LA CONSCIENCE CLAIRE ET L'INCONSCIENT
ART. I. — lie courant de la conscience claire.
ïî 1. — La conscience claire est continue.
Descartes concevait l'âme comme une substance dont toute Tes- «enceou la nature n'est que de penser. U ne pouvait donc admettre aucune interruption dans la conscience sans admettre, par le fait même, l'anéantissement de l'àme. En réalité, rien ne s'oppose à ce que la conscience soit totalement abolie pendant le sommeil profoftd ou la syncope. Même en admettant cette suspension totale, et en dehors de toute influence cartésienne, deux caractères de la -conscience nous permettent de ia dire continue.
1. Après cette interruption plus ou moins complète, au retour <ie l'état normal de veille, la nouvelle série de nos états psychologiqpies se rattache étroitement à celle qui est venoe s'éteindre dans le sommeil; et la conscience d'aujourd'hui se reconnaît sans hésiter comme le prolongement de celle d"hier.
2. En outre, les divers événements psychologiques qui se fiassent en nous, à létat de veille, se succèdent sans interruption. Même lorsque nous prétendons n'àvoiv pe7isi} à rien, un examen plus rigoureux nous révèle la rêverie plus ou moins vague îi laquelle nous nous sommes abandonnés.
C'est cette continuité do la conseieftce que William James a heureusement nommée le courant de la conscienoe.
a La conscience, dit-il, ne s'apparaît pas à elle-même comme iiaehée en menus morceaux. Les mots de « chaîne » et de « suite »
LE coin\NT m: LA coNscir.Nr.i:. r>9
«Kprimenl e^kcore fort mal sa réalité perçue à niièine; on n'y sawjait marquer de jointure; elle coule. Si Ton veut l'exprimer en fliéUiphores naturelles, il fout parler de « rivière » et de « cot»rant ». C'est ce que uous fcrovs dèsormaù; et nous parlerons du cnuranA de la pensée, de La conscience el de la vie subjective. »
ij i. — Le contenu de la conscience change sans cesse.
d. La connaissance, nous le A-errons en Métaphysique, est l'acte commun du sujet et de l'objet (Voir en Psychologie rationnelle, le mécanisme de l'acte intellectuel, T. !I, p. 46.5). Il en est de mémt; de tout phénomène psychologique conscient. Mais, d'une part, tout objet, hormis les pures essences métaphysiques, est un fait concret et singulier dont la réalité infiniment complexe ne se reproduira sans doute jamais absolument identique à ce qu'elle est en ce moment. D'autre part, le sujet connaissant ou sentant, par les«fforts continuels de sa vie organique aussi bien ijue de sa vie consciente, ne reste pas davantage identique à lui-même : restant le même, il devient autre sans cesse. Dès lors le produit de ces deux facteurs, tel que la conscience le perçoit immédiateme»t, — et donc le contenu du fait de conscience présent, — est un fait unique qui ressemble beaucoup, peut-être, à d'autres faits du même geni-e qui l'ont précédé ou qui le suivront, mais en rigueur, c'est un fait unique qui ne se reproduira plus jamais.
Tel est le sens de la parole d'ÏIéraciite :
Aiç i< tbv aù-QV -OTa[jLOv oùr. àv sijLêair.ç. ,
C'est aussi ce qu'exprime ce vers d'un poète contemporain :
NoKs n'aïu'OHS plus jamais notre àmc de ee soir.
>* cette sentence de W. James i la fois plus technique et plus imoristiqu« : « Une idée, douée dune existence permanente et qui ferait ses apparitions périodiques à la rampe de la conscience, est une entité aussi mythologique que le valet de pique. »> 1. Dans ce courant de la conscience, tous les flots ne sont pas tlo même nature ni de même valeur. Suivons encore l'analyse de \V. James.
