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CHAPITRE IV

DE QUELLE IMPORTANCE EST LA VÉRITlg.

Il ne s'agit point encore ici de montrer que la raison humaine peut, au moins dans certains cas, saisir la vérité avec certitude. Notre dessein, dans cet ouvrage, est de commencer toujours par constater les choses incontestables et d'expérience générale, pour nous éle-

DB PHILOSOPHIE CHRETIENHE. lAO

ver ensuite à la solution de celles qui ont été contestées. Mais, quoique je ne combatte pas encore directement le pyrrhonisme, ce que je dirai dans ce chapitre sera néanmoins une préparation, et comme une première ligne d'attaque dirigée contre lui.

Partant des données établies dans les deux chapitres précédents je me propose d'établir :

L'importance de la vérité en général.

L'importance de la vérité en matière de religion,

Abticle V. — Importance de la Térité en général.

L'importance, ou, pour mieux dire, le besoin absolu de la vérité, est une de ces choses qu'il suffit d'énoncer pour qu'elles s'emparent de notre intelligence. Tout le monde tombe d'accord que, la nature humaine ^tant donnée avec la capacité de connaître et le penchant irrésistible qui la porte à juger, la vérité est sa vie, comme l'erreur est sa mort. La vérité est à notre âme ce que l'atmosphère est à notre corps. En sorte qu'une intelligence qui désespérerait d'atteindre la vérité, et se croirait condamnée à courir d'erreur en erreur tant que durerait le rêve pénible de la vie, devrait selivreràun afj&eux désespoir, semblable à ces malheureux que la justice humaine enfermait dans un sac de cuir pour les abandonner aux vagues de la mer. Quoi de plus cruel, en effet, quoi de plus intolérable, que d'éprouver un penchant irrésistible à connaître, à juger, à croire quelque chose ; une soif dévorante qui brûle votre cœur sans jamais le consumer, et de vous sentir écrasé sous le poids de votre impuissance à chaque effort que vous faites pour approcher de la source? Non, les supplices infernaux imaginés par Jes anciens n'ont rien de comparable aux déchirements intérieurs d une raison qui ne trouverait d'autre refuge qu'un doute absolu contre des erreurs inévitables \

L* amour de la vérité, le besoin d'affirmer quelque chose, n'est pas une disposition libre de notre âme; c'est une des conditions

* « La Téritë est en effet la Tie des inteUigences ; chacun la poursuit de ses Tœux ; et je ne sais quelle joie ineffable remplit tout notre être lorsque, après avoir été longtemps dans le doute ou dans Tignorance, nouS' Tenons à saisir sa TÎTC lumière. C'est un besoin universel qui dévore également les âmes généreuses et les esprits faibles ; en sorte qu'au milieu des mensonges qui remplissent le monde, nul homme cependant ne reste attaché à l'erreur par un secret penchant pour l'erreur elle-même, mais par une conviction profonde qu'il possède, au contraire, la vérité. » Laurentie, Introduction à la Philoso' phie, cb. 1.

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essentielles de notre nature, contre laquelle rien ne peut prescrire; de telle sorte que, quand un homme se jette dans Terreur, c'est encore la vérité qu'il -veut et qu'il croit saisir. Aussi, on peut dire que tout le travail de la pensée humaine, depuis Torigine des temps, a eu pour but, ou la découverte, ou la conservation, ou les développements de la vérité dans toutes les directions. D'abord traditionnelle, et concentrée dans les points qui constituent Tordre religieux, moral et social, celte vérité se transmettait avec l'histoire primitive dont elle faisait partie. Les philosophes de ce premier âge étaient les anciens, les patriarches, qui léguaient à leurs enfants l'héritage des traditions primordiales dans lesquelles se résumait la raison humaine. Plus tard, cette raison, travaiHant sur le fonds commun des vérités acquises, et s'appliquant aux différents objets de la nature, pour les expliquer et pour en déduire des conséquences pratiques, enfanta les sciences et les arts, qui se développèrent à travers les siècles, tantôt plus rapidement, tantôt plus len • lement, sous l'influence de mille conjonctures différentes.

Ainsi, la vérité, premier point de départ de llnteHigence buniaine,estiaHS6i le demârer terme vers lequel elle gravite. Simple d'abond, et réduite à un petit nombre de points essentiels, elle s'est manifestée avec plus d'expansion, à mesure que rintellîgence créée €«t devenue plus capable de connaître Dieu, l'homme et l'univeTs. On est ef&ayé quand, se repliant vers le passé, on contemple les rechercha prodigieuses exécutées par les hommes pour pénétrer déplus en pliisdhans le sanctuaire de la vérité, pour h démèltÉr d'avec l'erreur, et powr perpétuer, par la tradition sociale, les découfvertes dont ils ««t^iient enrichis.

Souvent, il faut l'avouer, l'errettr a pris les apparences de la vérité et a sédaît la raifson. Trop prompte à affirmer, cette raison a b4t^ des' hypothèses imaginaires et assigné des causes chimériques à des effets réels, mais trop peu étudiés. Souvent llgnorance, pour se déguiser sous les dehors du savoir, a mis des mots obscurs et inimelifgîbles à la place^es lïotions claires et simples.' des choses. Puis, lorsqu'après de longues années la découverte de quelque véritéa.Êiit crouhir ces échafaudages, là raison, honteuse d'ellemême, et comrme découragée par tant .d'efforts stériles^ se&t plus d'une fuis «abaoïdisnEiée au soeptâciame » i^éaction nâfeuireUe , binais ration oatréeycomre le dogmatisme. Enfin, les notions prinritîvçs, dé nouveau proclamées piu- la relîgioQ, et enrichie* du» trésor de vérités iiisiqHalor.i.ifMSQBniifs, replacèrest larcison sur ses bas»s naturelles, et fixèrent pour jamais l'avenir de l'humanité.

Dans ce p«u de Baots, je yienê de dessiner à grands traits Thisr twe de leiifirk humaÎD, qui se confond avec Thistoire des vérités conattes. Demander après cela de «quelle importance est la vérilë| c'est demander^eijuelle importance est rintelligence humaine qui ne vit que par elle^ c'est demander de qitelle importance est la ao* ciété, la morale, Thistoire, la science, la destinée du genre humain. Toutes cefi choses ne reposent <]ue sur la vérité, c est<à-dire siur les lois qui les régissent. On ne peut les étudier sans partir de quelque premier principe, pour en déduire les conséquences* Il est oertain que la situation morale, intellectuelle et physique des hommes a été toujours et partout en rapport avec les notions vraies ou fauises qu'ils ont admises. Il est certain aussi qu une amélioration sensible s'est manifestée, à différentes époques, dans Tordre des connais* sanoes qu'ils ont le plijâ cultivées : amélioration morale, quand less e^its se sont dirigés vers les objets relevés ^le l'ordre moral, qui font la dignité humaine ; amélioration sociale, quand les lois natu<relies de la société ont été plus étudiées et nneùx appliquées : amélioration matérielle et industrielle, quand les hommes imprégirài de sensualisme ont concentré leurs pensées et leurs efforts duns la matière.

Soit que le peuple commence à se laneer dans une direction^ attirant dans sa sphère les penseurs ou les philosophes, soit que ceux-ci oitvrent la carrière, élevant ou ^abaissant à leur niveau les classes populaires, le résultat ijue nous venons d'indiquer est toujours inÊiillible^ en sorte que l'histoire d une époque réfléchit toujours les idées qui y dominent. La société humaine est comme une machine dont les idées fornient le principe moteur.

Je trouve cette pensée fort bien développée dans un écrit vé^ cent, dont je regrette de ne pouvoir admettre les ooneluekms^ Voici le passage qu'on lira avec intérêt:

«Ou ce sont les masses qui commeno^nt, et, d'un mouv^nenit spontané, se portent vers la lumière : et «lors, livrées 4 dles-mémes^ sans maîla^es et sans guides, elles font comme elles privent, s'éelair« rent par instinct, et ne csoient que par impression. Leiur sens eM; des |dus> simples : confus, envelop|pé^ ûneapable de ^'i^pliquer et de 9e démontrer les choses, ae n'est encore «qutune perception d'en£int et sans raison. Ce n'est pas asses pour les satisfaire longtemps^ bientôt eUes «ont besoin de quelque chose de vakevoi : aloi^, e)ks s!inquiàteat, :s'agiteHt,.coinniencent à réflécâiir; l'étatde vague ad^ miration dans lequel elles étaient d'abord fait place en elles à une sorte de méditation contemplative; elles essaient de saisir cette vé-

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rite qu'elles entrevoient, elles s'y appliquent de toutes leurs forces. Mais, comme elles manquent d'expérience, elles précipitent leurs recherches au lieu de les diriger, et poussent leurs études sans ordre et sans mesure. Elles ne doutent de rien avec leur génie deminaïf, si vivant, si vaste, mais encore si indompté et si mal habile; elles ont des audaces de géants, mais ce n'est pas sans péril et sans chute. En même temps qu'on admire la grandeur de leurs conceptions, Toriginalité de leurs hypothèses, leurs imaginations extraordinaires et leurs soupçons sublimes, on reconnaît aussi tout ce qu'il y a de mystérieux, de vague* et de hasardé dans ces idées à demi réHéchies. Elles-mêmes finissent par s'en apercevoir et par y chercher remède. Que font-elles alors? Elles expriment leur besoin, et, d'une voix commune, elles demandent de la science et invoquent la philosophie : un tel vœu, le vœu de toute une société, ne se fait pas entendre en vain ; il éveille le génie, lui révèle sa mission, l'inspire et le soutient dans ses nobles travaux

» Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi que nous venons de le voir : au lieu d'aller du peuple aux penseurs, le mouvement intellectuel va quelquefois des penseurs au peuple; la science préexiste, secrète, privée, réduite au peut nombre; après quoi elle se répand peu à peu, se communique, se publie, et finit^ avec le temps, par gagner la société. Expliquons le fait : on ne conçoit pas que des hommes placés au sein d'un monde tout ignorant puissent, quel que soit leur génie, s'élever seuls et d'eux-mêmes à la connaissance philosophique de la vérité. Il y aurait là du moins un prodige extraordinaire. Ce n'est pas ainsi que se montrent dans la foule ces sages hors de ligne, qui, éclairés avant tout le monde, sont philosophes dans le même temps qu'autour d'eux il n'y a qu'idées vagues. S'ils y paraissent, c'est après avoir été chercher toute faite au dehors la science qu'ils n'avaient pas chez oux ; c'est lorsque, après l'avoir empruntée à un autre pays, ils la rapportent au leur, l'y annoncent et l'y enseignent. C'est encore lorsque, étrangers et venus d'ailleurs, ils arrivent avec tous les trésors d'une civilisation inconnue chez les hommes ignorants. Tels furent, d'un côté, ces Grecs curieux qui, voyageant pour la science, allèrent recueillir dans l'Orient les principes d'une philosophie qui' leur manquait ; tels furent, de l'autre, ces missionnaires chrétiens qui, du sein de Inotre Europe, portèrent leurs doctrines et leur foi chez les sauvages de l'Amérique ^ Voilà, ce nous semble, les

* L'auteur, en remontant plus haut, aurait pu nous faire contempler ces

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deux conditions nécessaires de Texistence dans les sociétés des hommes dont nous parlons.

y Dès qu'ils y sont, leur présence s*y fait sentir; enseignant et prêchant, il est impossible qu'ils ne mettent pas tôt ou tard les intelligences en mouyement. Quand ils n'auraient, en commençant, que quelques disciples, qu'une école, quand ils seraient sans appui extérieur, sans moyens politiques de propager leurs principes, s'ils savaient les exposer avec cette raison active ou ce puissant enthousiasme qui saisissent leurs consciences, ils ne perdraient pas leurs paroles. L'école nouvelle fera elle-même école; les disciples auront des disciples; l'enseignement descendra en s'étendant, il descendra aux masses, et finira par en former l'opinion et la foi. lie peuple pensera alors comme les philosophes, il professera leurs principes, il sera leur disciple à sa manière. En sorte que, dans ce cas comme dans l'autre, la philosophie pourra encore être considérée comme l'expression du sentiment commun

> L'histoire de la philosophie est celle des croyances. Or, il n'est pas difficile de montrer quelle part ont ces croyances dans les affaires humaines, car il en est des nations comme des individus, elles ne font que ce qu'elles croient. Quand un homme a sa foi, quels qu'en soient d'ailleurs le motif et l'objet, par cela seul qu'elle est sa foi, qu'elle a vie dans sa conscience, il agit à son ordre, et ne veut que Ce qu'elle lui inspire ; tout entier à sa conviction, il ne prend parti sur quoi que ce soit qu'il n'y soit porté par son sentiment. De même les nations : chez elles aussi, la foi fait tout. Gouvernées par leurs idées, elles en ont de fixes et de durables, dont elles reçoivent leurs mœurs, leurs usages, leurs lois; elles en ont d'accidentelles et de temporaires, d'où viennent ces mouvements imprévus et ces résolutions éventuelles qui varient leur existence. Ce qui reste en elles, comme ce qui passe, leurs habitudes et leurs positions, leur caractère et leur fortune, il n'est rien qui ne s'explique par la croyance qui les anime ; toute leur destinée est dans leur conscience ^ »

Il est donc bien prouvé que toute doctrine, toute découverte, tout système se résout en applications pratiques, bonnes et salutaires, si la doctrine est vraie; mauvaises et désastreuses, si la doctrine est fausse. Ainsi , pour trouver l'explication des faits ma-

missionnaires, ou ces apAtres, civilisant l'Europe elle même, tout entière dès le IV' siècle.

• Danoiron, Essai sur P histoire de la Philosophie en France au xix* siècle.

Introduction^ p. 2.

s 34 pftnrcms wcnojLÊÊ^nmxvx

térielfl de rfaîstoire, il faut toujours remonter i Fordre apiritiieL La pensée est le véritable levier d'Archimède*

A 1 epoc{ue de sensualisme où nous sommes, ces considérations générales paraîtront peut-être trop relevées à des hommes qui n'admettent que ce que Ton peut toucher, voir, entendre et savou* ^r, et qui relèguent tout le reste parmi les vaines 'abstractions. £lî bien! ceux-là mêmes somt encore forcés de reconnaître rîmpor*» tance souveraine de la vérité, dans les combinaisons de la matière, qui 661 leur seule divinité. Le perfectionnement des arts et de Imdustrie, la prospérité matérieUe en un mot, qui le& transporte d'admiration, à quoi la société en est^eUe redevable, sinon à la déoou** TMte de quelques vérités fondamentales qui ont réformé l'étude des sciences physiques, et ont ouvert la voie aux appUcations* IêB pkis merveilleuses? Les mathématiques dles-méraes, à l'aide de»^ quelles l'homme pénètre si avant et avec tant de précbion dans les secrets de la nature, que sont-elles autre chose qu'un endiamement de vérités logiques, déduites des premiers principes, relatifs à l'étendue de la matière P Les mathématiqoes ne sont qu'une suite d'abstractions; et toutefois elles conduisent à des résultats si positifs et si réels, qu'il se trouve des hommes qui ne croient qu'aux mathématiques.

Il me semble avoir asses insisté sur ce point, qui^ d'ailleurs, ne saurait être contesté systématiquement que par des extravagants qui ne comprennent rien à la nature humaine, et qui eux-mêmes contrediraient daifs la pratique leur vnne théorie. Les hommes c|ui pensent, désirent et recherchent la vérité dans tout ce qui est l'Ob'» jet de leprs pensées. Les hommes qui écrivent, et-combien n'écriton pas ! ne le font que pour faire prévaloir ce qu'ils croient être la vérité, autrement ils se feraient un jeu abominable de leur coft* science et de l'opinion publique. Les hommes qui lisent, ne le font que pour trouver dans les livres la vérité philosophique, la vérité historique, la vérité morale, la vérité scientifique, ou du moins la vérité littéraire, qui est l'expression de la nature. Dans ce sens, oa veut la vérité jusque dans les fables des poètes et des romanciers; o«i veut que ces productions représentent exactement la physionomie de l'époque à laquelle elles se rattachent; les habitudes, les mœurs, les passions des personnages qui y figurent; enfin, la peinture fidèle de la nature dans toutes les parties du drame imaginé par l'auteur. C'est ce qui a fait dire à un poète :

Riea n*e3t beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

DE VmUdMOWSOM CBBSTUHNB. l35

Si donc l'esprit humain est si exigeant, à l'égard de la vérité, jusque dans les moindres choses, jusque dans les objets de ses amuse* ments, comment pourrait-on croire qu'il y sera indifférent dans les choses les plus importantes^ dans les choses qui influent sur sa conduite, sur son bien-être^ sur sa destinée tout entière? Une tdle indifférence pourrait être tout au plus le partage d'une certaine classe dégénérée^ qui ne vit pas d'intelligence, mais qui S6 remue et se traîne à coté de la brute dans la région infime de& sociétés. Là, si vous parler de vérité, vous ne rencontrerez d'abord qu'un snépris stupide, une sorte de ricanement sauvage, au milieu des orgies de la débauche et des chants de l'obscénité. On ne sau*rait se le dissimuler, la plupart des productions dramatiques et roomnesques de notre époque semblent avoir pour objet la pein* ture de ces êtres avilis, qui se rient de la vérité et de la vertu^ jouent avec le poignard, chantent les délices du bagne, dansent sur réchafaud et s'enivrent sur la tombe de leurs pères. Jamais on ne spécula d'une manière plus effrontée sur la dépravation hu«* maine. Jamais on ne fit plus d'efforts pour enchaîner dans la boue cette portion de la société que l'on devrait s'efforcer d'élever à la dUgnîté de FinteUigence»

A part ces Rùbert-Macaire dont je viens de parler, et les écrî* Vâûns cyniques qui éclairent ainsi le peuple, on doit dire, à Thonneur de notce nature, 4)a' elle conserve et qu'elle conservera toujours cet iistiact sublime qui la porte à s'élever vers la contevnplation et lat ptatî^pie de la vérité. Souvent séduite par des hommes d'erreur^ souvent jouet des systèmes désastreux qui ont ravagé la terre, eh bien ! croyez^ vous> que l'humanité se* lasse dans la course ? croyez* vous quelle se mette un bandeau sur les yeux, et qu'elle s'en<* dorme dans l'indifférence .^ Mon, jamais^ A mesure que les siècles se deKMilent, à mesure que la vérité et l'erreur sont éprouvées au creuset du ten^s, ime force permanente pousse l'humanité vers le terme de sa course. Elle mûrit ses idées par l'expérience des faits; elle se dégage de ses illusions passagères ; elle prononce la dé-» ehéance des systèmes qui avaient séduit des écoles et quelquefois même des nations, vieux oripeaux que nul talent ne peut remettre en honneuv; enfin, lorsqu'elle a séparé* les principes véritables d'avec la rouille de l'erreur, elle verse cet or pur dans le trésor des tl^ditions sociales^ pour être transmis aux générations futures. Ainsi, l'erreur périt tôt ou tard, mais la vérité vit toujours.

r36 PRIKCIPBS FONDAMENTAUX

Art. II. — Importance de la Tërité en matière de religion.

