IV. — De r usage d u vraisemblable
Quoique cet article semble regarder des pratiques qui ne conviennent point à une science de spéculation, il ne sera pas néanmoins mal à propos de nous y arrêter un moment. Comme la spéculation sert ordinairement de principe à la pratique, la pratique servira ici d'interprète à la spéculation.
L'usage le plus naturel et le plus général du vraisemblable, est de suppléer pour le "vrai : en sorte que là où notre esprit ne saurait atteindre le vrai, il atteigne du moins le vraisembiiable, pour s'y reposer comme dans la situation la plus voisine du vrai.
A l'égard des choses de pure spéculation, il est bon d'être réservé à ne porter son jugement dans les choses vraisemblables, au après une grande attention. Pourquoi.î^ Parce que l'apparence du vrai subsiste alors avec une apparence de faux, qui peut suspendre notre jugement jusqu'à ce que la volonté le détermine. ^
DS PHILOSOPHIE CBASTISHNS. 48S
Je dis le suspendre; car elle n*a pas la faculté de déterminer Tesprit à ce qui parait le moins vrai.
Ainsi dans les choses de pure spéculation, c'est très-bien fait de ne permettre à la volonté de déterminer Tentendement, que lorsque les degrés de vraisemblable sont très-considérables, et qu ils font presque disparaître les apparences de faux et le danger de se tromper.
En effet, dans les choses de pure spéculation, il ne se rencontre nul inconvénient à ne pas porter son jugement, si Ton court quelque hasard de se tromper. Or pourquoi juger, quand d*un Cj&té on peut s'en dispenser; et que d'un autre côté, en jugeant, on s*ex* pose à donner dans le faux ?
Il faudrait donc s'abstenir de juger sur la plupart des choses ; n'est-ce pas le caractère d'un stupide? Tout au contraire, c'est le. caractère d*un esprit sensé et d'un vrai philosophe de ne juger des objets que par leur évidence, quand il ne se trouve nulle raison d*en user autrement. Or il ne s'en trouve aucune de juger dans les choses de pure spéculation, quand elles ne sont que vraisemblables. Contentez-vousi donc de juger alors sur ce qui sera évident \ savoir, que telle opinion est vraisemblable, ou la plus vraisemblable : mais ne jugez pas absolument pour cela que l'opinion la plus vraisemblable est vraie. Cette pratique fomenterait un penchant de la volonté qui n'est déjà que trop grand, qid est de porter l'esprit à juger vrai ce qu'il plaît à la volonté qu'il le soit.
Quelques-uns ne verront peut-être pas d'abord la différence qui se trouve, entre juger véritablement qu'une chose est vraisemblable, et juger que cette chose vraisemblable est vraie : mais pour peu qu'on y fasse attention, on y trouvera une différence essentielle.
Cependant cette règle si judicieuse dans les choses de pure spéculation, n'est plus la même dans les choses de pratique et de conduite, où il faut par nécessité agir ou lie pas agir. Quoique la volonté ne doive pas déterminer l'entendement à prendre le vrai pour le vraisemblable, elle doit néanmoins le déterminer, par rapport aux choses de 'pratique, à s'en contenter comme du vrai; n'arrêtant les yeux de l'esprit que sur les apparences de vérité, qui dans le vraisemblable surpassent les apparences de faux.
La raison de ceci est évidente": c'est que, par rapport à la pratique, il faut agir, et par conséquent prendre un parti. Si l'on demeurait indéterminé, on n'agirait jamais; ce qui serait le plus pernicieux, comme le plus impertinent de tous les partis. Ainsi, pour ne
4^ totHCt^si Fo^OÀMfiirrAt^
pi9 demeurer indéterminé^ il fimt conitiie fermer les yeux à ce qui pourrait paraître de vrai dans le paiti contraire à celui qu*on doit endbrasser et qu'on embrasse actuellement.
A la vérité, dans la délibération, on ne peut regarder de trop près aux diverses iaces ou apparences de vrai qui se rencontrent de côté et d'autre, pour se bien assurer de quel côté est le vraisemblable : mais quand on en est une fois assuré, il faut, comme j*ai dit, par rapport à la pratique, le regarder comme vrai, et ne le point perdre de vue; sans quoi oa tofnberait nécessairement dans Tinactten ou dans Tinconstarnce; caractère de petitesse ou de faiblesse d*e9prit. .