(.k3rtaius états de conscience nous sont Iros familiers, ils ont s noms : le plaisir, la peine, la vue de tel speclack, le goût do I mets, l'impression de telle action accomplie. Tous ces faits expriment par des substantifs, des verbes ou même des a/djcc- Ijfs. D'autres, et qui ne sont pas de moindre imjMirtaiice, n'évoiient pas en nous, pris à part, de notion bien nette. Ils nous niblent être des accessoires des premiers, n'ayant pour mis-
sien que de les encadrer, d'établir entre eux des liaisons el de conduire noire conscience de l'un à l'autre de ces états réputés seuls intéressants. Les premiers pourraient être nommés étals substantifs, les autres élal stransififs.
Des états substantifs, rien de particulier à noter, sinon qu'ils ne sont pas les seuls importants. Les autres, généralement moins remarqués, doivent attirer notre attention.
3. Les états transitifs, en effet, forment comme le courant même de notre conscience dans lequel baignent et sont entraînés les états substantifs. Au sujet de ces états, il faut remarquer :
a) La difficulté qu'il y a à les observer par l'introspection sans les détruire ou les dénaturer. — « Ils ne sont, disons-nous,que des vols vers une conclusion, et cela même les rend insaisissables : les arrêter en plein élan, c'est les anéantir; attendre qu'ils aient atteint la conclusion, c'est attendre que cette conclusion les éclipse, dévore en son éclat leur pâle lueur, et les écrase de sa masse solide. Essayez de tenir cette gageure : faire une » coupe transversale » d'une pensée qui évolue et en examiner la section ; cela vous fera comprendre et sentir la difficulté d'observer des courants transitifs. La pensée met une telle fougue en son élan, que presque toujours elle est déjà arrivée à sa conclusion quand Ton songe encore à l'arrêter en chemin. Et si l'on est assez vif pour l'arrêter, elle cesse immédiatement d'être elle-même : on veut saisir un cristal de neige et l'on n'a sur la main qu'une goutte d'eau; on veut saisir la conscience d'un rapport allant vers son terme, et l'on ne tient qu'un état substantif, généralement le dernier mot prononcé, d'où se sont évaporés la vie, le mouvement, le sens précis qu'ils avaient dans la phrase » (W. James).
Remarquons cependant que, pour difficile qu'elle. soit, cette introspection, comme nous l'avons vu dans la Méthode de la psychologie, n'est pas impossible (Voir p. 30).
b) La réalité Qi Viniportance de ces états. — Un peu d'attention doit nous faire reconnaître qu'une grande partie de notre vie psychologique est occupée par ces états instables et innommés. Par conséquent, dit encore W. James, « si vraiment les états de conscience ne sont pas des mythes, aussi sûrement qu'il y a dans la nature des rapports entre les divers objets, aussi sûrement et plus sûrement encore, il y a des états de conscience qui connaissent ces rapports. Dans toute langue humaine, il n'y a pas une conjonction, ni une préposition, ni sans doute une locution adverbiale, une forme syntaxique ou une inflexion de voix qui n'exprime quelque nuance d'un rapport, rapport que nous percevons réellement entre les principaux objets de notre pensée. Si on se place au point de vue objectif, on parlera de rapports réels qui se révèlent; si l'on se place au point de vue subjectif, il faut parler du courant de la
LK (.OlIiANT Ui; LA CONSCIENCE. 01
conscience qui se mesure à chacun d'eux et le teint de sa propre couleur. De part et d'autre, les rapports apparaissent innombrables ; et il faut désespérer de pouvoir jamais formuler toutes leurs nuances dans nos langues actuelles. »
4. Notre auteur le tente cependant, et si nous voulons traiter la psychologie avec quelque finesse, il nous faudra, comme lui, restaurer « en leur place et dignité psychiques ces états de conscience nous et inarticulés » et pour cela, énumérer à sa suite quelquesuns d'enlre-eux : « En bonne justice, de même que nous parlons de sensations de bleu ou de chaud, nous devrions parler de sensations de rapports et de nuances, de sensations de mais, de par et de si... »
« Supposons que trois personnes nous disent successivement : « Attendez! » « Écoutez! » « Regardez! » Ces trois appels mettent notre conscience dans trois attitudes d'expectative parfaitement dilTérentes... Cependant nous n'avons pas de noms à donner à ces trois états de conscience ; nous ne pouvons les exprimer que par les verbes : attendre, écouter et regarder. » Il en est de môme de l'état où se trouve notre conscience lorsque nous essayons de nous rappeler un mot oublié : ce « vide extraordinairement actif » qui repousse les mots faux, ne les trouvant pas à sa taille, qui n'est pas le même quand je m'épuise à retrouver le nom de Spalding ou quand je m'épuise à retrouver le nom de Bowles, encore que ces deux états de conscience s'accordent à n'avoir pas de contenu... État transitif encore, « l'intention de dire une chose avant qu'on ne l'ait dite » état de conscience très réel et qui, dans certaines natures, e^t quelquefois si fort qu'il produit l'illusion d'avoir déjà dit ce que l'on se prépare à dire.