Il suit de ce que nous venons de direquenul homme, pour peu qu'il sente la digniié de sa nature, ne peut rester indifférent aux intérêts de la vérité, et que tout Tensemble de la vie humaine, dans l'individu comme dans la société, dépend de la manière dont cette vérité est connue et réalisée en toutes choses, dans les sciences, dans les arts, dans Fordre domestique, dans Tordre politique, dans les lois et dans les mœurs. Etudier les lois de la nature, au physique et au moral, proclamer ces lois quand on les a saisies et vérifiées par de longues expériences, c'est assurément la plus noble fonction qu'un homme puisse exercer parmi ses semblables. Aussi, dans tous les temps, a-t-on nommé sages et bienfaiteurs de l'humanité les auteurs des grandes découvertes et des bonnes législations, soit que la force de leur génie les ait élevés au-dessus de leurs contemporains, soient qu'ils aient été puiser dans des contrées lointaines la sagesse antique, pour venir ensuite la répandre sur leurs compatriotes.

Or, il est dans Thistoire un fait qui domine tous les faits, et qui est resté inébranlable au milieu des vaines subtilités par lesquelles on a cherché à le combattre. Ce fait, c'est l'existence de la religion, mise en tête de toutes les institutions humaines, et partout regardée comme répondant au plus impérieux besoin de l'homme. Sur ce point, les peuples barbares et les peuples civilisés n'ont qu'une voix. Toutes les langues ont nommé Dieu et ont exprimé les vérités fondamentales sur lesquelles repose la religion^ Tous les pays ont eu des temples, des autels, des sacrifices. Tous les écrivains, poètes, orateurs, philosophes, historiens, législateurs, ont rendu hommage à la Divinité, et se sont accordés à dire que, sans la religion, c'en est fait de l'humanité.

Un si grand phénomène mérite bien, je pense, qu'on l'étudié, autant que les familles d'insectes, les propriétés des gaz et les ossements fossiles. En présence de soixante siècles qui s'accordent à proclamer l'importance capitale de la vérité religieuse, affecter un dédain superbe, c'est visiblement faire preuve de folie; c'est vouloir être plus fort qu'on ne peut.

Soit que l'on considère l'existence de la religion comme une tradition primitive, soit qu'on l'envisage comme le résultat des raisonnements que les hommes ont faits sur la cause première de toutes choses, sur l'origine et la destinée de notre âme, sur les fondements

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des devoirs qui nous obligent comme êtres intelligents et libres, on doit reconnaître que cette question a toujours figuré en tête des plus importantes. Et voilà une première considération, qui seule devrait suffire aux yeux de tout homme grave, pour condamner l'indifférence systématique en matière de religion, la seule que j'ai en vue de combattre.

Allons plus avant, et pour traiter convenablement le sujet, entrons dans les distinctions qui ont été faites. Les uns ont entendu par religion une simple forme de culte extérieur, expression mobile du sentiment religieux qui ne change pas, qu elle qu'en soit la formule accidentelle. Selon eux, la religion ne renfermant ni croyances dogmatiques, ni croyances morales, mais seulement des cérémonies arbitraires, il n'y a en matière de religion ni vérité ni erreur; il y a seulement le sentiment religieux sur lequel il est inutile de raisonner. Ce système sentimentaliste, développé surtout par Benjamin-Constant', se rapproche du déisme en certains points; mais il s'en écarte en ce que, dans la question religieuse, il donne tout au sentiment et rien à la raison. k.\x reste, ce n'est pas la première fois qu'après atoir exalté uniquement la raison, on a fini par l'anéantir.

Il n'est pas difficile de montrer l'inanité de cette hypothèse vaporeuse.

Le principe sur lequel elle s'appuie est reconnu faux par l'expérience intérieure de chacun. Notre cœur, sans doute, éprouve différents sentiments envers la Divinité, lesquels sont les éléments du culte que nous lui rendons. Mais ces sentiments sont toujours précédés et produits par les idées antérieures, par les notions plus ou moins développées qui sont dans notre esprit. -Ces notions appartiennent au domaine de l'intelligence, et sont du ressort delà raison. Telle est la marche naturelle des choses : la religion va de l'intelligence à la volonté, d'où elle se produit extérieurement par des actes conformes. Il est absurde de dire qu'on veut, qu'on désire, qu'on aime ce qu'on ne connaît pas. Ainsi, la religion est dans l'homme une pensée avant d'être un sentiment : il y a du moins priorité de raison, comme entre le soleil et la lumière. Or, toute pensée a un objet ; lorsqu'elle est conforme à cet objet, il y a 'vérité dans l'entendement; lorsqu'elle n'y est pas conforme, il y a erreur. Il peut donc y avoir vérité et erreur en matière de religion; et, par une conséquence ultérieure, il importe à l'homme de s'en occuper sérieusement.

• De la Religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements.

l38 FEINCIPES FONJQJLlfEIfTAirX

A l'appui de ce raisonnemeiu, on peut invoquer emxae ave0 plus d avantage rexpérience universelle. Nulle part^ en effet, il n'exista de culte sans qu il ne fat le corollaire de» croyances. Le dogme, la morale, le culte, ces trois choses n'ont jamais été séparées dans l'esprit des hommes. Partout on trouve une théologie^ c'est-à-dire un ensemble d'idées qui se réfèrent à Dieu. Son existence, ses attributs, sa volonté, loi souveraine des êtres, principe de tout ordre, raison de toute justice, fondement et sanction de toute législation luimaine, règle de toute rain*ale. Voilà le résumé de toutes les croyances reUgieuses. C'est en conséquence de ces idée» que les peuples l'adoraient, le remerciaient dansla prospérî&é^s'effoiv çaient de l'apaiser dans le malheur. C'est aussi. k religioin qui eoari* gnait aux hommes leur pnenÛOTe origine, leur dégradation présente^ leur réhabilitation future, et l'existeaee d'une aatre vie. Toutes ces idées se retrouvent éparses, et mélangées d'erreurs, non-«ieKdeineBt dans les croyances des peuples, mais eacare dans le» systèmes oo»mogoniques, théologiques et psychologiques des pUloscyphes.

On sait ce qu'il en était chea le peuple Juif: le dognie fondamental de l'unité de Dieu,, ses attributs mietix ccmnuA, l'histoire primitive du genre humain conservée dans ses livres sacrés, telles étaient les bases de la morale et du.culte, qui, réunis ensemble, forment la législation la plus parfaite de toute l'antiquité. Le Pentateuque fut tout à la fois un manuel de théologie, un code de morale etun rituel

D'un autre côté, le monde ne concevait paa qu'il put y avoir ua fondement soUde et une règle s4re des mœurs sans la religion, sans» la crainte des châtiments et l'espoir des rédompmses qu'un Die» juste et bon réserve aux humains. C'est pourquoi les sages de Va»tiquité recommandaient si fort la crainte des dieux, le culte dea dieux et le respect des choses saintes. C'est pous^uoi encore les peuples effrayés ont jeté lan cri d'horcewr quand l'atkéisoie leur esC appairu.

Voilà comment k religion fut conçue dans «sous le» temps : voilà comment elle le sera totijoura. Parler d'un sentiment religieux, abstraction faite de toute percep^tion intellectuelle, de toute croyance| cest manifestement abuser du langage, et dire uoe chose qui ne sera jamais comprfce par les hommes de bon sens. Puisque la religion vit avant tout de croyances, il peut donc, encore une fois, y avoir vérité et erreur en matière de religion.

Je vais plus avant, et je dis qu'il peut même y avoir vàrifié et erreuD dans cette manifestation extérieure qu'on appelle le culte* En effet.

DB PHILOSOPBIB CKItSTIBWlfE. tZg

lea actions expiiinent les pensées, surtout parmi les hommes pris «i. oaasse^ Si done les croyances sont T^raiesj le culte exprimera cette vérité, et sera bon, c est-à-dire dig»ne de Dieu et de Thontme. Si, au contraire, les croyances sont erronées, le culte participera aux ecreurs, et deviendra mauvais, absurde, dégradant, cruel, comme il a été sous lempire du polythéisme. Ainsi, cette manifestation religieuse que Ion proclame aii>itraire et indifférente, n'est ni Tun ni Tantre. Elle n'est pas aiiwtraire, parce qu'elle est la conséquence nécessaire des dogmes que l'on adm^ ; elle n'est pas iitdififérente, parce qu'elle peut &ire les plusr grands biens ou les plus grands maux. Et toutefois, partez du système sentimentaliste, TOUS serez obligé d'approuver indîsûnctement toutes les formes d'adoration, puisque, récusant la raison, vous n'avez aucun moyen de préfà^r un sentiment à u» a»tre.-^Non, direz-vous, je ne récuse pas la raison ; c'est au contraire d'après ses lumières que j'approuve et que je condamne les formules du culte religieux.--- •Vous voilà donc forcé de convenir qu'il y a vérité et erreur dans ces for** mules! Car ce qui est bon est vrai, et ce qui est mauvais est faux. En outre, le culte étant nécessairement la manifestation des croyantces, vous con^mnez les croyances en condamnant le culte. Vous voilà ramenés à l'ordre rationnel, à la religion dogmatique; autre<^ ment, vous n'avez nul nK>tif de* condamner la pratique barbare des sacrifices humains et les mystères de la bonne Déesse,

On voit au premier coup d'œil combien le système que je com^ bats serait^egradantpour la nature homaiae : d'abord, parce qu'en le suivant dans sa rigueur logique, on est conduit à légitimer ou à condamner tous les cuites, comme il vient d'être dit. Ensuite n'est-ce pas avitir l'hismanité, qtie de réduire ce qu'i^e a de plus grand, de plus noble et de plus conBokm, le commerce avec la Divinité, à une impression passive, aveugle, indéfinie, où l'esprit, l'inteUHgence n'aurait aucune part P D'aprèscette théorie, l'homme aurait le sentimaat religieux, comme l'oiseau a l'instinct de voler, le poisson celtti de nager, le cheval celui de galoper : rien de plusv Sanns donte^ les sentiments nobles et généreux sont d'un grand prix^ on ne sau* rait trop les faire naître et les développer. Mais remanpiez que ces propensions de la volonté sont toujours précédées, oai du moins acconipafgnées d'une connaissance intellectuelle qui les provoque et les dirige. Autrement, l'homme serait bon 'ou mauvais par une sorte d'impulsion aveugle qui remplacerait chez lui l'instinct de la brute. — Mais, dira-t-on, toute idée a son origine dans le sentiment. C'est un système philosophique qui a des partisans, et qui a été

l4o PRINCIPES FONDJLMENTAUX

fort bien développé par M. Laromiguière ^ — Tai déjà déclaré mon intention de me tenir en dehors de toute théorie contestable. Ce n'est donc pas ici le lieu d'examiner la valeur de celle qui est alléguée. Mais, soit qu'on assigne une origine différente à nos idées, soit qu'on adopte celle du professeur académicien, il faut toujours reconnaître dans Tordre religieux quelque chose de plus que le sentiment. En effet, selon lui, le sentiment est le fonds commun sur lequel s'exerce l'activité de notre âme pour en faire jaillir les idées. « Sentir et connaître sont deux choses qu'il faut bien distinguer... Le sentiment, s'il était seul, aurait beau se répéter, se multiplier, cesser, recommencer, et remplir ainsi la vie la plus longue, il ne laisserait après lui aucune trace de lumière. Le passé serait perdu ; Tavenir ne pourrait être soupçonné ; et l'absence de toute mémoire, de toute prévoyance, concentrerait la durée des siècles dans une existence toujours momentanée, toujours indivisible ^. » C'est-à-dire qu'avec le seul sentiment, l'homme reste au rang des brutes. Donnez-lui la connaissance, et alors seulement il devient homme. Mais la connaissance suppose des réalités externes, des objets que l'on peut, que Ton doit saisir et discerner d'avec les fausses apparences. Si donc le sentiment religieux n'est pas l'effet d'une pensée préexistante, il en doit être la cause occasionnelle. Dans Tun et l'autre cas, nous sommes ramenés aux idées, aux croyances, à la vérité, à l'erreur, et par conséquent à l'importance majeure de la question religieuse.

D'autres philosophes, sans quitter le domaine des idées pour se jeter dans un vagiie sentimentalisme, ont aussi révoqué en doute 1 importance de la vérité en matière de religion. Ceux-là sont de deux classes : les matérialistes, les athées réels ou imaginaires, qui prétendent avoir découvert l'incertitude et l'inutilité de toute religion ; les déistes, qui, se bornant à ce qu'on est convenu de nommer la religion naturelle, ne font nul cas de la religion positive ou révélée, et ne prennent pas même la peine d'examiner ses titres fondamentaux. Il est facile de montrer la folie des uns, et l'inconséquence des autres.

Je n'examine point, quant à présent, s'il peut y avoir des athées de conviction et de sang-froid, ou si l'athéisme n'est que l'abominable jeu d'un esprit en délire. Prenant la pire supposition, celle de l'existence de l'athéisme, je dis que, dans ce cas-là même, l'indif-

» Leçons de Philosophie sur les principes de V intelligence, t. r*". « Ibtd,

DB PHILOSOPHIE CHaBTIENNB. l4l

ference pour la vérité religieuse ne saurait être avouée par la raison.

Premièrement : quels que soient les efforts d'une intelligence pour secouer le joug de la Divinité, pour écarter loin d'elle la pensée d un premier être qui seul explique Texistence et rhamionie de lunivers, on peut lui porter le défi solennel d'arriver jamais à une parfaite conviction de sa monstrueuse hypothèse. Non, le travail intérieur de destruction qui cpnsume Timpie, le suicide moral qu'il essaie chaque jour, ne pourra jamais parvenir à son entière consommation. Tout ce qu'il peut faire de plus, c'est de conquérir le doute sur une vérité qui brille dans tout l'univers d'un éclat immortel. Tout ce qu'il peut faire de plus, c'est d'arriver, par une suite de raisonnements, à ces monstrueux aphorismes. « L'existence de Dieu, que tous les siècles ont proclamée d'après l'existence et les phénomènes de l'univers, est incertaine pour moi : je ne sais pas si l'ordre prouve une intelligence ordonnatrice ; j'ignore si l'homme est sorti des mains d'un créateur, ou s'il est le produit fortuit d'une agrégation matérielle ; j'ignore si l'homme a des devoirs à remplir, et si, en les enfreignant, il s'expose à des châtiments dans une vie future, comme tout le monde le croit et le proclame : dans le doute, je prends le parti le plus sûr, et je m'abstiens d'y pen'Ser ; telle est la vraie sagesse. »

Oui, telle est la sagesse de l'athée ; mais j'adjure |tout homme sensé de nous dire si cette sagesse n'est pas une extravagance, et une sorte de fureur aveugle dirigée contre lui-même !

Nousavons vu quelle est l'importance de la vérité en général, et combien les hommes y attachent de prix jusque dans les moindres choses. Et, certes, ils n'ont pas tort. Ils suivent en cela l'instinct de la nature, et ils sont convaincus que les destinées du genre humain sont enchaînées à ses croyances. Or, quels objets plus dignes d'intérêt que la religion se présentèrent jamais à la méditation des sages .^ Cette question domine manifestement toutes les autres, puisque, de sa solution, dépend non-seulement le sort temporel, mais la destinée éternelle de chacun de nous ; non-seulement îa prospérité matérielle, mais encore la prospérité morale de l'humanité.

En présence de ces grands intérêts, fermer les yeux à la lumière, se laisser entraîner mollement sur le fleuve de la vie, sans vouloir examiner si l'on se précipite vers un abîme ; sourire dédaigneusement des craintes et des espérances du crime et de la vertu, comme si l'on était sur de n'être pas soi-même puni ou récompensé} traiter

|4» W9aS€WmB 'VOmAMESTAXrt

de prëjugas les terreurs salutaires cpii retiennent la tnatn du lérat au moment de consommer son crime, ou qui le déterminent à quelque grande expiation à lapproche du jugement «le Dieu ; insulter à la simplicité du juste opprimé, qui attend ea silence le jour de la justice; profaner sa -rie par tons les genres de forfaits^ profaner sa mort par le suicide, dans Tespoir que le néant déyorera rhomme tout entier : est-ce là de la raison, ou n'est-ce pas plutôt du délire? Voilà cependant les consé<piences pratiques de oetteindifférence en matière de religion, de ce tte impassibilité stoïqtte ipiHOii voudrait nous vanter comme le plus haut degré de la sagesse^ comme la preuve dun esprit fort! Quoi donc? vous passez votre vie à explorer la nature, vous descendez dans les entrailles de • Im terre, vous inventez des instruments pour mieux contempler les astres, vous combinez des acides et des oxydes, vo^as d«ssertc!x à perte de vue sur les fluides impondérables, vous tressaillez de joie quand un mémoire lu à TAcadémie vous annonce la déûem*verte de quelque nouvelle plante ou de quelque nouveau coquillage, et vous jugez qu'il est indigne de vous de remonter des effets à la cause, de rs^aeber le monde à son auteur, et d'assurer la destinée de votre âme I

Mais non, vous n êftes pas ainsi affecté : votre indifiEérenee neaic qu'une feinte, votre calme philosophique n'est que de Thypocrisie. Mille fois vos pareles ont trahi le secret de votre coeur. Les sorties contre la religion, dont vos livres sont remplis, les efforts deiai» sonnement que vous avez tant de Ibis renouvelés coatre la phis importani;e vérité, la violence que vous avez défJoyéerdans. placeurs conjonctuses contre les adorateurs de la Diviaitéicontna les temples et contre les emblèmes religieux, tout cela fait voir, aux moins clairvoyaotsque, sous les dehors du calme et du dédain, vous cachez une haine immense, effroyable^ contre la vérité qui wouB Brccable de ses traits vengeurs ^ On ne se montre pas furieux et implacable quand on est sàr du triomphe dé sa cause.

Ainsi, en dépit des vaines spéculations, la vérité relijgieuse oo^ cupe ceux-là mêmes qui font semblant de. la mi%a*iser. Autant le monde fait d'efforts pour la conserver, autara ils en ibot powr la détruire.

Si de ces considérations, fondées sur l'intéBêt spirituel de chaque homme et sur la conduite de l'impie, nous passons à celles 4j(IU re-

' L'homme pieux et Tathée parlent toujours de religioa { l'un parle de ce qu'il aime, et l'antre de ce qu'il craiot. Montesquieu, Esprit des lois^ liv. 15, Qhv 1.

DE PmiiOSOPHIE CHKÉTIENNE. tjC^

gardent la destinée des sociétés, nous y trourcrons encore de quoi nous confirmer amplenient dans la conviction où nous sommes que la question religieuse est de la plus haute importance, et qu'il y a folie à «e tenir dans Tindifférence de l'athée.

