‹ Cours de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 10 sur 41 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

BÉFLEXIONS PRELIMINAIRES.

Je m'attacherai, dans ce premier livre, à traiter les questions préliminaires, et à établir solidement les fondements sur lesquels repose l'édifice de la controverse chrétienne. En toutes choses il faut un point de départ : l'esprit humain ne marche que du counu à Vinconnu, et une question agitée ne peut se résoudre que. par des données antérieures, au-dessus de toute contestation, pu du moins admises par les adversaires avec lesquels on discute. Je fais cette distinction importante, parce qu'il y a dans le domaine de l'intelligence des vérités certaines en elles-mêmes, indépendantes de toutes hypothèses, immuables et brillant toujours d'im éclat nouveau,^ comme l'éternel phare du genre humain ; tels sont les axiomes, ou principes fondamentaux, contre lesquels viennent se briser, depuis soixante siècles, les efforts de quelques intelligences vaines et fatiguées de vivre. Ces principes une fois reconnus, on marche d un pas assuré à la conquête de la vérité, sans se laisser intimider par le bruit que font des tirailleurs égarés à la poursuite des f^tômes. Ainsi, peu importe que toutes les vérités aient été contestées ou niées par quelques hommes perdus dans l'immensité des ce I

21 PRINCIPfiSr FOVDi^EV'ILA.UX

âges, on n'en est pas moins, sur d atteindre son but, et de convaincre les esprits sensés, dès qu'on prend pour fondement et pour règle de ces conceptions, dans Tordre physique, métaphysique et moral, le rapport des sens, l'évidence et l'uutorité du témoignage humain. Établi sur cette base inébranlable, l'édifice de la vérité se soutient psff lui-même. De temps en temp«, quelques travaiUeuziSi alsriwIl^ poussés par une ardeur infatigable : on. ne sait cei qu'ils veulent établir, mais on voit qu'ils veulent tout d'abord renverser ce qui les gêne. Les voilà rangés autour de l'immense pyramide; leurs frêles-échafeftwkges s'élèvent au milieu des menaces et des- cris de victoire; ils se croiront assez récompensés s'ils enlèvent à l'humanité les principes qui font sa vie et sa gloire la plus pure. Mais tandis que l'œuvre se poursuit, les assaillants se trouvent bientôt euxmêmes enveloppés par les courageux défenseurs de lavérité.Ceux-ci frappent à coups redoublés sur l'édifice de l'erreur ; le temps, inexorable vengeur de Dieu et des hommes, achève d'ensevelir dans la poussière ceux qui naguère semblaient menacer le ciel, en sorte qu'il ne reste plus de cette mêlée formidable que des décombres à enlever, je veux dire, des monceaux de livres surannés à entasser dans quelque pourrissoir. C'est ainsi que le monde a vu disparaître succf^ssîvAixiAnt Ica oooptîques, Ics athécs, les matérialistes, les fatalistes, les panthéistes, les anarchistes, en un mot, cette longue série d'hommes qui ont consumé leur existence à faire triompher le néaniT. Ilfeut donc, malgi^ l'égarement t de certaines époques, il faut toujours que les vérités* éternelles l'emportent; aixtre* ment, il faudrait retourner la raison et refondre Tlnmianité au creuset de la philosophie. En plaçant les principes générateursde nos connaissances au-dessus de toute contestation, Dieu a rendu pour jamais impossible la réussite de cette folle entreprise.

Il est une autr^ espèce de vérités, qui sont, si j?ose le dire, dtes vérité» de convention^des conséquenees^plus ou moins^ éloignées, déduites des premiers axiomes^ et auxquels grand nombre d'hommes^ se rattachent dans l'ordre physique et social, pour diriger' et terminm* leurs controverses, pour perpétuer la réalisation du dtoît dans, lea questions politiques et civiles,:pour fixer le goût dans les lettres «t dans les arts. Ges vérités sont proclamées par les *ha^ biles des différentes époques, ou admises par le» l^^àteurs^ ou sanctionnées* par les tribunaux, ou décréiaées par les académies, et par les' différents jurys qui s'y rattachent. ^Betelsàprincipes neisont pafs^ comme on' lé voit, dé naturel commander une- oonvietroiî absolue-, immuable, à 1 entendement, quoiqu en pratiijue on-'soit soti-

