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CHAPITRE IV

OBSERVATION — MÉTHODE OBJECTIVE ART. I. — li'atiire et importance de la méthode objective.

^ i. — Sa nature. — Nous l'avons dit, le propre du phénomène psychologique est d'être perceptible à la seule conscience de celui qui en est le sujet. Il s'ensuit que la méthode subjective est radicalement impuissante à nous renseigner sur les faits psychologiques qui se passent en autrui. Toutefois, s'il nous est impossible de les observer directement et en eux-mêmes, nous pouvons les constater indirectement dans leurs manifestations extérieures. Ainsi, le malade est seul à sentir son mal, mais le médecin peut le constater, soit dans les signes que le malade en donne, soit dans les troubles organiques qui en sont la conséquence.

Cette observation indirecte du phénomène psychique par celui qui y est étranger constitue ce qu'on appelle la mrthode objective, parce qu'ici le sujet qui perçoit est absolument distinct de l'objet perçu. On peut donc dire que la méthode objective étudie les états de conscience pai' dehors, c'est-à-dire dans les faits matériels et sensibles qui les manifestent; tandis que la méthode subjective ou inlrospeclice les étudie par dedans, c'est-à-dire dans la conscience elle-même.

§ 2. — Son importance. — On voit l'importance delà méthode [^bjectivc.

1. Si nous en étions réduits aux seules données de notre propre )nscience, il nous serait impossible, faute de terme de compalison . de discerner dans nos facultés ce qui est accidentel B ce qui est essentiel, ce qui nous est personnel de ce qui noussi commun avec tous les hommes. Nous ne .saurions pas, par Kemple, si la passion ou l'imagination que nous observons en lous, sont des exceptions et des anomalies, ou si elles font parle de la nature humaine. Nous ignorerions de quels développements, et aussi de quelles dégénérescences ces facultés sont susceptibles, et dès lors, nous serions incapables de définir un état i>u de formuler une loi, toujours exposés à pécher par excès, eu attribuant à la nature en général ce qui nous est personnel, ou par défaut, en refusant à l'humanité des caractères que nous n'avons point observés en nous.

La méthode objective, en nous renseignant sur les faits de

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conscience qui se passent en autrui, nous permet de contrôler nos propres observations, de les compléter et par suite de généraliser les résultats obtenus par l'introspection personnelle.

2. Cependant, quelle que soit l'importance de la méthode objective, il ne faut pas oublier qu'elle est essentiellement une méthode d'interprétation qui suppose l'usage préalable de la méthode subjective, les renseignements qu'elle fournil n'étant intelligibles qu'à la lumière de l'observation directe de nousmêmes. Comment, en effet, apprécier chez autrui un état d'âme, comment en comprendre les signes extérieurs, à moins de l'avoir tout d'abord éprouvé et observé en nous-mêmes? Sans cette expérience personnelle, les mots de remords, d'intenlion, de soHvenir, etc., n'auraient aucun sens pour nous; nous serions comme des aveugles-nés à qui on parle de couleurs.

— Les manifestations de la vie psychologique et, par suite, les sources d'information de la méthode objective peuvent se ramener à trois principales : les Langues. YHistorre et la Psijffftologie comparée.

ART. II. — lies liangues.

1. Nous l'avons dit, par suite de l'union intime de l'âme et du corps, il n'est, pour ainsi dire, aucun fait psychique d'une certaine intensité, qui ne se manifeste au dehors par quelque modification correspondante de l'organisme; ainsi la colère se traduit par la contraction du visage, la douleur par les larmes, la honte par la rougeur, la joie par le rire, etc. Il y a là comme un langage naturel, qui peut nous renseigner sur l'état d'âme de nos semblables.

2. Mais c'est surtout la parole qui est la source d'information psychologique la plus abondante. Il ne tient qu'à nous d'interroger directement autrui sur ce qu'il éprouve, de lui communiquer le résultat de nos observations, afin de pouv^oir comparer et généraliser.

3. D'autre part, les langues, considérées objectivement dans leurs racines et dans leur structure, étant l'œuvre spontanée de l'esprit humain, et comme une psychologie pétrifiée, jettent une vive lumière sur l'histoire de la pensée elle-même. La formation des mots, les changements survenus dans leur signification, les règles si diverses de leur syntaxe nous retracent l'histoire et l'origine des idées qu'ils expriment, les lois de l'association et de l'imagination qui les relient. Bref, la langue d'un peuple est pour ainsi dire l'àme même de ce peuple devenue visible et tangible. Son caractère, son tempérament, sa façon de penser et de sentir s'y expriment au vif.

l'SVCUOLOClE COMl'AIîKE. 35

4. Enfin les langues sont encore instructives dans les monuments de leur lidcraiuvr. On trouve dans les chefs-d'œuvre de la poésie et de l'éloquence, dans la tragédie, dans le roman, etc., l'analyse détaillée des passions humaines avec les diverses phases de leurs développements, l'expression des pensées les plus délicates, la peinture des sentiments les plus nobles et les plus élevés. « Les grands révélateurs de la nature humaine, ce sont les poètes; car les poètes sont naïfs... leurs paroles sont autant d'aveux, de cris d'humanité, d'éclairs jetés dans les ténèbres » Vinet).

ART. m. — L'Histoire.

Après les paroles, les actes, l'histoire : autre source d'information psychologique.

1. Ce n'est pas tant l'histoire politique que le psychologue consultera avec le plus de fruit, c'est surtout l'histoire des institutions, des religions et des mœurs. Ainsi, les cérémonies religieuses, le culte des morts, l'état social, la propriété, la distinction du bien et du mal, qu'on rencontre chez tous les peuples de tous les siècles, prouvent assez que la foi en Dieu, la croyance à l'immortalité de l'âme, la société, la moralité ne sont pas des accidents passagers ou locaux, des inventions tardives ou fortuites, mais des faits qui tiennent au plus profond de l'âme humaine.