Quatre éléments concourent à la formation, à la stabilité et à k prospérité des sociétés : le pouvoir, la propriété, les lois, la charité. Otez le pouvoir, qui résume en lui-même les forces sociales, il y a anarchie; ôtez les lois et la propriété, vous installez la guerre intestine, vous eon«acrezle droit du plus fort et l'oppression du plus faible ; ôtez la charité, vous tarissez la source de tous les bienfaits, qui seuls peuvent compenser l'inégalité des conditions, et rendre la vie supportable à des milliers de malheureux. Or, si la religion disparaît, que deviennent ces quatre pivots sur lesquels roule toute l'économie sociale?

Expression universelle cFune loi fondamentale de la nature, le p<wrvoir, sous lenipire du principe religieux, possède une haute garantie de sécurité- et de stabilité. La conscience des peuples le soutient, parce qu'ils savent que le Créateur, en voulant l'existence de la soeiété, ve«t nécessairement ce qui la constitue et la conserve, et réprouve ee qui tend à la détruire. C'est dans ce sens que toute puissance vient de Dieu, quelle tju'en soit la forme accidentelle, monarchie, démocratie, oligarchie. Elle a son origine dans la nécessité sociale; maïs cette nécessité est une loi du Créateur. Ainsi la terre, se rattachant au ciel, s'affermit sur ses bases : le pouvoir devient respectable, parce qiielespcuples voient dans celui qui l'exerce le représentant tle la- force morale qu'on appelle autorité. Le prince comtnande avec assurance ; mais les sujets obéissent avec dignité, parce que leur obéissance est l'acquit d*un devoir. Il en résulte que la 'sécurité dont jouit le souversun vis-à-vis du peuple lui permet decfirisrer tmrte son. action vers son bien-être, ou contre les ennemis de la patrie, sans^être exposé à Tencontrersur son passage la trahison-ou l'assassinat.

Si vous prétendez que cette consécration religieuse du pouvoir avilit les peuples, et que le droit décommander n a d'autre origine qu'ime convention primitive, unpacte social, obligatoire de part et d'aiitre,'ehbien! sans vouloir discuter la valeur de cette maxime, qui 69 dééuit logîqueoftent de la souveraineté du peuple, je dis que, même dans cette hypothèse, l'intervention du principe religieux est- nécessaire pour fonder *quek[we chose de stable. Fn effet, dans ce contrat social, il faut bien ftiretntervcnir'le serment, le seul lien possible entre ^eux piâssafncesindépendantes qui veulent ^.s'obliger

l44 PRINCIPES FONDAMENTAUX

réciproquement. Or, le serme/it est de sa nature un acte religieux ; c'est rinvocation de la Divinité, devant laquelle rois et peuples s*inclinent dans ces moments solennels où se décident les destinées du présent et même de Tavenir : c'est le sceau de la véracité de Dieu, apposé sur les conventions des hommes. Ainsi, on a beau faire, la question sociale est toujours dominée par la question religieuse.

Si la religion fournit des garanties au pouvoir vis*à-vis des peuples, elle n en fournit pas moins aux peuples vis-à-vis du pouvoir. Cette question de garanties, de contre-poids, d'équilibre, de droits inviolables, a depuis longtemps occupé les esprits dans les temps modernes. Telle est Torigine des franchises nationales, des constitutions, des chartes octroyées ou dcceptées^ où nous trouvons le pouvoir souverain circonscrit dans certaines limites de droit public. Ces garanties, qui existent plus ou moins chez les peuples civilisés, et font partie de leurs constitutions, ne sauraient être violées sans injustice et sans tyrannie. Mais la religion proscrit la tyrannie et l'injustice ; elle protège donc les peuples aussi bien que les monarques, loi'squ elle exerce sur les uns et sur les autres une influence salutaire. Cest ce qui a produit le phénomène des monarchies chrétiennes : absolues de fait, elles étaient tempérées par les mœurs, par les coutumes, par les corporations^ par l'influence du sacerdoce, par les notions d'équité, de sagesse, de fraternité universelle que le christianisme versait dans toutes les âmes. En vain on chercherait à le contester, ce sont là des digues plus efficaces pour arrêter les débordements de la puissance suprême, que toutes les conditions écrites; et puisque Ton proclame si haut la force de l'opinion, à plus forte raison sommes-nous endroit de proclamer la souveraineté de la foi. La foi est à l'opinion ce que la certitude est à la probabilité.

Voilà comment le principe religieux, s infiltrant avec douceur à travers tous les rouages de la machine sociale, adoucit les frottements, prévient les violences^ amène peu à peu, mais infailUblement, les améliorations, conduit les rois et les peuples de Vétat barbare à l'état d'une civilisation parfaite.

Lorsque les hordes germaniques envahirent l'Europe, rien ne put leur résister. L'empire romain, seul centre d'unité sociale, s'écroula comme une vieille masure, et ses débris furent dispersés. Mais l'eau du baptême dompta les conquérants farouches qui avaient dompté le monde; vainqueurs et vaincus s'en^brassèrent au pied des autels, et la religion daigna refaire sur un plan nouveau la société européenne. Ilfallut bien du temps et des efforts; on vit couler bien du sangetdes larmes ; plus d'une fois les organes de la religion abusèrent de cette

DS PHILOSOPHIE CHRÉTIBNHE. i45

magistrature intellectuelle dontils étaient investis. Les petits esprits, ne réfléchissant pas que dans la vie des peuples les siècles sont des jours, se traînent sur ces choses de détails, imputent à la religion les torts de ceux qui n y croyaient pas, déplorent les maux que produisit la lutte de l'intelligence contre la force hrutale; et, lorsqu'ils en ont tracé d'éloquents tahleaux, ils concluent que la religion est nuisible, ou du moins inutile aux hommes. Pour apprécier la valeur de ce raisonnement, il suffit de l'appliquer à la morale, à la justice, aux lois, à la liberté, à la propriété, en un mot, à tout ce qui fait la dignité humaine, et qui ne peut toutefois se maintenir sans surmonter bien des obstacles.

Et maintenant, si vous faites abstraction de toute idée religieuse, que devient le pouvoir en lui-même, et dans ses rapports avec les sujets? que deviennent les sujets dans leiurs rapports avec le pouvoir? la notion du droit étant anéantie, parce que le droit ne peut découler que d'une volonté supérieure à celle de l'homme, le pouvoir n'aura plus d'autre origine que la force majeure imposée arbitrairement à la communauté, pour sanction, que l'appareil des baïonnettes aiguisées afin de réprimer les mouvements de la multitude récalcitrante, et de maintenir un fait que rien ne pourra légitimer. Af&anchi de toute crainte du côté du ciel, le despotisme s'installe sur le trône. Plus il sent sa faiblesse du côté de la raison, phis il devient ombrageux, tracassier, cruel. Pour se maintenir, il sacrifiera la fortune, la liberté, l'honneur, la vie des citoyens. Il mettra le peuple en coupe réglée, et chaque tête qui essaiera de s'élever au-dessus du niveau de la tyrannie sera abattue. Alors on verra renaître une série d'hommes affreux, tels qu'il en parut sur le trône des Césars , quand le peuple romain, corrompu par une philosophie épicurienne et sceptique, se vautrait dans la servitude. Qu'on imagine un homme qui peut tout ce qu'il veut, et pour qui rien n'est sacré, en un mot, un potentat livré à l'athéisme, et qu'on nous dise quelles bornes il mettra à ses forfaits, dès qu'ils serviront à consolider sa puissance ou à satisfaire ses goûts dépravés l Entre un tel homme et un prince sincèrement religieux, entre Néron et saint Louis, prononcez, vous avez à choisir.

Mais, dira-t-on, pour nous prémunir contre les excès de la tyrannie, nous avons, dans les temps modernes, des institutions, des lois fondamentales, expression de la volonté générale, contre lesquelles la volonté du prince ne saurait prévaloir ; et pour sanction de ces lois, nous avons le principe d'insurrection. Vous avez déjà vu que ces institutions ne tirçntleur force obligatoire que du principe relic. c. lo

j46 .mxiiGsvss vonoàMunÀJO.

gieux; d'ailleurs, dans le système de rathëisme politique, il est absurde de dire qu'une géoéralion peut contracter pour les gènecalions futures, et engluer laTenîr à tel pouvoir et à telle fopnie de ^[ouvernement. Aussi Rousseau a-t-*il dëcdaré que la souyeraÎDeté e6t inaliénable, et que le peuple peut, quand il le juge nécessaire, la s^rendre à son premier mandataire. Or il ne peut la ressaisir cpte par Tinsurrection, qui est le plus saint des devoirs quand la tyranme est a son comble.

Ce n est point ici le lieu d'iexaminer la valeur intrinsèque de cette théorie sociale, qui lutte depuis. un deoû-Mecle contre le principe de stabilité. On composerait une vaste bibliothèque des lirres, bro- ;chures et journaux qui ont été écrits pour et contre* Seutement les plus modérés tombent au moins d'accord que le droit indéfini d!iniSurrection est un principe d'anarchie, sans pouvoir tDOip dine comment et par qiii*ce droit, supposé qu'il vexiate, peut être UjBiité duos son eiX£rcice.

Qu'il «me suffise d'avoir constaté que, contre les excès d'un .pouv<Hr athée, oa bc peut opposer nulle barrière que la. force de l'insurrection. Ceci répcma à la seconde question énoncée tout.à l'heure : sous Tinfluenee de l'athéisme poli tique, que devieiittentles sujets dans leurs rapports avec le pouvoir .^^ Les sujets d^emiont soupçonneux , ha^jtains, ûfttraitables. L'ambitikin jmme&se qui àévoare les âmes ne pouvant être aatisfaite,il en résulte des méom- I tentements qui deviennent bientôt des fureurs. DW' autre côi^, l'appât des dépouilles opimes à recueillir exjalte l'mergte des hommes dégradés, perdus de. dettes, usés par la^ débauche, faùgués de tout frein, et qui, n'ayant rien à perdre et tout à gagner, s'élance»t aux avant'postes de la sédition. Des centres de.résistance s'organisent, d'abord dans l'ombre, puis en ^ein jour. Les uns déclament >et écrivent, les autnss agissent, les autres paient. Il se fait comme une entreprise gÀiérale d'insurrection et d'assassinat, où le f^ieux de la /no/ito|^0semble encore exercer sa domination sur des séides liés par d'affreux serments. Enfin, quand le moment est venu, le monde voit avec effroi des hommes sans Dieu vociférer la mort, et renverser à coups de hache l'édifice de la société, sans avoir d'autre règle que leur caprice. Alors commence une longue période d>attarchie. « Où tout le monde veut £eûre ce qu'il veut^ nul ne fait ee qu'il veut ; où il n'y a pcûnt de maître, tout le monde est maître ; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave ' ; » et à la

• R<»s^uer, Politique tirée de l'Ecriture^ liy. 1, art. 3.

D« .9UUABQ9VM ÇVMXimmM. t/fQ

Jueur 'de$ flammes qui dévonsn^bs cités, on ^oit i^mikr dos flenTes de isaiïg humain.

Aii]isî,<de quelque caôtë €pi*ofi se tou»)e,oa voit que l'athâAnM^ politique exerce une acûom toujours pzKxporûounée au degré daas lequel il se produit .chez un peuple. Il installe la gmerre, une guerre à mortyune guerre inierininable, du pouvoir contre les sujets, et des sujets coAtre le pouvoir. En sorte qu'une nation totalement privée de croyances religieuses est un phénomène qui ne se verra jamais '•

« M. £ayle a prétendu prouver qu'il valait mieux être athée quidolâtre^ c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'it est moins dangereux de n'avi>ir point du tout de religion que d'en avoir une mau*vaise. Taimer-OM ^mi^uJo^dil-T\^ que Von dit de mol qu& Je rCexiste pa9,que si ./ W disait que je suis un méchant honune ^. Ce n'est qu'un sophisme, ibndé sur ce qu'il n est d'aucune utilité au genre humain que Ion cixûe qu'un certaiji homme existe, au Ueu qu'il est trèsutile que l'on croie que .Dieu est. De l'idée qu'il n'est pas, suit l'idée denoure ifid^pendance; ou, si nous ne pouvons pas avoir cette idée, celle de notre révolte. Dire que la religion n'est pas un motif réprîr maot, paix:e qu'elle «e réprime pas toujours, c'est dire que les lois civiles né sont pas«n motif J^éprîmaAttooia plus.. C'est mal raiaonaer contre la religion, derassemblendans ua grand ouvrage uneiongue éAuniàutïon des maux qu'elle a produits, si l'on ne &it de niefiie celle des hiens qu'elle a faits. Si je voulais raconter tous les maux qu'ontproduits danii le mondS less lois civiles^ la.monarcbie, le gouvernement républicain, je dirais des choses effroyables. Quand il seraitifiutileqiueles sujets eussent une religion, il ne le serait pas que les prinoes en euaseoi:., et qu!ilB blanchissent d'écume le seuf. frein cpie ceux qui ne (scaigii«nt.pa& Les lois .humaines puissent avoir.

IV, Un prince qui aime lasâligio(n,.et/q»i la craint,- est un lion qui cède k la main qui le flatAe, ou à la .voix qui l'apaise ; celui qui craint la reli^on et qui la hait, est conune les bt^tes sauvages qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent. Celui qui n'a point duitotit de rehgion est cet animal terrible qui ne sent^ liberté que lorsqu'il déchire et qui! dévore ^ »

' Ob Jiâtiralt platdt «ne tUlc dans les.ftirSy que de constituer un Etat sans la croyance des dieux. (Plutarque, Contra Coloten.)

Aucun Etat ne fut fondé, que la religion ne lui serylt de b»se. (Rousseau, Cont, social^ liv. iv». ch. 8.) •— jAwais les natioiis n'ont été civilisées que par la religion. Aucun instrument connu n'a de prise sur les sauvages. (De Maistre, Sssai sur le principe généradeur des sociéie'Sy n. xxxiii.)

• Pensées sur la Comète,

'Montesquieu, Esprit des LoiSf liy. xxiv, chi 2.^En parlant de Critias, sophiste

l48 PHIHCIPES VOHDÀMEIfTÂITX

Les hommes sans Dieu, ayons-nous dit, nont d'autre règle que leur caprice ; c'est pourquoi on doit encore leur savoir gré lorsqu'ils ne font pas tout le mal qu'ils peuvent. L'athéisme est un principe permanent de dissolution sociale. Puissant à renverser, jamais il ne sut rien établir, non-seulement parce qu'il détruit l'ordre politique en sapant tout pouvoir, maïs encore parce qu'il mine et renverse le principe de propriété, qui est la base indispensable de l'ordre civil.

La propriété, comme la souveraineté, a commencé par un fait ; puis, ce fait correspondant à la sociabilité qui est un attribut essentiel de la nature humaine ; ce fait, pouvant seul réaliser Tordre, la paix, la prospérité publique, il est devenu un droit regardé justement comme f expression de la volonté du Créateur, parce que l'homme, pris en général, est trop imparfait pour vivre en communauté de biens. Aussi, il est à remarquer que le droit de propriété est le principe le plus vivement senti par tous, le dernier qui succombe dans les temps de perturbation sociale, le premier auquel on se rallie quand on veut rétablir quelque chose. Ce principe, la religion le proclame comme une loi naturelle ; elle dit dans toutes les langues : « Tu ne voleras pas ^ » Pour nous faire une idée de l'importance capitale du droit de propriété, il suffit de supposer par l'imagination qu'il se trouve tout d'un coup aboli dans un pays comme la France. On voit que c'est une question de vie et de mort pour la société.

Pour comprendre combien le droit de propriété est sacré et inviolable aux yeux de la religion, il suffit de lire l'histoire d'Achab, qui, pour s'emparer de l'héritage de Naboth, le fit mettre à mort.~

« Le crime que Dieu punit avec tant 'de rigueur, dit Bossuet, c^est, dans Achab et dans Jézabel, la volonté dépravée de disposer à leur gré indépendamment de la loi de Dieu, qui était aussi celle du royaume, des biens, de l'honneur, de la vie d'un sujet ; comme aussi de se rendre les maîtres des jugements publics, et de mettre en cela l'autorité royale.

» Ils voulaient contraindre ce sujet à vendre son héritage. C'est ce que n'avaient jamais fait les bons rois David et Salomon, dans le temps qu'ils bâtissaient les magnifiques palais dont il est parlé dans VEcriture, La loi voulait que chacun gardât rhéritage de ses pères,

athée, et Tun des trente tyrans d'Athènes, M. Degérando fait cette obseryation: « Si nous découvrons, au reste, un athée dans l'antiquité, nous étonneronsnous de le rencontrer dans celui qui fut à la fois et un sophiste et l'oppresseur de son pays? v {Histoire comparée des Systèmes de philosophie, ch. 8.) Non furtum faciès. (Exode, xx, 15.)

DE PHILOSOPHIE CHRETIENNE. l49

pour la conservation des biens des tribus. C'est pourquoi Dieu compte lui-même entre les crimes d'Achab , non-seulement qu il avait tué, mais encore qu'il avait possédé ce qui ne pouvait lui appaitenir. Cependant il est expressément marqué qu'Achab offrait la juste valeur du morceau de terre qu'il voulait qu'on lui cédât. Ce qui moDtre combien était réputé sain et inviolable le droit de la propriété légitime, et combien l'invasion était condamnée

« Comme il allait à l'abandon de crime en crime, il fut aussi précipité de supplice en supplice, lui et sa famille, où tout fut immolé à une juste, perpétuelle et inexorable vengeance. Et c'est ainsi que furent punis ceux qui voulaient introduire dans le royaume d'Israël la puissance arbitraire ^ »

Toutes les législations des peuples civilisés, admettant la propriété comme un premier principe social, se sont bornées à régler la manière de l'acquérir et de la perdre, et à punir les violateurs de ce droit fondamental. On peut discuter en détail pour savoir si telle ou telle mesure légale est conforme aux droits acquis ; mais le principe de la propriété domine toujours ces sortes de discussions, et cbacun sent la nécessité de lui rendre hommage.

Ceux mêmes qui, comme J.-J. Rousseau, n'ont vu dans la société humaine qu'un fait arbitraire, et même contre nature, ont reconnu la nécessité de se soumettre aux conditions de ce fait devenu comme une seconde nature.

