CONFÉRENCE DE M. FRAYSSINOUS
Si nous voulons un moment nous replier sur nous-mêmes, pour bien démêler les goûts et les penchants les plus intimes de notre nature, nous découvrirons aisément, Messieurs, que nous sommes feits pour la vérité; et malgré nous, nous serons conduits à regarder comme une extravagance ce pyrrhonisme universel qui ne connaît ni vrai ni faux, et affecte de ne voir partout qu'incertitude. Oui, je sens que, par le fond même de mon être, je suis entraîné vers la vérité, comme vers le centre de mes désirs et de mes affections ; que Tesprit n a de vie que par elle ; et que ce n'est qu'en empruntant ses couleurs et ses attraits, que le mensonge peut nous plaire et nous toucher. Oui, mon esprit a soif de vérité , comme mon cœur a soif de bonheur. Il m'est aussi impossible de me dépouiller de l'amour du vrai que de l'amour de moi-même : l'ititeliigence, qui fait l'apanage de ma nature, n'est faite que pour voir, connaître, distinguer les objets; pour discerner ce qui est de ce qui n'est pas, la vérité de l'erreur : c'est par là, et par là seulement, que je suis raisonnable ; je porte au fond de moi-même une inquiétude vague, qui ne se fixe enfin que par la possession de la vérité, ou de ce*que je prends pour elle.
Voyez comme l'amour du vrai éclate dans tous les âges et tous les états. Pourquoi dans les enfants cette curiosité qui leur est si naturelle, cette avidité de savoir, ce goût vif et ardent pour apprendre ce qu'ils ignorent? Pourquoi les hommes ont-ils tant d'horreur pour les caractères faux et les cœurs doubles, au point que, de tous les vices, le plus vil et le plus méprisé, c'est la fourberie et le mensonge? Pourquoi ces efforts de l'esprit, luttant contre les ténèbres de l'ignorance, travaillant à les dissiper et à jouir enfin de la pleine lumière? Que cherche le savant dans ses pénibles veilles, le voyageur dans ses courses lointaines, le naturaliste dans ses observations, le politique dans ses méditations, le magistrat dans le rapprochement des lois et la discussion des faits? Ils cherchent tous à connaître ce qui est réellement, pour l'affirmer et l'apprendre à leurs semblables : ils cherchent la vérité. Il n'y a pas jusqu'aux sophistes les plus audacieux, qui ne s'en disent les amis; les athées eux-mêmes se donnent pour les propagateurs des véri-
Platon, dans le ii* livre d*Arnobe, dans les Caractères de La Bruyère, et dans VEssai philosophique de Locke. Ce n'est point, sans doute, une preuve décote de la vraie religion, mais c'est un motif pressant d'examiner cette question capitale*
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tables liunieFes ; ils savent bien qu'ils décréditeraient leurs systèmes, s'ils les donnaient pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour les rêves des passions mensongères.
Nous sommes donc faits pour la vérité ; mais serions-nous faits pour elle^ si nous n'avions aucun moyen de la connaître ? £n nous créant pour une fin, la nature nous aurait-elle laissés dans l'impuissance d'y parvenir? ne m'aurait-elle marqué le terme où je dois tendre, que pour mettre entre ce terme et moi d'insurmontables barrières? S'il en était ainsi, elle eût fait un ouvrage monstrueux. Si toute l'espèce humaine était aveugle, croirait-on qu'elle est faite pour voir la lumière; si elle était muette, la croirait- on faite pour communiquer ses pensées par l'organe de la parole? Et comment donc serait-elle faite pour la vérité, si elle était privée de tout moyen de la connaître.
Je ne voudrais que cette seule observation pour me persuader ^e, du moins dans bien des choses, l'esprit de l'homme n'est pas condamné à errer de conjectures en conjectures, à flotter dans le vague des probabilités et des incertitudes ; et je commence à soupçonner que les raisonnements du sceptique sur l'impuissance absolue de la raison humaine ne sont que des déclamations de rhéteur et des subtilités de sophiste.
Je ne sais, Messieurs, si jamais vous vous êtes fait cette question à Tous-mêmes : Qu'est-ce que la vérité? et si vous avez cherchera la résoudre. La vérité en général, considérée en elle-même, c'est ce qui est, conune le mensonge est ce qui n'est pas : tout ce qui a une existence actuelle ou possible, voilà le vrai ; ce qui n'est point, ou ne peut pas être, voilà le faux. Considérée dans nous en tant qu elle nous est présente, qu'elle est aperçue de notre esprit, la Tenté consiste dans la connaissance de ce qui est : si j'affirme ce qui est réellement, si je nie ce qui n'est pas, je suis dans la vérité ; dans le cas contraire, je suis dans l'erreur. La vérité est quelque chose, le mensonge est une chimère. La lumière et les ténèbres, la vie et la mort, l'être et le néant, ne sont pas plus opposés que la vérité et Terreur.
Mais n est-il pas divers ordres de vérités? toutes brillent-elles du même éclat ? et s'il en est qui nous soient moins accessibles, quelle route nous conduira jusqu'à elles? Faut-il admettre des vérités premières, et quels en sont les caractères? faut-if^dmettre des vérités de déduction, et quels moyens avons-nous de les connaître ? telles sont les deux questions que nous allons discuter ensemble dans cette conférence. Nous lâcherons de bannir de notre langage c, G. i3
ig4 railfCIPBS VOlfDABiSlITAnK
ce qui pourrait fatiguer sans éclairer : Tobscurité n'est bonne à rien^ surtout elle neit pas faite pour le discours public; nous croyons devoir éviter dans cette discussion, purement philosophique, les termes scientifiques, qui aussi bien ne sont pas la science, et n en sont trop souvent que le charlatanisme.