▼«nfc obligé de s y soumettrei'. Sous ce rapport, nul doute que rhumaniliié me sait susceptible d un progrès indéfini. La perspica* cite des^ sages consiste à s'approcher toujours, dans les différents genres de conoeytions, de la connaissance des lois de la nature, qui ne sont aatre chose que la vérité mise en action dans l'univers. CTest pourquoi tout change incessamment, dans les sciences, dans Jesasts, dans la législation^ et, il faut le dire, le changement nest pas toujours un progrès, parce que Thomme quitte souvent le bien qu*il possède pour un mieux chimérique dont lexpérience bientôt le désabuse. Ceci expliquerait, du moins en partie, pourquoi les chefs. des* nationsi se sont montrés constamment conservateurs de ce qui était,, pourquoi ils. ne sont entrés qua regret dans les routes noui^eUes où les poussait Teffervesceate multitude, pourquoi, en* &, le& <^Kuigements les plus justes et les plus nécessaires n ont presqw jamais été e£fectués que par la force- majeure. Il serait facile demonlorer que cet instinct d immobilité, inné au pouvoir, cette persistance dans le statu quo a souvent préservé le monde des phis grandes ealamÎDés^

Toutefois, il est des époques oùtdes'prin^i^es. nouveaux se font jour nadépcndarament de tous les obstacles» Quelquefois c'est un génie ptnssant . qui «branle le monde par la force de sa parole. Quelquefois c'est un législateur sublime • qui replace la société souffrante dans ses rapports naturels^Qiielquefois c'est une grande di£^ion de lumières qui descend jusque dans les profondeurs de la société, et pénétraat peu à peu les esprits, les dispose à une complète régénéiation. Il serait bien intéressant d'observer, à cet égard, et de caconter l'influence prodigieuse que le christianisme a exercée rdativement aux objets même qui lui paraissent le plus étrangers. Mais tel n'est pas mon but quant à présent, et d'ailleurs cette noble tâche a été souvent remplie mieux que je ne pourrais le fidre. H me suffit de remarquer, sans craindre d'être contredit par aucun homme sage, que cette religion divine est une lumière bienfaisante, et pour la vie présente, et pour la vie future. C'est depuis rère chrétienne que la rais<»t a. été véritablement émancipée-parla foi, et les peuples affranelûs par la doctrine de l'obéis-

* n ftttt vappovter i ceciile clrapttre où. fascaV tiâiito de lai morale^ et s*€X- VviflieaîAsi : « On no- «oit presque rien de juste ou d*ij3justequi ne change 4»ti|«aUté e» changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence, tfn méridien déctd« de- la Térité. Le» lois l^ndamentales changent. Le droit a ses époques. Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne ! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà «

4 PRIHCIPES FONDAMENTAUX

sance. Les plus beaux progrès dans les sciences, dans les arts, dans les mœurs et dans les lois, sont dus à ce principe civilisateur qui a pénétré dans les entrailles de l'humanilé, et qui s'est infiltré à travers les siècles. Cependant, le domaine de la foi ne s'étendant point à ces questions de détail qui préoccupent la vie présente, il est vrai de dire que dans tout ce qui est principe hypothétique ou de convention, l'humanité marchera à tâtons jusqu'à la fin des siè« clés, quelquefois avançant, quelquefois reculant, et toujours en guerre, soit pour attaquer, soit pour défendre. C'est dans ce sens que Dieu a livré le monde à la dispute des hommes ^

Immuable au milieu des révolutions, calme au milieu des orages, l'Eglise, dépositaire des vérités éternelles, traverse les siècles, fournissant à toutes les époques les principes généraux de solution pour toutes les difficultés importantes. Lorsque l'obstination de l'erreur ou l'effervescence des passions s'efforce de lui barrer le passage, elle s'élève comme un navire majestueux par-dessus les flots qui semblaient devoir l'engloutir.