'■1. Les mémoires, les correspondances, les autobiographies sont également très riches en faits psychologiques intéressants et variés. C'est en étudiant la vie des hommes illustres, en pratijicant les grandes âmes des meilleurs siècles, comme parle Montaigne, que l'on apprend de quel développement sont susceptibles nos facultés, à quelle hauteur et par quels efforts l'homme peut s'élever en perfection, et par suite comment, à notre tour, nous parviendrons à développer ce qu'il y a de meilleur en nous.

AllT. IV. Ijh. Psycliolojfie comparée.

Après avoir étudié l'àmc dans l'ensemble des facultés qu'elle présente normalement chez la moyenne des hommes civilisés, la méthode objective permet encore au psy<"hologue d'étendre ses observations à tous les degrés de la vie consciente.

On remarque, en effet, que l'âme humaine offre de notables ilifférences selon qu'on la considère chez l'homme fait ou chez l'enfant; qu'elle traverse un certain nombre d'états très divers Icpuis l'imbécillité caractérisée jusqu'au génie; enfin, qu'elle

3() rsYcuoLOGii:.

a au-dessous d'elle, dans l'animal, un analogue auquel il est impossible de ne pas la comparer.

Ces divers rapprochements qu'on peut instituer au point de vue psychologique entre l'homme et l'animal, entre l'homme adulte et l'enfant, l'homme moyen et l'homme de génie, l'homme civilisé et le sauvage, l'homme sensé et l'aliéné, constituent ce qu'on appelle la Psychologie comparée : autre application très intéressante de la méthode objective. Insistons sur quelques-uns de ces rapprochements et montrons le parti que le psychologue peut en tirer pour l'étude de l'àme humaine.

§ 1. — Psychologie animale. — 1. Et d'abord, la psychologie de l'animal permet d'étudier dans les meilleures conditions cette forme mystérieuse de l'activité connue sous le nom d'instinct. Sans doute l'homme lui aussi possède l'instinct; mais, chez lui, cette faculté apparaît toujours plus ou moins mélangée d'intelligence et d'habitudes acquises, qui en modifient le caractère : tandis qu'en la voyant fonctionner chez les animaux inférieurs dans sa pureté native, il nous est plus facile d'en saisir le mécanisme, d'en déterminer la vraie nature.

2. L'animal nous présente aussi à l'état rudimentaire quelquesunes de nos facultés, telles que la mémoire, l'imagination, l'association des images, etc. Or, c'est une loi de la méthode, que les plus complexes s'expliquent d'autant mieux qu'on en connaît les formes les plus simples. « Sans doute, dit Aristote. ce n'est pas l'ébauche qui explique l'œuvre achevée et parfaite: néanmoins, l'élude de celle-là peut jeter quelque lumière sur

•' celle-ci. »

3. D'autre part, certains sens atteignent chez plusieurs espèces animales un développement dont nous ne les croirions pas susceptibles, si nous étions réduits à les observer en nousmêmes; par exemple, la vue chez l'aigle, l'odorat chez le chien, le toucher chez la chauve-souris, etc.

§ 2. — Psychologie de l'enfant. — Quant à la psychologie infantile, nous pouvons l'assimiler à une sorte d'embryogénie psychologique, qui nous apprend dans quel ordre nos diverses facultés apparaissent et se développent; comment, chez l'enfant, les mouvements, d'abord vagues et spontanés, deviennent peu à peu précis et délibérés; comment la volonté n'est d'abord chez lui qu'instinct et imitation, et l'intelligence, que mémoire et association des images; comment enfin il acquiert le langage, comment il arrive à évaluer les distances, etc.

§ 3. — Psychologie de l'anormal. — La psychologie de linsensé est comme la pathologie et la tératologie de l'âme. Elle

l'expérimentation en rsYcnoLOGiE. 37

nous montre à quels désordres sont sujettes nos facultés; les troubles de la perception dans l'hallucination, de la mémoire dans l'amnésie et riiypermnésie; la force de l'image dans l'hystérie et le sommeil hypnotique ; la paralysie plus ou moins complète de la volonté dans l'aboulie; la solidarité qui existe dans le développement ou le dépérissement anormal de nos différentes facultés, et >urtout l'influence du cerveau sur la pensée.

Ici encore, on peut le remarquer, si c'est par l'état normal cju'on comprend les déviations et les anomalies, à leur tour, les anomalies projettent un jour nouveau sur les formes et les activités régulières. « N'observer l'homme qu'à l'état psychologiquement sain, dit Broussais, c'est ne le connaître qu'à demi, car l'état de maladie fait aussi bien partie de son existence morale que de son existence physique. » D'autre part, selon la remarque de Cl. Bernard, « les lois de la maladie sont les mêmes que celles de la santé, et il n'y a dans celles-là que l'exagération ou la diminution de certains phénom'ues qui se trouvaient déjà dans, celle-ci. Si l'on connaissait bien les maladies mentales, il ne serait pas difficile d'étudier la psychologie normale. »

§ 4. — Psychologie sociale. — Il est certain que l'homme réagit différemment aux excitations venues du dehors, selon qu'elles l'atteignent comme individu isolé ou comme membre d'une collectivité. L'étude de ces phénomènes spéciaux, tels que les émotions et passions grégaires, met en évidence des énergies psychologiques que l'examen de la vie individuelle n'eût jamais révélées. On voit combien cette partie de la psychologie comparée peut être féconde en résultats pour la sociologie, la pédagogie^ non moins que pour la connaissance plus approfondie du caractère des individus. (Voir plus loin, La sympathie et Vimilation.)

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