Eh bien! quoi qu'on puisse dire, l'athéisme affaiblit et'détruit, à la longue, ce principe fondamental de la propriété. Je pourrais me borner à invoquer l'expérience ; elle prouve, en effet, que partout ou des opinions impies ont prévalu, elles ont sapé non-seulement l'autorité suprême, ou le droit de commander, mais encore le droit de posséder. Tantôt c'est le prince qui dépouille les sujets, tantôt ce sont les sujets sans frein qui se ruent les uns sur les autres pour s'arracher les trésors et les domaines. La loi agraire se trouve toujours au fond du système de l'athée. Cette arme terrible qu'il emploie contre les autres peut, à la vérité, se retourner contre lui; mais, que lui importe .î* Il espère qu'il sera plus heureux et plus fort que ceux qu'il opprime; parce que la crainte d un Dieu vengeur ne peut pltl s arrêter, la confiscation, la concussion, la banqueroute, la rapine, qui sont à l'ordre du jour. On proscrit et on tue pour piller. Des lois affreuses, et des tribunaux plus affreux encore, régularisent le brigandage, et

* Politique tirée de l'Ecriture, liv. vin, art. 2.

iSo PRINGIVES F01KDA1IB1VTAY7X

sanctionnent tous les excès. ParIera*t-on de justice à cette génération abâtardie? Vraiment, il s*agit bien de cela! La justice nesf que la réalisation du droit, et le droit n a pour fondement que la Tolonté divine. Donc, si Dieu nest pas, le seul droit est celui da plus fort. Imbue de ces maximes, la masse du peuple, ce qu!on ap-» pelle la classe ^des prolétaires, tressaille de joie lorsqu'elle entend le bruit des révolutions, parce quelle espère recueillir quelques débris d'une nouvelle tempéte,.et dépouiller ceux qui ont dépouillé les autres. Il faudra donc que les citoyens aient sans cesse Farme au bras pour réprimer Tinvasion de ces barbares, lorsqu'ils auront inscrit sur leur drapeau : Dieu n^est qu^un mot! guerre à la pro* priété. Ces deux propositions se tiennent plus que ne pensent les esprits superficiels; Tune est le corollaire inévitable de l'autre. Aussi, lorsqu'une école récente d'athéisme, celle des Saint-Smio-» niens, affublée grotesquement d'un manteau de religion, voftiut formuler dans un symbole ses théories nébuleuses, nous lûmes sur les murs de la capitale une pièce qui commençait par ces mots : « Dieu est tout ce qui est, » et qui finissait ainsi : « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » C'était d'une rigoureuse logique ; mais la logique fut vaincue par l'instinct de conservation toujours puissant chez les hommes, et les nouveaux apô* tues furent ensevelis dans le ridicule. Il est vrai de dire toutefois que, par suite de nos bouleversements, le droit de propriété a reçu chez nous de graves atteintes, et que l'absence du principe religieux compromet chaque jour 'les intérêts publîcset privés.

Vous le voyez, sans Dieu, la société s'écroule comme une vieille i^ioûte dont la clef est tombée, et il se rencontrera des hommes assez aareugles pour dire que la coMSe première se dérobe à nos in^eêt^ gaUonSy et cgiîX est inutile de s'en* occuper! Insensés, qui ne comprennent rien à la nalîire humaine! Le scélérat, qui au sein d'une forêt assassine le voyageur, commet un crime -isolé; mais le be)'* esprit, dont la plume distille le blasphème, prépare la destruction dir monde.

Toutefois, à la vue de l'abîme que creuse l'athéisme, on dievche le moyen de se rassurer sans recourir à l'intervention de'la Divinité. Après avoir détruit les éléments spirituels de la société, on s'eflbroe 4e la reconstituer sur des bases toutes msitérielles, de sorte qifr'^l) puisse fonctionner au moins comme une mécanique. La loi,-expréi^ SÎon de la volonté générale, et la sanction de la loi, c'est là oequi, au dire de nos indifférents, doit remplacer avantageusement toute croyance religieuse.

DB FHlIiOSO«BIB<CHSSTnim& l5t

Ici encore FindifFérentisaie se treure confondu. La garantie et FeiBcacité des lois ne se trouvent que dans les mœurs. Sans cela, toutes les plus belles législations restent impuissantes. Cest le sentiment de tous les sages, assez justifié par Texpérience des temps anciens et des temps modernes. D'ailleurs, le raisonne»* ment prouve qu'il doit en être ainsi. Une loi est une règle obliga* toire pour toute la communauté. C'est -une T^érité pratique ; de telle sorte que si le législateur se trompe dans son objet, et consacre un principe faux, la société ne cessera dCètre tourmentée jusque à ce que V invincible nature ait repris son empire ^

11 faut donc que le législateur ait une règle puisée dans les principes moraux déjà préexistants. Il ne fait pas la vérité, il la déclare et la sancdonne. Sortez de^ là, vous ne trouvez que l'arbitraire le plus stupide mis à la place du droit, un véritable despotisme oriental, revêtu des formes légales, et d^autant plus injurieux à l'espèce hu*maîne, qu'il Topprime avec toutes les formules du respect. La tj^ ranoûe, lorsqu'elle se produit franchement, ne joint pas du moins l'ironie à l'oppression. Il est facile, en spéculation, de parler de volonté générale, de consentement général; mais en pratique, ce n^st pas chose facile à constater. Il a donc bien fallu recourir à une fiction légale, et donner des organes officiels à cette ^volonté du peapley qui bannit Aristide d'Athènes, condamna Socrate à boire la cîgiuî, et fit monter Louis XYI à Téchafaud. Ces organes offi* ciels, établis dans les gouvernements représentatifs, font du mieux qu'ils peuvent, sans doute, pour confectionner de bonnes lois. Ge^ pendant, nous ne devons pas oublier la Convention, qui sembléavoir paru sur la terre tout exprès pour montrer ce que peut faire une cohue de législateurs athées.

Mais ce qu'il eK important de reconnaître, et ce qui établit notre proposition, c'est qu'en l'absence de mœurs privées et publicpœs, le3 hommes les nùeux intentionnés sont dans l'impuissance de saisir ce qui est vrai ou faux en matière de législation ; ou phi* tôty rien- n'est vrai ni faux; l'opinion publique se produit par raille voix discordantes; les unes élèvent jusqu'aux nues tel vote parlementaire, les autres le flétrissi^t comme injuste et désastreuxif ceUesH»^aocusentl les majorités de corruption, et appellent laré-' forme du scrutin électoral; celles-là soutiennent que tout est pour le mieux. D'autres, enfin, publient qu'il faudrait s'estimer heureux shl^n^nefaisidt que des lois inutiles^

s J.-J. Rousseau.

1^2 PRINCIPES PONBAMENTAUX

' Il n*entre pas dans mes idées de jeter le discrédit sur les pouvoirs constitués. Je me borne à signaler le vice radical qui neutralise chaque jour les plus beaux talents et les travaux les plus opiniâtres. Ce vice, c*est l'absence d'opinion publique uniforme, compacte, persévérante; or, il en sera ainsi partout où les principes moraux perdront leur empire.

Dans cette perplexité où se trouvent les représentants d'une nation, que feront*ils pour se tirer d'affaire? Ils n'ont que trois partis à choisir : ou ils tailleront en plein drap^ c'est-à-dire qu'ils régleror^t tout selon leur bon plaisir, sans s'inquiéter des manifestations populaires ; ou ils deviendront les représentants d'un parti, et chercheront uniquement à l'affermir, au risque de voir défaire e lendemain par un autre parti ce qu'ils auront fait la veille ; ou ils passeront leur temps à discuter sans rien conclure. Dans le premier cas, vous verrez le despotisme légal, le pire de tous, lever la tête et s'affermir au milieu des dissensions publiques. Les peuples ss^ns mœurs seront traités comme des troupeaux que l'on conduit où l'on veut avec le fouet et le bâton, trop heureux, dira-t-on, que les hommes éclairés veulent bien décréter pour leiu* usage des vérités législatives, et mettre aux voix la moralité nationale. Dans le second cas, la législation d'un peuple n'aura rien de stable que son éternelle instabilité. Comme les nuages qui traversent le ciel en tous sens durant les tristes journées de l'hiver, les lois passeront et repasseront par milliers ' sur cette terre de désolation. Ce qui était vertu la veille deviendra crime le lendemain. Plusieurs fois dans sa vie le même homme sera forcé de brûler ce qu'il adorait, d'adorer ce qu'il brûlait, et d'arriver enfin au tombeau courbé

'.« Voyez, dit le comte De Maistre, les travaux des trois assemblées nationales de France; quel nombre prodigieux de iois! depuis ie 1*'' juillet 1789 jusqu'au mois d'octobrci 791, TÂssemblée nationale en a fait. . . 2,557

L'Assemblée 1é{ti»lative en a fait, en onze mois et demi i,7il

La CouTcntion nationale, depuis le premier jour de la république jusqu'au 4 brumaire an 4 (26 octobre 1795), en a fait en 57 mois. . • 11,210

Total. . . . 15,479

Je doute que les trois races des rois de France aient enfanté une collection d» cette force. Lorsqu'on réfléchit sur ce nombre inflni de lois, on ëprouye successivement deux sentiments bien différents : le premier est celui de l'admiration, ou du moins, de l'étonnement ; on s'étonne avec M. Burke que cette nation, dont la légèreté est un proverbe, ait produit des travailleurs aussi obstinés; l'édifice de ces lois est une œuvre atlantique dont l'aspect étourdit. Mais l'étonnement se change tout à coup en pitié, 1or«<qu'on songe à la nullité de ces lois; et l'on ne voit plus que des enfants qui se sont tués pour élever un grand édifice de caries. » ( Considérations sur la France, ch. 7.)

DE PHILOSOPHIE CHRETIENNE. l53

SOUS le poids de vingt serments contradictoires. Les essais, les ta» tonnements législatifs, amendés, retirés, reproduits sans cesse, feront du Bulletin gênerai des lois un monument historique, où les races futures verront avec effroi le chaos d'une époque sans principes.

Enfin, si les organes de la volonté générale se bornent à discuter sans rien conclure, le sanctuaire des lois sera transformé en une classe de rhétorique, et le scepticisme social ne fera que s'accroître, quand le public verra des hommes habiles soutenir le pour et le contre sur toute question '.

Au reste, cette troisième supposition, je Tavoue, n'est pas admissible. Il faut bien faire des lois quand on est législateur. On fera donc des lois. Ici la difficulté recommence. Bans l'hypothèse que nous adoptons, c'est-à-dire en l'absence des mœurs privées et publiques, quelle peut être la garantie et l'efficacité des lois ^ Ne répondant à aucun besoin généralement senti, et considérées • souvent comme l'œuvre du parti le plus fort, elles seront discréditées, la plupart du temps, dès leur apparition. — N'importe, direz-vous, il faudra bien les subir dès qu'elles seront sanctionnées par la puissance publique. — Oui, on les subira, mais comme une maladie, le moins longtemps possible. Le mépris et la haine des lois les font tomber en désuétude, ou discréditent le pouvoir qui les maintient. Les lois bonnes, par cela seul qu elles sont bonnes, pèsent comme un lourd fardeau sur les hommes sans mœurs, et ces hommes trouvent fort commode de se donner les airs d'esprits forts en les attaquant. Supposez un peuple composé, en majorité, d'hommes sans mœurs, et voyez où cela doit aboutir. — Mais, direz-vous encore, les châtiments attendent les infracteurs. — Vous voilà donc arrivé à cette conclusion : Que chez un peuple dépravé le grand mobile de l'ordre légal, la pierre angulaire de la société, c'est le bourreau. Vous tuerez, et vous tuerez encore, en attendant qu'on vous tue. Des profondeurs de la société vous verrez surgir ime légion d'êtres pervers qui viendront se heurter contre vos lois. Comme ils n'ont rien, et qu'ils ne sont rien, ils peuvent tout oser dans l'espoir d'être quelque chose. Ils mettront leiu: tête en jeu pour gagner la fortune. A force de répéter que tout est affaire d'opinion, ils ruineront les considérations morales qui flétrissent le crime et honorent la vertu. Ainsi, le malfaiteur expirant sur

' Nous sommes devenus si sceptiques en politique^ qu'il n^y a plus moyen de croire à la conscience» (Alex. Dumas, Impressions de tfoyage, t. 3, p. 330.)

i54 i^RîifCîMs pomoAMintrAtJX.

réchafaud, ou renfermé dans un cachot, pourra même parodier le martyre. •

D'ailleurs , les lois ne répriment pas toujours, seit parce qu'il est mille désordres contre lesquels elles ne peuvent rien statuer, soit parce qu'on les élude par une foule de subtilités, soit parce qu'un grand nombre de malfaiteurs échappent aux poursuites de la justice, soit enfin parce qu'un aigle rompt facilement le faible réseau qui retient une mouche.

Si donc le frein puissant des mœurs ne retient pas les honmiesy si l'opinion publique, fondée sur les mœurs, ne flétrit plus ce qui est mal, et n'ajoute plus le déshonneur au châtiment, l'existence des lois n'empêchera pas le règne de la licence la plus effrénée. Aussi, nous devoTïs remarquer qu'à certaines époques^ de dissolution «o^ ciale, la multiplication des lois coïncide avec leur impuissance. On a beau multiplier les digues, une lave de boue déborde de toutes parts.

On sent combien de faits et de témoignages éclatants pourraient venir à l'appui de nos raisons , et nous autoriser à conclure que, sans les mœurs, les lois n'ont aucune garantie ni aucune efficacité.

J'ajoute que la garantie des mœurs est dans la conscience. Cette proposition n'a pas besoin, je pense, d'être prouvée par une proposition plus claire.

Enfin, la plus forte garantie, on peut même dire la seule garantie sérieuse de la conscience, est dans la croyance en Dieu. En eflfef, la conscience ne détournedu mal et n'ex^cî te au bien qu'autant qu'elle ' implique la notion du devoir; mais si vous retranchez l'idée dé* Dieu, cette nbtion ne peut subsister. D'où dériverait te devoir dan« cette supposition? il ne potirrait dériver qwe d» la volonté de l'homme même, on de la volonté des autre». Or, il est absurde^tie' dire qu'un homme, abstraction faite de la Divinité, pevLtf ^'obliger d'tme manière rigoureuse^ et de telle sorte' que la* ccrnscfenee hri ' fasse un crimede ne pas-obéir à ce qn'il s'est librement imposé. De! ce côté, il conservera toirîours^^ SOU' ittdépetidanee absolee,; et n& connaîtra d'autre règle qae ses eaptices.^ Mais^ pem^éti* le devoir dérivera- t-il de la volonté des autre» hoinmes? Pas àse^eMkge/ B* est évident d'abord* que nul homme, pris individueUettent, n'ai le»' droit d'imposersa volonté à celle dé son sembktl4e, àmoins quHV ne tienne ce droit d'une loi antérieure à toutes le*<e»iwemifirfls»hti-maines, laquelle n'est autre chose que la volonté divine. Hors de là, il pourra y avoir,, et il y a eu souvent, oppression du plus faible par le plus fort; mais la force ne constitue pa& le drmt, et quand oa

DB VBltOSÙPmt, CBRiS'FIBfnfB. l5&

cède à la violence, on n accomplit paa un devoir. Bien loin que laconscience fasse une loi au plus faible d'obéir, la voix intérieure de son indépendance native, seule conscience qu il conserve, réclame contre l'oppression, etTexcite à se soustraire parla fuite, par la ruse ou par des moyens sanguinaires, aux chaînes de son oppresseur. De là, toutes les prédications frénétiques que le monde a en* tendues contre les monarques, à 1 époque où l'athéisme et le ma* térialisnïe étaient à Tordre du jour parmi nos philosophes, qui s'étaient chargés de former la /conscience du genre humain sur un plan nouveau.

Mais si la volonté d'un homme, considéré isolément, ne peut fonder Vobligation pour celle d'un autre homme, il en sera de* même delà volonté collective ou générale d'un peuple. Quand l'univers se trouverait réuni pour me faire un depoir d'obéir, je sou*^ tienfkais toujours que, comme je n'ai droit sur la volonté de personne, personne n'a droit sur la mienne. Retranché dans ce sanctuaire inviolable, je me rirai des terreurs qui peuvent assiéger laconscience du vulgaire; je n'aurai de sacré que le droit de regatdfer toim^s les actions humaines comme indifférentes, et les règfes de morale comme des préjugés fondés sur l'usurpation des un» #t la faiblesse des autres. Pour le bon ordre, je subirai extérieurefilent l'empire de la loi tant que j'y trouverai mon avantage; mais diès qu« je pourrai mieux faire, nulle obligation de conscience ne' pourra me retenir. Ainsi doit raisonner l'athée s'il a la force d'être* coj^équent.

Tonte morale de création humaine est donc rationnellement impossible, parce que la notion du devoir étant anéantie, la conscience £sparait. D*ailleurs, en faisant dériver Vobligation, ou la morale, de la Dolxmté générale, on établit le système le plus dégradai qui se puisse imaginer. Les notions du bien et du mal <ie- Tisnant variables, la ctynscience devra de même varier. Chaque cfi* mat, chaque royaume aura- sa morale à part; vertueux aujourd'hui, Te/ta serez vicieux demain sans* avoir changé de conduite : lesi meilleurs citoyens- seront ceux dont la conscience sera douée d une phis grande élasticité j et le- plus* grand Tionneur sera d'obtenir une place dans le LHcttonnaire des- girouettes. Tel était ce vertueux- Granmer, l'un des patriarches de la réforme Anglicane, qui, sous Henri YIII, Élisait mourir ceux qui ne se soumettaient pas aux rites de la religion établie de par le roi, et qui, sous Edouard VI, faisait monter à l'échafaud ceux qui s'obstinaient à pratiquer ces mêmes.. rites,déclarés,également de parle roi,saperstitionspapiites.Graiisn€r

l56 PRINCIPES FONDAMENTAUX

était admirable! Jamais tyrans n'eurent de serviteurs plus dévoués.

Remarquez qu'en établissant le despotisme d'un seul ou celui de la multitude, comme règle dernière et souveraine du juste et de l'injuste, on est forcément conduit à dire que ni Tun ni l'autre ne peut jamais avoir tort. Il faut toujours une dernière raison, une inùillibilité au moins officielle, dont on n'appelle pas. Ce point d'arrêt est bon dans les sociétés qui vivent de principes, et où le législateur se borne à en faire l'application. Ces principes fournis par la conscience et par les habitudes générales d'une nation, dirigent les hommes sages dans la confection des lois ; tout ce qui les heurte de front est nul de soi, comme dit Bossuet, et doit tomber tôt ou tard en désuétude. Sous ce rapport le despotisme oriental lui-même n'est pas sans irein. Mais si vous supposez un peuple dont la conscience abâtardie par Tathéisme ne connaît plus d'autre morale que celle du scrutin législatif, il faut bien alors convenir que la volonté générale a toujours raison, ou qu'il est du moins impossible de prouver qu'elle a tort'.

Yoilà comment, en voulant se soustraire, à l'empire de Dieu qui a placé sa loi au fond de nos cœurs, et qui la proclame par l'organe de la religion, ou tombe sous le joug avilissant de l'homme qui décrétera les principes de morale en même temps qu'il statuera sur les spectacles, les canaux et les chemins de fer. Sous l'empire de ce fétichisme légal, ce n'est pas la conscience qui réformera les mauvaises lois, mais ce sont les lois qui réformeront la conscience et lui feront subir d'incroyables métamorphoses.