Depuis que Thomme a commencé de philosopher, c'est-à-dire de se rendre compte de lui-même à lui*même, il s'est élevé des esprits d'une pénétration et d'une sagacité rares, qui se sont occupés de donner une théorie complète de l'âme, de sas facultés, de l'origine de nos idées, et des principes les plus secrets du raisonnement : ils sont en quelque sorte descendus dans les abîmes de rinteltigence, pour la surprendre dans ses opérations les plus intimes, pour arriver jusqu'à la racine même de nos connaissances ; comme on voit des savants qui fouillent dans les entrailles de la terre, pour y découvrir la manière dont $'y forment les métaux, et dont elle nourrit les plantes qui sortent de son sein. Mais la nature intelligente, comme la nature matériQlle; a ses mystères, couverts d'un voile d'airain ^e la main de l'homme ne soulèvera jamais entièrement. Malbeof evsement, si la raispn humaine a des bornes, notre curiosité n'en a poin^; de là des efforts multipliés pour franchir des barrières insurmontables à notre faiblesse. Trop souvent ici l'audace ne s'est signalée que par des^éoarts. L'histoire de la philosophie ne présente qu'une suite de systèmes divers, ou plutôt opposés les uns aux autres, et qui ont régnii tour à tour daps les écoles : l'homme a parcouru la chaîne entière des erreurs, dont les deux bouts vont se perdre, l'un dans le matérialisme, l'autre dans l'idéalisme. Le pnemier anéantit l'âme, ne voit dans l'homme que les organes, et n'en fait qu'une machine de pltu dans le mécanisme immense de l'unîvers ; le second ne laisse subsister que l'âme, anéantit le monde matériel, et n'en fait qu'un tableau iinaginaîre de phénomènes et d'apparences. Entre ces deux extrêmes se trouvent des systèmes plus ou moins plausibles.
Je ne suis dans eatte ohidre ni pour les adopter ni pour le84X>aibattre; j'ai cru que je ferais une chose plus utile en exposant des doctrines qui doivent ôtre avouées de tous les esprits, et qu'on doit professa dans toutes les éeoles, si l'on ne veut se perdre dans des chimères; et oes doctrines, les voici :
Dans cet univers, chacun des êtres qui le composait a sa natupe propre^ ses attributs qui le constituent, par lesquels il existe, et SMis lesquels il est impossible de le concevoir.
L'existfiooe universelle n'est pas plus réelle que la veitu univer-
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selle ; lexistence n'a de réalité que dans Findividu qui existe, comme la vertu n'a de réalité que dans Fhomme qui est vertueux; il n'existe que des individus, et leur existence résulte de la réunion de leurc ^^puJités essentielles. Oui, il y a quelque chose qui fai|; qu'un être est ce qu'il est, qu'un homme est un homme, qu'une plante est une plante, que du marbre est du marbre. Si vous ne prenez de l'homme que son corps, vous n'aurez tout au plus qu'un animal; si vous ne prenez que son âme, vous aurez un esprit pur, un ange : pour avoir im homme, il faut supposer une créature raisonnable, composée d'un corps et d'une âme unis ensemble par des liens mystérieux, inexplicables, mais réels.
Il ne s'agit pas non plus de nous considérer dans un état qui ne soit pas le nôtre, dans un ordre de choses différent de celui dans leqoel nous nous trouvons placés,* ni de chercher comment nous serions afifectés si nous avions un sixième sens, si nous naissions avec un degré de perfection de plus dans l'intelligence ou dans les organes. Hommes, nous ne pouvons pas sentir, voir, raisonner, comme si nous n'étions pas hommes; les caractères distinctifs de notre nature ne dépendent pas de nous : l'homme n'a pas plus créé son intelligence que son corps; il peut bien perfectionner son esprit par l'étude, par la réflexion, par l'expérience, comme il peut fortifier son corps par Texercice et par un régime salutaire; mais enfin ce n'est pas lui qui a construit sonentendement ; il n'en a pas tracé, exécuté le plan, comme celui d'un édifice qui serait son ouvrage; il n'est pas plus en son pouvoir d'ajouter à son esprit une &culté de plus, que d'ajouter à sa tète un troisième œil. Or, en considérant l'homme dans sa condition d'homme, que verrons-nous?
Cest que l'homme apporte en naissant des goûts, 3es penchants, des facultés, qui sont analogues à sa nature intelligente, comme il en apporte qui sont analogues à sa nature corporelle; qu'il a dans lui-même une tendance au vrai, une aptitude à le connaître, à le saisir : dispositions qui se manifestent, se développent, se perfectionnent par des voies qui seront toujours, du moins em grande partie, imperceptibles aux plus habiles observateurs. Oui, l'eqirit est fait pour voir la vérité, comme Tœil est fait pour voir la lunûère; telle est sa nature. N'allons pas croire que nous soyons les maîtres de notre intelligence, comme nous le serions d'une mécanique qm serait l'œuvre de nos mains; que nous puissions plier la première suivant nos fantaisies, comme nous pouvons composer et décomposer les ressorts delà seconde suivant nos caprices : non, l'intelligence a ses prindpes, ses lois qui la constituent,
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qui la régissent, qu'on ne pourrait violer sans la détruire, conune le corps a une certaine organisation sans laquelle il ne saurait exister.
