.
3. C'est ainsi qu'au moyen des vivisections animales, par l'ablation totale ou partielle des lobes cérébraux, en constatant les troubles psychiques qui en sont la conséquence, ou détermine approximativement les localisations célébrales. Flourens a montré la distinction qui existe entre la sensibilité et la connaissance par ce fait, que, si on enlève à un animal le cerveau entier sans toucher à la moelle allongée, on lui ôte la faculté de percevoir et tous les instincts qui s'y rattachent, mais non la sensation.
4. Il est également permis d'utiliser au profit de nos connaissances psychologiques les anomalies, les infirmités naturelles, comme aussi certaines opérations chirurgicales qui peuvent s'imposer. Voilà pourquoi certains cas de paralysie ou d'amnésie, un
, homme privé d'un ou plusieurs sens, sont des occasions précieuses pour le psychologue. C'est ainsi qu'en 1728, l'opération d'une cataracte congénitale, pratiquée par Cheselden sur un enfant de quatorze ans, a montré que l'on devait distinguer les données primitives du sens de la vue, de ce qui s'y ajoute ultérieurement par association et par induction. De même, ce fait notoire que certains amputés continuent à situer leurs douleurs dans le membre absent, a soulevé le problème de savoir si la localisation des sensations ne serait pas le résultat d'une habitude.
AHT. IV. — fja Psycho-physique.
La psycho-physique ou esthésimétrie se propose d'établir expérimentalement les rapports quantitatifs qui existent entre les diverses sensations et leurs antécédents physiques (lumière, son, chaleur, pesanteur, etc.).
1. Elle s'applique d'abord à déterminer le minimum d'excitation sensible nécessaire à la sensation. Il peut arriver, en elFet,
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qu'une lumière ou un son soient si faibles qu'on ne puisse les percevoir. On en conclut que l'excitation doit atteindre une certaine intensité pour faire sentir sa présence ; c'est ce que Fechner appelle la loi du seuil : ce seuil doit être franchi pour que l'objet agisse sur l'esprit. L'excitation qui se trouve immédiatement au-dessus du seuil de la conscience constitue le minimum sensible. D'où, premier problème : quel est pour chaque sens le minimum d'excitation nécessaire?
2. A partir de ce point minimum, à mesure que grandit l'excitation nerveuse, grandit aussi la sensation; mais grandit-elle dans la même proportion? Nouveau problème. — 11 est certain par exemple, que dix bougies donnent une sensation lumineuse plus forte qu'une seule bougie, et que cent musiciens font plus d'effet que dix; mais cette sensation est-elle dix fois plus forte? — Non : Weber (1795-1878) établit que la sensation croit plus lentement en intensité que so7i excitation; que plus une excitation est déjà forte, et plus forte aussi doit être l'excitation ajoutée pour produire une différence perceptible; en sorte que la plus petite excitation additionnelle perceptible est en rapport constant avec l'excitation initiale [Loi de Weber).
3. Keguner (1801-1887], regardant cette loi comme démontrée, s'applique à déterminer ce rapport. Sans prétendre que les sensations soient des quantités mesurables au même titre que leurs excitations, il cherche aies mesurer indirectement en déterminant numériquement le rapport qui exigée entre elles et leur excitation.
Fechner appelle unité de sensation le minimum sensible, quel qu'il soit d'ailleurs en lui-même. 11 s'ensuit que lorsqu'une sensation augmente d'intensité sous Tinlluence d'excitations de plus en plus fortes, la série continue de ces degrés d'augmentation qui passent successivement le seuil de la conscience constitue, par définition même, une progression arithmétique. — D'autre part, Fechner a cru déterminer par de multiples expériences que la série des excitations croissantes qui provoquent les augmentations consécutives de sensation, constitue, elle, une progression géométrique, ce qui, exprimé en langage mathématique, donne la formule célèbre de la loi psycho-physique ou Loi de Fechner :
La sensation croît comme le logarithme de Vcxcitaiion.
i. La psycho-physique abonde encore d'autres problèmes analogues. Ainsi, elle prétend mesurer quantitativement la viles.se de la sensation, c'est-à-dire le temps écoulé entre l'impression reçue et la sensation éprouvée. Elle constate que la sensation n'a pas, comme on le croyait autrefois, la vitesse de l'éclair, mais que celte réaction si simple exige en moyenne douze centièmes de seconde.