Plusieurs s*imaginent que l'indétermination et le changement viennent souvent des lumières de l'esprit, qid aperçoit toutes les raisons et toutes les apparences de vérité pour et contre un méine parti, et qui sent toute la force des imes et des autres : ce qui Fempéehe d'abandonner entièrement les unes en faveur des'^ autres. Mais au fond,, cette indétermination est toujours un défaut del*esprit qui, au milieu des faces diverses d'un même objet, ne cBsceme pas lesquelles doivent l'emporter sur les autres. Or, c'est ce que doit voir un esprit juste, dans la nécessité de se déterminer. Hors de ce besoin, on pourrait très-bien, et souvent avec plus de sagesse, demeurer indéterminé entre deux opinions qui ne, sont que vraisemblables, comme je l'ai déjà exposé '.
J'ajouterai à ee passage ce que dit Bos&uet dans le chap. XVII * du troisième livre de laLoffique, intitulé : De Vargument pi-obahlt^ Enfin, je clorai cette troisième partie par le dernier chapitre du même ouvrage, intitulé : Des dwerses habitudes qui se fqrmeBt dans Vesprit en vertu des preui^es. Là, ce grand homme distingue et résume eà peu de mots ces différentes sortes de jugements, et les degrés d'adhésion qui leur sont propres.
De rai:gum€Dt probable.
' « Les arguments sont certains et démonstratifs, quand les causes ou les effets sont connus et nécessaires. Quand ils ne le sont pas, l'argument n'est que probable,
» Cet argument est donc celui qui se fait en matières contingentes, et qui ne sont connues qu^en parties ; et il s'y agit de prouver, non que la chose est certaine, ce qai répugneà lanature de cette
• Traité des premières vérités^ cU. îl, 2Î, 23, 24.
DE I^BILOSOPBIS CHASTIWNB. 4^7
maiière, mais qu^ellepeut arriver plutôt qu\ne a////*^. Ainsi, il est yraiseinblable qu ayant TaTantagedaposte, et au surplus des forces égales, vous battrez Tennemi ; mais ce n est pas chose certaine.
, » Ce genre d'argument est le plus fréquent dans la vie ; car les pures démonstrations ne regardent que les sciences. L'argument vraiseoiblable ou conjectural est celui qui décide les affaires, qui préside, pour ainsi parler, à toutes les délibérations.
» Par ces jugements vraisemblables, on juge s'il faut faire la paix ou la guerre, hasarder la bataille ou la refuser^ donner ou ôter Les emploisàcekiiHci plutôt qu'à l'autre.
M Car, dans ces affaires et en toute autre, il s'agit de choses qui ont tant de eauses mêlées, qu'on ne peut prévoir avec certitude ce qui résultera d'un si grand concoiu'S.
» Il est donc d'une extrême importance d'apprendre à bien faire de tels raisonnements, sur lesquels est fondée toute la conduite;
» La règle qu'il faut suivra est de chercher toujours la certitude : autrement, on accoutume l'esprit à l'erreur.
» La xlifficulté est de trouver la certitude dans une matière purement contingente, et qui n'est pas bien connue. On le peut pourtant par ce moyen.
« La première chose qu'il faut faire, est de s'assurer de la possibilité de ce qu'on avance; car il peut être douteux si une chose est ou sers^ quoique la possibilité en soit certaine.
» Par exemple, nous avons vu depuis peu dans noire histoire le conseil de guerre tenu par les Impériaux^ pour aviser s'ils poursuivraient £onnivet qui se retirait devant eux. La première chose que devaient faire le duc de Baurbon et le marquis de Pescaire, qui étaient d!avis de le combattre, était d établir la possibilité de le vaincre ; ce qui peut se faire ordinairement par des raisons indu-^ bitables.
» Secondement, il faut établir et. recueillir les faits constants, c'est-à-dire les circonstances dont on peut. être assuré, telles que sont, dans l'affaire que nous avons prise pour exem^e, le nombre des soldats de partet d'autre, le désordre. et le découragement dans l'araiéeds Bonnivet, avec limprudence de ce général, une rivière à passer devant des ennemis pour le moins aussi forts que lui, et au* très, semblables. Ce qui obligée à établir^ avant toutes choses, ce$ faits certains, et à en recueiUir le plus .grand nombre qu'on peut^. clest.que, pour bien raisonner^il faut que ce qui est certain, serve de fondement pour résoudi«.cei{m nei est pas.
