II- — La science ne doit pas mépriser les autorités
Mais, s'il n'est pas scientifique de se contenter des autorités, il l'est bien moins encore de les mépriser toutes ainsi qu'il est arrivé à plusieurs. Comme le dit Pascal, on corrigea un vice par un autre et on ne fit nulle estime des anciens parce qu'on en avait fait trop.
Ainsi Bacon affiche la prétention de renouveler la science de fond en comble : Inslauratio facienda ab imis fundamentis et Descartes déclare •< qu'il n'y a rien à apprendre des livres et des écrits des philosophes; qu'il ne veut pas même savoir s'il y a eu des hommes avant lui », et, par suite ne saurait ■> s'émouvoir beaucoup de leur autorité » . A son tour, Malebranche « ne veut savoir que ce que Adam et bve ont su, et retrouver par lui-même toute la vérité >.
1. Il est évident que c'est là une attitude injustifiable, antiscientifique au premier chef. Sans doute, il n'est pas philosophique d'admettre l'existence de Dieu ou l'immortalité de l'âme, uniquement par cette raison que les plus grands esprits de tous les siècles y ont toujours cru; mais d'autre part, il est contraire au bon sens et à la logique de ne pas tenir compte de ce que les plus grands esprits ont constamment affirmé.
2. Aussi bien, est-ce donner et plus lourdement encore, dans l'écueil qu'on voulait éviter. Car le savant qui s'isole et qui, sous prétexte d'indépendance, s'obstine à ignorer ce qui a été dit avant lui, en est réduit à ses seules ressources; il devient solipse selon le mot de Leibniz. 11 se condamne de gaieté de cœur à refaire ce qui est déjà fait, à recommencer sur nouveaux frais l'édifice entier de la science, comme aussi à parcourir sans cesse le cercle des mêmes erreurs : vrai travail de Sisyphe, dont le meilleur résultat se réduit à retrouver péniblement des vérités cent fois découvertes et toujours destinées à retomber dans l'oubli.
3. Dès lors, que devient la science? Ici encore elle est vouée à l'immobilité avec cette différence toutefois que, si en se contentant des autorités, elle en restait du moins au niveau où l'ont portée les plus grands esprits, en les rejetant toutes, elle se voit souvent à la merci des plus médiocres. En réalité, il n'y a plus de science, à peine y a-t-il encore des savants.
III. — Les autorités sont des moyens dont la science doit se servir.
En effet, la seule attitude rationnelle du savant et du philosophe vis-à-vis de ceux qui l'ont précédé, c'est le respect. IMais, dit Pascal, comme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer. Quelle sera cette mesure raisonnable ? Il
(1) On raconte qu'aux cours de mathématiques, les cadets d'avant Ja Révolution disaient négligemment à Monge. leur professeur : ■■ Monsieur le professeur, donneznous votre parole d'honneur que ce théorème est vrai, nous vous dispenserons volontiers de la démonstration. •>
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est. facilo do Ip conclure 4e ce qui précède. En effet, si d'une part il ne faut pas se conteuttM- des autorités comme suffisantes; si, de l'autre, 11 ne tant pas les dédaigner comme superflues, reste qu'on les admette comme utiles, que l'on s'en serve comme de moyens pour arriver au but de la science, c'està-dire à l'évidence intrinsèque, à la connaissance par les causes et par 1rs principes. C'est la conclusion do Pascal : l'autorité, dit-il, est le moyen, non la fin delà science. C'est en observant une règle si sage que le savant se tiendra à égale distance d'un isolement orgueilleux et d'un assujettissement sorvile à la pensée d'autrui.
Galilée avait bien compris le rôle des autorités dans la science : « Je no prétends pas, dit-il, qu'on doive refuser d'écouter Aristote ; j'approuve au contraire qu'on le consult^^ et qu'on l'étudio; mais ce que je blàmo, c'est qu'on se livre à lui comme une proie, et qu'on souscrive on aveugle à toute parole de lui, acceptée sans discussion comme un décret invariable. •-
De fait, la connaissance de ce qui a été dit avant lui, s'il sait s'en servir, simplifie beaucoup la tâche du savant.
1. Tout d'abord, il y trouve une certaine somme de Térités désormais acquises à la science, des conquêtes définitives qu'il serait aussi regrettable de laisser se perdre que puéril de vouloir recommenoor. Imagine-t-on aujoud'hui un philosophe qui s'enfermerait dans son cabinet pour trouver les règles du syllogisme ou un calculateur s'acharnant à reconstruire les tables do logarithmes? Sans doute, le savant ne doit pas accepter tous ces résultats sans contrôle; mais il faut bien reconnaître qu'il est plus facile de vérifier une démonstration que de l'inventer.
