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L'OBSERVATION

ART. I. — .\ature et importance de l'observation.

1. Observer, c^est appliquer attentivement ses sens ou sa conscience sur un objet, afin d'en acquérir une connaissance claire et précise.

Nous disons ses sens ou sa conscience, pour distinguer l'observation interne ou psychologique, qui se fait par la conscience et qu'on nomme proprement réflexion, de l'observation externe ou physique, la seule dont il soit ici question

2. L'observation est d'une importance capitale dans les sciences de la nature ; c'est d'elle que dépend la valeur de tous les autres procédés de leur méthode (1).

En effet, il s'agit ici de faits réels et contingents, qui sont, mais pourraient. ne pas être, ou être autres qu'ils ne sont; donc, pour savoir s'ils sont et comment ils sont, il n'est qu'un moyen, c'est d'observer. En pareille matière, l'imagination, la force du raisonnement, le talent, le génie lui-même ne sauraient suffire; bien plus, toutes ces facultés ne deviennent vraiment fécondes qu'autant qu'elles sont mises en contact direct avec les faits par l'observation.

Sans elle, l'étude de la nature et de ses lois se réduira toujours à une simple conjecture, à une divination, à une anticipation, comme dit Bacon ; jamais elle ne parviendra à une véritable interprétation, à une connaissance vraiment scientifique. Homo, naturse minister et interpres, tanfum facil ri infeUiyil, quantum de naturse ordinc re vcl inente ohservaverit (Bacon, Nov. Org.). « Il faut consulter les choses elles-mêmes, disait Aristote, car elles lie savent pas mentir. »

Alir. 11. — ConditionM de l'observation.

Les conditions d'une bonne observation sont à la i'ois phi/siques intellectuelles et morales.

(1) Lart d'ohserver les lails, dit Cl. Bernard, est la pierre aiiKulaire des sciences de la nature.. Le plus souvent les erreurs dans les théories scieiitirniucs ont pour origine des erreurs de faits.

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§ 1. — Conditions physiques de Tobservation.

1. Des organes saina, qui donnent lieu à des sensations normales et correctes, telle sera toujours la première condition de Fobservalion. Ainsi la myopie, le daltonisme, etc., constituent des états pathologiques de nature à vicier ses résultats.

2. De bons instruments sont également nécessaires; car les sens, suffisants pour les besoins ordinaires de la vie, ne suffisent pas toujours aux besoins de la science. Il faut alors les armer d'instruments :

a) Qui étendent leur portée : ainsi le télescope permet d'observer à des distances énormes; le microscope permet d'étudier les infiniment petits. On peut encore citer le microphone, l'auscultateur du médecin, etc.

b) Qui accroissent leur précision et nous permettent de mesurer avec la dernière rigueur les divers éléments des phénomènes observés : durée, pesanteur, température, etc. Tels sont le chronomètre, la balance, le thermomètre, etc. (1).

c) Qui, enfin, suppléent, jusqu'à un certain point, les sens euxmêmes, en constatant et en inscrivant tout ensemble les phénomènes avec leur intensité variable. Tels sont les appareils enregistreurs si usités aujourd'hui : les baromètres et les thermomètres a maxima et a minima, le météorographe, la plaque photographique, etc. En médecine, le stéthoscope, le sphygmographe qui inscrivent, l'un les caractères de la respiration, l'autre les variations du pouls des malades.

§ 2. — Conditions intellectuelles de l'observation.

Les sens ne sont à proprement parler que les moyens de l'observation. En réalité, ce qui observe, c'est l'intelligence ; de là

f (1) L'une des tâches les plus importantes des sciences expérimentales consiste à mesurer ce qui, dans les phénomènes, est mesurable, afin d'établir des relations numériques entre les quantités : par exemple, entre la quantité de chaleur dépensée et la quantité de mouvement produit. C'est là ce qui permet d'exprimer les lois physiques sous forme d'équation et d'en déduire mathématiquement toutes les conséquences qu'elles renferment. Cette application du calcul aux sciences de la nature est la condition même de leur progrés.

Mais là est aussi la difficulté. En effet, toute mesure se faisant nécessairement par superposition de l'unité, prise pour mesure, sur la quantité à mesurer, il s'ensuit que l'on ne peut vraiment mesurer que les longueurs; et, de fait, comment superposer des poids, des températures, etc.? On y réussit en prenant un détour.