» Jusqu'ici on peut trouver la certitude entière ; car, comme nous
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ayons dit, la possibilité peut être montrée par des raisons convaincantes, et on peut s'assurer de plusieurs faits par le témoignage des sens.
» Avec toutes ces précautions, la matière demeure incertaine; car il ne s'ensuit pas que la chose doive être parce qu'elle est possible; et comme, outre les circonstances connues, il y en a qui ne le sont pas, ]*affaire est toujours douteuse.
» Parmi les raisons de douter, voici un troisième moyen de tendre à la certitude : c'est qu'encore qu'on ne connaisse pas certainement la vérité, on peut connaître certainement qu'il y a plus de raison d'un côté que de l'autre.
« Jusqu'à ce qu'on ait trouvé cette espèce de certitude, un esprit raisonnable demeure toujours irrésolu, parce qu'on ne doit se résoudre à un parti plutôt qu'à un autre, qu'autant qu^on a découvert où il y a plus de raison.
M II paraît donc que tout argument tend de soi à la certitude. La démonstration y tend, parce qu'elle montre clairement la vérité» L'argument probable y tend, parce qu'il montre où il y a plus de raison. C'était la règle de Socrate : Celoy dit-il , rCest pas certain; mais Je le suivrai jusqu^ à ce qu'on m'ait montré quelque chose de meilleur,
>» Que si ce principe est reçu dans les matières de science, comme fen effet Socrate Ty emploie souvent, quoiqu'on n'y puisse trouver la certitude absolue, à plus forte raison aura-t-il lieu dans les matières où il n'y a que des conjectures et des apparences.
» En appliquant ce principe aux entreprises qu'on veut persuader ou déconseiller, il est vrai que l'événement en est douteux; mais, au défaut de la certitude de l'événement, on y peut trouver la certitude de la plus grande facilité ou du moindre inconvénient.
» Ainsi, dans les hasards du jeu, celui-là raisonne juste, qui sait prendre le parti où il y a quatre contre trois; c'est-à-dire quatre moyens d'un côté contre trois de l'autre.
» Il en est^de même dans les affaires, qui sont une espèce de jeu mêlé d'adresse et de hasard. Il est certain que le côté où il y a le plus de facilité et le moins d'inconvénients doit prévaloir : par exemple, dans le conseil dont nous parlons, le duc de Bourbon pouvait montrer qu'il n'y avait nul inconvénient dans l'attaque qu'il proposait, et qu'il y avait beaucoup de facilité.
» Ainsi Targument probable dans une entreprise peut être appelé démonstration de la plus grande facilité et des moindres inconvénients.
BB PULOSO?HIB CHRBTIB1I1IB.' 4^9
« La certitude qu'on trouve en ce genre n est pas celle qui nous assure de révénement, mais ceUe qui nous assure d*aYoir bien choisi les moyens '• »
» En ce caSy le succès peut être incertain ; mais la conduite est certaine, parce qu'on sait toujours bien quon choisit le meilleur parti parmi tout ce qui peut être prévu.
» De cette manière de raisonner résultent deux choses : Tune, qu'on n'entreprend rien témérairement^ 1 autre, qu'on ne juge point par l'événement.
» Ajoutons-en une troisième, que quiconque raisonne ainsi parle sûrement : le faux n'a point de lieu dans ses discours ; il ne songe pas à éblouir l'esprit par de vaines espérances, encore moins àdivertir les oreille par des jeux de mots ; il parle d'affaires gravement^ il va au fond, il est solide. «
Des diverses haliitudcs qui se'forment dans l 'esprit en Tertu des preutes.
« 11 ne suffit pas de remarquer les diverses sortes de preuves, et les actes de l'entendement qui y répondent; il faut encore connaître les habitudes qui se forment par ce moyen dans notre esprit, ce qui ne sera pas difficile, puisque les actes étant connus, les habitudes le sont en même temps.
» Disons donc, en peu de mots, que les preuves par autorité engendrent la foi. Les arguments topiques ou probables engendrent l'opinion, et les démonstrations engendrent la science.