On dit bien que l'habitude est une seconde nature, que Tenfant est comme une cire flexible à toutes les impressions: mais gardonsnous de Voir dans cette comparaison une vérité rigoureuse. Cette cire moUe est indifférente aux formes qu on lui donne ; elle n'en appelle, elle n'en repousse aucune, et toujours passive, elle garde: la dernière qu'elle a reçue. Il n'en est pas ainsi de notre âme : elle est bien loin d'être indifférente à la vérité et à l'erreur; elle a de l'attrait pour la première, elle répugne à la seconde; elle est douée d'une activité intérieure qui s'élève infiniment au-dessus de tout ce qui n'est que passif : les sensations, l'éducation, l'expérience, pourront bien souvent solliciter son activité, mettre en jeu ses facultés, lui apporter des matériaux pour élever l'édifice de ses connaissances; mais elle est toujours comme l'architecte qui compare, apprécie, juge, choisit et dispose les matériaux qu'il a devant lui, d'après des sentiments primitif» d'ordre et de proportion qu'il ne leur a pas empruntés.
Prenez une table de marbre, vous pourrez y graver impunément les propositions les plus révoltantes, telles que celles-ci : Le cercle est une figure carrée'; deux et deux font cinq; le marbre n'a rien dans lui qui l'avertisse de ces absurdités, ni qui les repousse; et les caractères qui les expriment, il les présentera aux spectateurs jusqu'à ce que le temps les ait effacés : mais c'est en vain qu'un so* phiste essaierait de les graver sur les tablettes de l'intelligence, de les faire prévaloir dans le genre humain; toujours un sentiment invincible nous avertirait qu'un cercle est rond, et que deux et deux font quatre. L'âme est riche, puissante de son propre fonds; elle recèle dans son sein un trésor de sentiments, de notions, de vérités cachées, qui se manifestent en leur temps, deviennent le principe de son goût ou de son aversion pour certaines choses éclairent et règlent ses jugements. Je ne dirai pas quelle en est l'origine, quel est le moment où ils commencent à éclùre, comment ils prennent leur développement, et de sentiments colifus deviennent plus tard principes lumineux ; je ne dirai pas qu'ils sont innés^ en ce sens que l'enfant qui vient de naître en ait actuellement la perception : mais je dis qu'ils se trouvent dans l'âme humaine, qu'ils n'attendent que l'occasion de se produire, semblables à l'étincelle cachée dans les veines du caillou, qui n'attend qu'un léger choc pour en jaillir; ou bien encore, semblables à <^es objets que rém-
DE PHILOSOPHIE CHRliTIEirifE. lO^
ferme un lieu obscur, et qui sont pour nous comme s*ils n'étaient pas, jusqu'à ce que la lumière vienne nous les rendre sensibles. De quelle manière ces sentiments primitifs, comme endormis au fond de Vâme, sont-ils éveillés, appelés en quelque sorte à la vie? mystère impénétrable.
Parmi ces sentiments primitifs, plus ou moins confus, plus ou moins développés, et qui sont tellement dans notre nature, qu'ils se trouvent partout où il y a des hommes, je mettrai celui de sa propre existence, de l'existence de quelque chose hors de soi, de Tamour de soi-même, de la piété filiale, de Tordre, de cause et d'effet, de la Divinité, de la vie à venir, du bien et du mal, d'apparence et de réalité, de temps et d'espace. Partout on a cru en un Dieu, espéré dans une vie future; partout on a senti qu'un fils devait aimer sa mère; on a mesuré le temps, divisé l'espace ; et les langues de tous les peuples ont des termes qiii correspondent à ces notions. Je sup^ pose qu'un sophiste essayât de nous prouver que nous n'existons pas, que rien n'existe hors de nous, que le mouvement est impos* sible, qu'une maison s'est bâtie toute seule, que Tingratitude est une vertu : ce sophiste pourrait bien nous embarrasser par ses subtilités; mais la nature humaine se soulèverait tout entière contre ses vains arguments, et serait retenue dans la vérité par ces notions primitives qui maîtrisent son intelligence, et l'enchaînent à ce qui est réel.
Je dirai encore, Messieurs, qu'un de ces sentiments primitifs est celui de l'infini : il domine l'espèce humaine, sans qu'elle s'en rende compte à elle-même; il est dans le sauvage comme dans Thomme civilisé; bien des choses le décèlent. Placez un homme quelconque devant une des grandes scènes de la nature; qu'il contemple la vaste étendue des cieux étoiles, une mer immense, de hautes mon. tagnes qui vont se perdre dans les nues; il est saisi d'un effroi mêlé d'attendri$sement; son émotion sera peut-être d'autant plus pro* fonde, qu'il connaîtra moins en détail les causes de ce qui le frappe: son âme ravie s'élance hors de la sphère de ce qu'il voit; elle se plonge dans un je ne sais quoi de vague, d'indéterminé, qui n'a ni bornes, ni mesure, en un mot, dans l'infini.
Ces idées fondamentales, qui sont les mêmes dans tous les hommes, n'allons pas les confondre avec les idées accessoires qui peuvent n'être le partage que de plusieurs; et distinguons les instruments que la nature elle-même nous donne de la perfection que l'homme peut y ajouter. Aristote, Bacon, Descartes, Pascal, Malebranche, Locke, Leibnitz, ont bien pu tracer des règles de raison-
rpS ' PAIHCIPBS VOnVÂMBKTÂXSX
■ement^ rappeler les honunes à rexpéiience, les placer dans %m doute Diéthodique pour les inyiter à se rendre compte de tout à eux-mêmes, remonter à l'origine des idées, disserter sur la manière dont nous Voyons les objets: ils ont bien pu, par leurs méthodes^ leurs classifications, leurs systèmes figurés des connaissances hiBmaines, nous aider, nous guider dans la rechereke de la vérité; mais les principes existaient sans eux et avant eux. On cherche par le raisonnement, s'il est des principes fixes, et qoek sont ces prin» cipes; mais, pour raisonner, il faut des moyens de raisonnement^ et chercher s il y en a, c'est supposer qu'ils existent. Il faut bien le remarquer; dans tous les systèmes, on est obligé de purtir d'un, principe fixe, d'un bât incontestable : d'idée en idée, de raisonnement en raisonnement, il fiiudra bien arriver à une vérité première, qu'on sent et qu'on voit plutôt qu'on nç la démontre, et Ton serait dans impossibilité absolue de rien prouver, si l'on ne s'ap* payait enfin sur un principe ou sur un fait qui n'a pas besoin de preuves.
