CHAPITRE m
DIEU FIS DBRNifiRE. — IMMORTAUTtf 01 l'aHIE.
« S'il était démontré, dit Bei^er, que l'àme de Thomme est matérielle et doit périr avec le corps, ce serait de toutes les vérités la. plus trbte et la plus humitiante pour l'humanité ; il serait encore à souhaiter qu'elle f(te ignorée de tous les hommes. Le penchant invincible qui les p<>rteà se croire libres et immortels, est le plus puissant ressort de leur activité, et la Source des vertos qui soûtiennebt la .société. L'homme de bien est trop intéressé à la vie future pour .désirer d'être anéanti ; le méchant seul peut être tenté d'étouffer dans son cœur un pressentiment qui le fait tremblera II est difficile de juger favorablement du caractère d'un .philosophe, décidé par goût à se plotiger dans l'abîme du néant:
* Essai sur le Mérite et la Vertu^ l. 1,jpArt, 3|B0tei p;Sl.
VQ imatérialistei vertueux sans espérance, bienfaisant sans motif,, tempéraot et modéré par nature, est .un phénomène inconcevable ^ il ne sevB. jamais commua.
» IL y a .si peu .dhçureux sur la terre^la plupart des hommes sont si infortunés, notre i;ie.est exposée à tant de chagrins et de douleurs! Les philosophes ne cessent de s*en plaindre; ils doutent si c'est un Dieu bon qui nous a créés. N'y a-t*il rien de mieux à espérer après la mort? Un aveugle désespoir est donc la seule ressource qui reste à Thomme souffrant pour abréger ses peines. Mais que deviendrait la société si une fureur hypocondre s'eniparait de tous ceux qui ont lieu d être mécontents de leur sort ? Des philosophes, qui osent affirmer que la mort est la fin de toutes choses, ont-ils prévu les effets que cette sombre doctrine est capable de produire? Si la vérité n'est jamais nuisible, ce n'est certainement pas là une vérité.
« Si je me trompe en croyant Tàme immortelle, disait le vieux Caton, c'est de mon plein gré; tant que je vivrai, je ne veux pas qu'on m'arrache une erreur qui me console. Si un mort ne sent plus i;ien, comme le soutiennent des petits philosophes, je n'ai pas peur que ces messieurs viennent, après leur mort, inaulter à ma crédulité ^ »
» Â Dieu ne plaise que nous soyons réduits à un simple pressentiment ou à des motifs d'intérêt pour espérer une vie iiit»re; notre croyance est fondée sur des raisons plus solides. La révélation primitive, la persuasion générale du genre humain, .la nature spirituelle de Tâme, les idées que Dieu nous a données de sa pitv vidence, de sa justice, de sa bonté : voilà nos preuves. L'opinion des incrédules n'est fondée que sur un matérialisme grossier, doni nous avons déjà démontré l'absurdité ^ »
i^ Commençons par constater la croyance universelle du genre humain au sujet de la vie future. Cette croyance est un fait historique prouvé par une multitude de monuments qui se trouvent chez tous les peuples.
« Toutes les nations anciennes et nouvelles, policées et sau-
* G\e.y dt Senect., à la fin.
* Traité de la vraie religion^ t. 3. — « Llmmortalilé de TAne^dit Paaaalt est uoe chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes- nos actions et tout«8 nos pensées doivent prendre des routes si différentes selon qu'il y aura des biens éternels à espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la' . vue de ce point, qui doit être notre dernier objet. » {Pensées, ch. 1.}
5a8 THSOtOGIB llATiniBtI.B«
vages, dit le cardinal de La Luzerne, ont professé cette doctrinf . Partout où on a cru Fexisterice d'un Dieu (et nous avons vu que partout elle a été crue), on a été persuadé qu il est le rémunéra* teur de la vertu et le vengeur du crime '. Dans quelque temps, dans quelque pays que Ton voie des peuples, on trouve cette foi établie. Chaldéens, Phéniciens, Perses, Indiens, Celtes, Germains, sauvages des forêts américaines, peuplades de la mer du Sud, hordes de l'Afrique, tout ce qui a existé, tout ce qui existe de nations, a été constamment réuni dans cette même croyance : elle devance de beaucoup les premiers historiens; les philosophes les plus éclairés l'ont enseignée \ Les poètes les plus anciens la célèbrent; les honneurs funèbres, le respect pour les tombeaux, de beaucoup antérieurs à tous les temps connus, constamment perpétués dans tout le cours des siècles, répandus et usités sur toute la surface de la terre, attestent hautement l'universalité absolue de ce dogme \ Cicéron témoigne l'immémoriale antiquité de cette persuasion, qu'il fait remonter jusqu*aux temps voisins de la Divinité ^. Il dit
'Sed ut deos esse natara opfnamur, qualescumque sint ratione cognoscimus, sic permanere animas arbitramar, consensu omnium gentium. ( Cicero, de LegiàuSf lib. 1, cap. 16.)
* Multi enim ita ex philosophis sapiunt, et fnturnm esse judicium credunt Immortalem namque animam sentiunt, et rémunérât ionem bonis quibusque eonfltentur. (Origenes, //i Lan tic, ^ Hom. 7, n^6.} ^Immortalem animam, et post difiBolationein corporis subsistentem, quod Pjthagoras soinniavit, Oemocritos non credidit, in consolationem damnationis su» Socrates somniayit in carcere ; Indus, Persa, Gothus,i£gyptius philosophantur. (S. Bierony m., £pist. 60, ad Heliodorum, n** 4.)
PbUosophI de anima Tana dizerunt; sed tamen banc esse Immortalem Epicari> Dîcsearchi, Democritique Tanitatem argumentatione manifesta convincuot* Poetœ antern melius, qui duplicem Wam ad inferos ponunt, impiorum udjih que ducH ad Tartarum, piorum aliam qu» ducit ad Elysseum; eo fortius sddentes quod defnnctorum ibidem, non tam forma quam facta nascantur, ac necessario accipiant secundum quod mundanae administrationis suis in actibus portant. (Zeno reronensis, lib. 1., tract. 16, n* 2.)