Enfin il n'est pas jusqu'aux états qui paraissent le plus mériter le nom de substantifs, par la netteté et la brutalité avec laquelle ils se font leur place dans la conscience, qui n'entraînent avec eux, comme leur frange ou leurs harmoniques, un peu des états transitifs sur lesquels ils se détachent.
Telle l'impression subite produite en nous par un coup de tonnerre : quoi de plus individualisé, de plus isolé et coupé de tout ce qui précède et de tout ce qui suit? Et pourtant, « jusque dans notre aperceplion du tonnerre, se glisse, pour s'y continuer, l'aperceplion du silence antérieur : ce que nous entendons dans un coup de tonnerre, ce n'est pas le tonnerre pur, mais le « tonnerre-quirompt-le-silence-et-contraste-avec-lui ». Supposez un seul et môme coup de tonnerre objectif : nous le percevrons difi^éremmcnt selon qu'il rompra le silence ou continuera un autre coup de tonnerre. Objectivement, nous pensons que le tonnerre tue le silence; subjectivement, la conscience du tonnerre enveloppe la conscience du silence et de sa disparition. Il serait bien dilficile de trouver
<»2 PSÏCBOLOGIE.
daas iine conscience coocyèle un «laL si- limité au pFésent qpBOu n'y découvre aucun lanabeau du passé immédiat, m
Ce lambeau, arraché le plus souvent aux états transitifs, est ce que, depuis W. James, on nomme ht fran(g<ff des états, de. conscience.
ART. II. — !i»ubconâcieut et psycMque incottscient.
§ 1. — Le subconscient.
1. La conscience ne suit pas son cours, seulement à ciel ouvert ; elle se perd quelquefois pour reparaître un peu après, enrichie de nouveaux apports et semblant avoir continué secrètement, dans sa marche souterraine, les mêmes opérations de jugem«nt et de raisonnement qu'elle accomplit d'ordinaire en pleine lumière. Bien jdus,, entre sa disparition et son retour, le courant de la conseien<2e n'a pas toujours été totalement caché. On reconnaît l>airfois le cours de la/ rivière souterraine à la végétation plus Iraîche et aux plantes aquatiques plus ou moins dégénérées qui jalonnent la petite zone hum'ide au milieu des terres desséchées.
â-- Onle voit, cette vie psychique ne mérite pas d'être appelée inconmiente, au même sens que sont dits inconscients les phéwt)mènes physiologiques. Nous avons affaire ici- à tout autre chose : c'est une activité profonde où. il semble que toutes les fonctions psychologiques se soient produites, mais comme d'ans l'ombre. Parallèlement à ce travail sourd, se poursuit le courant de la conscience claire oîi, de temps à autre, jaillit et devient parfaitement consciente cette vie psychologique profonde; et âf'&à, même quand "elle ne s'y fait pas voir clairement, elle n'est pas totalement absente. On peut suivre, en effet, dans la conscience claire, comme la' projection de ce qui se passe dans le plan inférieur.