Maintenant faut-il dire d'une manière précise quels sont les ea-^ ractères des idées qu'on appdle premières? je leur en assignerai quatre : la clarté, l'antiquité, l'universaUté, l'immotabilité.
Lumineuses, elles brillent de leur propre clarté; elles, frappent fesprit lie leur éclat, comme le soleil frappe l'œil de ses rayons. Où est l'homme qui puisse résister au sentiment de sa propre exia* lence, et ne pas croire qu'il existe ? Ces vérités se refusent à toute sorte de preuve; on ks expose, on ne les démontre pas, fimte de pouvoir partir d'un principe plus lumineux qu'eUe&-memcs. On ne peut pas plus les combattre avec succès que les prouver; on y est ramené sans cesse parle penchant impérieux de la nature. Yoàii oe qui a fait dire à Pascal ces paroles énergiques : « Il est une idée d& » vérité invincible à tout le pyrrhonisme; il 7 a une impuisBattce à « prouver invincible à tout le dogmatisme '. » Un des oaruptèrcs dea vérités premières, telles que celle de notre existence individuelle^ est d'êkre si évidente, qu elles ne puissent pas être prouvées par wt principe plus évident; et c'est précisément parce qu'elles sont la: base de tous les raisonnements qu'elles ne sont pas susceptibles d'être raisonnées.
Anciennes, elles sont nées avec le genre humain : si haut qwm vous remontiez, vous les trouvez répandues. Et comment pe«v* rions-nous entrer en société avec L'antiquité, si nous n'avions pas
« Pensées, art. xxi, n. 2.
DE PHILOSOPHIE GBMMSimiUM, ipg
de 'ces ic^es premières q/n nous sont communes avec elle ? L'homme ne les a pas inventées; elles sont dans lui-même à son insu, ou bien elles sont actuellement aperçues, ou bien elles n'attendent qu'une occasion pour se révéler elles-giémes. On peut dire que toute vérité est ancienne ; il n'y a que sa manifestation qui soit nou* Telle : elle était en nous, du moins comme dans son germe. On ne goûte une vérité quelconque que parce qu'on la trouve conforme, à des sentiments qu'on avait déjà : l'esprit n'invente pas plus la vé* ricé que Christophe Colomb n'a inventé l'Amérique ; il la découvre : il est eii harmonie avec elle comme l'œil est en rapport avec la lumière; quand la vérité se présente, il la voit et s'en empare comme de son bien* L'intelligence contient en elle-mâme le principe de tout ce ipi'elle acquiert par l'expérience; et Fontenelle disait avec justesse^ qu'on croyait reconnaître une vérité la première Joi9 qu^elle nous était annoncée,
Universelles^ les vérités dont je parle sont de tous les peuples et de tous les lieux; quelque part que rhomme se transporte, il se trouve en communauté et d'idées et de sentiments avec ses sembLaUes sur bien des choses, de manière à pouvoir se communiquer mutuellement ce qui se passe dans leur âme. Que les peuples soient divisés ouméme opposés de lois, de mœurs^de coutumes^ n'importe; iW i^enteiulent d'au bout du monde à l'autre sur certaines choses* P(Mtf(|aoi le savant peut^il s'entretenir avee un ignorant? Pourquoi^ aux. extséiKiités de ÏOrieut^les éléments delà géométrie sont^ils les vaêmM que dans notice Europe? C'est que partout et dans toutes lesrcoiiditicms les hommes so»t honunes; ils puisent des sentimeBis communs xlans leur commune natutte* Tout raisonnement suppose uiiptmeipe; et,, si le principe n'était pas commun^ les hommes ne poucreient s'entendre sur rien ; et voilà, Messieurs, le soFks commun^ aûwî appelé parce qu'il se compose d'idées nnivaisselles.
Ei^n, elles sont immuables; Thomme ne peut pas plus les dé* tcmseque les créer; elles sont la vie de rmtelligence; elles sont à répreuve du temps; elles résistent à l'ignorance^ aiex préju^s, aux paiffik^ns. L'espèce humaine ne peut exister sans elles; il n'est pas phis en sou pouvoir d'arrêter qu'à l'avenir il y aura des effets sans canse, que d'arrêter qu'à l'avenir les hommes vivront sans prendre ni boisson ni nourriture.