Et il se rencontre des hommes qui contemplent avec béatitude un tel état de choses comme un immense progrès, et qui sont prêts à subir tous les jougs, pourvu qu'on ne parle plus de la Divinité l Pour trouver le type d'un orgueil si dégradant, il faut remonter jusqu'à Nabuchodonosor changé en bête. Grâce à la vérité religieuse qui pénètre la conscience de l'humanité, grâce au christianisme surtout, le monde ne descendra jamais si bas. Forts des principes qui venaient du ciel, des hommes sublimes ont su mourir pour les défendre, et en mourant ils ont affranchi le monde du servage légal de l'idolâtrie. C'est ainsi que la conscience, en soumettant le genre humain aux bonnes lois, l'a fait triompher des mauvaises.

' Cette conséquence, Rousseau s'est vu forcé de l'admettre. « La volonté générale, dit-il, est toujours droite. » {Contrat social^ liv. ii, ch. 3.) a Car, ajoutet-il, s*il platt au peuple de se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a droit de l'en empêcher? » {Ibid,^ ch. 12.) Avant loi, Jurieu avait déjà dit : «Le peuple n'a paa besoin de raison pour valider ses actes. »

DE PHILOSOPRIB CRRIETIBlfKB. iSy

Résumons ce qui yient d*étre dit : La garantie et TefEcacité des lois ne se trouvent que dans les mœurs : la garantie des mœurs n'est que dans la conscience : la garantie de la conscience n'est que dans la croyance en Dieu.

Donc, rester indifférent à l'égard de la vérité religieuse, c'est rester indifférent à l'égard des lois, qui sont un des points d*appui de toute société civilisée, et préparer les voies à la barbarie ^.

< Pour entendre parfaitement la nature de la loi, il faut remarquer que tous ceux qui en ont bien parlé l'ont regardée dans son origine comme un pacte et un traité solennel par lequel les hommes conviennent ensemble, par Tautorité des princes, de ce qui est nécessaire pour former leur société.

» On ne veut pas dire par là que Fautorité des lois dépende du consentement et acquiescement des peuples; mais seulement que le prince, qui d'ailleurs par son caractère n'a d'autre intérêt que celui du public, est assisté des plus sages tètes de la nation, et appuyé sur Vexpérience des siècles passés.

» Cette vérité, constante parmi tous les hommes, est expliquée admirablement dans TEcriture. Dieu assemble son peuple, leur fait à tous proposer la loi par laquelle il établissait le droit sacré et profane, public et particulier de la nation, et les en fait tous con* venir en sa présence. Moïse conç^oqua tout le peuple. Et comme il leur avait déjà récité tous les articles de cette loi, il leur dit : Gardez les paroles de ce pacte et les accomplissez, afin que vous entera diez ce que 7}ous at^ez a faire. Vous êtes tous ici devant le Seigneur 'Votre Dieu, "vos chefs, "vos tribus, vos sénateurs, vos docteurs, tout le peuple d^ Israël, vos enfants, vos femmes, et V étranger qui se trouve mêlé avec vous dans le camp; afin que tous ensemble vous ^vous obligiez à l'alliance du Seigneur, et au serment que le Seigneur fait avec vous, et que vous soyez son peuple et qu'il soit votre Dieu. Et je ne fais pas ce traité avec vous seuls, mais je le fais pour tous présents et absents, (Deut,, xxix,2, 9, lo, ii, 12 i4, i5.) » Moïse reçoit ce traité au nom de tout le peuple qui lui avait donné son consentement. J'ai été, dit-il, médiateur entre Dieu et vous, et le dépositaire des paroles qu'il vous donnait, et vous à lui, {Ibid,, V. 5.)

» Tout le peuple consent expressément au traité. Les Lévites disent à haute voix : Maudit celui qui ne demeure pas ferme dans

* Aussi les peuples qui n'ont point de prêtres, sont-ils ordinairement barbares. Tels étaient autrefois les Pédaliens; tels sont encore les TVolgusky, » (Montesquieu^ Esprit des Lois, liv. xxv, cb. 4.)

tmtes'lefi paroles.de x^tte lai y et ne les accomplit pas; et taet le peuple répond. am/ef^f qu'il^oitemsîLJiJhid^xxyu^.i^ 26; Jo«.y viix,

» Il faut remarquer que Dieu n'avait pas besoin du conneiUieHieiit 4eft hoQUoes pouTrau^oriser sa loi, parcequ'il^stleur créutjeyi', qu'il peut las ob%er k.ee qu'il lui plaît; et, toutefois, pour rendre les choses plus salenueU«& iOt plu« (fscmA^ il Ie& <^Uge à sa loi par un JUraitéex^pnèsT et Tolonjiaire,

4» Le traité qu'on vient d'entendre ia^un double^ ^fet: il unit le peuple à Dieu, et il unit le peuple en soi-même.

» I^e peuple ne pouvaît.s!unirea4oi*mêmeparune société inviolable, si le traité n'en était fait dans son fond en présence d'une imi^san^ supérieure, telle que celle de Dieu, protecteur naturel de la société. humaine, etinéyitable vengeur de toute. ooflUxarenition à la loi.

H Mai^ quand les hammes s'obligent à Dieu, lui promettent de garder, tant envers lui qu'entre eux, touslûsarûolesde la loi qu'il 4eur .propose ;. alors iU conventâon estinvîalable, autorisée par une {puissance à<la«pi«lle tout est soumis.

«I C^sti pourquoi tous les peuples omt voulu donn^.à leurs lois uoe>offigme divine; et ceux qui.ne l'ont pas eue,. ont feint de l'avoir.

» Minos se vantait, d'avoir appris de Jupiter les lois qu'il donna ii .ceux deCivète; ainsi Ljcurgue^ ainsi Numa, ainsi tous les autres Jégidateui^ <mt voulu ijue la convention par laquelle les peuples eiâbUgoaient entre eux à garda:' les lois, fût affermie par l'auto- M^ divine ,.4fin que^ersonne ne put &en dédire.

0» Platon, dans sa République^ et dans son livre des Lois, n'en ^opoae aucuoie qti'il ne veuille £iire confirmer par l'oieacle avant q«^'elks'#oÂent i^oues; etcestainslqueleslois deviennentisacsées «t inviolables.

» C'est .principalement de ces lois fondamentales qu'il est écrit quen les violant^ on ébranle tous les fondements de la terre ( Ps. ii^^xxi, 5), Après quoi il ne reste plus que la chute des empires.

» En général les lots ne sont pas lois, si elles n'ont quelque choae d'iimolahle. Pour marquer leur solidité et leur fermeté, Moïse ordonne qu^ elles soient toutes écrites nettement et lisiblement sur des pierres, ( Deut,, xxvii, .8. ) Josué accomplit ce commande- 4i9ent. ( Jos., VIII, 32.)

» Les autres peuples civilisés conviennent de cette maxime. Qu*il soit fait un édity et qu'il soit écrit selon la loi inviolable clés Perses et des MèdeSy disent à Assuetus les sages de son conseil qui étaient

toujours près de sa,personue^ Ces. sages sauaie/tt les lais et le droit des aneiofljs, (£$Ui.,j, i3, 19.) Cet attachement aux lois et aux ancienaei maxÂmes afferoût la société et rend les. Etats immortels.

» On perd la vénération pour les lois quand on les voit si souvent changer. C'est, alors que les nations semblent chanceler, comme troublées et privées de yie,. ainsi que parlent les prophètes ( Isa«i XXX, i4) • r^^esprit de vertige les possède, et leur chute est inévitable : Parce que les peuples .ont violé les lois, changé le droit puhlic, et rompu, les pactes les plus solennels, {^Ibid^^ xxiv. 5.) C'est l'état d'un malade inquiet qui ne sait quel mouvement se donner.

» Jk hais deux nations , dit le sdkgefils de Sirach (£ccli., l., 27, a8)> et la troisième n^ est pas une nation : c'est le peuple insensé qui demeure dans^Sichem : cest^à-dire le peuple de Samarie, qui, ayant renversé Tordre, oublia la loi, éuibli une r^eligion et une loi arbitraire^ ne mérite pas le nom de peuple.

» On tombe dans cet état quand les lois sont variables et ^ans consistance ,.c'est*à-dire, quand, elles cessent.d'étre loi '. »

« Ci^iix de nos incrédules modernes qui ont voulu forger une morale indépendante 4e toute notion de Dieu, ont aussi. raisonné sur Ja ccmscience à leur manière. La conscience, dit l'un dentre eux, est dans l'homme la connaissance des effets que sies actions pro^ui^ent sm: les autres.

«Pour le. superstitieux (c'est*à-dirQ pour celui qui croit en Dieu), c'est la connaissance des effets que c^ actions produiront sur la Divinité : mais comme il n a que des idées fausses, sa conscience erronée lui permet souvent de faire le mal, d'être intolérant, persécuteur, cruel, turbulent, insociable. La conscience, ne nous reproche, pour l'ordinaire, que les choses que nous voyons désapprouvées par nos semblables; nous n'éprouvons de la honte et des remords que pour les actions que nous croyons devoir paraître ridicides, méprisables et punissables aux yeux des hommes.,». Quand l'opinion publique est viciée , nous finis&OflQs par tirer gloire du vice et de l'infamie ; les hommes craignent plus les yeux de leurs semblables que les regards de la Divinité. [Système social^ 1^® partie, c. i3. )

» De cette belle théorie, il suit : i^ Que la conscience d'un athée n'a point d'autre règle que le jugement des autres hommes; que quand un vice quelconque cesse d'être blâmé et puni, il le corn* met sans honte et sans remords. Où sont donc les prétendues no-

* Bossuet, Politique tirée de l'Ecriture y liv. i, art. 4.

l6o PRINCIPES VOmAMBafTAXJX

lions de bien et de mal moral, de vice et de vertus, que quelques spéculateurs ont soutenu être immuables, indépendantes de toutes lois divines et humaines; 2^ que quand un athée ose professer sa doctrine, il est assuré qu'elle ne paraîtra ni blâmable, ni punissable aux yeux des hommes : autrement, c'est un forcené qui agit contre sa conscience ; 3° que dans le secret, et loin des yeux dés hommes, un athée peut en conscience commettre tel crime qu'il lui plaira ; 4*^ que l'auteur contredit sa propre doctrine par l'exemple de tous ceux qu'il nomme superstitieux^ puisqu'ils craignent plus les yeux de la Divinité que ceux des hommes. Combien d'hommes ne peut-on pas citer, d'ailleurs, qui ont mieux aimé souffiîr le mépris, l'ignominie, les tourments et la mort, que défaire une action contraire à la loi de Dieu et de leur consdience. Ils ne faisaient donc aucun cas du jugement des hommes, ils le bravaient pour suivre le jugement de leur conscience. S^* Combien de fois les malfaiteurs eux-mêmes ne sont-ils pas convenus qu'ils résistaient à la voix de leur conscience, en commettant les crimes pour lesquels ils savaient bien qu'ils n'avaient rien à redouter de la part des hommes? 6^ Au milieu même des mœurs les plus corrompues, que l'on demande à un homme si telle action, qu'il s'est peut-être permise plus d'une fois, est bonne ou mauvaise, il décidera sans hésiter que c'est un crime : il condamnera ainsi tout à la fois et le jugement de ses semblables, et sa propre conduite. Il y a donc une autre règle de conscience que le jugement des hommes, et nous soutenons que c'est la loi de Dieu qu'il a lui-même gravée dans tous les cœurs, mais qui est souvent obscurcie par la stupidité, par les passions, par une mauvaise éducation, par la corruption des mœurs publiques '. «

Heureusement la voix de la nature est plus forte que les systèmes; autreipent, l'athéisme serait déjà devenu le tombeau de la société.

Citons encore un passage d'un écrivain dont le brillant début semblait promettre au christianisme un demi-siècle de triomphes :

« Toute législation, dit M. de La Mennais, émane de Dieu, principe éternel de l'ordre et pouvoir général de la société des êtres intelligents. Sortez delà, je ne vois que des volontés arbitraires, et l'empire de la force ; je ne vois que des hommes qui maîtrisent insolemment d*autres hommes ; je ne vois que des esclaves et des tyrans. Le code variable des intérêts remplace le code de la justice, immuable comme la nature des êtres qu'elle doit régir, et qu'elle

* Bergier, Dict, théol,^ art. Conscience,

DB PHILOSOPHIB CHRÉTIENNE. l6l

conserve en les maintenant dans leurs vrais rapports. Considérez, en effet, les lois puisées, si on peut le dire, à cette source divine ; inflexibles et sévères comme la vérité, et néanmoins remplies de je ne sais quel esprit de douceur, qui console et tranquillise. Thu* mamté, elles inspirent à la fois la confiance et le respect, la crainte et l'amour. L'homme peut les violer, sans doute, mais en violant sa conscience, sa raison, sa nature tout entière, en renonçant à la paix et au bonheur. Toujours stables au milieu du mouvement des choses humaines, elles s'affermissent par les siècles, survivent aux opinions, aux systèmes, et régnent, sans jamais vieillir, sur les générations qui s'écoulent chargées de leurs bienfaits. L'intérêt particulier devient-il, au contraire, le principe des lois, aussitôt elles rentrent dans la classe de ces caprices inconstants et désordonnés que le temps emporte avec mépris. Dures ou efféminées, bizarres et changeantes, quelquefois dissolues, toujours impitoyables comme les passions, elles ne subsistent qu'en séduisant la haine par de lâches complaisances, ou en consternant l'indocilité par la terreur. Mais, soit qu'elles flattent, soit qu'elles épouvantent, elles oppriment, et les lois faites pour flatter les peuples sont constamment les plus tyranniques. Quiconque aspirait à la faveur de la populace romaine, proposait la loi agraire, ou l'abolition des propriétés ; et chez une nation qui se croit libre, quiconque naguère voulait plaire au peuple, sollicitait des lois de spoliation et de sang contre les catholiques. L'homme est le même dans tous les {>ays et dans tous les temps.

» Les législations purement humaines ont encore cet inconvénient terrible , que les lois protectrices de l'ordre sont celles que la multitude supporte le plus impatiemment, parce qu'elles tendent à maintenir ce qu'il est de son intérêt de renverser. Elle pourra soufïHr les lois immorales, à cause du désordre qu'elles consacrent et dont elle profite plus ou moins ; mais ses passions ne tirant aucun avantage des bonnes lois dont l'objet est de les réprimer, elle n'y verra nécessairement qu'un obstacle à ses désirs et un attentat à ses droits. Et comme aucune loi émanée de l'homme seul n'est obligatoire pour l'homme, il faudra mettre l'équité sous la protection de la force , et arracher à la peur ce qu'en vain l'on demanderait à la conscience. Plus l'effroi sera profond, plus la soumission sera grande; la sécurité publique n'aura d'autre garant que le bourreau, et l'on proclamera la justice au nom delà mort, pour n'avoir pas voulu la proclamer au nom de Dieu.

» J'ai montré que la philosophie détruit le pouvoir, détruit le

ce, II

l6l2 FRIlfCIPES FOlfDAMSHTAUX

droit des gens, détruit les lois ou la règle des actions publiques; 3 me reste à prouver qu elle détruit également la morale ou la

règle des actions privées La philosophie, ne pouvant trouva

hors de Diieu la raison des devoirs, a été contrainte de. fondes la morale, aussi bien que la société, sur Tintérèt personnel borné à cette vie seule; doctrine subversive de toute vertu, au jugement de Baji^ et de Rousseau. « Sans Tespérance des biené^ » à venir, dit Bayle, on pourrait mettre la vertu et l'innocence » au nombre des choses sur lesquelles Saloraon a prononcé sofi » arrêt définitif : Vanité des varUteSy tout est Tumité, S'appuyer •» sur son innocence serait s'appuyer sur le roseau cassé qui perce »la main de celui qui veut s'en servira » En bonne philosophie la vertu n'est donc que pour les sots?; elle est le résultat de l'igno- . rance ou de la faiblesse de l'esprit , et nous ne devons plus nous étonner de voir le progrès du vice et du crime suivre le progrès des lumières £ivec tant der^ularité.

» Rousseau a clairement aperçu les conséquences de Fathéisme. « On a beau vouloir établir la vertu par la raison seule, quelle » solide base peut-on lui donner? Lu vertu, disent-ils, est l'amour de » Fordre : mais cet amour peut-il donc, et doit-il l'emporter en moi y» siir celui de mon bien-être? Qu'ils me donnent une raison claire et » suffisante pour le préférer. Dansle fond, leur prétendu principe est » un jeu de mots ; car je dis aussi, moi, que le vice est l'amour de )• Tordre pris dans Un sens différent. Il y a quelque ordre moral » partout où il y a sentiment et intelligence. La différence est que le »bon s'ordonne par rsqiport au tout, et que le méchant ordonne le «tout par rapport à lui. Gelai-<ci se feit k centre de toutes choses, » l'autre mesure son rayon, et tient à la circonférence. Alors il est ^ordonne par rapport au centre commun qui est Dieu, et par rap- «port à tous les cercles eoncentriques qjiû sont les eréatures» Si lu V Divinité n est pas, il n'y a que le méchant qui raisonna, le bon n'est » qu'un insensé \ »

» Certes, la philosophie devrait parler avec moins de hauteur 4e la raison, quand par la raison seule elle ne peut établir que le crime-; e^e devrait moins vanter ses bienfaits, quand elle ftiit de la vertv le parcage des insensés

» Mais comme on pourrait soi^>Gonner Rousseau d'exageradon, je veux montrer le» conséquences qu'il attribue à Fathéisnae, mé-

* Dictionn. critht.^ art. Brut us*

• Xfuile, t. rît, p. M#.