On comprendra sans peine que dans un cours de controverse catholique, je dois poser d'abord les principes généraux sur lesquels repose toute conviction inébranlable, pour en déduire ensuite une série de conséquences rigoureuses qui aboutissent à la foi catholique. L'erreur a suivi une direction inverse : allant du composé au simple, elle a nié d'abord le principe d'autorité qui constitue l'Eglise; puis, pressée par la force du témoignage évangélique,elle s'en est débarrassée en niant l'Evangile et la divinité de la religion chrétienne ; forcée de nouveau dans ce retranchement par la pensée de Dieu et de ses attributs, elle a rejeté cette idée importune, elle a nié Dieu et sa providence. Enfin, comme l'évidence l'accablait dans cette question fondamentale, elle a nié l'évidence, la raison, la vérité, et s'est réfugiée dans les antres profonds du scepticisme pour s'y reposer à son aise, et contempler avep une joie satanique les ravages de l'incendie qu'elle avait allumé.

C'est là, c'est dans cet impasse, qu'il faut aller chercher une multitude d'intelligences brisées par tant de chutes, et qui souffrent, loin de la vérité, d'inénarrables douleurs. C'est là qu'il faut les saisir pour les ramener par degrés au point de départ ; ou, si nous n'espérons point réveiller des âmes trop profondément assoupies, il faut du moins prémunir les autres contre les dangers d'une incrédulité

* Tradidit mundum disputationi corum. (Gccles., m, 11.)

DE PHILOSOPHIE CHaÉTIBNHS. 5

fatale, qui aboulit forcément à la destruction de Tintelligence humaine.

Dans ce premier livre, je me propose de traiter : i® de la Tenté; a® de la raison ; 3*^ de la certitude ; 4** de la philosophie.

Dans des questions si importantes, et dont la solution doit servir de base à Tédifice que je me propose d'élever, j'ai compris tout d'abord que je ne devais m'appuyer sur aucune théorie systématique, parce que les systèmes sont toujours plus ou moins contestables, quoiqu'ils soient souvent le fruit de profondes et sublimes méditations. S'emparer des faits, tels qu'ils se présentent à nous ; constater, d'après ces faits, les lois universelles de l'intelligence e de\a nature, c'est ce qui m'a toujours paru être la véritable philosophie. Quand on sort de ces «considérations pratiques, de ces réalités accessibles aux esprits même vulgaires, pour s'élever dans une sphère supérieure, et contempler à priori la raison intime des choses, on s'expose d'abord à s'écarter du vrai, et puis ensuite, on parvient rarement à accréditer ses conceptions, de manière qu elles deviennent des principes incontestables. Ceci est vrai, surtout dans l'ordre purement intellectuel et dans l'ordre religieux. CSependant ce travail, lorsqu'il n'est pas entrepris en haine des principes universellement reconnus, lorsqu'il est sagement dirigé et pur de toute folle présomption, fait honneur à l'esprit humain, et révèle une tendance qui lui est innée à rompre les barrières qui le retiennent dans le monde phénoménal, pour contempler la vérité au sein de Dieu. C'est comme l'intuition prophétique de la vie future, où l'on voit face à face ce qu'on ne peut voir ici-bas, qu'à travers les formes sensibles dans le vaste miroir de la création.

l'ai compris encore que je devais reproduire les pensées des hommes célèbres qui nous ont précédés, plutôt que d'exposer les miennes. Quand toutes, les questions ont été traitées et approfondies habilement par tant d'esprits supérieurs, il y aurait trop de présomption à vouloir mieux dire qu'ils n'ont dit. Je citerai donc, soi au long, soit en partie, soit eu résumé, ce qui me paraîtra le plus propre à satisfaire l'attente des lecteurs, et à produire la conviction dans les esprits de bonne foi, les seuls auxquels s'adresse tout homme qui veut faire triompher la cause de la reUgion.

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