' Plus apud me antiquorum auctoritas valet, Tel nostrorum majorum, qui mortuis tam religiosa jura tribuunt; quod non fecissent profectoy si nibil ad eos pertinere arbitrarentur. (Cicero, de Amicitia^ cap. 4.)
Itaque illud erat insitum priscis illis ( Italiœ inooiis}quos Gascos appcJiat Ennius, esse in morte sensum ; neque excessus vitse sit deiere bomînem, ut fanditus interiret : idque cum multis aliis rebùs, tum pontificio jure, et ceremonlis defnnctorum intelligi llcet ; quos maximis iogeniis praediti, nec tanta cura coluissent, nec violatas tam inexplicabili religione saniissent, niai haesisset m eornra mentibus, mortem non interitum esscumnia tollentematquedebentem; sed qnamdara quasi migrationem commntationeoMiae vit«. (Cicero» Tuscul.t Ub. 1, cap. 12.)
* Auctoribus quidem ad istam scntentiam quam vis obtineri, utioptimis pos* snmus ; quod in omnibus causîs, et débet, et so1«t vatere plurimum. Et priniam qaidem omni antiquitate qnse que propins aberat ab ortu et divina progeoie. hoc melius ea fortasse quae erant Tera cernebat. (Cicero, Tuscud,, lib. f, cap. 12.)
THEOLOGIE NITURELL]^. Sap
que ropinion contraire est récente *. Selon Plutarque, l'origine de cette doctrine est absolument inconnue ; elle s'est propagée depuis Tétemité ^. Il faut une ignorance profonde de l'histoire de l'esprit humain pour révoquer en doute cette réunion de tous les esprits, dans la ferme conviction des récompenses et des peines qui doivent suivre la mort.
* Or, cette persuasion si générale de tout le genre humain ne peut être que la voix de la nature, puisqu'elle ne vient ni des sens dont elle détache, ni des passions qu'elle réprime, ni d'aucune autre cause d'erreurs qui ait pu être générale et influer sur la totalité des temps et des lieux. Nous la voyons aussi" ancienne, aussi perpétuelle, aussi générale, que l'idée de la Divinité ; elle y est intimement liée : elle ne peut venir que de la même source; c'est la même lumière qui nous fait apercevoir ces deux vérités également importantes. Que ce dogme vienne naturellement à l'esprit par la simple considération des attributs divins et de l'ordre actuel du inonde ; qu'il émane d'une tradition primitive qui remonte à la Divinité, son universalité est, dans l'un et l'autre cas, une preuve de sa vérité ^ . »
* Ncque enim assentior iis qui hœc nuper disserere cœperant, cum corporibus animos simul interire. (Cicero, de Amicitia^ cap. 4.)
" Âtqae haec nostra sententia ita vetusta est, ut ejus initium et auctor prorsusignorentur; sed ab înfinita usque setcruitate continenter ea sic est propagata. (Plutarchius, de Consolât, ad Âpolloniom.)
' Quod si omnium consensus naturie ^x est, omnesque qui ubiquc sunt, consentiunt esse aliquid quod ad eos perlineat qui évita cesserint, uobis quoqueidcm exîstimandum est. (Cicero, Tuscul., I, 1. cap. 5.)
Cum de animorum aeternitate disserimus, non levé momentum apud no<i habet consensus omnium gentium, aut timcntium infeios, <iut colcniium superos. (Senec, Epist, 117.)
L'explication rationnelle de cette croyance unanime se trouve manifestement dansia révélation qui en fut faite primitivement aux hommes. Le fait s'accorde à cet égard avec le raisonnement. Ici nous raisonnons sans doute d'après la lumière naturelle; mais il n'est pas hors de propos de remarq,uer que l'enseigne^ ment de la religion s'accorde avec les raisonnements de la philosophie. Les livres sacrés des Hébreux, qui sont aussi ceux des Chrétiens, nous montrent l'homme animé par le souffle divin, et fait à l'image de Dieu, En quel sens cela serait-il, si tout dans l'homme était matériel et corruptible? — Le Seigneur dit à Caïn jaloux de son frère : « Si tu fais bien, tu en recevras le salaire ; si tu fais mal, ton péché s'élèvera contre loi. » (Gen., iv, 5.) Quelque temps après, le juste Abel est tué par soii frère. S'il n'y avait pas une autre vie, la parole de Dieu ne serait-elle pas trompeuse et dérisoire? Moïse dit qu'Hénoc marcha avec Dieu, et qu'il disparut parce que Dieu l'enleva. (Gen., v, 24.) Ce juste avait-il seul le privilège d'aller avec Dieu au sortir de cette vie ? — Tout le monde sait comme la croyance à l'immortalité est énergiquement exprimée au livre de Job. (Job. XXIX, V. 25, 26, 27.) — Racontant la mort d'Abraham, Moïse dit que ce patriarche a été réuni à son peuple, c'est-à-dire, à ses ancêtres. (Gen., xxv, V. 8.) Il ne s'agit point là du corps d'Abraham, dont les ancêtres étaient enter-
T. III. • 3.j
53o THÉOLOGIE NATURELLE.
« Le dogme de la vie future/ dit l'abbé Bergier^ a été cru chez tous les peuples sans exception. L'idolâtrie, loin de rétouffer, lui avait donné une nouvelle force, ou plutôt ce dogme, par l'abus que l'on en fit, fut une des sources de l'idolâtrie. L'apothéose des grands hommes, l'usage de leur rendre les honneurs divins après la mort, sont très-anciens chez les peuples polythéistes, et jamais ils ne se seraient introduits, si l'on avait cru que l'homme meurt tout entier. L'auteur du livre de la Sagesse en parle comme d'un préjugé universellement répandu, et remonte à l'origine. « Un père, dit-il, affligé à l'excès de la mort de son fils, a voulu en conserver l'image; par une tendresse aveugle, il a honoré conmie un Dieu l'enfant dont il pleurait la perte, il lui a fait rendre les honneurs
divins par sa famille et par ses esclaves Les peuples, par une
adulation excessive, ont érigé des statues à leur souverain, et après l'avoir d'abord respecté conune un maître, ils l'ont adoré comme un Dieu. Cette pernicieuse coutume s'est enracinée avec le temps, et a passé en loi; une folle tendresse, une obéissance aveugle, ont fait donner au bois et à la pierre le nom incommunicable du Sei-
gneur *.
