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Les faits sociaux sont soumis à deux sortes de lois

a) Lois de coexistence. — Ce sont celles qui expriment les rapports de coordination et de subordination nécessaires entre les différents organes sociaux, et qui sont les conditions d'équilibre des sociétés.

b) Lois de succession. — Ce sont celles qui régissent le mouvement et révolution des sociétés, et qui sont de véritables lois de causalité.

Les premières font l'objet de la statique sociale, et les secondes, de la dynamique sociale, pour employer la terminologie de Comte.

4. Toutes ces lois sont d'une extrême complexité et leur détermination exige parfois le concours de toutes les sciences et l'emploi de toutes les méthodes (1).

Les faits sociaux présentent encore cette difficulté que, outre les causes constantes et régulières, il faut toujours compter avec certaines causes accidentelles, dont on ne saurait ni prévoir le retour ni calculer l'influence; telles sont, par exemple, une grande découverte scientifique, l'apparition d'un homme de èénie, un grand crime ou un grand dévouement. Du reste, nous l'avons dit, l'intervention de la liberté humaine introduit toujours dans les faits sociaux un élément d'indétermination, qui ne permet pas d'en formuler rigoureusement les rapports (2).

(r, Pour ne citer qu'un exemple, veut-on connaître les causes de la dépopulation de la France? — Il faut y distinguer des causes morales et religieuses, telles que l'égoïsme, l'amour exagéré du bien-être, l'affaiblissement des croyances ; des causes physiologiiiues, comme l'alcoolisme et la dégénérescence de la race; des causes économiques telles que le luxe, les impots, le régime successoral, etc. Il faut analyser toutes ces influences; et, comme, d'aulre part, il est impossible d'isoler ces causes ou de faire varier artificiellement leur intensité respective, on conçoit la difficulté presque inextricable que présente pareil problème.

(2) Remarquons cependant que les faits sociaux sont susceptibles d'un certain déterminisme, lequel, pour n'être pas d'une nécessité et d'une rigueur absolues, permet néanmoins de généraliser avec une sécurité relative.

En effet, si l'homme individuel est libre, il n'en est plus tout à fait de même pour Thommc pris collectivement et en masse. Un individu est certainement libre d'allumer son feu ou de changer de vêtements quand bon lui semble; mais, s'il s'agit d'une agglomération d'hommes, on peut être assuré qu'ils changeront leurs vêtements,

MÉTHOrvE DE LA SOCIOLOGIE. 653

§ 3. — Méthode de la sociologie. — Il faut reeonnaîtreque cette science est encore bien récente, et que son objet, ses cadres et ses procédés ne sont pas encore fixés d'une manière précise et universellement acceptée.

1. Tout ce qu'on peut dire, c'est que sa marche est inductive : la connaissance exacte des faits devant nécessairement précéder l'étude de leurs lois. On commencera donc par réunir le plus grand nombre possible de faits en les empruntant, non seulement à l'observation directe, mais encore à l'histoire. Puis, après les avoir soigneusement analysés, on cherchera à en déterminer les relations causales, au moyen des méthodes connues, de concordance, de variations concomitantes^ etc., sans négliger d'en dégager, autant que possible, l'élément quantitatif à l'aide de la statistique.

2. Par statistique on entend le dénombrement des faits sociaux de tel ou tel ordre déterminé, accomplis dans une période donnée. On distingue les statistiques criminelle, douanière, médicale, etc., de celles de l'état civil : naissances, mariages, décès, etc.

Les statistiques sont l'instrument indispensable des sciences sociales; car les lois sociales ne se révèlent que dans les faits pris en masse. Toutefois, une loi sociale n'est pas prouvée par ce seul fait que deux groupes de phénomènes varient corrélativement; il faut encore s'assurer que toutes les autres circonstances restent constantes ; or là est précisément le point délicat, vu l'extrême complexité des éléments qui concourent à la vie sociale d'un peuple. D'oii la difficulté d'interpréter correctement les données statistiques.

3. Enfin, on aura recours à la déduction comme moyen de contrôle, soit en déduisant des lois obtenues par induction les conséquences qu'elles entraînent, et en s'assurant qu'elles s'accordent avec les données de l'observation, soit en essayant de déduire ces lois elles-mêmes des lois plus générales de la nature humaine.