Tds> 9ont lesi ffraâts caractéristiques de ces sentiments, qui sont inhéiaents à la nature humaiaie^; ils penvent être endormis, ils ne sont pas éteints, prêts à s'éveiller, à répondre au premier appel, pour nous servir de guide et de âaœbeau. L'âme les tient pomme
aoo ïaïKciPBS FONDAMBirrAtrx
en réserve pour en faire usage au besoin; c est par eux qu elle voit, juge, raisonne. Tel est donc ce moi humain^ qui a la conscience de lui-même, de ses sentiments, de ses idées, de ses opérations; qui a des principes fixes de raisonnement, avec lesquels il va à la découverte de vérités encore cachées pour lui; qui se modifie de mille manières différentes, mais qui, demeurant toujours au milieu du flux et du reflux perpétuel de ces modifications rapides et passagères, se rappeUe le passé et le compare avec le présent : miroir immobile, dans lequel viennent se peindre successivement les représentations mobiles des objets; mais, miroir animé, qui voit les objets qu'il produit, les écarte, les rappelle, les juge, et se voit en même temps lui-même; merveille toujours ancienne et toujours nouvelle, qn on ne remarque pas, parce quelle est de tous les moments. Ouï, pour peu qu'on veuille réfléchir sur les opérations de son esprit, sur ses facultés, sa mémoire, on s'écrie, comme au sujet des plus hauts mystères du christianisme : O inexplicables, ô mystérieuses profondeurs! ô altitude !
Il est donc des vérités premières qui régissent le inonde intellectuel et moral, comme il est des règles générales du mouvement qui régissent le monde matériel; elles forment, pour les esprits, des lois qu'ils ne peuvent franchir : de même que, dans la nature corporelle, les éléments confondus semblent quelquefois menacer l'univers d'un chaos éternel, il arrive que les désordres, les vices et les erreurs semblent devoir quelquefois bouleverser et détruire le monde des intelligences. Mais les principes fondamentaux subsistent toujours; ils prédominent et rétablissent l'ordre ; ce sont les points cardinaux sur lesquels roule le monde moral. Disons, avec un écrivain étranger*, « que le dernier effort » de la raison est de voir qu'il faut s'attacher fortement à certaines 3» vérités premières, qui sont pom* elle autant de points d'arrêt y» qu'on ne prouve point par le raisonnement, mais qu'on saisit 3» pour une espèce de vue intérieure, et qui constituent en quel-' (c que sorte l'intelligence. »
Il n'a pas été question ici d'expliquer ces notions primitives :
il fallait constater le fait même de leur existence, en assigner les
caractères, et nous croyons l'avoir fait. Nous ferons seulement, sur
leur origine, une réflexion.
Dieu est, il se voit, et voit tout ce qui est possible. Or, en nous
créant, il nous a communiqué quelque chose des trésors de sa * AnoîlloD, Mélanges de philosophie et de littérature.
DB PHILOSOPHIE CHRlÉTIENNS. 201
science infinie; notre raison est comme un rayon de la raison divine, la lumière de notre esprit est comme un reflet de cette lumière incréée. Les notions de yérité et d'ordre qui sont en nous se trouvent aussi, de toute éternité, dans celui qui est la vérité même, mais d une manière infiniment plus parfaite : c'est ainsi qu'on- peut entendre les idées étemelles dont parle Platon, et Fénelon après lui, dans un de ses Dialogues'. Voilà, Messieurs, ce que nous ont révélé nos livres saints, en nous disant : Dieu a fait V homme a son image; parole qui explique Ihorame, mieux que n*ont pu le fidre tous les sages anciens et modernes. Admirons, en passant, cette religion dont l'enseignement répond si bien à ce que la métaphysique peut avoir de plus élevé, comme sa morale répond à ce que le sentiment a de plus pur ; ce qui a pu feire dire à un penseur allemand, qu'// /i'/ apait (Poutre philosophie que la religion chrétienne.
Mais, outre ces vérités premières ou d'évidence, n est-il pas des vérités de discussion, de déduction, de conséquence, comme on voudra les appeler? et quels sont, pour nous, les moyens de les connaître? C'est ce qui nous reste à discuter. ^ Je viens d'établir. Messieurs, qu'on était forcé d'admettre des vérités premières, aussitôt senties et aperçues qu'énoncées, et qu'on ne peut prouver, parce qu'elles sont la preuve de tout : premières par leur existence, elles précèdent l'usage réfléchi de la raison, comme le germe précède le développement de la plante qui doit en sortir; premières par leur importance, elles servent de fondement à tous les travaux de l'esprit, à toutes les recherches, à toutes les découvertes ; premières par leur ascendant et leur em* pire, elles sont aussi anciennes, aussi étendues, aussi durables que le genre humain. S'y attacher, c'est sagesse; s'en écarter, c'est folie. Ces premiers principes sont l'ancre de salut pour l'intelligence : sans eux, elle serait toujours flottante sur un océan d'incer* titudes.
Mais, il faut en convenir, si tout se réduisait pour nous à ces notions primitives, nos connaissances seraient renfermées dans des limites bien étroites; tous les hommes seraient également instruits, puisqu'elles sont communes à tous, et le genre humain serait resté dans une enfance éternelle. Les premières vérités sont comme les racines de l'arbre de la science, que la culture fait croître, et d'où sortent un grand nombre de rameaux qui se chargent de fleurs et