» Les Égyptiens, que Ton regarde comme les premiers auteurs de l'idolâtrie, croyaient non-seulement à l'immortalité de l'âme, mais encore à la résurrection des corps. Cette croyance introduisit chez eux l'usage d'embaumer : leurs rois, par vanité, firent élever les pyramides qui subsistent encore, pour y être enfermés après leur mort. Ces monumeitts, qui ont déjà bravé tant de siècles, semblent devoir éterniser, avec l'orgueil de ces princes, leur foi à l'immortalité. Vainement on a voulu faire honneur aux Egyptiens
rés dans la Mésopotamie, tandis que ce patriarche le fut à Hébron, dans le pays de Chanaan, avec Sara. Moïse dit la même chose d'isaac. (Gen., xxxv, 20.) — Jacob, parlant de la vie, rappelle un pèlerinage. (Gen.^xLVii, 9.) 11 regardait donc le séjour sur la terre comme un passage, et il espérait une autre patrie. C'est le raisonnement que fait saint Paul. (Hebr., xi, l4. — Ce saint patriarche mourant dit au Seigneur qu'il attend de lui le salut. (Gen., xlix, 8.) Quel salut peut-il attendre après la mort, s'il ne croit pas à la vie future.? — Balaam désire mourir de la mort des justes. ( Num. xxii, 10.) Ce désir n'aurait pas de sens, s'il n'y avait pas une autre vie. — Moïse défend de la part de Dieu d'interroger les morts, à l'imitation des infidèles. ( Deut., xviii, 10, 11.) Serait-il sensé de faire cette défense à un peuple qui ne croirait pas à la survivance des âmes? — Toutefois on voit plus tard cette défense enfreinte par Saûl. (I Reg., xxviii, 7 et seq.)— ■ La même doctrine de l'immortalité se trouve consignée dans les psaumes 15, 16 et 35; dans le livre des Proverbes, ch. 14; et dans celui de l'Ecclésiaste, ch. 3, 5, Il et 12; dans relui de la Sagesse, ch. 3, 4 et 6; et en plusieurs endroits des Prophètes. — L'auteur des livres des Machabées suppose et résume cette antique croyance, lorsqu'il dit que c'est une sainte et salutaire pensée que de prier pour .les morts, >afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés. (II Mac, x|r, 46.) -*Sap., XIV, 15 et suiv.
THBOLOGIB RÀTURELIiB. 53 1
de Finvention de ce dogme, parce qu'on ne pouvait pas le méconnaître chez eux ; les Indiens, les Chinois, les Scythes, les Gaulois, les Bretons^ les Islandais, les Américains ne sont pas allés le prendre en Egypte.
» Dès les premiers temps, les Hébreux ont enseveli les morts avec autant d'appareil que les Egyptiens; le tombeau de Sara, épouse d'Abraham, qui devint la sépulture de ce patriarche et de ses descendants, est plus ancien que les pyramides
» En général, les honneurs funèbres rendus aux morts, le respect pour les tombeaux, sont chez toutes les nations un témoignage de la croyance d une vie future, et ce respect date de la création. Sur, ce point, la religion servait de sauvegarde à la morale et au repos de la société : Thomme, pénétré d'une frayeur respectueuse pour le cadavre de son semblable, concevait plus d'horreur île rhomicide ; on croyait que Tàme du mort poursuivait le meurtrier, et criait vengeance contre lui. Déjà Ton aperçoit les symptômes de cet effroi dans Gain, meurtrier de son frère * ; l'opinion de la mortalité de l'âme n'aurait pas opéré cet effet
» La folie d'interroger les morts pour apprendre d'eux l'avenir a été une superstition générale. Moïse dans ses lois la défendit : elle était en usage chez les Gananéens ; et, malgré la défense, les Juifs y sont tombés plusieurs fois*^. Homère et Virgile en parlent comme d'une pratique ordinaire chez les anciens. L'abus d'un dogme en suppose la croyance : des matérialistes n*auraient jamais eu cette imagination.
» Il serait comme impossible, dit un philosophe, de trouver des peuples chez lesquels l'opinion commune ne donnât pas une espèce d'immortalité à nos âmes ^. Bien de plus populaire, dit un autre, que le dogme de l'immortalité de l'âme : rien de plus répandu que l'attente d'une autre vie : sur ce préjugé sont fondés tous les systèmes religieux et politiques K
V Bolingbroke, quoique ennemi de ce dogme, avoue qu'il est plus ancien que nos connaissances historiques ^. On en a trouvé des symboles et des preuves chez des sauvages, qui n'avaient d'ailleurs aucune marque de culte public ^. Le philosophe qui a dit que plusieurs nations abhorrent cette croyance ^, aurait dû. pour son honneur en citer au moins une.
• Gen., IV, 14. ^
* Deut., XVIII, 11; I Re{(., xxviii, 11 ; Eccl., XLVI, 23. ' Lete. de Trasià, à Leucippe^ p. 285.
* Syst. de la JSat.^ t. 1, ch. 13, p. 260, 275, 279. " OEuv.posfh.,t. 5, p. 237.
• Baylp, Coniift, des pensées dw., § 14. ' Dial, sur VJme^ p, 40.