DB MIIi:.080PHIB gssbtibune. t63

tbodiquemcflit déduites d« cette erreur monstrueuse, par l'esprU le plus firoîd et le plus habile raisonneur qui jusqua ce jour ait combattu la croyance du genre huiùain. Qu'on écoute l^inosa :

« Par le droit de nature, je n entends rien autre chose que les »lois selon lesquelles nous concertms que chaque être est détermine » naturellement à exister et à agir d'une certaine manière : les pois* »sons, par exemple^ sont déterminés par la nature à nager, et les » grands sont détevminés à manger les petits ; c'est pourquoi l'eau » appartient aux poissons, et les grands mangent les petits de droit >natureLIl suit de là que chaque être a un êouverain droit à tout ce »9u'i/j9e{i^.£tn(misn'admettDnftàcet égard aucune différence entre »l'homme et les autres £tves^ ni enlare les hommes doués de raison »et ceux à qui la raison est inconnue. Ainsi, pendant que les hom* » mes vivent sous l'empire de la seule nature, celui qui ne connaît »pas encore la raisos, ou. qui n'a pas acquis Fhabitude de la vertu, » vit selon les seules loâsrde ses appétits, avec aidant de droit que celui »qak règle sa vie sur les lois de la raison : c'est*^à-dire que, de même » que le sage a un souverain droit à tout ce que sa raison lui dicflr, » ou le droit de vivre selon les lois de la raisonyl'ignorant, oul'hoinBe «passionné, a un souverain droit à touft ce vers quoi ses appétits »ïe portent, ou le droit de vivre sdton les lois de ses appétits. Le » dirait naturel n'est done point détemnaé pour chaque homme par »]a saine noson^mais par les désirs et le pouvoir. Considéré sous lè «seul erapîve de la nature, chacun a le souverain droit de désicer » ce qu'cdaîré par la saine raison, eu emporté par les passions, il »juge lui être utile ; et il peut licitement s'en emparer, soit par la vfbcoe^ soit par la ruse, soit par tout autre moyen, et tenir par can< vséqueflt pour ennemi quiconque veut l'empêcher de satisfiaûre ses «désirs. D'où il suit que le droit de nature sot» lequel tous les hom- «■wsnaissent et vivent engrande partie, n'interdit sien que ce qu'on nnmàésire ou ce qu'on ne peut,etpefnietles.C(Bntentions,les hainas^ ^lat colère, la fraude, et absahmMnt tout ce qui excite nos appelât». »Jâaai lednait.natureln est dscermiBé ponir chacun queper safoecc^ «et nul ne peut être certain de la foi d^iiutra^ tcuit qu'il n'a de ga^* »iaBtqoesapQ0ni0Sse,pin8ipie ohacun^po^Ir droit de nature, peut • agir de ruse, et que les pactes n'obligent que par l'espérance d'un »plus grand bien^ ou la. crainte d'un plus grand mal '. »

« £a constituant la Mtciété par la imamn seule, sans rintM*v«n.«

' Tract, théoi. polit, ^ cap. S.

l64 PRINCIPES FOITDAMBNTAVX

tion de Dieu, on est conduit à ne reconnaître d'autre autorité, d*autre droit, d'autre loi que la force, dirigée par l'intérêt particulier ou par les passions ; et quand on essaie de constituer les mœurs par la raison seule, sans Tinteryention de Dieu , on est également conduit à ne reconnaître d'autre droit que la force dirigée par lintérét particulier, ou par les appétits : c'està-dire que, dans Tun et l'autre cas, on attribue à Thomme la souveraineté absolue de luimême; et ii y a lieu de s'étonner que Rousseau n'ait pas vu que la doctrine du contrat social n'est que l'athéisme pur appliqué à Tordre social, et qu'il ait adopté en politique les principes dont il rejette avec horreur les conséquences en morale. Gela vient sans doute de ce que, voulant établir une théorie rigoureuse de la société, il a été contraint d'aller jusqu'où ses maximes l'entraînaient, par conséquent jusqu'à Ta théisme, qui n'est qu'un déisme rigoureux.

» Mais quelle société pourra se maintenir lorsque les droits de chacun n auront d'autre règle que ses désirs, et d'autres limites que sa force, à laquelle encore on donne la ruse et la fraude pour supplément ? Ou plutôt comment concevoir, sous la notion de société, un assemblage d'êtres humains, ennemis naturels les uns des autres, et sans cesse occupés à se nuire mutuellement? Dans cette horrible anarchie de volontés contraires et d'intérêts opposés, de forces inégales et de désirs égaux , l'amour de soi se confond avec la haine d'autrui ; et l'homme, assujetti à la seule loi des appétits, indépendant de toute autorité et libre de tout devoir, ainsi que le peuple souverain, comme lui non plus n'a pas besoin de raison pour légitimer ses actes : il suffit qu'il veuille et qu'il puisse; à ces deux conditions, tout lui est permis. Le champ, la maison, la femme de mon voisin, sa vie même m'appartient de droit naturel, si je la désire, et que je sois le plus fort. La nature n'interdit à l'homme que ce qu'il lui est physiquement impossible d'obtenir; laborne de son pouvoir ou de ses convoitises, est la borne de son droit. A-t-il faim de son semblable, il peut, s'il en a la puissance physique, manger sa chair et boire son sang avec aussi peu de scrupule qu'il mange un morceau de pain, et s'abreuve de l'eau des fontaines '. Et l'on n'entrevoit pas même , au milieu de ce conflit de passions^ la consolante

* Ceci paraîtrait exagéré si la philosophie n'avait elleméme tiré cette horrible conséquence de ses principes. Dans un ouvrage publié en 1791, Brissot établit sans déguisement le droit d'anthropophagie. Ou attribue; au même auteur la Théorie du vol et V Apologie du voL C'était un puissant philosophe que ce Brissot I

BB PHILOSOPHIS CHRETIBNNE. x65

possibilité de la paix, ou seulement d une trêve, puisqu'aucun pacte n'est obligatoire, que chaque promesse peut cacher une embûche perfide. L'homme tremblera de terreur à la rencontre de Thomme, plus terrible à ses yeux que le caïman du Gange et le tigre du Zara. Que si quelquefois Tinstinct rapproche au hasard deux individus de sexe différent, leur appétit satisfait, ils se regarderont avec effroi, et Je plus faible se hâtera de fuir dans la crainte d'être dévoré *. » .

Yenons-en maintenant au quatrième élément de sociabilité, le plus fort de tous, je veux dire la charité, qui, par sa douce et salutaire influence, fait plus pour les mœurs, pour la paix, pour la force, pour le soulagement et pour la prospérité des peuples, que les gouvernements les plus forts et les lois les plus sages.

IJ faudrait des volumes pour raconter les bienfaits de la charité, répandus sur la communauté des hommes en général, sur chaque nation en particulier, sur les famiUes, sur tous les genres de souffirances. Que pourrais-je dire ici qui n'ait été répété cent fois.»* De tous les coins du monde n'a-t-on pas proclamé que l'amour, cet amour pur et généreux de nos frères, est fort comme la mort? Déposé dans la législation judaïque, ce principe fécond a reçu tous ses développements par l'Evangile.

« L'établissement du christianisme est le plus beau spectacle qu'offrent les annales de la civilisation, et l'événement le plus important de l'histoire de l'humanité. La notion auguste de la divinité, dégagée enfin de tous les voiles dont les superstitions l'avaient environnée^ apparaissait aux hommes dans toute sa sublimité, toute sa pureté, toute sa grandeur, réunissant en elle la perfection de la sagesse, l'immensité de la puissance^ le trésor inépuisable de la bonté, les attributs de la cause qui crée, ordonne, et le caractère touchant d'une providence qui veille sur l'homme avec une constante sollicitude. L'Evangile expliquait à l'homme le profond mystère de sa propre destinée, lui découvrait son auguste origine, la noble perspective de son avenir, le but de son existence passagère sur la terre. L'Evangile donnait à la morale le code le plus complet et en même temps le plus admirable, consacrait tous les liens sociaux, épurait toutes les affections, conférait un prix à toutes les actions, créait à l'infortune une dignité nouvelle, consolait toutes les douleurs, récompensait tous les sacrifices, immolait toutes les passions, inspirait tous les genres d'héroïsme, recommandait et rendait facile l'oubli le plus absolu de soi-même. Il unissait entre eux ces

ï Essai sur t indifférence en matière de religion, t. m, ch, 10.

i66 PRUfcn^Bft pomiAMSirrAVx

trois sortes de dogmes et de préceptes par la plus étroite et la j^us belle harmonie, représentait la Divinité aux yeux de la créature sous Timage touchante d*un père, conduisait la créature à son auteur par le culte en esprit et en yérité, faisait découler la morale du sentiment religieux, inspirait à la morale la sanction de la Tolonfeé divine et de l'immortalité, animait le cœur de Fhomme, la société humaine, d'une vie toute nouvelle, celle de la céleste charité; ideiH ûfiait Tamour de Dieu avec TamouT de nos semblables..... Le chris ttanisme cherchait surtout les faibles, les pauvres, les malheureux, pour les embrasser dans son adoption; il tendait la main à ceux qu'avait délaissés la fortune : il appelait à lui les êtres obscurs; il descendait auprès de lenfance avec une sorte de prédilection—*. C'était précisément cette multitude dédaignée, oubliée, qui forme cependant la masse de la société humaine; cette multitude sur laquelle pèsent les privations, le travail, la souffrance, que le christianisme réhabilitait, qu'il élevait à toute la grandeur de ses leçons, à tout le bonheur de ses jouissances : il abaissait les puissants, il exaltait les humbles^ et tous les hommes, quelles que fussent leurs conditions, leur patrie, ne formaient plus qu'une famille de frères.

» Cet idéal de la religion que le christianisme nous offre dans êes maximes, l'histoire nous le montre réalisé dans le tableau de l'Église primitive. Concentré d'abord dans le petit nombre de ceux qu'ï avait conquis par l'ascendant d'une conviction âncère et profonde, diez lesquels il avait dû triompher des préjugés de l'éducation et des liens de l'intérêt, qu'il avait dû rendre supérieurs aux dangers, aux persécutions, aux tourments, à la mort elle-même, il n'avait que des disciples pénétrés de son véritable esprit, il se produisait en eux vivant et agissant. Quelle société que celle de ces premiers duré* tiens, tels que nous les peignent les Actes des apôtres et les écrits des Pères des premiers siècles! mettant tout en commun , n'ayant qu'un cœur et qu'une âme, pleins de zèle pour la pratique du bien| de patience dans les épreuves; modèles de bonté, de douceur, de désintéressement, de courage; vrais sages sans le savoir, et déployant, surpassant même, au sein des conditions les plus obscures, les hautes vertus que nous admirons éparses chez les plus grands hommes '. »

Oui, l'élément le plus actif de régénération sociale que le christianisme ait mis en circulation, c'est la charité, parce qu'elle inspire non-seulement la pitié, non-seulement le dévouement, mais encore

* Degérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie^ ch. 22.

Bs FHiixMarau cauu&TisirNE. 167

le sacrifice de Thomme au bien-être physique, intellectuel et moral de ses frères. Le cœur d'un vrai clirétien est formé sur le type pi^ mîtif, celui du maître qui a dit : « Mon précepte est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés ' , » c'est-à-dire jusqu'au sacrifice, jusqu'à l'immolation de vous-mêmes. Et encore : « On connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres ^. »

Le monde n'aurait jamais cru, s'il n'en eût été le témoin, que tant de biens fussent renfermés dans une si brève législation.

A peine est-elle annoncée au monde, que, comme un fluide répairaleur , la charité s'insinue dans toutes les veines du corps social: elle remue sur sa couche de douleur le monde agonisant, et comme étouffé sous le poids de ses crimes et de ses chaînes. Elle le prend dans ses bras, elle l'élève jusqu'au ciel où il trouve une nouvelle viç. A sa voix puissante et pleine de douceur, le problème terrible de l'esclavage est résolu en faveur de l'humanité, parce qu'en affranchissant d'une main, elle fournissait de l'autre de quoi nourrir, soutenir etconduire peu à peu à laviesocialeceux qu'elle avait affranchis. Sous la houlette d'un même pasteur, il n'y avait plus qu'un même troupeau^on vitUnnber lesbarrières infranchissables qui séparaient les nations, je veux dire ces préjugés atroces qui donnaient aux vain, queurs le droit de disposer des vaincus comme d'un troupeau de bétail. Ni la fortune , ni la liberté, ni l'honneur du Ut conjugal, ni le droit de la paternité, ni la vie, rien n'était épargné dans ces grandes exterminations de peuples qu'on ne lit pas sans frémir dans les histoires de l'antiquité. L'inflexible niveau du vainqueur se promenait sur toutes les têtes, et si les plus élevées étaient distinguées, c'était pour subir les honneurs d'un avilissement sans mesure en marchant enchaînées au char du triomphateur. A ces excès inhumains,la douce influence de la charité opposa le droit des gens, qui est une de ses plus belles créations. Vingt fois elle recueillit sous son manteau les débris éperdus des nations conquises, et dit aux vainqueurs : «les malheureux sont mes enfants; au nom du Ciel, je vous commande d'être pour eux des frères, car le Père commun des hommes vous traitera comme vous aurez traité les autres '. »

' Hoc est prcceptum meum, atdiligatis, sicut dilexi tos. (Joan., xv, 12.) * In hoc cogndscent omncs quia discipuli mei estis, si dilecttonen habaeritls ad invicèni. (Joan, xii, 35.)

' « No:» geuTemenie&ta modernes doi?eDt înconteatablemeiit au christianisme leur plus solide autorité et leurs réfolutiom moins fréquentes. Il les a rendns evx-méines moins sanguinaires ; cela se prouve par \p fait, en les comparant aux gonTernementfl anciens. La religion mieux connue, écartant le fanatisme» a donné plus de douceur aux mœors chrétiennes. Ce changement n'est point

Plus tard, lorsque les temps d'invasion forent passés et que les peuples nouveaux eurent pris de Taplomb, la. charité, concentrant ses efforts à Tintérieur, fit des prodiges d*un genre nouveau que tout le inonde sait. Pour subvenir aux innombrables misères physiques et morales, il fallait créer des établissements, elle les créa. Pour des- "Servir ces établissements, où les malades, les infirmes, les orphelins, les vieillards, les voyageurs, les aliénés , etc. , étaient recueillis , il fallait des corporations dévouées et durables, elle en fit surgir sur tous les points, et leur laissa pour trésors les exemples d'un Dieu mort sur la croix. Dire le dévouement, les dangers, les sacrifices, les pieux stratagèmes, les rebuts essuyés, la constance inébranlable de ces héros, de ces héroïnes de la charité, c'est chose impossible. Il est des merveilles qui ne pourraient être dignement racontées et comprises que dans le ciel.

Sans vouloir dmser symétriquement les opération, de la charité dans la suite des siècles, et sans prétendre qu'elle ait jamais concentré ses efforts sur un seul point, il me semble que pour narrer quelques-uns de ses bienfaits, on pourrait distinguer trois époques : celle de V affranchissement^ depuis la prédication de l'Evangile , la chute de l'empire romain ; celle de la ciçilisation pendant la durée

l'ouîrage des lettres; car partout où elles ont brillé, rhumanité n'en a pas été plus respectée : les cruautés des Athéniens, des Egyptiens, des empereurs de Rome, des Chinois, en font foi. Que d'œuTres de miséricorde sont l'ouvrage de l'ETangile ! » ( Rousseau, Emile, t. m.)

« Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort et la reçoivent, la religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur les sujets, et les sujets sur le prince. Chose admirable ! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'antre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.

V C'est la religion chrétienne qui, malgré la grandeur de l'Empire et le "vioe du climat, a empêché le despotisme de s'établir en Ethiopie, et a porté au milieu de l'Afrique les mœurs de l'Europe et ses lois.<.

» Que d'un côté l'on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains ; et de l'autre, la destruction des peuples et ûe& villes par les mêmes chefs, Timur et Gengiskan, qui ont dévasté l'Asie : et nous verrons que nous devons au christianisme, et dans le gouvernement. Un certain droit politique, et, dans la guerre, un certain droit des gens, que la nature humaine ne saurait assez reconnaître.

» C'est le droit des gens qui fait que, parmi nous, la victoire laisse aux peuples vaincus les grandes choses, la vie, la liberté, les lois, les biens, et toujours la religion, lorsqu'on ne s'aveugle pas soi-même. » (Montesquieu, Esprit des loiSy liv. XXIV, ch. 3. )

Le même auteur dit encore : « Une cité sans puissance courait de plus grands périls. La conquête lui faisait perdre non-seulement la puissance exécutrice et la législative, comme aujourd'hui ; mais encore tout ce qu'il y a de pi^opriété parmi les hommes : liberté civile, biens, femmes, enfants, temples, et sépultures mêmes. » (Liv. ix, ch. 1.)— Aujourd'hui, le plus grand potentat de l'Europe ne traiterait pas ainsi le plus petit canton suisse.

DB PHII.OSOPRIB CHRBTIBNIfB. i6q

du moyen âge ; celle de réconomie sociale^ depuis la constitution définitive des sociétés européennes. La dernière de ces époques est la conséquence de la première. Car si Tesclavage a été aboli, si la moitié du genre humain a été rendue à la vie sociale, ce ne pouvait être qu'à condition que la charité pourvoirait aux besoins des classes moyennes et pauvres qui s'étaient établies, ou du moins considérablement accrues. Aussi, pour le dire en passant, la restauration de ïesclavBge deviendrait inévitable partout ou la charité disparaîtrait.

On a souvent parlé de l'inquisition religieuse, et, certes, l'imagination des auteurs n'a pas fait défaut en ce point, non plus qu'en bien d'autres. Eh bien ! voulez-vous voir un échantillon d'inquisition religieuse, lisez ce qui suit.

Dans un concile tenu à Bordeaux, en x583, à une époque où le clergé catholique était dénoncé par le protestantisme comme le fléau du genre humain, voici comment parlaient les évêques : « Que les curés s'informent avec soin des pauvres de leur paroisse, surtout des veuves, des orphelins, des pupilles, des malades, des vieillards, et des autres personnes qui ont besoin de secours temporel ou spirituel,- qu'ils s'appliquent à les aider de tout leur pouvoir, et qu'ils portent les autres, par leurs paroles et par leurs exemples, à remplir la même obligation. » Voilà comme la charité se venge de l'ingratitude et des calomnies des hommes ^

Or, la charité, il faut bien qu'on le sache, n'est pas venue de la terre; c'est une plante qui a ses racines dans le ciel. L'homme, pris dans son état naturel, pourra éprouver, je n'en disconviens pas, de la pitié pour ses semblables. Ce sentiment de pitié, tel qu'il se pro* duirait,même parmi les sauvages, a paru au citoyen de Genève un des principes de la sociabilité humaine ^ Nous n'avons nulle raison de contester sur cette pitié, qui, dans l'état où Rousseau veut bien supposer l'humanité, ressemblerait passablement à celle des bêtes. Mais nous la prenons telle qu'elle existe au sein des peuples civilisés, et nous disons qu'elle n'est que l'ombre de la charité, ou plutôt que la charité est la pitié humaine élevée à sa plus haute puissance^ et divinisée par la religion. Avant le christianisme, le monde n'avait

' Nous sommes heureux de rattacher à ce beau monument de la charité éTangélique un autre monumentde même, publiée Bordeaux le lOaoùt 1837 :

C'est le rapport fait par M. l'abbé Dupuch sur la situation des établissements» dits de la Petite*OEavre. On croirait entendre un ange raconter les meryeilles de la charité catholique, et enseigner aux hommes l'économie sociale mise en action par des enfants chrétiens.