1 Dial.y XXIV ; Platon et Aristote.
de fruits Dans le vaste domaine de l'esprit humain^ dans liM. sciences naturelles^ dans la géamétriey dans la poUticjue, mêaie dans les matières religieuses et morales, que de vérités qui ne se présentent pas delles-mâmes à l'esprit^ dont le simple énoncé n est pas évident, auxquelles on n arrive que par la réflexion ! Mais, avant daller .plus loin, et d'indiquer les moyens de les découvrir^ il est une remarque importante à l'égard de tous les genres de connaissai^ces sans exception; c'est que toute vérité quelconque^ considérée dans notre âiâe, en tant qu elle est aperçue, connue de nous, se réduit au sentiment intérieur qui nous avertît de sa pré* senee* La vérité est bien indépendante de la perception de mon, esprit, comme la lumière du soleil est indépendante de l'or^pne de la vue ; mais, de même que la lumière n'existe pour moi que par suite de Timpréssion qu'elle £ût sur mes yeux, la vérité n'existe pour moi que par le sentiment d'elle-même éveillé dans moo> âme» Ooi, que le philosophe m'entretienne de Dieu et de ses attributs, de 1 ame et de ses facultés^ de la morale et de ses préceptes, de ht religion et de ses fondements; que le savant m'expose les lois de I» nature, les phénomènes qu'^e présente, et les découvertes qui sont le fruit de ses observations; que le géomètre me développe ses théorèmes avec leurs corollaires; que Thonnae de lettre» m» trace les règles de bien dire, et de persuader aux autres les choses dont on est persuadé soMnéme; que le critique m^te soiêS me» jeux les monuments des faits qu'il me rae<Mite| et chiche à m'en laîre voir tonte la fcfpce : je leur prête une oreille att^itive ; je t&che de suivre la chaîne de lem*s raisonnements. A ce sujet, detf pensées^ des rétlexions s'élèvent dans mon esprit; j'éprouve mt seatiment de résistance ou d'adhésion;. et ai je fiais par domner ^ kurs théories un plein assentiment, c^est parce que j'y suis déter^ miné par un sentiment intérieur qui me force à dire. Cela est
l»iXU
On cherche une règle infaillible de nos jugements, un principe immuable de certitude^ ce qu on^appelle le criierium de la vérité : où le placerart-onP Est-ce dans la c<m£ormité parfaite de la conséqHenee avec la vérité première qui la renferme, ou bien, en d'autres lesmes, dans l'identité ? est^e dans l'expérience? est-ce dans Vau-torité? qu'on choiâsse. Le principe qu'on me présent^a comme lel, il faut qu'il soit connu de mon e^rit et apprécié par lui; il ÊEiutque, par unsenliment intérieur, je sois averti, et de l'exactitude de cette règle de vérité, et de la justesse de ses applications. Chercherez-vous à subjuguer mon esprit par une révélation divine, ou
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par la foi unÎTecsdQe du genre humain? Mais il faut que cette révélation et cette croyance rae soient connues, et que j'en sente le poids et Firr^agi^le autorité; il faut que quelque chose me dise intérieinrement : Cette révélation vient de Dieu ; telle est la foi du genre humain, et c'est une folie de ne pas penser comme lui* Me ferez- vous remonter jusqua Dieu, source de toute vérité? Il faut donc que je connaisse Dieu^ et que j'éprouve en moi la persuasion intime de son existence ; d'ailleurs comment être certain de l'existence de Dieu, si je n'étais certain de mon existence personnelle? Or je ne suis certain de mon existence individuelle, cpepaorce qae je me sens exister; et nous voilà toujours rameiKs aa sentiment intérieur. U faut être pour sentir et pour connaître; le néant ne sent rien, ne conaait rien : sans doute, si Dieu n'était pas, je ne serais pas, et je ne puisr expliquer mon existence que par celle de létre des êtres qui me l'a dcmnée. Il ne s'agit pas ici de pnotité d'exist^ice, mais de priorité de connaissance» Avant de savoir que Dieu est, il fiiut que j<e sache que je suis; le doute même sm* mon existence en serait la preuve, car le doute ne peut exister que dans un être existant, le néant ne saurait douter. Oui, Messîeiirs, quand on veut se dégager des illusions des sjs* tènes élevés quelquefois bien inutilement à grands frais, on trouve que tout porte sur le sentiment intime du moi et de ce qui se passe en moi; après avoir épuisé toutes les réflexions et tous les raison* nemencs, la raison ultérieure de croire à une proposition quelconque, est le sentiment intérieur de sa vérité. Je n'ai pas hesoin de savoir comment le& sentiments e^ les pensées sont éveillés dang mcm àrae; jepemetSy pour le nK>meiity d'embrasser le sptème que l'on vovcbra : ainsi, que dana m>us tout commence par la sensation on par la par<de, on de toute antre manîike,, n'importe; il est im^ porâible qifr'une idée^ qu'une vérifié,, qu'une chose quelconque enste pour noî, autrement que par le sentiment que j en ai. En ce sens, il est manifeste que le prinetpe de ma croyance est dans moi, et non hors de moi : tout ce qui: vient du dehors doit ètscL senti et apprécié par moi ; et lors^pie l'impression de vérité que j'épiouv^e est très4nminense, profonde, irrésistible, lorsque je sens qu'il faut que j'y cède; alors je suis arrivé à la conviction, à la certitude qui n'est que l'adhésion imperturbable de l'esprit à la chose qui lui est présentée.
Mais ce sentiment intime de lunnère que font éprouver les premières vérités, avons^nous des moyens de le faire naître dans les choses moins Inmine^^s par ellesrmémes? Oui, Messieurs. S'a^
ao4 p&iNGiPBs poudamentàux
git-il de choses intellectuelles, fondées sur des rapports invariables, comme la géométrie, Fesprit peut en voir les premieris principes, et tirer des conséquences par Yoie de raisonnement. S'agit-il de choses matérielles et sensibles, telles que les phénomènes de la nature corporelle, elles nous sont connues par le rapport des sens. S*agit-il de choses de fait, telles que Texistence et la mort de César, nous les connaissons par le témoignage. Voyons donc si le raisonnement, lejs sens, le témoignage, dans des circonstances données, sont pour nous des guides sûrs et fidèles qui nous conduisent jus* qu'à la yérité.