2. Et là mémo où les recherches antérieures n'ont pas abouti, il trouvera du moins une foule de problèmes posés, agités sinon résolus; or, ditJoubert, en philosophie, il vaut mieux remuer une question sans la décider que la décider sans la remuer. D'autre part, certaines méthodes ont été employées, certaines démonstrations ébauchées, certains faits analysés; or une analjsr bien conduite n'est pas perdue pour n'avoir pas été utilisée, ou l'avoir été incomplètement pai- celui qui l'a faite; elle peut contenir des matériaux excellents que chaque nouvel ouvrier, entrant dans le chantier de la science, n'aura plus qu'à mettre en oeuvre.
o. Il n'est pas jusqu'aux erreurs elles-mêmes qui n'aient leur utilité. D'abord elles ont cet avantage, qu'en en prenant connaissance, nous sommes moins exposés à y tomber nous-mêmes. Comme le dit plaisamment Fontenelle : - Que de sottises ne dirions-nous pas aujourd'hui, si les anciens ne nous avaient devancés à l'égard d'un si grand nombre ! •
Puis, un auteur a beau se tromper, s'il soulève de nouveaux problèmes, s'il nous oblige à creuser nos idées, à revoir nos conclusions, on peut dire qu'il instruit. L'erreur enseigne la vérité, disait Bacon. C'est ainsi que les conclusions darwiniennes et évolutionnistes, toutes fausses qu'elles sont en elles-mêmes, ont été poui- la science un levain salutaire. Et voilà comment l'erreur peut contribuer au progrès de la science. Un esprit vigoureux et sincère ne travaille jamais ou vain; même quand il développe l'erreur, il sert encore la cause de la vérité, et Diderot a pu dire, non sans quelque raison, qu'on doit souvent plus à une erreur singulière qu'à une vérité commune.
4. Enfin, les opinions do ceux qui nous ont précédés sont encore un précieux contrôle pour nos propres idées; une garantie de plus, si elles les confirment, un motif de défiance, si elles les contredisent. • Le vrai philosophe, remarque ,1. Simon, abhorre l'originalité; il no se résigne qu'en tremblant à être soûl. 11 faut qu'il soit toujours prêt à rompre on visière à la tradition et à l'autorité, si l'évidence do la raison l'y contraint; mais il faut surtout qu'il désire avec passion n'avoir pas à subir cette redoutable nécessité. ■■
C'est par ce prudent usage des autorités que chaque savant profit<>ra des travaux de ceux qui l'ont précédé, et qu'à son tour, prenant la science là
où ils l'ont laissée, il la transmettra à ceux qui Suivent, accrue et perfectionnée par ses pi-opres recherches. C'est ainsi que, selon le mot de Pascal, toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui se subsiste toujours et qui apprend continuellement. — Multi transibunt, sed augebitur scienlia, dit Bacon.
Voilà comment, sans manquer de respect aux grands génies qui nous ont précédés, nous pouvons nous flatter d'en savoir plus qu'eux. Voilà comment le moindre écolier ne craint pas aujourd'hui de contredire les plus grands philosophes des temps passés, et apprend en se jouant ce que Descartes et Newton ont mis des années à découvrir. Un nain assis sur l'épaule d'un géant le dépasse facilement de toute la tète. Or, dit encore Pascal, • les anciens s "étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux ». C'est ainsi qu'il faut entendre le mot souvent cité de Bacon: Veritas temporis filia, non auctoritatis.
Concluons que toute science a une partie historique, de nature à faciliter grandement le travail de ceux qui suivent, et qu'il n'est plus permis aujouid'hui d'aborder l'étude d'une science sans en consulter l'histoire. Il y a là comme une règle de méthode générale que Descartes et Bacon ont eu le tort de méconnaître.
Section II. — LES SCIENCES SOCIALES
Comme rhorame lui-même, la société donne lieu à deux sciences bien distinctes, selon qu'on Fétudie telle qu'elle est, afin d'en induire les lois réelles, ou telle qu'elle doit être afin d'en déduire les lois idéales auxquelles elle doit se conformer. Ces deux sciences, bien qu'étroitement unies, doivent cependant rester distinctes. Ce sont, d'une part, la sociologie ou science sociale proprement dite, et de l'autre, la science politique (1).