Exemple : une bonne nouvelle, promenade ou sortie exceptionnelle, est annoncée à des écoliers, le matin, avant uneeomposilian. 11 en résulte d'abord une joie pleinement consciente ; mais le devoir est là qui réclame toute l'attention. On la lui' donne et l'on n-e pense plus à la sortie prochaine. Toutefois cette pensée n'est pas totalement absente, elle colore dun ton joyeux toute cette matinée : c'est sa projection dans la conscience claire. Puis, de temps en tîemps, à propos de tout et de rien, l'a pensée distinclede la sortie revient à l'esprit ; et, chaque fois, des considérations nourellies l'accompagnent, réflexions et projets qui se sont formés dans ce pl!an souterrain oîi la pensée joyeuse fait toute seule soïi chemin. 3. Tel est le courant de la conscience que Ton appelle proprement le subconscient. On pourrait le définir : unt activité psycholofjiqur. plus ou moins- inconsciente en elle-même, mms con'scknt^
i.\coNSc.ii:\T i:i' suu*:oNSCii!:.\T. (Kt
dans son poi»l dti drpavt ci son point d'amrtjfl, ainsi (jue par su profi'ction dans la ('oiisritntcc rlnirr.
>5 2. — Le psychi<iiie ittconscient.
Dans lo subconsciont, la conscience n'est, pas tolaleniGQt absente, mais elle y est affaiblie. Celte diminution peut-elle aller jusqu'à Vinconscicncr nclucllc totale, sans détruire le caractère psyckohgiqve du piiénomèoe?
l. Si Ton admet rérjuivalence cartésienne entre Tàme. la pen-
e actuelle et la conscience, on devra dire que psijclwlofiique et inconscient sont des termes contradictoires et l'on se réfugiera dans l'hypothèse, pour le moins gratuite, des petites perceptions inconscientes (Taine), ou mieux, des ijafîniment petits de lacanscience (Leibniz), doat la somme donne le conscient proprement dit.
"2. Sans aller jusque-là, mais eu s'en tenant à l'usage qui a, réservé le nom de psychologique, uu plein, sens du mot, à ce quiest actuellement conscient, on évitera de parler de phénomènes psychologiques iaconscients. Suivant cette terminologie, oa a-p-pellera alors psychicjiies, et non strictement psychologiques, ces phénomènes s'ils existent.
3. Existent-ils? c'est évidemment à l'expérience de nous le dire.
Une s'agit pas, sans doute, d'une expérience directe et Immédiate, mais de cette expérience médiate qui permet de conclure des effets à la cause. ^ Or Te-xpérience nous montre qu'un problème, encoi'e loin de sa solution, la veille, se trouve parfois résolu, oui bien près de l'être, au réveil d'un sommeil profond. Le même résultat se produira aussi par le seul fait d'interrompre larecherelie active, pour se livrer à une rôcréottion modérée mais complète.
Que dire de ce travail très réel dont les effets sont palpables? Des jugements, des raisonnements logiquement enchaînés s'y sont poursuivis, et cependant la projection, même de cette activité profonde dans la conscience claire n'a pas eu lieu; tout l'ensemble dTî processus est resté ioaperçu. Il serait évidemment arbitraire de refuser à une telle activité le nom de psychologique ou tout.au.' moins de psychique» : — et pourtant elle est demeurée en ellemême strictement inconsciente (l).
i. Nous pouvons, donc conclure qu'il existe im courant de vie p$iYchiq,u^ où se produisent des opérat;ion s semblables à celles que
I) Strictemeiu iiHOiiscJciitcs aussi (M cependant dénature sUictoment psycholngique 9ont;(;e8 opi-ralionsqui appaiMieimeut an im-canisme mAine rtc VinteHiriencc et de \A~mlonté : la cnnsorvâlioii (l'un souvenir |iar la mémoire intelloctuollc, l'oprir.'ttiun abstraclive AcVinlellert mjent. l'inllux do la volonl(i sur rorganisuie dans rex<'CMti;on d'un mouvement lihrcinonl diiridtî... (Voir (mi P.«ychologie rationiicHo, le mùcani^me de l'inicUifience ot de In fnhnio. T. Il, pp. i6i tM suiv.).