Je sais très-bien qu'on abuse du raisonnement contre la raison même; qu'il est de faux raisonnements, comme il est de faux poids et de fausses mesures; que l'esprit humain s'égare, se précipite plus d'une fois, et qu'il est sujet à prendre de vaines lueurs pour la pure lumière; aussi, dans un discours particulier, nous chercherons à découvrir les causes les plus ordinaires de nos erreurs. Mais enfin la fausse monnaie ne détruit pas la véritable, et n'empêche pas que celle-ci ne soit marquée à des traits qui finissent par la faire reconnaître, et la distinguent de ce qui n'est pas elle : il en est de même de bien des choses que la raison cherche à pénétrer. Dans beaucoup de circonstances, on peut remonter à des principes fixes et non contestés auxquels tout le reste se lie, arriver à ces notions primitives et lumineuses par elles-mêmes dont nous avons déjà parlé. Or, soit que je contemple ces premiers principes dans leur lumière, soit que je considère les conséquences qui en reçoivent une lumière réfléchie, je suis également frappé d'un éclat qui me subjugue et qui entraîne mon esprit : la conséquence n'est autre chose que le principe développé. Oui, je vob que l'essence du cercle c'e^ d'être rond, que le diamètre le partage en deux parties égales, que le rayon est la moitié du diamètre, que tous les points de la circonf(^ence sont à une égale distance du centre ; et si, de ces notions évidentes par elles-mêmes, les géomètres déduisent de» propriétés qui en soient le résultat inévitable, je croirai que les unes et les autres sont également certaines. Qu'on multiplie les sophismes, qu'on cherche à ébranler ma croyance, je croirai toujours qu'un cercle est rond ; je sentirai à ce sujet une impression de vérité dont il me sera impossible de me défendre ; même je me trouverai malgré moi pénétré de la conviction la plus intime et la plus profonde, non-seulement sur les qualités essentielles du cercle que je vois sans réfléchir, mais sur celles qui s'y trouvent renfermées et qui me sont manifestées. Ainsi, que la chaîne de nos
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raisonnements soit suspendue à Y\m de ces principes premiers et immuables; qu'ils soient liés ensemble comme des anneaux dont le dernier tient à celui^qui le précède, jusqu à ce qu'on arrive au point fixe qui les soutient tous : c'est alors que même la dernière conséquence se trouvera inséparablement unie à son principe.
Sans doute il y a loin des premières notions de l'algèbre aux plus hauts problèmes de l'analyse ; de ces propositions, j'existe^je iensj je pense^ aux spéculations les plus sublimes. Que de propo* sitions, que de raisonnements intermédiaires! C'est comme une route inconnue, et qu'il faudrait faire pendant la nuit. Mais si, depuis le point du départ, je trouvais des flambeaux allumés de distance en distance, le premier me conduirait au second, le second au troisième, et j'arriverais enfin à celui qui me montrerait le terme de moi) voyage. Il eu est de même d'une série de raisonnements bien liés; chaque proposition imprime dans l'esprit sa trace de lumière, et dès lors je passe par une suite non interrompue de sentiments intérieurs de vérité, qui me conduisent enfin à la vérité que je cherche.
Je viens au rapport des seps : j'avoue que les sens, l'œil, l'oreille, peuvent devenir, pour l'esprit téméraire, irréfléchi, une occasion de préjugés. Combien de fois de nouvelles découvertes n'ont-elles pas fait voir les choses sous un nouveau jour ! Des expériences, sur lesquelles on s'était reposé avec trop de confiance, ont été trouvées Ëiutives. De là que doit-on conclure ? C'est qu'il faut être en garde contre les jugements précipités, et ne prononcer qu'après l'examen le plus réfléchi. Mais, quand le rapport des sens est constant et uniforme ; quand les expériences mille fois répétées offrent les mêmes résultats; lorsque, envisagé sous toutes les formes, le même phénomène ne cesse de se reproduire, et que les objets sont si palpables, si sensibles, qu'il suffit d'avoir des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre; alors peut -on se refuser à croire au té* moîgnage des sens? Ainsi, comment ne pas croire, d'après l'expérience, que l'eau est plus pesante que l'air, que l'air est plus élastique que l'eau, que les fluides cherchent à se mettce de niveau, que l'astronome connaît le secret de calculer avec précision le retour des éclipses ; que les arts ont des procédés très-bien adaptés au but qu'ils se proposent? Comment ne pas croire que le jour n'est pas la nuit, qu'il y a du mouvement dans la nature ? Ici le doute m'est impossible ; j'aurais honte de moi-même, si je me surprenais à hésiter; et dussent tous les Zénons anciens et, modernes m'enibarrasser par des subtihtés contre le mouvement, auxquelles je ne serais pas en
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état de répondre, je me croirais le phis insensé des hommes de nier le mouvement ; je marcherais et je dirais : Donc le mouvement est posaible.
