MÉTHODE DE LA SOCIOLOGIE
— Mais comment entendre ces faits de la vie sociale?
On s'accorde à reconnaître Auguste Comte comme le vrai fondateur de la sociologie. Il l'appelle p/ij/^içMc sociale et il lui assigne pour objet d'étudier les institutions et les manifestations de la vie sociale, ainsi que les variations et les transformations de ces mêmes institutions [lois des États). Pour lui la Sociologie ressortit uniquement à la science positive au même titre que la physique. — Les Ëvolutionnistes, Spencer et Schâffle, identifiant les sociétés à des organismes vivants, ont considéré la Sociologie comme une partie de la Biologie. — Plus récemment des philosophes contemporains, Tarde par exemple, ont voulu la faire rentrer dans la psychologie, parce que, disent-ils, les faits sociaux ne sont pas autre chose que des faits psychologiques se reproduisant et se propageant par imitation.
C'est assez dire que si l'on admet en général la définition que nous avons donnée de la sociologie, les principaux maîtres de cette science nouvelle sont loin de s'accorder sur sa portée. Essayons donc de déterminer quel est son objet.
§ 2. — L'objet de la sociologie : le Fait social.
1. Si les faits sociaux, comme le veut Tarde, sont bien des faits psychologiques, ils sont des faits psychologiques d'un caractère spécial. Ils résultent en effet non pas seulement de la nature de l'individu, mais de son incorporation dans une société. Par suite, on considérera comme faits sociaux les manières de penser, les modes d'activité, les usages, coutumes, lois, institutions..., qui doivent leur origine ou tout au moins leur développement à l'intluence du groupe sur l'individu, et qui, en même temps, intéressent cet individu non pas en tant que particulier, mais en tant que membre de la société. Le fait social, au sens complet du mot, est bien un produit, une résultante de la société; il est aussi un facteur qui réagit sur la société comme telle, c'est-à-dire sur les individus en tant qu'ils sont membres de la société et non en tant que simples particuliers (1).
Tels seront par exemple 1» duel, le suicide, le divorce, le régime de la propriété, des salaires, des successions, l'habitation, le régime alimentaire, etc., par-dessus tout, les croyances religieuses. L'acquisition d'un objet déterminé, la nature de la cuisine de telle famille aisée sont des faits qui dépendent d'antécédents sociaux, mais qui intéressent uniquement l'individu et
(1) M. Durkheim, l'un dos sociologues coulcniporaiiis les plus connus, ne retienl que l'un de ces deux éléments dans sa définition du fait social : « Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure. » Cette concepliim ncuis par.iit incomplète. Nous la discuteions dans l'Histoire de la philosophie (Voir Tome II, i)p. 708 et suiv.).
n'exercent pas d'influence sur la société : ce ne sont pas des faits sociaux. Mais le régime de la propriété individuelle ou collective, l'abondance, la qualité ou au contraire la raréfaction des vivres sont fonction de l'état social et intéressent au plus haut point l'ordre social, l'avenir de la race... Ce sont des faits sociaux. De même un duel, un divorce.
!2. Ces faits sont aussi variés que complexes. On peut les ranger en différents groupes, selon qu'ils se rapportent à l'organisation , de la famille ou de la société civile, aux institutions politiques et économiques, à la religion, aux mœurs, aux langues, aux arts, aux sciences, etc.