Elle cherche aussi à détenniner ce qu'elle appelle les « cercles
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de sensation tactile», c'est-à-dire lécartement minimum quilfaut donner aux branches d'un compas pour que ses deux pointes mousses provoquent une double sensation. On remarque que cet écartement minimum varie selon les diverses régions de la peau.
AHT. V. — Valeur «les expériences de psyrliO'phyRique.
1. Il nous semble que l'école allemande s'en exagère singulièrement la portée en proclamant la psycho-physique /eseM//)roc^'(Ze efficace d'analyse psychologique, par cette raison, dit-elle, qu'un fait psychique n'est scientifiquement connu qu'autant qu'on a découvert sa relation quoniifative avec la cause qui le produit.
Nous reconnaissons que ces expériences concourent dans une certaine mesure à nous faire mieux connaître les phénomènes de Vâme, en déterminant avec précision leurs antécédents physiques et physiologiques; mais nous prétendons que, se bornant à observer ces phénomènes par le dehors, elles ne peuvent rien nous dire du travail wiental qu'ils supposent, ni des relations qu'ils ont entre eux. Sous ce rapport, elles ne suppléeront jamais l'observation directe par la conscience.
Après tout, l'observation de ce qu'on appelle les concomitants physiques n'est possible que sur un petit nombre de faits intéressant surtout la vie purement animale. Mais, quel est le concomitant physique qui distingue l'induction de la déduction, le souvenir du passé de la prévision de l'avenir, l'idée de nombre de celle de durée, etc.? Pour tous ces faits, il n'est d'autre méthode imaginable que la méthode psychologique proprement dite.
2. Bien plus, on peut dire que la psycho-physique pose avec Fechner un problème insoluble. Il est possible sans doute d'évaluer en chiffres la durée d'une sensation, mais son intensité n'est pas plus susceptible d'estimation numérique que la clarté d'une pensée, la force d'un motif ou l'énergie d'une résolution, et dès lors, tout rapport quantitatif entre elle et son antécédent physique est nécessairement arbitraire.
En effet, mesurer une grandeur, c'est chercher combien de fois cette grandeur en contient une autre de même espèce prise pour unité. Or, quelle peut être, au yrai sens du mot, l'unité d'une sensation? Et comment dès lors, peut-il être question de logarithme en pareille matière, puisque tout logarithme, étant un nombre, ne peut être logarithme que d'un autre nombre et que tout nombre suppose une unité?
Sans doute Fechner échappe en partie à cette difficulté par sa notion de l'unité de sensation: mais il reste que cette notion même est tout arbitraire et qu'elle offre le double inconvénient de représenter comme équivalentes entre elles toutes les impres-
LF.s FA(;i'i.ri':s de i/ami:. l."!
>ions d'augmentation de sensation ot do donner à entendre que la sensation, à un degré donné d'intensité, est équivalente î\ la somme de ses prétendues unités : ce qui revient à présenter la sensation comme quantitative et composée, et à transformer par le fait même en quantité proprement dite son inlensilr quaUtat'ive.
Dxx reste, tous les procédés imaginés pour mesurer la vitesse des scusalio)is, ou le minimun d'exàtatron nécessaire, manquent de rigueur; il y a là un élément subjectif, une sorte d'rquation perxounclle, essentiellement variable selon les individus (et, pour un même individu, selon les circonstances où il se trouve), qui échappera toujours au contrôle des instruments de précision. Aussi les résultats obtenus varient-ils notablement suivant les expérimentateurs.
Concluons que, i\ part certaines expériences intéressantes, certains faits nouveaux qu'elle a mis en lumière, Yesthésimrtrie n'a ]>as tenu ses promesses ni réalisé son programme; car, si elle a réussi à constater certains rapports, elle a toujours échoué dès qu'il s'est agi de les mesurer.