Venons au témoignage. Nous savons que plus d*uoe fois des témoignages suspects ont passé pour irrécusables ; qu'en matière de faits historiques, Timposture d'un coté, la crédulité de Vautre, ont pu accréditer des récits mensongers : mais nous savons aussi qu'il est des règles d'une saine critique pour la discussion des témoignages, et souvent telle est leur autorité, qu'il est impossible de la récuser. Sans développer ici cette matière, ce qui exige un discours à part, j'en appelle en ce moment à votre conscience ; je vous le demande, Messieurs, s'il venait à l'esprit d'un sophiste de vous débiter qu'Alexandre le Grand est un héros fabuleux; que Gharlemagne n'a jamais vécu que dans l'imagination de nos romanciers, ou que la ville de Rome n'existe que stu* les cartes géographiques : ce ridicule personnage trouverait-il un seul partisan en Europe ? ébranlerait41 la croyance universelle sur ces faits ? ou plutôt ne passerait-il pas pour un insensé? Et pourtant, ces faits, nous ne les connaissons que par le témoignage des hommes. Oui, je crois à l'existence de Rome, que je n'ai jamais vue, d'une manière aussi ferme que je crois à l'égalité des quatre côtés qui composent un carré. Qu'on énonce devant vous cette proposition : // existe en Italie une ville qu'on appelle Rome, ou bien cette autre : Dans un carré, les quatre côtés sont égaux, n'éprouverez-vous pas la même impression irrésistible de vérité ? S'élèvera-t-il dans votre esprit aucun nuage à ce sujet ? Si vous hésitiez, ne croiriez-vous pas résister à l'évidence, au cri le plus impérieux de votre conscience, encore qiie vous n'ayez pas vu Rome de vos yeux ? C'est là pourtant une chose de fait, qui n*est pas soumise aux calculs, aux procédés géométriques. Ce que je dis de Rome, je le dirai de Gonstantinople, de I%iladelphie, de Pékin ; je le dirai de l'existence de François I*', de Clovis, de Théodose, de Maro-Aurèle, de César; je le dirai de &its plus partîciiliers encore, des batailles de Fontenoy, d'Ivry, de Pavie, de Pharsale, d' Actium. Qui ne croirait renoncer au sens commun en reAisant d'ajouter foi à tous ces faits ? Ecoutez ce que dit à ce sujet un des plus beaux génies qui aient honoré la magistrature française. « Je » sens, a dit d'Aguesseau dans ses Méditations métaphysiques ^, qu'il » y a des faits qui ne me sont connus que par le témoignage des » hommes, dont il m'est aussi peu possible de douter que des vérités
* XV* Médit., tome^, in-4, page 144.
« ie$ plus éviâeBtefi, coanne odles de k géométrie. Puis-je douter,
» par exemple, de Texistence de Rome oa je n ai jamais été ?
• Puiâ-je seulement soupçonner que Thietorien me trompe, ou quîil
9 est lui-'inéme trompé, quand il m'ossure qu'Auguste a été le pre- ,
9 mm des empereurs romains , que Gkristophe Colomb a fait la
» découverte de ce qu on appelle le Nouveau-Monde ? Si les vé-
» rites de la géométrie sont plus lumineuses, parce que j en dé-
» couvre le principe, cellefrci ont lavantage d'être à la portée du
» commun des hommes, et de faire dans leur &me une impression
» plus profonde et plus durable. On dispute tous les jours sur les
» méthodes géométriques, on dispute sur l'évidence même ; mais
» on ne s'est jamais avisé de disputer sur Fexistence de Rome : et
» sïl s'est trouvé quelquefois des hommes qui ont révoqué en doute
> les faits de cette nature, on les a regardés comme des fous, ou
» du moins comme des sophistes méprisables qui abusaient de la
» subtilité de leur esprit. » ^
Voilà donc. Messieurs, comme le raisonnement, les sens, le témoignage, ou séparés ou réunis, peuvent être pour nous le fondement de divers genres de connaissances. Il ne s'agit pas de rendre l'homme infaillible, pas plus que de le rendre impeccable ; la possession de la vérité en tout n'est pas plus faite pour ce monde, que la perfection dans la vertu. Si l'homme est intelligent, il est libre aussi; et dans la recherche de la vérité, comme dans sa conduite, il peut faire un bon ou un mauvais usage de son libre arbitre. Vainement il aurait en main des instruments sûrs de vérité, s'il refu* sait de s'en servir, si lapassiqn, si l'orgueil en dirigeaient l'emploi. Ce serait une grande et funeste illusion, de croire que tout est fait pour le triomphe de la vérité, parce qu'on a éclairé Fesprit : il faut bien comprendre que les plus grands ennemis de la vérité, ce sont nos passions : il y aura donc des erreurs, comme il y aura des vices, tant qu'il y aura des hommes. Mais enfin les hommes ne savent-ils rien, parce qu'ils ne savent pas tout.î* N'y a-t-il point de vérité, parce qu'il y a beaucoup d'erreurs ? C'est comme si l'on disait qu'il n'y a point de vertu, parce que la terre est souillée de beaucoup de vices, ou que la lumière n'est rien, parce que nous sommes souvent dans les ténèbres. Voulons-nous rester dans ce juste tempérament où se trouve la sagesse ? disons avec un de nos anciens apologistes, qui fut un des plus beaux esprits de son siècle, disons avec Lactance * : « Parmi les philosophes, les uns ont prétendu
* Dhin, Jnstit,^ lib. m, cap. vi.
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» qu'on pouvait savoir tout, ce sont des insensés; les autres, que » l'on ne pouvait rien savoir, ceux-là n'étaient pas plus sages : les » premiers ont trop donné à Thonune, les seconds lui ont donné » trop peu \ les uns et les autres se sont jetés dans l'excès. Où est » donc la sagesse ? Elle consiste à ne pas croire que vous saahiez » tout, ce qui n'appartient qu*à Dieu; et à ne pas prétendre que » vous ne savez rien, ce qui est le propre de la brute : entre ces « deux extrémités il y a un milieu qui convient à Thomme, c'est
> une science mêlée de ténèbres et comme tempérée par l'igno- "* » rance *. »
' Dans cette conférence se trouve résumée la question de la certitude. Qnoi^ que je doive seulement plus tard traiter cette matière, j'ai cru qu'il était mieux de présenter au lecteur le morceau tout entier. Quelquefois encore je suivrai la même marche pour ne pas rompre la snite des idées d*un auteur.
DB PHIIiOSOraiB CHRiTIBimB.
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