Ton nomme psychologiques et que ce courant échappe à la conscience claireet peutmêmeêlre, en lui-même, totalement inaperçu. Dans le premier cas on le nomme proprement subconscient; dans le second, il mérite le nom d'inconscient psychologique ou mieux de psychique inconscient.
Entre le conscient, le subconscient et l'inconscient s'échelonnent des degrés de conscience continuellement décroissante. Les auteurs, pour désigner ces degrés, emploient souvent indifféremment les termes d'inconscient ou de subconscient.
On peut remarquer aussi que cette activité psychique inconsciente ou subconsciente prend des noms divers selon les diverses théories qui prétendent l'expliquer. On l'appelle parfois marifinale, parce qu'elle est comme en marge de la conscience claire. Fechner la nomme subliminale, parce qu'elle reste au-dessous du seuil de la pleine conscience. Le Docteur Grasset lui donne volontiers le nom de polygonale, parce que la conscience personnelle, figurée dans son schéma par le centre 0, n'en prend pas pleinement ni constamment possession et qu'elle reste éparse et imparfaitement centralisée dans le polygone (Voir plus loin IJautomadsme psychologique).
§ 3. — Importance psychologique du psychique inconscient.
1. On comprend sans peine limportance d'une pareille activité. Par elle se fait en nous un travail dont les diverses phases échappent à notre contrôle direct et dont le résultat sera parfois une véritable révolution psychologique. Il importe donc au plus haut point, tant pour notre conduite personnelle que pour la direction de celle des autres, et particulièrement pour leur éducation, de
" pénétrer aussi profondément que possible dans l'étude du subconscient et de l'inconscient et de nous rendre compte de leur importance en découvrant les différents éléments de la vie psychologique où leur influence peut s'exercer. Indiquons-en les principaux.
2. Le psychique inconscient ou subconscient joue un rôle immense dans l'association des idées et des émotions. Par suite, il exerce son influence :
a) Sur la mémoire, qu'il risque de transformer à notre insu en imagination créatrice.
b) Sur V imagination , surtout dans le travail de l'invention artistique. Nombre d'artistes ont décrit eux-mêmes le phénomène qu'ils nomment ïinspiration. Il suffit presque de substituer à la Muse le subliminal ou le polygonal, pour que leurs descriptions expriment la part de l'activité inconsciente dans l'invention artistique.
c) Sur les aasocialions motrices. « C'est en hiver, a-l-on dit, que
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l'on apprend à nager el en été que l'on apprend à patiner. «
d) L'inconscient agit aussi, par le moyen de l'imagination, sur l'exercice des facultés supérieures de conception et de raisonnement. II. Poincaré a exposé la part qui lui revient dans Vinvention en mathématiques (1).
e] Enfin l'influence de l'inconscient se fait grandement sentir dans la formation de ces états d'âme complexes où l'émotion a part aussi bien que l'imagination et la raison : naissance et développement des sympathies ou des antipathies envers les personnes, les institutions, les idées et les systèmes; — changement dans les dispositions morales et les convictions. De menus faits, une rencontre, un spectacle, une lecture donnent le branle à un travail profond qui se poursuit sourdement et constamment, draine à son profit des apports de toutes sortes, modifie lentement l'orientation de nos idées et de nos goûts et ne se révèle parfois à la conscience claire que lorsqu'il est trop tard pour détruire ses effets. En matière morale, aussi bien qu'en matière intellectuelle, dire d'une conversation, d'un spectacle, d'une lecture : « cela ne me fait rien » est une boutade antiscienlifîque.
ART. III. — L-a loi de rclatÎTité.