» La foi est une habitude de croire une chose par Vautorité de quelqu^un qui nous la dit,
» Nous avons déjà remarqué qu'il y a foi divine et foi humainey et que la foi humaine quelquefois est accoifnpagnée de certitude, quelquefois non.
» L'opinion est une habitude de croire une chose par des principes vraisemblables, comme la science est une habitude de croire une chose par des principes clairs et certains.
* Cet argument dont parle Bossuct est celui que Démosthène développe avec une grande éloquence dans ses Discours pour la Cburo/iite, lorsqu'il se Justifie au sujet de la bataille de Ghéronée. C'est la règle générale que doivent suivre tout homme d*état, tout sage administrateur, tout magfstrat intégré, tout guerrier habile, tout prêtre prudent, lorsqu'ils ont à prendre une résolution. C'est d'après cette rè^Ie qu'il faudrait aussi juger les hommes et leurs entreprises, et non d'après l'événement, qui est entre les mains de la Providence* Il est donc très-împortant de s'accoutumer à diriger le détail de ses actions d'après l'argument probable.
4go, rainciPBS vonnkfiMtsTÂV^
» L'opînîoii et la science se tirent d^ lobjet même, et la ici ^ tire de celui qui propose; c*est-à*dire que, dans ropinioaet dans la science, la raison qui détermine est dans l'objet même; et, dans la foiflaraisoa qui détermine est seulement dans rautorité de la personne qui parle.
>» C'est pourquoi la foi suppose toujours quelque obscurité dans la chose; lopinion et la science, au contraire, y supposent de la clarté. Mais la clarté dans la« science est pleine et parfaite; au lieu que la lumière qui luit dans l'opinion est une lumière douteuse qui n'apporte jamais ub parfait discernement.
» Ainsi l'opiiûoni prise en eU<s-même, n emporte jamais un parfait acquiescement, ni l'entier repos de l'esprit. La science exclut toute crainte, et ne laisse rien à désirer à l'esprit dans ce qui est son objet précis.
» Quant à la foi, lors même qu'elle donne une pleine certitude, elle ne fait point un parfait repos, parce que l'esprit désire toujours connaître le fond des choses par lui-même.
On demande si la foi, l'opinion et la science peuvent compatir ensemble dans le même entendement, ce qui se dispute peut-être avec plus de subtilité que d'utilité. Mais ce qu'il est bon de savoir, et qui aussi ne souffre pas de contestation, c*est que Tesprit peut examiner ce que vaut chaque preuve, soit probable, soit démons*' trative^ soit de pure autorité, et laisser faire à chacun ce qui lui convient; en sorte qu'il 4ise en lui-même : Je crois telle démonstration : par exemple, qu*il y a une pros^idence. Quand je ne h sau' rais pas auec certitude ,. J'inclinerais à ce sentiment par tant d'exemples de châtiments et de récompenses qui me le rendent vraisemblable ; et quand toutes^ ces preu\>es me manqueraient^ je serais porté, à le. croire j parce que les plus grands hommes l'ont cru; et par-dessus tout cela, je n'en douterais pas^ parce que Dieu même V.a révélé.
. » Voilà ce que produisent dans l'esprit les preuves tant déraison que d'autorité, celles qui se tirent de la chose même, et celles qui se tirent de la personne qui nous la propose.
» Outre ces trois habitudes principales de l'entendement, il y en a. d'autres qui sont comme dérivées de Gelles4à, telles que sont les cinq qu' Aristote. a expliquées, et qu'il nomme sagesse^ isUelligenc$y science^ art et prudence*
» La sagesse est la cennaissanœ. certaine des effets par les. premières causes; comme quand on rend raison des événements ou de Tordre de l'univers par la Providence.
DS PHirX>i»>mi£ CHRBTIENSrB. 49 ^
" L'intelligence est la connaissance certaine des prentiers principeSy et l'habitude dy voir d'abordy comme d'une seule vue, les concttisions qui en sont tirées.
» La science est la connaissance certaine des conclusions par Vapplication des principes.
> L art est la conmaissanee ^ui fait faire comme il faut quelque oui^rage extérieur,
» La prudence, enfin, est une connaissance des choses qui regardent les mœurs. »
49^ PEXHCIPB8 FONDAMBHTAUX
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