De la sorte on arrivera, sinon sans doute à une certitude absolue, dont ces sciences ne sont guère susceptibles, du moins, le plus souvent, à une très haute probabilité (1).

qu'ils allumeront ou éteindront leurs feux suivant les variations de la température. Il y a là une loi rigoureuse dont les commerçants savent tirer parti.

Voilà pourquoi, dans les sciences sociales et politiques (|ui ont pour objet principal les actes non des individus isolés, mais des masses, les intt^n-ts, non des particuliers mais des communautés, les conclusions, qui ne seraient qu'approximatives ou douteuses au regard des individus pris séparément, peuvent acquérir une certaine valeur universelle.

(1) Nous n'avons envisagé Ici la sociologie que comme une science positive, qui constate les faits et en tire des lois sans se donner la mission de les juger. On peut aussi considérer la sociologie comme une science normative qui cherche à définir les conditions les meilleures pour rendre les sociétés plus prospères : telle est l'idée que s'en font, par exemple, les sociologues caUioliquos. Ainsi entendue, la Sociologie devient une partie de la Morale sociale, — et nous en parlerons longuement au T. II de cet ouvrage.

ART. II. — Rapports de l'hintoire et des sciences sociales.

Ces deux ordres de sciences se rendent des services multiples et réciproques.

§ 1. — Utilité de l'histoire pour les sciences sociales.

1. Les sciences sociales, suivant une marche inductive, doivent nécessairement partir de la connaissance exacte des faits sociaux. Or, ceux que nous livre l'observation directe étant trop peu nombreux pour servir de base à une induction légitime, force est de recourir au témoignage du passé et de consulter l'expérience des siècles, au moyen de l'histoire.

2. En effet, l'histoire entière est pour le sociologue un vaste arsenal de faits, une immense expérimentation rétrospective dont il ne tient qu'à lui de profiter. L'histoire des législations passées éclaire d'une vive lumière les notions fondamentales du droit ; l'histoire des faits économiques, des systèmes éprouvés en matière d'emprunts, d'impôts, de traités de commerce, etc., chaque réforme introduite dans l'éducation traditionnelle ou dans le régime pénitencier d'un peuple, constituent autant d'expériences dont il importe de noter avec soin les résultats.

3. Outre la connaissance matérielle des institutions et des faits sociaux passés, l'histoire nous permet encore de les comprendre et d'en apprécier la valeur exacte, en les replaçant dans le milieu qui les a rendus possibles. En effet, chaque événement social, pris en lui-même et isolément, n'est en somme qu'une abstraction plus ou moins vide, dont le vrai sens nous échappe. Pour en saisir toute la portée, il faut connaître l'histoire plus générale du peuple et de l'époque où il s'est passé.

4. Ajoutons que l'histoire sert aussi à établir les bases positives d'une véritable science sociale en mettant en relief certaines conditions morales et politiques, saris lesquelles un peuple ne saurait être ni grand ni fort.

Ainsi, elle montre que jamais peuple n'a"^ prospéré, ni même duré, sans une autorité assez puissante pour contrebalancer les excès de la liberté, sans une certaine religion, sans quelque chose de sacré, capable d'inspirer le dévouement et le sacrifice de soi.

Bref, on peut dire que la sociologie qui néglige les leçons de l'histoire est une science chimérique et de pure fantaisie.

§ 2. — Utilité de la sociologie pour l'histoire.

Trop longtemps, les historiens se sont bornés à nous parler des guerres, des traités, des grands hommes, des événements extérieurs et exceptionnels des nations. Ce qui doit surtout nous

MÉTHODE DF, LA SCIENCE POLITIQUE. G.j;j

intéresser, ce qu'il nous importe surtout de connaître, ce sont les faits intimes et réguliers de la vie des peuples. C'est leur organisation intérieure, rélat de leur civilisation, leurs institutions politiques, le développement de leur commerce, leur régime économique; bref, c'est leur état social tout entier qu'il s'agit de faire revivre sous nos yeux ; car c'est là que nous trouverons la raison profonde des événements historiques proprement dits.

En fait, tout s'enchaîne dans les sociétés, et les divers ordres de phénomènes agissent et réagissent les uns sur les autres; voilà pourquoi toute sociologie doit être historique, comme toute histoire doit être sociologique.

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