532 THéOLOGlB ItATUBfiLI^.
* Les efforts quont faits les incrédules pour découvrir le premier peuple qui a imaginé ce dogme, et Ta transmis aux autres, n ont abouti à rien ' ; il est né avec le genre humain et n a jamais été méconnu que par des philosophes. Comme ils concevaient très-mal la spiritualité de Tâme, ils avaient peine à démontrer son immortalité. La folle curiosité de connaître la destinée des âmes après cette vie, leur fit rêver la préexistence et la transmigration, pendant que les poètes repaissaient le peuple de la fable des enfers. D autres se servirent de cette fable, et de Tabsurdité des opinions philosophiques pour combattre Fi m mortalité \ »
A cette voix solennelle du genre humain qui proclame la survivance des âmes, on objecterait vainement Vopinion de quelques philosophes qui Font niée. On sait très -bien que la philosophie n a pas toujours été d'accord avec le sens commun. Il n'en résulte pas que le sens commun ait tort. Le raisonnement, ou plutôt le sophisme pointilleux des sectes anciennes et modernes a ébranlé toutes les vérités. Le genre humain serait bien à plaindre si sa vie morale dépendait des pédants qui se donnent la mission de le régenter. On objecterait vainement que, selon Gicéron, Phérécyde fut Tinventeur de ce dogme, puisque Foraleur romain affirme qu'on en disputa longtemps avant Phérécyde, et que celui-ci fut le premier écrivain qui l'enseigna^. Or, tout le monde sait que Phérécède fut, avec Thaïes, le plus ancien philosophe, qu il fut le maître de Pythagore, et qu'il précéda de deux siècles Platon, Aristote, Epicure et Zenon. Il résulte donc de ce passage qu avant la philosophie on connaissait l'immortalité de l'âme, et que la philosophie commença à l'enseigner dès qu'elle exista.
a® Nous avons démontré fort au long dans notre second livre la spiritualité de notre âme. Celte vérité une fois admise, il s'ensuit que l'âme ne cesse pas d'exister par là même que le corps est détruit. N'ayant aucune partie, elle ne peut périr parla dissolution. La mort n'est donc que la séparation de deux substances qui avaient été unies pour un temps par la puissance du Créateur; et Comme je conçois un corps humain existant sans âme, je con-
* LèU, \7 et \Sà Sophie ; Trnité de In nat. de VÂme^ ch 2.
* T faite de la vraie religinn^ t. 3. -- I/érudition moderne, en fouillant dans les monumeots antiques de tous les peuples* et en déchiffrant leurs lîTres primitifs, y a trouvé consignée la foi unanime à la survivance des âmes pour être réf|||ipcnsécâ ou punies afirc» la mint. On peut voir ces témoignages intéressants réunis dans ta Reiiginn constatée un\\}erseUtment^ t. !•
* Itaque credo equideni rtiani alios tôt sieculis disputasse de animb, sed^ quod litteris cxtet, Phcrecydes Syrius primum dixit animos bominum esseaem- * pUeruos. Antiquus sauc ; fuit enim meo régnante gentili. Ilanc opinlonem dit- «ipnlus ejus Pythagoras conflrma?it. ( Cicero^ Tuscul-, lib. f, g. 16 )
THE01.0GIS IViO'IIBEIil^E. 53:3^'
cois de même une substance spirituelle existante saris élrç unie, à un corpsu A la vérité, je ne comprends pas le mode de cetce. existence pure et dégagée de la matière; mais peu importe que., je la comprenne! il suffit qu'elle ne présente à mon esprit au* cune contradiction, comme serait l'être et le non-être.
Je n'ai plus à répondre ici aux difficultés que les matérialistes puisent dans l'étroite union qui existe entre l'âme et le corps, entre V organe et Y agent. Nous avons vu ce qu'il faut penser de cette philosophie idiote qui tirerait de la migraine, de la fièvre céré* brale ou de la fulie un argument contre la spiritualité de l'être pensant. L'influence réciproque des deux substances ne les iden* tifie pas. Ainsi la mort ne fait que les séparer; le corps retourne à la terre, et l'esprit retourne à Dieu d'où il est sorti.
Je suis en droit de raisonner de la sorte tant qu'on n'aura pas démontré que lame, au sortir du corps, est anéantie par un acte formel de la puissance divine. Or, qui peut me garantir la certitude de cet anéantissement, tandis que rien ne périt dans la na* ture, et que les corps eux-mêmes ne font que changer de formes? Personne, assurément. Je dis donc que par la mort Thouime est détruit, mais que l'âme de l'homme reste vivante et imn^ortelle» Aucun agent naturel n'ayant de prise sur elle, il faudrait, comme nous l'avons dit, un acte de la toute -puissance divine pour l'anéantir ; donc cet acte ne pourrait être connu que par une révélation divine. Mais où Dieu a-t-il révélé qu'il ferait rentrer dans le néant la substance qu'il a créée à S3. ressemblance ?
3° Non-seulement il n'exijste aucune preuve ni révélation à cet égard, mais la saine raison nous fournit des preuves abondantes du contraire. Ces preuves sont tirées des attributs de Dieu et des propriétés de la nature humaine.
Et d'abord la sagesse divine doit nous paraître incompatible avec l'anéantissement de notre âme. Cette sagesse veut que Dieu ne fasse rien sans un dessein, un but, une fin dernière ; c'est là du moins le caractère fondamental de la sagesse humaine qui n'est qu'un pâle reflet de la sagesse du Très-Haut, Elle veut aussi que ce dessein, ou cette fin dernière, soit en rapport avec son œuvre, en sorte que plus cette œuvre est grande et relevée, plus doit être grande et relevée sa destiu^ation. Or, si nous réfléchissons sur les propriétés intellectuelles et. morales de notre âme, nous comprea* drons facilement qu'elle doit avoir une fin qui lui soit propre, une fin bien plus relevée qi^e la matière. Il est vrai qu'étant unie à un corps, tant que dure ce corjps elle a une existence sensitive, nécessaire pour veiller à la cQ^$(er.vation de l'instrument qu'elle
