DE LA VRAISEMBLANCE, SELON LE P. BUFFI£R
1. — Des règles et des espèces da vraistmhlMe qjii supplée aax premières
vérités dans la condaite de la vie.
La venté est quelque chose de si important pour l'homme, qu'il doit toujours chercher des moyens sûrs pour y arriver ; et quand il ne le peut, il doit, s'en dédommager, en s'attachant à ce qui en approche le plus, qui est ce qu'on appelle vraisemblable.
Au reste, une opinion n'approche du vrai que par certains endroits : car approcher du Tjraiy c'est ressembler au vrai ; c'est-àdire être propre à former ou à rappeler dans l'esprit l'idée du vrai. Or, si une opinion, par tous les endroits par lesquels on la peut considérer,, .forait également les idées du vrai^ il n'y paraîtrait rien que de vrai, on ne pourrait juger la chose que vraie; et par là ce serait effectivement le vrai ou la vérité même.
D'ailleurs, comme ce qui n'est pas vrai est faux, et que ce qui ne
ressemble pas an vrai ressemble au faux, il se trouve en tout ce qui s*appelle T^raisemb/aMe, (juelques endroits qui ressemblent au faux, tandis que d'autres endroits ressemblent au vrai. Il faut donc faire la balance de ces endf oiM opposé»,- p»ur reconnaître lesquels l'emportent les uns sur les autres, afin d'attribuer à une opinion la ipalilé de Traîaeaiblabie : sans quoi au même temps elle serait vraîseMbkble et ne le serait pas.
En efiSet, qaàlle raison y anmit-il d'vpfwler sembiab/e au tirai ce qui reasemble autant au faux qu'aa vrai? Si l'on nous demandait à quelle couleur ressemble une étoffe ladietée également dé Uaoc et de noir, rc^ondrioas-nQus qu'elle xessemble au blane^ parce qu'il s'y trouve du bkmc ? On nous donanderait en même temps, pour* quoi ne pas dire aussi qu'elle ressemblé au noir, puisqu'elle tient autant de l'un que de l'autre? A plus forte raison ne pourrait-on pas dire que la ooulcflsr de cette étoffe ressemble au blanc, s'il s'y trouvait plus de noir qoe de blanc. Au contraire si lé blanc y cbnnûnic beaucoup pk» que le noir, en sorte qu elle rappelât tant d'idée du blanc^ que le noir en oom^paraison ne fît qu'une impres^ sion peu sensible, on dirait que cette couleur approche du Uauc et xessemUe à du blane.
. Aiisi dans le» occasions o4 f on ne parle pas avec tme si grande enacûtnde, dès qu'il parait uw peu plus d endroks vrais que de faux, on appelle la chose vraisemblable : mais pour être absolument vraisemblable, il faut qu'il se trouve manifestement et sensiblement beaucoup plus d'endroits vrais que de faux; sans quoi la ressemblance demeure indéterminée^ n'approchant pas plus de l'un que de l'aulve. Ge que je disde la vraisemblance s'entôd aussi de la probabilitéy puisque la probabilité ne tombe que sur ce que l'esprit approuve, à cause de sa ressemblance avec le vrai ; se portant du coté on sont les plus graindes apparences de vérité, plut^l^e du côté contraire, supposé qu*il veuîttese déterminer.
le dis, supposé qu'il veuille se déverminer; car ï^sip^ rm Sf portant nécessairement qu^au vrai, dès qu'il ne faptf'eoit pmtfldaM n»it son jour, ii peut suspendre sa déeermination: muis supposé qa'it ne lasuspende pas, il ne sanraic pencher qnedu eoté de la|(a9 grande apparence cb vrai-.
ITesprit nepourrait^l pas se déterminer ponr iuie'opsiito»«aHNr fraîsemblal]9ey en ne ta regardant que p«r 4e» -endroils- qui ^8fff^ eheraient du-vrat, qnorqu'ene en eÂt tMMieoHy dÉ^mutage qui ap« procheraient du fisimc, auicqads im ne ferait point oetMHenail a[titettifon?Tel est te niobite sur teque) rente kfaw^
Vopinion prohahley dont tout le monde parle et {^m. peu. de gem entaiident bien.
Je réponds (]ue Tesprit poui^rait alo^ » se déterminer pour les en* droits qui approchent du vrai dans cette opinion, mais noii pa« pour cette opinion même ; car une opinion moin^ vraisemblable est celle qui présente à Tesprit beaucoup plus daj^arence de faux que d'apparence de yrai. Si donc, quand on se détermine, on n a pas présentes à 1 esprit les apparences de £eiux qui sont dans cette opinion, ce n est pas pour celte opinion ixiéniie ^*on se détermine, ntsâs seulement pour les apparences do vrai qu'on y découvre, et qui seules ne scmt paseeue opinion, puisqu'elle résulte d une plus graode apparence die faux et d'une moindre apparence de vrai. Ainsii démâml^if/ V^npeut ae déiermàner pour Une 0pinion moins vraisemblable, en ne la regardant iptepaf leêendroÈ$s qui upprt^^ cheruient dû vrai, c'est demander si Ton peut se déterminer pour iwe opîmon mioàn» vraàiemMabley en tant qo'elle n'est p4^ tmé opîmon mmns ^twê^mblMe ; ce qai esc une sm^te è^ verbiag^e.
