I. — Raison et raisonneixieiit
1. La raison, nous l'avons dit, peut saisir les essences et le» rapports néces»saires de deux manières :
a) Immédiatement, par une vue directe, quand il s'agit des vérités premières, des principes d'évidence immédiate et des rapports évidents par eux-mêmes.
b) Médiatement, par voie de raisonnement, quand il s'agit de rapports plus ou moins éloignés et non évidents par eux-mêmes.
Le raisonnement n'est donc pas une faculté distincte, mais un mode d'opération spécial de la raison, une raison qui se cherche et se développe ; d'où la parenté qui existe entre les roots raison et rcns(mnement, ratio et raliocineUio, Xô^oç et Xoyiatiô;.
2. La raison procédant par voie d'évidence immédiate, est infaillible: aussi ne saurions-nous nous tromper dans l'affirmation des premiers principes. Au contraire, la raison raisonnante est sujette à l'erreur et à l'abus ; de là le désaccord qui se rencontre parfois entre la raison et le raisonnement. On peut en effet raisonner sur des données fausses ou douteuses qu'on ne prend pas la peine de contrôler; on peut aussi, tout en partant de données justes, manquer à quelque règle de logique; ou encore raisonner hors de propos, sur des choses évidentes ou futiles en soi et indignes de nous arrêter ; on peut enfin réduire le raisonnement à une .sorte de mécanique verbale d'où la pensée est absente. On connaît les vers de Molière :
Raisonner est l'emploi de toute ma mais«D Et le raisonnement en baonit la raison.
{Les Femmes savantex.)
^ XI. — Bon sens et sens commun.
Ces deux formes élémentaires de la raison, souvent confondues, sont cependant distinctes.
I. Le sens commun {quod Ihomine* communiler seniiunt] représente le niveau moyen de la raison humaine à une époque donnée. Son contenu se compose :
a) D'une partie fixe et immuable, qui constitue le fonds même de la raison. Ce sont d'abord les premiers principes spéculatifs et moraux, avec leurs déductions prochaines, indispensables à la vie raisonnable, lesquels, pour ce motif, sont à la portée de tous ; puis certains faits fondamentaux, tels que l'existence de Dieu, du monde extérieur, de Tàme, du libre arbitre, et la véracité de nos facultés.
b) 11 comprend en outre une partie variable suivant les époques et les civilisations, consistant en un certain nombre d'assertions et de faits admis sur Te témoignage d'autrui ou sur de simples apparences. Ainsi, la croyance au mouvement du soleil autour de la terre pouvait être considérée avant Galilée comme faisant partie du sens commun.
Le bon sens n'est que la raison dans ce qu'elle a de primitif et de fondamental, c'est-à-dire la faculté de discerner le vrai du faux dans les circonstances ordinaires de la vie.
On conçoit dès lors que le bon sens puisse ne pas se rencontrer exactement avec le sens commun, entendu au sens strict du mot. Et de fait, à toutes les époques, on a vu des hommes de génie, en avance sur leur siècle.