Les savants, ayant remarqué que les variations dans la qualité sont toujours accompagnées de variations correspondantes dans la quantité, résolvent le problème en mesurant les variations quantitatives (de longueur) ()ui correspondent directement ou indirectement aux variations qualitatives. Dans ce but, ils ont imaginé une variété infinie d'instruments, grâce auxquels cette correspondance peut s'établir avec une précision suffisante, et qui traduisent ainsi les divers éléments des phénomènes en signes visuels, toujours plus faciles à lire et à interpréter que les données des autres sens. Les principaux sont : le thermomètre, qui transforme les variations de température en variations de longueur; le baromètre qui rend le même service pour les variations de pression atmosphérique, le manomètre pour la force élastique des gaz, la balance pour les poids, l'horloge pour la durée, etc.

l'observation. î>7r3

certaines qualités inlellcctuelles qui constituent ce qu'on appelle l'esprit <robservalion.

1. C'est d'abord une curiositi' toujours en éveil, qui sait vaincre la routine et trouver des sujets d'étonnement là où le vulgaire reste indifférent. Il faut beaucoup de philosophie, dit J.-J. Rousseau, pour observer ce qu'on voit tous les joui's. De fait, l'esprit frivole et superficiel ne s'étonne de rien; il voit le fait el passe outre, tandis que l'esprit sérieux s'arrête et examine les choses comme si elles frappaient pour la première fois son regard . L'étonnemcnt, dit Platon, est un sentiment propre au philosophe ; il est le commencement de la philosophie comme de toute science ( Théétcte).

t. C'est aussi la sagacilr, qui sait discerner les faits significatifs. Qui n'a pas vu tomber ou osciller quelque objet? Et cependant, ces observations si vulgaires sont devenues pour le génie d'un Newton ou d'un Galilée le point de départ des plus grandes découvertes (1).

§ 3. — Conditions morales de l'observation.

11 est certaines qualités de l'observateur non moins essentielles, et qui tiennent plus encore à son caractère qu'à son intelligence. Telles sont :

1. La patience, pour résistera l'empressement naturel qui nous porte toujours à conclure avant qu'il en soit temps. Newton attribuait modestement la différence qui pouvait exister entre lui et les autres hommes à la patience qu'il mettait à considérer une question, jusqu'à ce que la lumière se fît dans son esprit. On sait que Pasteur a observé, ou fait observer, plus de 50.000 vers à soie, avant de découvrir la nature de l'épidémie qui menaçait de ruiner nos sériciculteurs. « La vérité, dit Huxley, se donne à la patience des savants, à leur simplicité, à leur dévouement bien plus qu'à leur génie (2). »

(i) Galilée, encore étudiant à Pise, observe dans la cathédrale de celte ville les oscillations d'un lustre. 11 eu mesure les durées en les comparant avec les battements de son pouls, et constate ainsi l'isochronismedeces oscillations, quoique leur amplitude varie; le principe du pendule était trouvé. Plus tard il le compléter;! en mesurant le rapport de la durée des oscillations à la longueur du pendule. Enfin, dans les derniers temps de sa vie, il trouvera, avant Huygliens, le moyen d'appliquer le pendule aux horloges mécaniques, afin d'en mieux régler le mouvement.

■') De fait, que de fois le désir de vérifier une théorie préconçue a aveuglé l'observateur au point de l'empêcher de voir ce <)ui 'a conlredil! Que de lois une hypothèse favorite est devenue pour les faits comme un lit de Procusie auquel, bon gté mal gré, ils ont du s'ajuster! — Infirmité do l'esprit humain ! Si la nature n'est pas conforme à nos idées, c'est la nature qui se trompe. Selon la rcmari|ue profonde de Bossuct, le grand dérèglement de l'esprit, c'est de voir les choses parce <)U'on veut qu'elles soient, et non parce (pi'on a vu qu'elles sont. « il arrive souvent, dit spirituellement Nicole, que le principal usage que; notis faisons de notre amour de la vérité, c'est de nous persuader que ce que nous aimons est vrai. •• Kt voilà comment le savant peut s'attacher à une théorie, non parce qu'elle est vraie, mais parce qu'elle est .sienne ,• non quia vera sed quia sua est (Saint Augustin, Confess.).

2. Le courage, qui sait affronter le danger pour saisir sur le fait certains phénomènes rares ou décisifs. On peut citer en exemple ces hardis explorateurs qui ne craignent pas de s'aventurer dans les glaces du pôle; ces médecins qui se sont inoculé des germes infectieux pour en étudier sur eux-mêmes les effets. La science, elle aussi, peut compter ses martyrs.