Oo peut. demander avec plus de raison s», dans xme opinion, il ne pourrait pas y avoir des endroits mitoyens entre le vrai et le faux, q«it Aerakaft d^ endroins ou l'espric na sauintt <pte priser. Aism^ dans^ropinioii de qu^Iquca-viis, qu'ii y a des baMtants dans la lune, je trouve quelque lueur de vrai à dire quQ la- madère >étànt supposée partout de même nsoxxt^^ sièUepeut arvmr des hoMtants àm» un des globes de Tumviers, elie «9 peut avoir 4ans nn aiitre; Je vois au contraire quelque apparence de faux à dire que, parée qp'elle a des babilasits dans un de ses gIeiseS|. il s^ensulve qy'elTe en ait dans tous les autres. Mais de savoir sil a été ceayrenabfe' à ItH wagnifigfepce de Dieu deplocov des habitMiCs dims t^us les globes de l'univers, c'est ce €fm je ne sauvais jirgerm ^at m fiiiix; parce que c'est im point où l'esprit se per^ eomme dans u» objet au^ dessus de sa portée. Je paideiei de ee q» se passe mtuf^lemei^ dbns mon ^siçàk^ et noo pas de ce que la rdrgion p««n mW* sei^^m*»
Qs dans- les Iqrpolbèses paneîHeS', o« lioit iseganter ce qui esf fsàfXaycn es^ne Jb vérité et k fisnaseié, coune »il n'eiaiii ma àek touti; ptiîsfiirett elfet il est îneifiable de faire awmie impressiew suf* vo espmt raisouMMè
Au reste, puisque l'usage, dans les oceasions niéBie oà il se» trouva» de coté et d'autre des raisons cb^ jnger,. antoeise' kr «let de vroêsemkkiUef nous consei^irens à le* "wkt empiayer ; pcMW» ^'09. ss^ souvi^me cpefe w^aliKMMsMr> tm arsens4à^reiiendA9
48o PRINCIPES FOirDJLMElfTÀUX
autant au mensonge qu'à la Terité. Cependant j'aimerais mieux l'appeler par cet endroit, douteux que ^vraisemblable ou probable^ mais le langage ordinaire ne se réformera pas sur ma réflexion, ni sur les précisions de la métaphysique.
H. — Des degrés et des espèces du vraisemblable.
Le plus haut [degré du vraisemblable, est celui qui approche de la certitude physique, laquelle peut subsister peut-être eUe-méme avec quelque soupçon ou possibi&é de faux. Par exemple^ je suis physiquement certain que mes yeux sont actuellement frappés de la blancheur de ce papier; mais cette certitude suppose que les choses demeurent dans un ordre naturel, et qu'à cet égard il ne se fasse point actuellement de miracle.
La vraisemblance augmente pour ainsi dire et s'apjM'oche du vrai par autant de degrés que les circonstances suivantes s'y rencontrent en plus grand nombre et d'une manière plus expresse :
I. Quand ce que nous jugeons vraisemblable s'accorde avec des vérités évidentes,
IL Quand, ayant dputé d'une opinion, nous venons à nous y conformer, à mesure que nous y faisons plus de réflexion, et que nous l'examinons de plus près.
IIL Quand des expériences que nous ne savions pas auparavant surviennent après celles qui avaient été le fondement de notre opinion.
ly. Quand nous jugeons en conséquence d'un plus grand usage des choses que nous examinons.
y. Quand les jugemafits que nous avons portés sur des choses de même nature se sont vérifiées dans la suite.
Tels sont, à peu près, les divers caractères qui, selon leure'tendue ou leur nombre plus considérable, rendent notre opinion plus semblable à la vérité; en sorte que si toutes ces circonstances se rencontraient dans toute leur étendue, alors comme l'opinion serait parfait^nent semblable à la vérité, elle passerait non-seulement pour vraisemblable, mais pour vraie^ ou même elle le serait en effet. Comme une étoffe qui par tous les endroits ressemblerait à au blanc, non -seulement serait semblable à du blanc, mais encore serait dite absolument blanche.