• Discours sur Vorigine de V inégalité des conditions parmi les hommes^ 1" partie.

jamais rien vu de semblable, et il ne se voit rien de semblable non plus chez les peuples prives de sa lumière. On connaît les vains efforts de Julien F Apostat pour sing^ la charité chrétienne, et cou*vrir de son manteau de philosophe le cadavre du paganisme ; et pourtant cet homme, qui s'était fait le représentant des idées vaior eues, ne manquait ni de génie ni de puissance. Ce n e^ pas avec d€S raisonnements philosophiques qu on réchauffera les cœurs, et qu'on

f produira le dévouement sublime aux misères du prochain. Aussi ulien eut beau écrire des homéhes aux sectateurs de son hellénisme, il prêcha dans le désert, et fut vaincu par les disciples dm Galiléen. Ce fut sans doute pour se venger de sa défaite^ qu'il vouliil interdire à ceux-ci Fétude des sciences humaines, et mettre le scelle sur rintelligence chrétienne. Le monde se rit de cet enfantillage impérial, la littérature chanta les beautés de l'Evangile, et les Gaii* léens répondirent au tyran, en vers et en prose : « Qu'ils soient con* fondus, tous ceux qui adorent des sculptures et qui se gkmfieat dans leurs simulacres ^ »

La charité est assurément une i/érité. Or on l'a vifê constamment croître ou décroître dans les mêmes proportions que la foi, en sort^ que le principe qui lui a donné naissance est le seul qui puisse la conserver, et, par conséquent, maintenir le monde dan& les conditions sociales où elle l'a placé.

Dans les sciences et dans les arts, chaque nouvelle découverte élève plus haut l'industrie, et augmente le bien-être matériel, mais il faut que cette découverte se conserve, sans quoi la société ré^ trograderait, et l'on se trouverait fort à plaindre s'il fallait renoncer aux avantages acquis. Il est donc vrai que chaque perfectionnement crée un besoin nouveau. £h bien ! la charité a été le plu^ grand perfectionnement, ou plutôt le principe d'une multitude de perfectionnements sociaux. Elle a donc créé des besoins multipliés quelle seule peut satisfaire. Ainsi, travailler à ruiner l'empire de la charité, c'est travailler à rabaisser le monde au niveau du paga*nisme ; ce qui ne pourrait se faire sans des convulûons effroyable^ Imaginez les angoisses d'une population qui tout à l'heure repossut en paix sur un terrain solide, et qui voit tout à coup ce terrain s'affaisser et entraîner avec lui une multitude de malheureux tout vivants jusqu'aux entrailles de la terre. Faible image du spectacle que présenterait l'humanité, si l'irréligion, étouffant la charité, creusait tm abîme sans fond sous ses pas. En vain, pour combler cet abîme,

* Cofifundantur omnes qui adorant sculptilia^ et qui ghrianturin simuiacris suis, (Ps. xcvi, 7. )

DE pmtiOâonnfi chrbtibknb. wjt

on y jetterait les propriétés publiques et les fortunes priyées : la ^poUstion De remplacera jamais la charité. Une guerre à mort écla<« lera entre ceux qui ont et ceux qui n ont pas. Dans Vespérance de livre, les malheureux se feront tuer. Le génie de la destruction pla<* nera dans les airs, en criant : Malheur aux vaincus. Pour vivre em sûreté, les plus forts nauront pas d'autres moyens que de refouler les plus faibles dans l'esclavage, d'où la religion les avait fait sortir^ ou de les exterminer au fur et à mesure qu'ils lèveront la tête, ou enfin de se cotiser entre eux, d'établir une taxe de bienfaisance lé* gale, pour pouvoir jeter de loin un morceau de pain au prolétaire afEamé. On portera même le dévouement jusqu'à se livrer à de grands frais de parures pour aller danser par souscription au profit des malheureux dont on craint les murmures.

Je le répète, toute l'économie sociale des temps modernes a été basée sur la charité, comme celle des temps anciens l'était sur l'esclavage. Il faut choisir entre l'un et l'autre de ces deux principes, et, par conséquent, il faut choisir entre la religion et l'athéisme. Demeurer dans ImdifFérence, c'est feire preuve ou d'un esprit faux, ou d'un méchant cœur.

C'est sans doute parce que la question s'est offerte posée â nette» ment à la philosophie matérialiste du dernier siècle, qu'elle s'est évertuée à trouver un troisième moyen de solution. Répudiant la charité avec la foi, les grands esprits de cette époque ont bien senti qu'il fallait la remplacer par quelque chose d'équivalent, et qui fut de création humaine. Cependant, à travers tout le verbiage des déistes, des athées, des sceptiques, les hommes posijtifs, défenseurs des idées religieuses, disaient entre autres choses : Philosophes, vos raisonnements Sont beaux ; mais, de grâce, faites-nous un« Sœur grise; car nous pouvons nous passer de vos mirifiques découvertes, mais nous ne pouvons nous passer de charité. Eh bien ! dit la philosophie, qu'est-ce qu'une Sœur grise ? je ferai mieux que des Sœurs grises. Elle se mit donc à l'œuvre : elle multiplia d'abord considérablement le nombre des Jilles-mères et des enfants trouvés»

Comme ce premier résultat ne résolvait pas le problème, la phi» losophie, pleine d'humanité et de bienfaisance, rentra en contem* plation des voies et des moyens : après bien des efforts, après avoir baibouillé beaucoup de papier, elle crut avoir enfanté quelque chose. Puis, par mépris pour la charité chrétienne, ou par honte de son propre ouvrage, elle donna à ce quelque chose lé nom de phi^ lanthropie, qui ressemblait à la charité comme un singe ressemble à un homme. Telle qu'elle était, cette progéniture, têtue splendi-

lytk PmiNCIPBS FOHDAlIBlfTAITX

dément, parée de toutes les couronnes poétiques et de tout le clinquant de la prose, fut produite dans le grand et le petit monde. On se promettait lage d'or sous Fempire de la philanthropie. Tout le monde sait ce qui est arrivé ensuite : les horreurs de la guerre civile, la perte des colonies, le comité du salut public, les massacres de septembre, dix ans d'anarchie sanglante, durant lesquels le patrimoine des pauvres disparut avec celui des riches; voilà les exploits de la philanthropie. Il est vrai cependant qu'elle dota l'humanité de la soupe économique. Enfin le peuple réclama les Sœurs grises qu'on lui avait ôtées, et la religion les lui rendit. La philosophie est donc convaincue de ne pouvoir produire une Sœur grise.

Nous avons établi, d'une part, la nécessité de la charité, comme élément social, et, de l'autre, l'impuissance où se trouve la philosophie anti-religieuse de suppléer à ses bienfaits. Il est donc encore bien démontré que la religion vivifie, et que l'athéisme tue la société. En présence de tels résultats, il n'y a qu'un extravagant qui puisse reléguer la question religieuse parmi les choses indifférentes.

Le pouvoir, la propriété, les lois, la charité, tout disparaît dans le gouffre sans fond de l'athéisme. Au contraire, tout renaît et se consolide sous l'empire de la vérité religieuse. Entre la religion qui a produit les Vincent de Paul et les Fénelon, et l'athéisme qui a produit Robespierre et Marat, pensez-vous qu'un honui^e sage ne doive pas se donner la peine d'examiner et de choisir ?

Puisque la connaissance de Dieu est si indispensable à l'humanité, il s'ensuit que, plus Dieu sera connu, plus la société se perfectionnera en tout sens. Par la raison contraire, plus on verra un peuple imparfait dans ses lois, dans ses mœurs^ dans son gouvernement, dans ses habitudes, plus on devra juger imparfait le principe reUgieux qui le domine, jusqu'à ce qu'arrivant à la négation de ce principe, on arrive à une anarchie irrémédiable, à la destruction de la société. C'est d'après ce principe qu'on peut tipprécier la valeur respective des religions qui ont partagé le monde ; car on aura beau essayer des systèmes, les hommes ne seront jamais que ce que la religion les fera, ni plus ni moins. Selon qu'une société conserve plus de vérités fondamentales, elle s'approche plus de la Tjérité pratique, c'est-à-dire delà perfection. On voit pourquoi le mahométisme vaut mieux que l'idolâtrie, pourquoi le judaïsme vaut mieux que le mahométisme, pourquoi le christianisme domine si fort au-dessus de toutes les autres institutions religieuses. -Chez les peuples comme chez les individus, c'est la foi quifoit tout, dit M. Damiron.

La religion n'est pas une simple spéculation de l'enlendement ;

DE PHtLOSOPHIB GHEBTIBNNE. 1^3

elle se compose, ayons-nous dit, de dogmes, de morale et de culte. Cest donc se tromper grossièrement, c'est prendre à rebours la nature humaine, que d'imaginer, d'un côte, des croyances religieuses sans un culte qui y corresponde, et, d'un autre côté, un culte sans les croyances qui le produisent.

Ceci nous fait voir l'inconséquence des déistes, qui, jouant sm* une équiyoque, prétendent établir l'indifférence des religions. En effet, ou ils entendent par religion l'ensemble des croyances aux* quelles tous les hommes doivent se soumettre d'après les lumières de la raison, ou l'ensemble des croyances qu'ils adoptent sur l'autorité d'une révélation, vraie ou prétendue, ou enfin, l'ensemble de^ actes extérieurs qui se réfèrent aux croyances, et qu'on désigne sous Je nom de culte.

Dans le premier cas, la proposition du déiste signifie qu'il est indififérent d'admettre et de rejeter ce qui est vrai en soi, dès qu'il s'agit de rehgion, ou que chacun peut regarder comme également vrai et suivre en toute conscience ce que sa raison individuelle lui démontre; c est-à-dire, qu'il est libre de croii'e ce qu'il veut, et de faire ce qu'il croit. Je ne vois pas pourquoi l'athée serait exclu du privilège, puisqu'il a, lui aussi, sa raison. Cependant, le déiste n'est déiste que parce qu'il rejette avec horreur les doctrines de l'athée. Le déisme n'est donc qu'une absurde inconséquence, un point d'arrêt arbitraire en logique ; ou plutôt, il n'est qu'un athéisme déguisé.

Et en effet, les sectateurs de cette religion rationnelle semblent avoir pris soin de justifier eux-mêmes notre proposition par les perpétuelles incertitudes, et les contradictions sans nombre où ils sont tombés, dès qu'il s'est agi parmi eux de formuler les points d'une croyance religieuse quelconque, et même ceux de la loi naturelle. Blountz, Chubury, Bolingbrocke, Chobb, J.-J. Rousseau, n'ont pu résoudre ce problème. .Ce dernier va jusqu'à dire-; « Ce n'est pas une petite affaire que de connaître que Dieu existe; et quand nous sommes parvenus là, quand nous nous demandons, quel est-il ? où est-il ? notre esprit se confond, s'égare, et nous ne savons plus que penser ^ » Aussi, il ajoute, et Ion peut regarder ces paroles comme la conclusion de tout son système religieux : «Puisque plus les. hommes savent, plus ils se trompent, le seul moyen d'éviter l'erreur est l'ignorance. Ne jugez point, vous ne vous abuserez jamais. C'est la leçon de la nature aussi bien que

* £miie, t. ii.

%y4 BKmcxvBft vmnnAMEn^jLvx.

de la raison ^ » Je ne vok pas ce que Fathée poiirrak dire de {4i»

signiicatif.

En outre, cpiand ces grands, écrits parviendraient à tomber d'ac** eord des Téritës religieuses et morales que la raison, noue' déraonCDe^ ou du moins, à se faire chacun une religion encore assez conibr* table, de quoi servirait, dans la pratique, cette superbe théorie à la presque totalité du genre humain? Le laboureur, Fartisan, le pauvre, tout ce qui compose- la masse de la société, peut-il s'enfoncer par soi-même dans la contemplation sublime du grand fkre, et ds<> duire de la notion qu'il s'en sera fbjrmée les autres points de sa foi et la règle de ses mœurs? On voit de suite la folie de ces ^éeuk^ tiions, où Ton ne £giit nul cas des nécessités et des misères de ses semblables. Réduisez le peuple à se faire une croyance religieuse^ infailliblement il n'en aura point, et il retombera directement dans l'athéisme pratique, avec cette différence que vousy allezpar la- raison, et que le peuple j arrivera par une stupide ignorance.Yraimenty ce n est pas la peine de faire tant de livres pour éclairer le monde*

B est donc reconnu par Texpépience que Fhon»ne en générai ne comfiak la vérité religieiMe qu'autant qu elle lui est enseignée. Cest, du reste, une loi de notre nature, qui s'applique à tous les objets de nos connaissances. C'est pourquoi Fenseignemetit religieux, considéré quant à son importance, s'identifie avec la nérité reb?* gieuse elle-même.

Ceci nous conduit à la seconde supposition que nous avom £itfe pomr expliquer dans toiis les sens le système d'inds^rentisiiie produit par les déistes. Qu'est-ce qu'une religion révétée^ ou qat^ se êk telle? c'est un enseignenienC de la vérité religieuse, tomàé sas Fatrtorité la plus grande, la seule qui ait le droit de conmKtader à Fîntelligence humaine, l'autorité divine. Il hu% une religtcm, le dente en convient. D'un aui^e côté^ nous venons de voip que noHe religion n'est possible sans un enseignement reKgieux. Cee ensei^gnement ne peut étaMir ni maintenir antenne eroyanee^ s*i^ »esC fende sur Faulorité, sur \9t parole de la Divinité.

Bone, parla mêmequ'il feut une religion, sons peine^de reeonrib«r (fens les herrèurs de Fathéisme, il y a- nécessatrement une véà^oa Vraie.

Bonc par là même qu'il ftiui un enseignement fonde sur 1» parole divine, il y a néeessairèmenf une doctrihe, ou une rellgio» re^eieer ■

* Emi/r, t. il.

DB PHILOSOPHIE CHRériElVHE. 1^5

Autrement, il feucîraît dire que Dieu, en donnant à l'homme une intelligence capable de s'élever jusqu'à lui, Fa toutefois condamné à fignorer toujours. Ce qui est un blasphème contre *la Providence, et une négation de l'Etre suprême. C'est comme si Dieu, en nous donnant des yeux, avait oublié de créer la lumière. Il faut donc encore donner la main à Tathée, ou tomber d'accord d'une révélation divine par laquelle les hommes puissent connaître la vérité en matière de religion.

Il ne s'agit pas ieî , remarquons-le Wen , de savoir si un honmie isolé, privé de teut enseignement religieux, pourrait s'élever par le raisonnement et le sentiment jusqu'à la connaissance de la cause première : c'est là une question sur laquelle nous n'avons point à pro- Boncér dans le sujet qui nous occupe. J'ai dit seulement, et je le répète, sans craindre d'être démenti par aucim observateur, que si rhumanîté prise en masse était réduite à se faire par le raisonnement sa croyance religieuse, elle n'en aurait point, et elle tomberait dans ton véritable athéisme pratique. Que cet état d'infirmité humaine soit inhérent à notre nature, ou qu'il soit la conséquence d'une dégénévatîon primitive, c'est là encore un point de doctrine en dehors de la question présente. Tout ce qui nous importe, c'est de constater lea £ûts^ et de nous ékver ainsi à la loi qui régit les intelligences. Telle est notre philosophie expérimentale, qui a ses racines dans la nature, et, si }'o8e le dire, éan» les entrailles de Fhumanité. Il' est fen^ de revenir à celle-là, et de mettre de côté le magnifique verbiage éês faiseurs âe système.

Or, puisqoMl y a une révélation divine, et puisque la viérité reli-

GIKVSE WB, PEU? ETRE eOTfVEIf ABLEMENT CONXUE QUE PAR ELLE, il

s'ensuit que tout ce qui a été dît sur FÎBfïportance de cette vérité s'applique à 1» révélation. C'est donc une inconséquence prodigieuse, un abiM flagrant 4e la raison, de souttmir d'un côte, avec nous, la nécessité indispensable de la religion, fondement de toute m0fsAe, et de prétendïre, d'un aut]*e edté, que renseignement religieux est dhose indifférewie. Voilà pourtant ce que disent équrvalemment ceux qui sofrtîennent que toutes les religions sont également bonnes, et qne* ehïieui) doit s'en tenir à celle dans laquelle il est né* ik ne fbtft pas^ «ublW^ que nous^ entendons ici par religion reM^mbie dte cpeTanoes iwligreBses admises par un ou plusieurs peuples, sur h fei d'mie autorité qn'ik regardent comme divine^ rt Veiueiribl» Ae^ ppée€|)te» meraux qvi en découlent nécessatre«> mnn. Caria, posé^ ht tntslme àvt dâst«< renient k soutenir, ou que GCi.vdigimi#eQ9ie égu^sfaenl' fe«M69, ou qu'elles sont toutes

iy6 PRINCIPES FONDAMSIVTAUX

également vraies, ou que, s'il y en a une seule de Traie, il ne nous importe pas de la connaître.

Dire qae toutes les religions sont fausses, c'est blasphémer contre la Providence, comme nous l'avons vu ; c'est condanmer l'humanité à tourner dans un cercle éternel d'erreurs inévitables sur l'objet le plus important de ses connaissances et la règle pratique de sa vie; c'est prétendre que le genre humain ne peut subsister que par l'erreur.

Dire que toutes les religions sont vraies, c'est confondre la raison, en la forçant d'approuver également des propositions contradictoires, telles que le polythéisme et l'unité de Dieu, l'AIcoran, le Talmud, l'Evangile, et généralement tout ce qu'il y a de sectes répandues dans l'univers. Quoi ? tout cela est également vrai, d'une vérité intrinsèque ! qu'on nous dise ce qu'il faut entendre par un sceptique, si le déiste ne l'est pas ! Et la morale, corollaire indispensable de la croyance, elle sera donc aussi toujours vraie, toujours bonne, même sous l'empire des religions qui consacrent tous les vices et sanctifient tous les crimes 1 Apparenunent, le culte de Vénus est aussi vrai que le précepte de la chasteté! La polygamie musulmane, et le divorce, qui est une polygamie déguisée, sont aussi vrais que l'unité et l'indissolubilité du mariage ! Il importe peu d'adorer Saturne qui dévora ses enfants, ou d'adorer le Dieu fait homme pour racheter tous les hommes ! Il importe peu de célébrer les orgies de Bacchus, ou de garder la tempérance! Il importe peu, pour la dignité de la raison humaine, que le peuple adore les animaux de ses étables et les légumes de ses jardins, ou qu'il adore un seul Dieu, tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ! Tout cela est également vrai, également en harmonie avec la nature de Dieu et les besoins de l'homme ! En vérité, il faut que la raison d'un philosophe soit bien abâtardie pour enfanter de pareils monstres.

Voilà, pour la spéculation, l'ignoble réceptable où va s'engouffrer le déiste, pour y savourer tour à tour les abominables inventions de l'esprit humain sur tous les points du globe.