534 THliOLOGIB NÂTURBLLS.
anime : mais elle a en même temps une vie qui lui est propre, une vie intellectuelle, par laquelle elle s'élève au-dessus des formes sensibles autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre. Oseraiton dire que ces facultés sublimes de la pensée et de son expression, de la volonté et du libre arbitre, n'ont pas d'autre but que la conservation de cette masse organisée? Oserait-on dire que pour fiiire seulement un animal de plus. Dieu crée des intelligences semblables aux anges, semblables à lui-même, les enchaîne quelque temps dans la matière, puis les brise comme un jouet, et les replonge dans le néant P Quelle différence y aurait-il entre la destinée de riiomme et celle de la brute la plus stupide? Comme elle, il nadt, il vit, il se reproduit, et il meurt. Voilà le cercle monotone de l'existence. Et ce serait là tout l'homme! et cet être si grand, qui connaît et maîtrise la nature, qui calcule les mouvements des astres, qui dompte les mers et les tempêtes, qui commande à la foudre, qui enchaîne les éléments vaincus à son char de triomphe, qui adore son Créateur au nom de toute la nature, et sait conformer ses actions à l'ordre étemel; cet être si grand, dis-je, n'aurait pas d'autre destinée que d'animer quelque temps une masse de boue qui doit être rendue à la terre ! Une semblable pensée est un blasphème contre la sagesse éternelle, qui ne peut rien faire en vain. Elle aurait fait l'esprit pour le corps, l'agent pour l'instrument, le tout pour le rien. Quel homme ne passerait pas pour insensé s'il agissait de même?
Ce raisonnement est d'autant mieux fondé, que l'âme humaine, lorsqu'elle se livre à ses opérations intellectuelles et morales, trouve dans l'organisation qu'elle anime un obstacle plutôt qu'un auxiliaire. Les impressions sensibles ne peuvent que nuire à la contemplation de la vérité, qui est la perfection de Tentendement, et à ramour du bien, qui est le terme de la volonté. D'où il suit que, durant cette vie, ni la volonté ni l'entendement ne peuvent atteindre pleinement leur fin dernière. C'est donc au moment où l'âme se dégage des sens pour prendre son essor vers Dieu, que doit se réaliser sa destinée, que doit commencer sa vie pleine et entière. Et ce serait en ce moment même, qu'au lieu de retourner à son principe pour y trouver la vérité pure et l'amour pur dont elle éprouve une soif dévorante, elle sentirait la main du Tout-Puissant s'appesantir sur elle, et l'engloutir dans l'abîme du néant! Pour admettre une à révoltante doctrine, il faut abjurer les plus simples notions du bon sens, et pousser le respect de la logique jusqu'à nier Dieu.
La sagesse divine veut aussi, comme nous l'avons déjà fait observer, le maintien de l'ordre moral qui ne peut subsister sans
THB0L06IB KATUHSLLB. 535
une sanction suffisante. Or, si tous retranchez les r^ompenses et les peines de la vie future, cette sanction n'existera plus qu'en parue ; elle sera faible et incapable de balancer la violence des passions. La perspective du .déshonneur, de la pauvreté, de la maladie et même de la mort, arrête rarement la main du malfaiteur, soit qu'il espère y échapper, soit qu'il se détermine à braver des maux passagers pour assouvir ses mauvais désirs, et goAter la Tolupté du crime. Le remords est puissant, qui en doute P Mais le remords a sa racme dans la crainte des châtiments à venir, crainte qui disparait avec la croyance de l'immortalité. Et l'homme juste, quelle récompense trouvera-t-il de sa justice ? Les sacrifices du cœur sont la plupart du temps ignorés, méconnus, et même travestis en vices ou en ridicules parmi les hommes. Souvent il faut prodiguer sa fortune, son honneur et sa vie pour conserver la vertu, et l'oppression est la seule récompense de la fidélité. Qui donc aimera le bien d'un amour assez fort et assez généreux pour le pratiquer toujours sans avoir en vue les récompenses éternelles? Ah ! disons-le, dans cette hypothèse désolante, le crime heureux serait sagesse, et la vertu malheureuse serait folie. Les plus grands hommes qui ont paru sur la terre, et qui ont fait voir dans leur personne jusqu'où peut aller l'héroïsme de notre nature, n auraient été que d'illustres insensés courant à leur perte sans nul espoir de récompense, et se faisant tuer pour de pures abstractions. Et voilà comment la loi morale imposée par le Créateur serait sanctionnée ! voilà quel serait le chef-d'œuvre de la sagesse dans le gouvernement du monde!
.D'après ce que nous venons de dire, on voit que la justice divine exige aussi qu'il y ait des récompenses et des peines distribuées après la mort. Puisque chacun n'est pas traité ici-bas comme il le mérite, l'ordre est violé ; il faut donc qu'il soit rétabli, et il ne peut Tétre qu autant que la vertu trouvera sa récompense et le crime son châtiment. Sous l'empire d'un Dieu juste, tel que la raison nous le représente, tel que tous les peuples l'ont reconnu, n'est-il pas monstrueux d'imaginer que le blasphémateur aura le même sort que l'homme pieux ^ que l'assassin et le parricide seront traités comme leur victime; que ces grands criminels qui ont bouleversé les empires en trafiquant de leurs consciences, auront autant à espérer que les citoyens morts pour la gloire de leur patrie ? N'est-il pas monstrueux d'imaginer que le gouffre du néant les dévorera tous ensemble; que les cris de triomphe poussés par le crime et la débauche seront à jamais étouffés sous la tombe, avec les gémissements plaintifs de la vertu
536 TBiMÀ}Qm wAvomBUM^
malheureuse; et qu après avoir, nwi le scellé de la mort sur la cendre et les ossements du genre humaîfiy Dieu: rentrera seul dans son repos étemel, pour se réjouir et se glorifier de ses œuvres?