Ce que nous venons^ d'observer sur la vraisemblance en gênerai s'applique comme de soi-même à la vraisemblance qui se tire de l'autorité et du témoignage des hommes. Bien que lés hommes en
DB PHILOSOPHIB GHEÉUBNNE. 4^1
général puissent mentir, et que même nous ayons Texpérience qu'ils mentent souvent, néanmoins la nature ayant inspiré à tous les hommes la nature du vrai, la présomption est. que celui qui nous parle suit cette inclination, lorsque nous n'ayons aucune raison de juger ou de soupçonner qu'il ne dit pas vrai.
Les raisons que nous en pourrions avoir se tirent ou de sa per sonne, ou des choses qu'il nous dit : de sa personne, par rapport ou à son esprit ou à sa volonté.
Par rapport à son esprit : i® s'il est peu capable de bien juger de ce qu'il rapporte ; 2^ si d'autres fois il s'y est mépris; 3<> s'il est d'une imagination ombrageuse ou échauffée: caractère très- commun, même parmi des gens d'esprit, qui prennent aisément Tombre ou l'apparence des choses pour les choses mêmes, et le fantôme qu'ils se forment, pour la v,érité qu'ils croient discerner.
Par rapport à sa volonté : i^ si c'est un homme qui se soit fait une habitude de parler autrement qu'il ne pense; 2^ si l'on a éprouvé qu'il lui échappe de ne pas dire exactement la vérité; 3^ si l'on aperçoit dans lui quelque intérêt à dissimuler : on doit alors être plus réservé à le croire.
A l'égard des choses qu'il dit : i^ si elles ne se suivent et ne s'accordent pas bien; 2? si elles conviennent mal avec ce qui nous a été dit par d'autres personnes aussi dignes de foi; 3^ si elles sont par elles-mêmes difficiles à croire, ou en des sujets où il ait pu aisément se méprendre.
Les circonstances contraires rendent vraisemblable ce qui nous est rapporté; savoir: i^ quand nous connaissons celui qui nons parle pour être d'un esprit juste et droit, d'une imagination réglée et plausible, d'une sincérité exacte et constante; 2? quand d ailleurs les circonstances des choses qu'il dit ne se démentent point «ntre elles, mais s'accordent avec des faits ou des principes dont nous ne pouvons douter. A mesure que ces mêmes choses sont rapportées par un plus grand nombre de personnes, la vraisemblance augmentera aussi. Elle poiurra même de la sorte parvenir à un si haut degré, qu'il sera impossible de suspendre notre jugement, à la vue de tant de circonstances qui ressemblent au vrai.
ni. — EclaircUsement d'une difficulté sur la TraUembUnce, daus
les témoignages transmis.
On propose une difficulté touchant ce que je viens de dire, que la vraisemblance augmente à proportion du nombre des personnes c. c. 3i
402 Mfivoms ¥09mAyiimvkm.
qm renient le témoignage ÈnF^letptel elle estfonàée. La difficolte towhesBr le «lombr&'des* tvm^gnagesrentkfs par ^9|)0rMiiiK$ qui ne partent fue sur Taniterké les unes èes «ttres; en stfrte qu'il n'y ait que les premières qui aient rendu tëmoigtiage, auprès la connaissance qu'elles avaient personnèdenient et par éUes-mimes d'un fait, sans l'intervention d'aucune antre acilorité.
Dans cette supposition, on demande si tous les téinoighages (fi\ ont été rendus uniquement d'après le premier témoignage, étant réunis ensemble, forment une autorité plus grande que ne faisait uniquement le premier. M. Locke juge que Vautorité en est manifestement moins grande. Il apporte pour preuve, que plus une vérité s'éloigne de sa source, plus elle s'affaiblit ; de manière quun témoignage a moins de force^ à mesure quil est plus éloigné de la vérité originale. Un homme digne de joij dit -il, ^venant à témoigner qu'une chose lui est connue^ est une bonne preuve; mais si un autre également croyable la rapporte sur le témoignage du premier ^ le témoignage est plus faible. Si un troisième le dit sur le rapport du second^ le témoignage est encore plus faible, et ainsi du reste : de sorte que venant au centième, le témoignage se trouvera comme dénué de force ; sur quoi cet auteur blâme certaines gens, chez qui les opinions acquièrent de noui^ellesjbrces en, vieillissant: c'est sur ce fondement, ajoute-t-il, que des propositions e^ /demment JausseSf ou assez incertaines dans leur commencement, 'Viennent à être regardées comme des vérités authentiques, par une probabilité prise à rebours. Chacun des points qu'avance un auteur si ingénieux, à l'égard d'une difficulté si intéressante, me parait mériter une discussion particulière.
11 est certain d!abord qu'une opinion fausse ou incestaiiie o<n devient pas moins fausse ou Bioins incertaine pour vi^Iir;etqve la pratique de la juger cotaine, .préciséraent parce qu'elle est ancienne et fort répandue, est digne de mépris. Le temps ne présent jamais contre la vérité. D'ailleurs cette pratiqite paraît bors de la question dontil s*agit, et n'est plus dans les tenaes de Thjpotbèse énoncée par M. Locke.
