I. — La philosophie n'est pas la science universelle
1. Sons le nom de sac/es (ïoyoî), les premiers représentants de la philosophie faisaient profession de science et de vertu. Ce fut, dit-on, Pyihagore qui. à ce nom trop prétentieux, substitua le premier l'appellation plus modestid'amis de la sagesse (4>i).o(7'.?o'.) marquant par L'i qu'il fallait se contenter d'aspirer à la sagesse, sans pi-otendre y être parvenu (1).
Cependant, à celte époque reculée, la science formait encore un tout indivisible; l'amour de la sagesse était l'amour de toute vérité, et j-hitmophifétait synonyme de science universelle ; au^sl les premiers philo-sophes abordaient-ils de front et sans grande méthode les questions !es plus disparates : astronomie et recherches médicales, origine de l'àrae et constitution intime^ de la matière, etc.; ils se per.laient dans cette immensité, et les résultats bizarres, souvent même contradictoires, auxqiiels ils aboutirent, tirent bionti'it tomber la philosophie dans le discrédit.
2. Il appartenait à Socrate de lui assigner son véritable objet, et de lui
(1) On sait que lillustre Chevreul, mort centenaire, refusait lui aussi le titre de (mxunt pour s'intituler modestement cludiant.
lA l'UILOSOPUIE. 7
tracer sos justes limites en la ramenant à la science de Vàme el de Dieu, c'està-dire h la morale fondée sur la psychologie; aussi est-il considéré à bon droit comme le père de la philosophie.
Il avait lu au fi-onton du temple de Delphes cette inscription : rveSôt «TEtauTév; il en \\i la devise du vrai philosophe et le prograrume de son étude.
U lui rccommande.au lieu d'observer le cours des astres et de rechercher de quoi toutes choses sont faites, de s'étudier lui-même, afin de bien ordonner sa vie. Et voilà comment, selon le mot de Cicéron, il lit descendre laphiloso^ phie du ciel sur la terre : Philosophiam e cœlo evocavU.
II. — La philosophie n'est pas une science purement formelle.
l/eri'cur des po!<itivistes est précisément le contre-pied de celle des premiers sages : pour ceux-ci l'objet de la philosophie comprenait tout, embrassait tout; pour ceux-là, il se réduit à rien.
1. D'après Auguste Comte, Herbert Spencer et d'autres représentants de la même école, la philosophie ne poursuit l'étude d'aucun objet particulier; son rôle se borne à assigner à chaque science sa tâche dans la solution du problème universel, à en collationner les résultats, à indiquer les liens de coordination et de subordination qui l'unissent aux autres sciences, afin df les grouper toutes dans leur ordre hiérarchique et d'en faire ce qu'ils appel lent \& systcmaiimlion{\).
Tout au plus lui abandonnent-ils provisoirement, et jusqu'à ce qu'eîlCE aient réussi à s'organiser en sciences positives, les connaissances encore vagues et incertaines; car, à leurs yeux, la rupture avec la philosophie est, pour chaque science, la condition et la marque de son progrès.
C'est ainsi, discat-ils, cjuaux premiers âges du monde, le savoir humain étant encore, pour ainsi dire, à l'état de nébuleuse, la philosophie pouvait le revendiquer tout entier ; mais, s'étant précisé peu à peu et comme condensé autour de difïérents centres, il s'est organisé en sciences particulières, qui ont affirmé successivenienl leur indépendance en s'affranchissant de la tutelle philosophique.
La première qui parvint à rompre ses liens pour vivre de sa vie propre, fut la Mathémalique avec Euclide, deux siècles après Pytliagore. La Physique dut attendre Galilée et le xvii' siècle pour affirmer son autonomie. Au XMu*, ce fut le tour de la Chimie avec Lavoisier. Au début du xix", c'est la science du langage. De nos jours, la Psychologie elle-même manifeste de plus en plus nettement ses tendances séparatistes. Prcf, conclut-on, le moment approche où, tous les schismes étant consommés, la philosophie, après avoir été la science universelle, .se verra dépouillée do tout objet réel, et devra se borner à sa mission légitime et définitive, qui est d'assigner à chaque science sa place et sa tâche dans la vaste synthèse du savoir total.
2. Nous prétendons, au contraire, que la philosophie^ n'est pas une science do pun> forme, sans contenu réel. Elle a un objet propre qu'elle ne partage avec aucune autre science, et ci't objet, nous l'avons dit, ce sont les causes suprêmes, Vàme, Dieu et leurs rapports.
San» doute la philosophie, et en particulier la métaphysique, synthétisée! ramène à l'unité toutes nos connai.ssances; elle organise les sciences particulières en un vaste .sj'stème où tout se tient, où tout s'cncli;une; mais, ne l'oublions pas, ce résultat, elle l'obtient, non pas au moyen de cette simplt* opération lof:ique appelée cla5sification, comme le prétend l'école positiviste, niais par la détermination des premières causeset des premiers principes, les-
(•1) • Quand nous philosophons, «litLiitn-, cola veut dire que nou»eitibraBsons (tans un ordre liiérarcliique Irs principes gmernux delà mathémalique, de lapliyslcjuc, de la chimie, do la l)ii>logie et deriiisloiic, tenant ainsi par les sommets tout le savoir huinuin • (La PhUosophiepvtrititc).
quels, par là même qu'ils sont les plus élevés, embrassent et ramènent à l'unité l'universalité des êtres et des faits.
Sans doute encore, il est possible que, par suite du développement progressif des sciences, la philosophie en vienne un jour à se concentrer tout entière dans la métaphysique, c'est-à-dire dans la recherche exclusive des raisons dernières de toutes choses; mais, quand il en serait ainsi, ces questions constitueront toujours un domaine assez vaste, assez noble, assez intéressant, pour assurer à la philosophie le premier rang entre toutes les sciences, et celles-ci n'en resteraient pas moins ses tributaires.
III. — Conclusion. — Nous pouvons donc affirmer contre les positivistes
que la philosophie n'est pas une science purement formelle; qu'elle a un objetpropre et réel entre tous, et qu'à ce titre, elle peut être considérée comme une science particulière, à savoir la science de l'âme et de Dieu.
D'autre part, s'il est impossible d'admettre avec les anciens sages que la philosophie soit la science universelle, et qu'on ne puisse être philosophe sans être à la fois physicien, géomètre, astronome, médecin, etc., il faut reconnaître aussi que, par la nature même de son objet, elle embrasse par leurs sommets toutes les sciences, et que, dès lors, elle est dans un sens très vrai, une science universelle ; car si elle n'est pas tout, elle s'étend à tout, elle domine tout. « Nous concevons le philosophe, dit Aristote, comme connaissant l'ensemble des choses, autant que cela est possible, mais sans avoir la connaissance détaillée de chaque science en particulier... Or cette connaissance de l'ensemble ne peut être que la science théorique des premiers principes • {Métaphysique, I).