Mais quand sa sagesse et sa justice ne lui feraient pas une loi de conserver les âmes humaines, sa bonté Texigerait encore. Nous nous refusons justement à croire que l'Etre infiniment bon et heureux en lui-même nous ait faits pour nous rendre mal* heureux, à moins que nous ne forcions nous-mêmes sa justice à nous châtier. Or, dans la supposition que nos âmes soient anéanties, il est incontestable que Thomme sera le plus malheureux de tous les êtres. Il y a dans le fond de son cœur des sentiments indestructibles qui se réunissent pour exprimer une loi de la nature : le premier est le désir de rinun(N*talité; le second est le désir du bonheur qui domine sans cesse la vie présente.
Le désir de Timmortalité est un de ces sentiiaents constants, invincibles, universels, contre lesquels on easaierail en vain de lutter. Tout en nous et tout hors de nous «tteste que rhomme a horreur du néant, et qu'il veut vivre toujours, non de la vie corporelle dont il prévoit la fin, mais d'une autre vie qui ne doive pas finir. Dirigé par ce penchant irrésistible, il cherdae Timmortalité en toutes choses. Il veut vivre dans ses ouvrages, dans ropinion des autres, dans le souvenir de ceux qu'il, oonnatt, et ce n'est pas sans une secrète horreur qu'il pense à la possibilité d'être anéanti après la mort. Oui, j'en prends à témoin la cousdence universelle, l'impie lui-même qui blasphème la Pcovidence et. qui voudrait mettre sa vie infâme sous la protection du néant, ne peut envisager sanç effroi ce spectre hideux qu'il invoque pourtant sur son lit de mort. Son âme, pressurée entre deux terreurs contraires, celle de la vengeance divine, et celle de l'anéantîsflement, chokit quelquefois ce dernier parti comme le moins formidable, et s'écrie avec une anxiété désespérante : « La niort de l'honmie est donc comme celle de la bête ' ! » Mais il ne l'envisage jamais comme un bien, et au moment même où il profère ces paroles, si quelqu'un pouvait lui garantir une existence étemelle avee l'iropuiûté, avec un bonheur au moins égal à celui des forçats, il. tressaillerait d'espérance. S'il en est ainsi de l'homme criminel, à plus forte raison de celui qui coule ses jours dans l'exercice de la vertu, et qui s'acquitte fidèlement de ce qu'il d<nt à Dteii^ auprodiaisyà lui-mÀne. Tous veulent vivre, et vivre toujoura. Si l'on pourrait convoquer le genre humain tout entier, et lui demander ce qu*il déaire le plus,, il r^mndrait d'une voix unanime : l'im MOBfrAi.iTB..
* Ergo anus eU homîois imcaitos et jameatMoat ^EaA^uis^ UL)
THÉOLOGIE NATURELLB. 537
Mais comment Dieu aurait-il imprimé ce désir si profondément dans nos cœurs, s'il voulait tromper notre attente et nous arracher cette existence à laquelle nous tenons par le fond de nos entrailles ? Et quel tourment ne serait-ce pas pour un être qui se jette si avidement dans un avenir indéfini, de savoir que cet avenir lui échappera, et qu'un jour viendra où il ne restera de lui qu'une poignée de cendres et quelques ossements calcinés ! Etrange système qui, pour faire éviter l'enfer aux malfaiteurs déclarés et incurables, voudrait faire de la vie présente un supplice infernal pour l'humanité tout entière ! Dans ce système affreux, que devient la bonté divine? N'est-il pas vrai dédire que le Tout-Puissant ne nous a jetés sur la terre que pour faire un essai bizarre de la tyrannie la plus capricieuse qui se puisse imaginer? Non, le Dieu que j'adore n'est pas un être cruel qui prend plaisir à me torturer par la soif dévorante d'une félicité chimérique. Non, il ne m'a pas fait si grand pour me traiter avec moins de pitié que les animaux soumis à mon empire.
Le désir du bonheur est inné au cœur de Thomme comme celui de rimmortalité. Il est le principe de toutes ses déterminations et de tous ses actes. Souvent il se trompe sur les moyens d'y parvenir,, mais alors même qu'il fait son propre mal , c'est son bonheur qu'il cherche invinciblement ; et toutefois ce bonheur, le trouve-t-il jamais ici-bas dans toute la plénitude qci'il désire? Non. Tourmenté par de vagues espérances, il se figure l'avenir meilleur que le présent. Dans la jeunesse, il aspire à Tâge mûr ; dans Tâge mûr, il regrette la jeunesse et l'enfance ; mais il se nourrit toujours d'espoir. Il court après le fantôme qui fuit devant lui, et il arrive à la vieillesse et aux portes du tombeau, trainanty comme dit Bossuet, la longue chaîne de ses espérances déçues. Pourquoi tant d'ambition d'un côté et tant d'impuissance de l'autre ? Pourquoi ne vivons-nous, la plupart du temps, que pour regretter d'avoir vécu? Pourquoi chacun se plaint-il de son sort, et envie-t-il celui des autres? Pourquoi le cœur humain se gonfle-til sans cesse, comme s'il voulait ahsorbér le monde entier? Pourquoi sent-il ses désirs s'irriter à mesure qu'il les satisfaitj comme s'il ne se repaissait que d'atomes ? Pourquoi, sinon parce que toute sa destinée n'est pas enfermée dans les limites de ce monde, parce que toute autre chose que l'immortalité esl^indigne du roi de la création ? Sa misère serait donc sans remède si cette immortalité lui échappait ; il serait réduit à convoiter le repos brutal des êtres sans raison, qui jouissent en paix du présent sans penser à l'avenir. Dieu l'aurait donc fait pour lie rendre mal-
heureux, et le chef-d'œuvre de ses mains serait la plus grande moDstruosilé de la nature.