3. Enfin et surtout, Vimpartialité, c'est-à-dire cet affranchissement de toute préoccupation systématique, ce respect scrupuleux, cet amour passionné de la vérité, qui subordonne toute considération personnelle à sa manifestation loyale et désintéressée. C'est là pour le savant une qualité plus méritoire encore que le courage et plus nécessaire que le génie lui-même. Comme le dit Bacon, le savant qui veut trouver la vérité ne doit jamais avoir l'œil « humecté parles passions humaines ».

ART. III. — Règles de FobserTation.

Pour avoir une valeur scientifique, c'est-à-dire pour fournir une perception claire, précise et, autant que possible, adéquate des faits, l'observation doit être :

1° Attentive; en effet, observer ne consiste pas simplement à voir, I à entendre, à toucher, etc. : cet usage spontané et plus ou moins passif de nos sens ne nous fournira jamais qu'une connaissance vague et superficielle des choses. Il faut les appliquer attentivement, c'est-à-dire activement, délibérément, avec insistance et intelligence; en d'autres termes, il faut regarder, écouter, palper, flairer, déguster; c'est alors seulement que leurs données auront une valeur vraiment scientifique.

:2° L'observation doit être exacte et complète, c'est-à-dire qu'elle doit, autant que possible, percevoir tout ce qui est, rien 'que ce qui est, sans rien ajouter ni rien omettre, et surtout sans mélanger jamais à la constatation objective des faits l'interprétation plus ou moins subjective que nous pouvons leur donner.

Au premier abord, rien de simple comme l'observation d'un fait; en réalité, il n'est souvent rien de plus délicat; presque toujours notre esprit prévenu ajoute quelque élément étranger à la perception. Du reste, la perception elle-même, qu'est-elle autre chose, le plus souvent, qu'une multitude d'inférences que nous ajoutons inconsciemment aux données primitives de nos sens(l)?

(1) « Bien voir est un talent rare. Tel. par inattention, laisse passer la moitié de ce qu'il voit; tel autre note beaucoup plus de choses qu'il n'en voit en réalité, confoii dant ce qu'il voit avec ce qu'il imagine ou ce qu'il infère » (C. Liard).

Ainsi s'expliquent les singulières diversités qu'on rencontre, suivant les individus, dans la perception des objets les plus vulgaires. On dit : rien de simple comme un fait, rien de brutal comme un chiffre; on devrait dire, au contraire, qu'il n'est rien de plus maniable, de plus complaisant, de plus difticile à interpréter. La statistique.

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3° L'observation doit encore être précise. Elle le sera éminemment si, comme nous l'avons dit, elle réussit à donner l'évaluation numérique de tout ce qui, dans le phénomène observé, est susceptible démesure quantitative, comme l'étendue, la durée, le poids, la température, etc.

t' Knfîn, l'observation doit être successive et méthodique.

Les faits que la nature présente à notre étude sont toujours très complexes; d'où la nécessité de distinguer leurs diverses phases et de les observer Tune après l'autre, en commençant par les circonstances les plus importantes, pour passer ensuite aux accessoires, afin que notre examen se conforme autant que possible à l'ordre indiqué par la nature.

Le résultat d'une observation pratiquée selon les règles est considérable. C'est un fait diiment constaté, scientifiquement reconnu, c'est-à-dire un fait qui a désormais sa place acquise dans la science, et avec lequel toute théorie future devra compter ; c'est un fondement solide sur lequel on pourra construire, mais que rien ne saurait ébranler ; car toute hypothèse qui tendrait à y contredire, fût-elle la plus ingénieuse, est condamnée d'avance.

Toutefois, quelle que soit l'importance d'un pareil résultat, il ne saurait sulfire au savant. Son ambition ne se borne pas à connaître les faits, il veut encore découvrir leurs rapports, c'està-dire en déterminer les causes, en formuler les lois, — les expliquer en un mot : c'est l'objet des procédés qui suivent.

L'observation d'un fait inexpliqué nous étonne. Or l'étonnement, qui est un malaise de l'esprit, est aussi l'aiguillon de la science ; il stimule nos facultés et ne nous laisse de repos que nous n'ayons conçu quelque idée relative à la cause probable de ce fait. Cette idée préconçue, cette conjecture est ce qu'on appelle une hypothèse.

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