En effet, il parle, dans sa supposition, du témoignage d une vérité, laquelle passe jusqu'à nous par divers témoins qui se sont succédé, mais en supposant chacun d'eux également croyable et dign* de foi. Or dans cette supposition (pourvu qu'on y demeure précisément) il me parait que le témoignage ne doit pas s'affeiUir, po«f avoir passé par divers témoins, fussent-ils au nombre décent. Ain
DB taitOSOVMUl QBBBSISBHE. ^03
de voir la chose dans son jour, mettons-la dans l'exemple d'un fait historique. *^
Je supposé qu'un auteur digne de foi a écrit d'abord qu'un «o nanjue nommé Cyrus avait conquis un. grand empire dans l'Asie et ^u il a régné sur les Perses; si un second autew, également digne' de foi, nous témoigne ce fait, d'après le ptenàer écrivain, puis un troisième d après le second, et ainsi des autres jusqu'au centième en sorie que chacun des cen» soit également digne de foi j je dis que' dans cette supposition, le cenùème témoignage, pour être ébigné de la vente originale, n'en sera point affaibli. La raison que j'ai d ajouter foi au premier témoignage, qui fonde un degré dé vraisemblance, est la même qui fonde un égal degcé de vraisemblance au centième témoignage ; puisque, selon la supposition, je trouve également partout des témoins dignes de foi, qui, de mairi en main, ou débouche en bouche, ont fait passer jusqu'à moi la même vente; sans que j'aperçoive ou que j'aie sujet de soupçonner qu'elle ait ete altérée.
Aussi ne juge-t-^>n pas que nous soyons moins assurés aujourdliui que Cyrus a régné sur les Perses, qu'on l'était il y a cent ans ; et on ne l'était pas moins il y a cent ans, qu'il y a deux cents ans; ni moins il y a deux cents ans, que mille ans auparavant ; ni moins il y a mille ans, qu'environ cent ans après la mort de Cyrua.
Il paraît donc que M. Locke se méprend, en jugeant que la vraisemblance s'affaiblit après une suite de témoins dont l'autorité eit également digne de foi. Ce qui est vrai, c'est que la supposition ne se trouve guère exactement conforme à la réalité, par rapport aux faits qui ne sont ni publics ni intéressants. Car le moyen que tant de témoins se trouvent également dignes de foi? c'est-à-dire é<ralement sincères, judicieux, exacts à rapporter fidèlement et précisément ce qu'ils ont vu ou entendu ; sans y ajouter ou diminuer les moindres circonstances, soit dans le sens des choses, soit dans les expressions, qui d'une bouche à Vaûtne altècent imperceptiblement le sens.
Au reste, il fout faire une grande distincrion entre les différence^ Térités transmises par une longue suite de témoignages successifs et par la voie qu'on appelle communément ^oie de tradition.
Si elks se trouvent chargées d'un nombre de motifs ou de circonstances particulières, qui peuvent aisément échapper à l'esprit, à la mémoire, et à Tiiiexactitude du langagehumain; si elles sont de natwne à pouvoir être altérées, soit ppr des endroits qu'on ne
^g^ VaiHCIPSS rONDXMENTÂITX
saurait vérifier, ou par rintérêt que Ton pourrait avoir de les déguiser : alors la voie de tradition peut ou doit n'être pas facilement
admise.
Mais s'U ne se rencontre rien de semblable, une tradition ancienne en est plus croyable. Non pas que les témoignages qui lui sont rendus après une longue suite d'années, aient au fond plus de force que les premiers témoignages qui ont commencé la tradition : mais parce qu'ayant passé par beaucoup d'esprits (si ce sont des esprits clairvoyants, judicieux, habiles, et surtout qui aient eu un puissant intérêt dans tous les temps à examiner et à vérifier le -premier témoignage qui a commencé la tradition), il est évident que ce premier témoignage en devient moins suspect et plus assuré. En effet, on pourrait imaginer qu'on y aurait d'abord ajouté foi sur des préjugés et des intérêts qui ne sauraient demeurer les mêmes dans tous les^ temps ; et par conséquent la suite des tenaps et des témoignages nous rend le premier témoignage moins suspect, et, pour mieux dire, plus irréprochable.
Par là il est des opinions qui acquièrent, des preuves et des forces en vieillissant; sans quoi il s'ensuivrait une chose bizarre, savoir, qu'un titre authentique vérifié par un grand nombre d'arrêts ou de témoignages portés en conséquence les uns des autres dans tous les temps, en deviendrait plus douteux; et ce qui se trouve ainsi de plus respectable et de plus autorisé dans la société civile, se trouverait le plus méprisable et le moins judicieux.