Mais il n'en est pas ainsi. Mortels, levez vers les cieux votre front couronné de gloire et rayonnant d'espérance; là se trouve la solution du grand problème de la vie. Vous n'êtes pas heureux en exil, parce que vous sentez qu'un trône vous attend dans la patrie. Là se trouvent conciliées les apparentes contradictions de la vie présente, parce que la sagesse, la justice et la bonté de Dieu régneront éternellement'.
4° Un dernier raisonnement que nous apporterons à l'appui de l'immortalité de l'âme se tire des conséquences qui découlent du système contraire. Ces conséquences sont désastreuses. « Otez rimmortalité de l'âme, la doctrine de la Providence est inutile, et
* Eh ! pourquoi, déyoré par cette folle envie, Vais-je étendre mes Tœux aru delà de ma vie? Par de brillants travaux je cherche à dissiper Cette nuit dont le temps me doit envelopper. Des siècles k venir je m'occupe sans cesse : Ce qu'ils diront de moi m'agite et m'intéresse. Je veux m'éteruiser, et, dans ma vanité. J'apprends que je suis fait pour l'immortalité. De tout bien qui périt mon ftme est mécontente. Grand Dieu! c'est donc à toi de remplir mon attente ! Si je dois me borner aux plaisirs d'un instant, Fallait-il pour si peu m'appeler du néant ? Et si j'attends en vain une gloire immortelle. Fallait-il me donner un cœur qui n'aimât qu'elle ? Que dis-je ? libre en tout, je fais ce que je veux ; Mais dépend-il de moi de vouloir être heureux ? Pour le vouloir, je sens que je ne suis plus libre. C'est alors qu'en mon cœur il n'est plus d'équilibre, Et qu'aspirant toujours à la félicité, Dans mon ambition je suis nécessité.
Quoi! l'homme n'est-il pas l'ouvrage d'un bon maître? Puisqu'il veut être heureux, il est donc fait pour l'être. Sur la terre, il est vrai, je vois dans le malheur La vertu gémissante et le vice en honneur ; Mais j'élève mes yeux vers ce Maître suprême, Et je le reconnais dans ce désordre même. S'il le permet, il doit le réparer un jour. Il veut que l'homme espère un plus heureuxâéjour. Oui, pour unautre temps, l'Être juste et sévère. Ainsi que sa bonté réserve sa colère:
(L. Racine, la Religion, poëme, chant. 2.)
« Oserions-nous soupçonner la bonté de Dieu de vouloirnous flatter par des impressions trompeuses, en nous poussant vers une félicité qu'il ne nous prépare pas? Il est manifeste que Dieu a voulu nous donner une légitime espérance qu'il ne se refusera pas à nos empressements. » (François, Preuves de la Relig,^ t,l, p. 327; Paris, 1754.)
THÉOLOGIE NATURELLE. SSp
n*a pas plus de force pour obliger les hommes, que les dieux d*Epicure qui sont sans providence. Si Dieu n'avait donc point mis en nous des principes qui nous conduisissent à la connaissance de Timmortalité, la théologie naturelle serait sans fondement, et ne servirait de rien contre l'athéisme pratique ^ »
On ne peut sans frémir considérer ce que deviendrait le monde, si la doctrine du néant pouvait prévaloir. Elle est tout à la fois Fenfer de la raison, le triomphe du crime et le désespoir de la vertu. Nous avons, à cet égard, l'aveu de la philosophie moderne : elle proclame qu'u/te âme mortelle n'a pas de devoirsy ou que si elle en a, ils se réduisent tous à se procurer sur la terre la plus grande somme possible debien-êlre. D'un autre côté, les prétendus sages, dans quelques accès de franchise, n'ont pu s'empêcher de reconnaître combien est salutaire, pour la conduite delà vie humaine le dogme à^ l'immortalité, et combien funeste serait l'opinion des sophistes libertins.
« Les Mahométans disent, selon Chardin, qu'après l'examen qui suivra la résurrection universelle, tous les corps iront passer un pont appelé PouUSerrhoy qui est jeté sur le feu éternel, pont qu'on peut appeler, disent-ils, le troisième et dernier examen, et le vrai jugement final, parce que c'est là où se fera la séparation des bons d'avec les méchants.
» Les Persans, poursuit Chardin, sont fort infatués de ce pont, et lorsque quelqu'un souffre une injure dont, par aucune voie ni dans aucun temps, il ne peut avoir raison, sa dernière consolation est de dire : Eh bien^ par Je Dieu "vivant^ tu me le paieras au double au dernier jour; tune passeras point le Poul-Serrho^ que tu ne mesa* tisjasses auparavant^ je m^ attacherai au bord de ta veste et me jet-' terai a tes jambes. J'ai vu beaucoup de gens éminents, et de toutes sortes de professions, qui, appréhendant qu'on ne criât ainsi Jïaro sur eux au passage de ce pont redoutable, sollicitaient ceux qui se plaignaient d'eux de leur pardonner : cela m'est arrivé cent fois à moi-même. Des gens de qualité qui m'avaient fait faire, par importunité, des démarches autrement que je n'eusse voulu, m'abordaient au bout de quelque temps qu'ils pensaient que le chagrin était passé, et me disaient : Je teprie^ halaibechon àntchisra, c'està-dire, rends-moi cette araire licite et juste. Quelques-uns même m'ont fait des présents et rendu des services, afin que je leur pardonnasse, en déclarant que je le faisais de bon cœur; de quoi la cause n'est autre que cette créance qu'on ne passera point le pont
* Leibnilx, Epist, ad Bierlingium.
54o THiOLOGU NATURELLE.
de Tenfer qu'on ii*ait rendu le dernier quatrin à ceux qu'on a oppressés \ «
» Croirai-je que l'idée de ce pont qui répare tant d'iniquités n'en prévient jamais? Que si Ton ôtait aux Persans cette idée, en leur persuadant qu'il n'y a ni Poul-Serrho^ ni rien de semblable, où les opprimés soient vengés de leurs tyrans après la mort, n'est-il pas clair que cela mettrait ceux-ci fort à leur aise, et l^s délivrerait du soin d'apaiser ces malheureux ? Il est donc faux que cette doctrine ne fflt pas nuisible ; elle ne serait donc pas la vérité.