Voulez-vous savoir maintenant ce qu'il en résultera pour la pratique ? Ecoutez encore le déiste : « Chacun doit rester dans la re- Ugion où il est né. » Voilà donc l'humanité condamnée, de par la philosophie, à une immobilité étemelle. Que parlez^vous de pro* grès intellectuel, moral et social? Avec le principe du déiste, il n'y a plus d'autre progrès possible que celui qui consiste à manipuler plus ou moins adroitement la matière, le progrès industriel. N'est-ce

DB PHILOSOPHIE CHRSTIBUNE. \fjfj

pas assez ? Après tout, il faut être bien exigeant pour vouloir que le genre humain s'occupe d'autre chose que de fer, d'acier, de chrysocale, de porcelaines, de cachemires, de dentelles et de gélatine. Sous ce rapport, chaque peuple a ses avantages incontestables, et les sauvages mêmes nous surpassent en dextérité physique. Aussi, J.-J. Rousseau regrette la béatitude de l'état primitif, et met en question si Vhomme qui pense rCest pas un animal dépraué '.

Si cependant vous voulez une perfection morale plus grande que celle du Chinois et de l'iroquois, le déisme condamne votre présomption. En effet, la perfection morale chez tous les peuples fut toujours proportionnée à leur croyance religieuse; or, cette aroyance, vous ne devez pas la changer. Etes-vous Cafre, Hindou, Tongkinois, Musulman, restez dans la religion de vos pères, ou, si vous ne pouvez être autre chose, faites-vous déiste, c'est-à-dire ne croyez à rien, et agissez en conséquence. Qu'il est beau de voir l'humanité accroupie devant un fétiche, et enchaînée dans le réseau d'une religion qui la condamne à une incurable stupidité ! Vraiment, les apôtres de l'Evangile étaient des hommes étranges ! Si le monde avait eu le bon esprit de ne pas les écouter et de ne pas changer de religion, nous aurions encore toutes les douceurs du paganisme et de l'esclavage; le sang humain coulerait encore sur les autels de Moloch,'et la déesse des voluptés n'aurait pas eu besoin de ressusciter sous le nom. de déesse Raison, C'est dommage qu'un si grand nombre de Juifs et de païens aient embrassé le christianisme; et maintenant, il faut plaindre l'aveuglement des Orientaux, qui, à la prédication des missionnaires apostoliques, quittent leurs superstitions pour embrasser l'Evangile. Oui, dans Vincertitude où nous sommes, c'est une inexcusable présomption, selon Rousseau^ de professer une autre religion que celle où l'on est né \ Aussi, écoutez la touchante homélie que ce philosophe adresse aux hommes : « Honorez en général tous les fondateurs de vos cultes respectifs ; que chacun rende au sien ce qu'il croit lui devoir ; mais qu'il ne méprise point celui des autres. lis ont eu de grands génies et de grandes vertus, cela est toujours estimable. Ils se sont dits envoyés de Dieu; cela peut être et n'être pas ^. »

* Discours sur l'origine de l'inégalité des conditions^ T*^ partie.— Palissot fait aMasion à cette aimable théorie, lorsqu'il dit, dans la Comédie des Philosophes :

Pour la philosophie un goût \ qai tout cède, M'a fait choisir exprès IVtat de quadrupède.

* JImi/tf, t. III, p. 195.

^ Lettre à Christophe de Beaumont.

G. G. la

17$ 9&X|f€I9JU» FO|ll>^yiUt]!fXA.UX

Ce fut donc par iine inexcmable présomption' que nos pères, les barbares du Nord, se soumirent au joug de la croix qui les a dvl* lises. Déjà auparavant les Gaulois avaient commis la même faute en abjurant le culte des Druides où ils étaient nés.

Voilà la philosophie du déiste. Convenons-en, il faut bien ds Fesprit pour découvrir que le culte des Druides et des pagodes est aussi bon que celui de TEvangile.

Le moti^ ou le prétexte qu'on a mis en avant pour accréditer dct semblables délires, c est Tespoir d'établir une tolérance universelle entre tous les liommes» Mais comment n a-t-on pas^^u. qu'on pi:«aait justement le chemin opposé à ce bienheureux.teianeP il en est cependant ainsL D'après les tendances bien connues et Us babitudes de l'humanité, la paix et la tolérance ne s'afiemûssent jamais si bien que par la généralité de la croyance r^ligieusct; or^ il. n'y a de généralité que là où il y a unité. Partout ailleurs, vous ne trouverez que des fractions plus^ ou moins exclusives, eti enner mies le& unes des autres; c'est là un fait universel, Un'y a çp» deux moyens d'amener l'universalité, et par conséquent la paix ^ l'harmonie parmi les hommes: ou, c'est de faire prévaloir aitree le temps, la révélation vraie^ le culte du vrai Dieu^ sur toutes>le( révélations fausses; et voilà ce que la christianisme ua cesfîé de ftftire de tout son pouvoir par 'la prédication de la foi,, et par les nnoyens^ de persuasion dont il dispose. 3i^ li»s.paâsions:des hommes llont empêché de réaliser jusqu'à ce jour cet empine universel 4ç l'ûitelligence, il faut le dire à sa gloire, lefi> efforts qu'il a faits* et qu'il fait encore chaque joiu- sont aurdessusde toutes les merveille» cfait monde. Ou, c'est d'établir sur les ruines des religiona révalMi^ une religion rationnelle composée des vérités fondamentale^^ que toutes ont plus ou moins conservées ou altérées \ et voilà ce que prétend le déisme. Or, nous avons déjà montré combien cet écW tisme religieux et moral est impog^le en lui-nifeme» et combien ont été vains les efforts faits jusqu'à ce jour pour établir un. corps de doctrines que l'on pût présenter à la croyance du genre humain. Et quand on y parviendiait encore,, de- quel droit un honune ou quelques hommes pourraient- ils &ire admettriO aux. a^troS) sans l'intervention d'une autorité supérieure, le système qu'ils auraient savamment élaboré ? Je ne vois que deux moyens d'y parvenir : ou la force matérielle, le glawe^ ou le raisonnement. L'autorité, la force, le raisonnement, il n'y a pas autre chose parmi les hommes. L'autorité, les déistes n'en veulent pas; la force, c'est le moyen mis en œuvre par Mahomet 5 singulière tolérance^ que celle

qui &«tabliraâ par le glaive, comme FAlcoran.Le raisonnement, il pourrait servir à la destruction des croyances basées sur Timpcatune^ supposé qme la masse des hommes pût philosopher; mais établir des vérités et dea devoirs àla place de ces croyances, non, vous- n'y parviendrez pas.. Votre tolérance ne serait donc que Tanéantissement de toute vérité religieuse parmi les hommes. Chose étrange! c'est pour la p£ÛX: et. le bonheur de L'humanité que vous voulez la plonger dans les horreurs de l'athéisme..

-'Non^ direz-vo.us,,je recommande à tous d*honorer les fondateurs de leurs cultes respectif Sy et à chacun, de rendre au sien ce quHl croU lui deuoir. -** Eh bien ! de deux, choses l'une : ou vous voulez que chacun reste tel qu'il est ; alors^.loin de détruire,, vous affermissez le principe d'exclusion et d'intolérance qui ne disparak que dans l'unité. Ce n'est pas la peine de faire.tant de bruit pour n^str mener aucun résultat : ou vous voulezquechaoun méprise et abjure sacroyance particulière, pour embrasser une croyance universelle^ Tâchez donc d'abord d'élaborer et de formuler cette m^veilleuse croyance, ftûtes^la ensuite pénétrer, si vous le pouvez, dans l'esprit des peuples, qui- ne veulent pas quitter la. réalité pour l'ombre : enfin, n'accusez plus d'une présomption inexcusable celui qui. veut q;Mitter la religion ou il est né, pour en embrasser une meilleure.

J!en ai dit assez pour montrer combien est &ux et insoutenable le parti mitoyen entre la r^dligion et l'athéisme. Tout y fourmille de contradictions et d'inconséquences; ce qui- m'a toujours- paru le plus clair, c'est qu'on ne déclare toutes les religions également bonnes que quand on n'en veut avoir aucune.

Sieste la troisième hypothèse, celle où une seule religion étant vraie, il ne nous importerait nullement dé la connaître. Aux yeux de tout homme sensé, une telle supposition.se détruit d'elle-même*: eJJe revient à dire que la vérité en matière de religion n'est d'aucun intérêt, d'aucime utilité pour les peuples; et toutefois^ des déi^es soutiennent le contraire aussi bien que nouss Nul n'est plus édo*quent que Rousseau, lorsqu'il s'élève contre l'athéisme, parce quV lors il est dans le vrai.

« Fuyez, dit ce philosophe, ceux qui, sous prétexte d'expliqué la< nature, sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doctrioies, et dont le scepticisme apparent est oent fois plus afSrmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont éclairés, vrais, de bonne foi, ils nous soumettent impérieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent nous donner pour les vrais principes des choses, les

l8o PRINCIPES FONDÀMBlfTAUX

inintelli^bles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur imagination. Du reste, renversant, détruisant, foulant aux pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux affligés la dernière consolation de leur misère, aux puissants et aux riches le seul frein de leurs passions; ils arrachent du fond des cœurs le remords du crime, Fespoir de la vertu, et se vantent encore d'être les bienfaiteurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité n'est nuisible aux hommes ; je le crois comme eux, et c'est, à mon avis, une grande preuve que ce qu'ils disent n'est pas la vérité ^ »

Et c'est le même homme qui avilit tous les enseignements reli- ^eux en les mettant sur la même ligne, et en déclarant que c'est une présomption inexcusable de préférer l'un à l'autre, quoiqu'il ne puisse y en avoir qu'un seul de véritable! Et quand il dit : « Honorez en général tous les fondateurs de vos cultes : ils ont eu de grands génies et de grandes vertus; » et qu'il ajoute ensuite : « Us se sont dits envoyés de Dieu; cela peut être, et n'être pas; » n'est-ce pas renverser les notions du sens commun, en attribuant de grandes "vertus à des hommes qui ne sont peut-être que de sacrilèges imposteurs? n'est-ce point bâtir dans son imagination un inintelligible système

Aussi, remarquons-nous que partout où le déisme exerce de l'influence, il n'a d'autre résultat positif que d'introduire l'indifférence et le mépris pour tous les cultes respectifs^ et d'installer l'athéisme pratique au sein de la société. Il en doit être ainsi, d'après le principe que nous avons posé, savoir, que les croyances ne peuvent se maintenir sans un enseignement basé sur la révélation. Imaginer qu'on maintiendra la vérité religieuse en faisant tout ce qu'il faut pour la détruire, c'est compter un peu trop sur la crédulité des hommes.

Il résulte de tout ce qui vient d'être dit, qu'en prenant le mot religion dans le second sens que nous avons indiqué, l'indifférence du déisme ne peut soutenir l'épreuve du raisonnement, et que ce système va nécessairement se confondre avec celui de l'athée.

Examinons encore en peu de mots le troisième cas que j'ai supposé, celui où l'on entend par religion l'ensemble des actes extérieurs qui constituent le culte. Sur ce point encore, la logique du déiste est en défaut. Dira-t-il que tous les cultes sont indifférents, dans ce sens qu'il importe peu d'en pratiquer un, ou de n'en adopter aucun .•^ Mais une croyance religieuse entraîne toujours un

DB PHILOSOPHIE CHRBTIBNNB. l8l

culte quelconque, d'autant plus expressif que la croyance est plus vive; c'est une loi de la nature, contre laquelle ne peuvent rien les raisonnements, loi universelle que je me contente de constater ici, sans entrer dans les raisonnements qui établissent la nécessite d'un culte. La liaison intime qui existe entre l'âme et le corps fait que le moral influe sur le physique pour le moins autant que le physique sur le moral. Il en résulte que les impressions intérieures se produisent nécessairement au dehors avec une constante harmonie, c'est pourquoi les hommes sans culte sont toujours considérés comme des hommes sans Dieu. Tous ceux qui possèdent la vérité religieuse à un degré quelconque, pratiquent par là même un culte quelconque. Or, le culte n'existe pas en général et d'une mam'ère abstraite, comme il n'existe pas de loi ou de gouvernement en général : il n'y a que des cultes particuliers, déterminés, constitués, au moins dans ce qu'ils ont de fondamental, savoir, le sacerdoce, le sacrifice, l'expiation, les hymnes et les prières, par les croyances particulières. Cela étant ainsi, toute société religieuse règle le détail de ses rites conformément aux idées fondamentales qu'elle veut exprimer. Le culte est donc toujours le corollaire obligé de la croyance. A la vérité, il est certains actes communs à tous les hommes qui adorent la Divinité ; il en est d'autres aussi qui peuvent se modifier selon les temps et les besoins de la société '; mais le culte reste toujours le même dans sa substance, tant que la foi ne change pas, comme aussi le changement dans la foi entraîne nécessairement une révolution analogue dans le culte. C'est là une vérité plus claire que le jour : l'histoire des cultes est l'histoire pratique des croyances. Aussi les monuments les plus énergiques des traditions anciennes seront toujours les livres liturgiques. Ceux qui n'ont vu dans les querelles religieuses que de misérables disputes sur des formes indifférentes, n'ont pas même saisi le vrai point de vue de cette grave question, et ils ont méconnu la nature humaine.

En vérité, le citoyen de Genève se moque de ses lecteurs lorsqu'il vient leur dire : « C'est avoir une idée bien folle de s'imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de l'habit du prêtre, à l'ordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il fait à l'autel, et à

• C'est ce que le concile de Trente a exprimé par ces paroles : « Déclarât (sancta synodus) hanc potestatem perpetao in ecclesia fuisse, ut in sacramentorum dispensatione, salva illorum substantia, ea statuerct vel niutaiet, quœ suscipientium utilitatî, scu ipsorum sacramentorum venerationi, pro rerum, temporum et locorum Tarietate, magis expedire jndioaret. » (Scss. 21, cap. 2.)

iSa PRINCIPES POïf DAMBIfTATTX

toutes ses génuflexions. Eh ! mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit et en vérité ; ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s'il doit être uniforme pour le bon ordre, c'est purement une affaire de police ; il ne faut point de révélation pour cela ^ »

Sans doute il faut adorer. Dieu en esprit et en Wrzfe', mais ce culte intérieur exclut-il le culte extérieur et public P'C'est là ce qu'il Caillait prouver. Nous disons, au contraire, que ce culte dérive néeessairement de l'adoration intérieure, et qu'il en est le complément. En outre, il ne s'agit pas de la forme deUhabity de r ordre des mots y m des gestes du pr être. Y ous^enez ici l'accessoire pour le principal; quand est-ce qu'on a dit qu'il fallait une réçélatton pour déterminer la forme d'un ornement ? 'Le philosophe dénature la question et lutte contre des fantômes.

Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que le culte, dans son essence et dans ses détails, sera toujours l'expression de la foi. Les hommes ne resteront donc jamais, de fait, indifférents au culte, à moins qu'ils ne soient indifférents à la croyance.

D'ailleurs, est-il vrai, en principe, que Dieu doive regarder d'un oeil indiffèrent toutes les formes du culte, et juger qu'il est indigne fle lui de s'en occuper ? Ce serait dire que Dieu reste indifférent à la vérité et à l'erreur, au vice et à la vertu,, aux -pratiques infâmes des cultes païens, aux mystérieuses orgies du fmanidhéisme,-à l'immolation des victimes humaines. Ce serait se forger une divinité qui ne vaudrait pas même les hommes. Elle est bien plus conforme à Kdée que nous devons avoir de la Providence, cette législation judaïque qui enfermait le peuple élu dans le cercle des cérémonîesilégales pour l'empêcher de se ruer dans les désordres du polythéisme. LilH*e à la philosophie de trouver cela trop petit pour le grand Etre. Pour nous, -nous croyons qu'il n'y a rien qui soit plus digne de lui que le soin qu'il prend d'éclairer et de .diriger sa [llus noble créature.

Considéré par rapport à ses conséquences, le culte ^extérieur et public est d'une importance extrême. Né de la foi, il réagit à son tour sur la foi, il la maintient, la rend plus vive, en s'emparatitâes sens, et parle au cœur d une infinité d'hommes le seul langage qu'ils puissent comprendre.«Quels effets merveilleux, enfin, neproduit pas sur la société tout entière un culte grand, noble, pur, qui rappelle dÀgoeraent les attributs divins, le grand précepte de .la charité, et *.Emêle, t. m.

DB PRII.eSOVlHB<GBilST18f|]IB. l83

les exemples de vertus donnés par les grands hommes! C'est le culte chrétien qui a civilisé et pacifié nos pères. Supposez un instant que ce culte pénétrât chez les nations encore barbares, aussitôt la vie morale, s'emparant de ces cadavres de peuples, en ferait des peuples nouveaux, et les conduirait à de brillantes destinées.

Durant quelques jours, la France fut sans culte : on espérait que la tolérance philosophique^ réaliserait Tâge d*or; depuis longtemps ékle y conviait tous les hommes avec une douceur et une tendresse d opéra. £h bien ! cette époque fut-elle Tépoque de la civilisation^ de la paix et du bonheur ? Il a bien fallu que la philosophie bût jusqu'à la dernière goutte le calice amer de son triomphe, lorsqu'elle eut donné au peuple français la raison pour déesse, le bourreau pour .prêtre et l'échafaud pour autel.

Après cette leçon formidable, quel homme de bonne foi pourrait «DGOre être séduit par les inintelligibles systèmes que nous venons de combattre ? Quel homme de cœur ne s'empresserait pas de rejeter oomine désastreuses ces doctrines vieillies dans la fange et dans le sang, sous quelques formes qu'elles se reproduisent P Quoi que l'on puisse dire ou écrire, il £»udra toujours un culte a\a hommes; ce culte, dans ce qu'il a de fondamental et de spécial, sera toujours l'expression des o'oyances : ce culte, s'il est bon, perfectionnera l'homme et la société ; s'il est mauvais, il détériorera l'un et l'autre. Enfin, l'absence de tout culte ne sera jamais que l'absence de foute morale, de tout ordre, de toute paix, de toute civilisation. Tel est le résumé desconsidératnons qise nerus venons de faire. La question du culte se lie donc intimement à celle des croyances re* lieuses auxquelk» nul homme sage ne peut rester indifféreiHt.

En commençant un ouvrage qui a pour but de produire les titres de la «eligion chrétienne et de TEglise catholique, il a bien fallu nous appesantir sur -ce point capital, et montrer le vide des systèmes ^reposent sur Tindiff^entisme (religieux. De là dépend la conduite <que<chaoim%doit'teimr «n cette matièrts. Assez longtemps oAa condamné ^ méprisé la reUgicm sans l'entendre. Aujourd'hui que les espftntssemblent plus calmes et plus disposés à la justice, ce sera un g«atiid pas fait y&^ la vérité, si l'on est une boime fois convamcu de .son extrême impôrlatioe, et si l'on se décide à examiner avant de •imoliire.Toutllavemr du monde est là.

Je ne puis mieux clore ceffte discussion sur rimpcM'tance de la vé«> rite religieuse, qu'en citant les pensées de Pascal sur le même sujet; apràsquoi, je terminerai la première partie par reproduire une 'de M. Frayssinous sur la writé.

l84 PRINCIPES FONOAMBITTÀUX

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