Nous l'avons vu, les divers états psychologiques ne se présentent pas à l'état isolé; ils font partie du courant de la conscience et ils appartiennent à un sujet déterminé. De cette double relation résultent pour eux des actions et des réactions qui exercent une influence plus ou moins considérable sur l'ensemble de la vie psychologique. Cette condition des phénomènes psychologiques est ce que l'on appelle la loi de relativité.
Les deux éléments essentiels de la loi de relativité sont la loi de contraste et la loi de synthèse.
§ 1. — La loi de contraste. — Sans prétendre avec Hobbes, Bain et quelques autres (Voir p. 51), que la conscience ne saisit que le contraste entre les événements psychologiques, il est certain que tout fait de conscience nouveau manifeste quelque différence entre lui elles phénomènes immédiatement précédents et que cette
(1) « Souvent, ((uand on travaille une question diflicilc, on ne fait rien de bon la première fois qu'on se met à la besogne; ensuite on prend un repos plus ou moins long et on s'assied de nouveau devant sa table, rendant la première demi-heure on rontinue à ne rien trouver, et puis tout ;\ cmip l'idée décisive se présente à l'esprit. un pourrait dire que le travail conscient a été plus fructueux, parce qu'il a été Interrompu et <|ue le repos a rendu à l'esprit sa fiircc et sa fraîcheur. AJais il est plus pridiableque ce repos a été rempli par un travail inconscient, et que le résultat de ce travail s'est révélé ensuite au géomètre pendant une période de travail conscient, mais indépendamment de ce travail qui joue tout au plus un rôle de déclanchemcnt > (Henri Poincaré).
coims m; piiiLOSoniiF. — t. i. 5
dififérence forme comme le « halo », la « frange » du fait de conscience présent. Celte frange ou ce halo, nous l'avons dit en parlant du courant de la conscience, ne sont pas sans influence sur l'impression produite en nous par le phénomène qu'ils affectent. C'est ainsi, nous lavons vu, qu'un coup de tonnerre qui rompt le silence n'a pas pour nous la même valeur que s'il faisait partie d'un grondement continu. « La saveur d'un fruit, d'une substance quelconque, change quand nous la goiitons après avoir goûté telle ou telle autre substance dont la saveur est très difTérente ou analogue; le phénomène du contraste successif des couleurs complémentaires est également bien connu et très significatif : si, après avoir regardé un certain temps un objet rouge vivement éclairé, on porte les yeux sur une feuille de papier blanc, elle paraîtra teintée de vert-bleu » (P. Malapert).
§ 2. — La loi de synthèse. — Par le fait même de cette réaction des autres phénomènes psychologiques sur le phénomène actuel, ce dernier n'est pas reçu passivement et comme en étranger dans le courant de la conscience : il s'y insère au contraire d'une manière vivante et tout le contenu de la conscience s'organise en fonction de cet élément nouveau.
Ajoutons que cette organisation nouvelle du contenu de la conscience se trouvera elle-même en opposition ou en harmonie avec les dispositions profondes du sujet. De là chez ce dernier un état psychologique général qui, en vertu de la loi d'intérêt, exercera une grande influence sur le développement ultérieur des associations de tout genre.
Exemple. Newman, encore anglican, et n'ayant aucun doute sur la catholicité de son église, est frappé brusquement par l'idée que la situation des hérétiques du iv*' siècle en face de l'Église de Rome est toute semblable à l'attitude actuelle de l'Anglicanisme. Cette pensée que son église pourrait ne pas être catholique entre en contraste avec le sentiment de sécurité complète où il vivait jusqu'alors. Puis ce soupçon nouveau faisant corps avec le besoin constant de son âme d'être et de se savoir catholique, forme maintenant avec lui une synthèse nonvelle : à partir de ce moment, les aspirations catholiques de Nevvman, au lieu de le retenir dans son église, l'en éloignent au contraire et sa marche vers Rome commence, pour ne plus s'arrêter qu'à son terme logique.