» Philosophe, tes lois morales sont fort belles, mais montrem'en, de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du Poul- Serrho ^. »
» Les incrédules, dit Bergier, sont forcés d'avouer la nécessité du dogme que nous établissons. Epicure n'a jamais osé prétendre que sa doctrine put être utile à la société, si elle devenait commune \ il la donnait comme un mystère de&ûné seulement à faire la félicité d'un philosophe ^ comme si un philosophe n'était plus un homme. Spinosa convient qu'il est mieux que le peuple fasse son devoir par religion plutôt que par crainte ^. Or, la religion serait nulle sans la croyance de la vie future. Pomponace dit qu'il a fallu, pour le bien commun, proposer au très-grand nombre des hommes les peines et les récompenses de l'autre vie, parce qu'ils sont nés avec de mauvaises inclinations *. Bayle soutient contre Cardan qu'il n'est pas vrai que ce dogme ait produit plus de mal que de bien, même à ne considérer les choses que par des vues de politique; que la doctrine contraire désespère les gens de bien *. Toland, dans ses lettres philosophiques, avoue que, pour réprimer les méchants, il a été nécessaire d'établir l'opinion des peines et des récompenses après la mort *. Selon Shaftsbury, croire que les mauvaises actions sont punies par la justice divine, est le meilleur remède contre le vice et le plus grand encouragement à la vertu '. Bolingbroke observe que la doctrine des peines et des récompenses futures est propre à donner de la force aux lois civiles, et à réprimer les vices des hommes *. David Hume ne veut point
* Voyage de ChaMin^ t. 7, p. &0»
* J.-J. Rousseau, \£mi7tf, t. 3, p. 198.
» Tract. Tkeol. polit. ^c^. 16, p. 134, 137.
^ De Immort, animœ, p. 133.
■ Pensées sur la Otmète^ § 131. Dict. critM Epicure. R.
* Lertre 2, § 13, p. 80.
* CftractéristicSf t. 2, p. 60 et suW. Essai sur (e Mérite et la Fertu^ I. I, sect. 3, p. G8.
* OEuv, posth., t. 5, p. 322 et 484.
TRBOI.OGIE «ATUBXLLE. 54 A
reconnaître poui bons citoyens, ni pour bons poliiiques, ceux qui s efforcent de désabuser le genre humain des préjugés de religion *.
» Même concert parmi les incrédules français. L'auteur de la lettre de Trasibule à Leucippe convient que la croyance d une autre vie est le plus ferme fondement des sociétés, porte les hommes à la vertu, et les détourne du crime ^ Dans les sentiments des philosophes sur la nature de Tâme, on avoue que Topinion de sa mortalité est dangereuse pour ceux qui ont de mauvaises inclinations, et peut nuire aux hommes. Dans les Réflexions sur Vexistence de Vâme^ Fauteur confesse que la morale des athées est dangereuse en général, et n est bonne à prêcher qu'aux honnêtes gens^. Dans les Dialogues sur Vâmey il est dit que, pour des hommes faibles et corrompus, une religion dogmatique et la supposition d'une première cause deviennent nécessaires ; qu'une origine divine et 1 attente d'un bonheur éternel flattent l'amour-propre et peuvent produire de grandes choses *. L'auteur du Système de la nature prouve qu'aucun motif naturel n'est assez fort pour détourner du vice un homme né avec des passions vives, et qu'il n'est pas le maître d'y résister * : il est donc très à-propos de recourir à un motif surnaturel. Dans les Lettres à Sophie y il est dit que l'hypothèse de l'immortalité de l'âme est, de toutes les fictions la plus propre au bonheur du genre humain en général, et à la félicité des particuliers qui le composent *. L'auteur du livre de Y Esprit est d'avis qu'il faut conserver, même aux fausses religions, ce qu'elles ont d'utile, qu'il ne faut point détruire le Tartare ni l'Elysée '.
» On demandera peut-être comment, après de pareils aveux, de prétendus zélateurs des intérêts de Vhumanité osent écrire contre la croyance d'une autre vie. Ce n'est point à nous de répondre ; c'est au lecteur judicieux de leur rendre la justice qui leur est
due *. »
Enfin, un dernier et solennel aveu de la doctrine que nous soutenons a été fait à la face du monde entier, lorsque la France révolutionnaire s'étant vautrée dans le sang et la boue, ceux qui pré-
* ] r Essai sur l'Entend, humain^ p. 301. > Lett, de Trasib,^ p. 146^
* Houv. lib, dépenser, p. 150 et 171 . *■ Oial., p. 135, 136.
* Tome 1, ch. 11, p. 201 etsuiv.
* Lettre 18, p. 38.
' Disc. 2, ch. 17, t. 3, p. 282.
* Traité de la vraie Religion fX. 3, p. 243.
54a THaou>Gix hatubxua.
tendaient gOQYerner cette nation devenue ingouTernable s'écrièrent, pleins d*effi-oi : « Le peuple firançais reconnaît TEtre supiénie et l'iM MO&TAUTÉ DB i/amb. » Ce décret fameux n eut d'autre effet que d'attester à jamais l'impuissance où Ton est de maintenir une société quelconque sans cette croyance salutaire ^
Terminons cette grave question par reproduire un passage où Duguald-Stewart résume la plupart des raisonnements que nous
avons développés.
« La grande étendue du sujet nous oblige à ne présenter, dans les remarques suivantes, qu'une énumération des principaux chefs de cette preuve. Nous les émettrons sans aucun développement :
» 1^ Le désir, inné en nous, de rimmortalité, et ces rêves de l'espérance, qui prend, dès cette tie, possession de l'avenir ;
> a« Les craintes naturelles qu'éprouve l'âme lorsqu'elle est sous l'influence du remords;
« 3® Le parfait accord qui se laisse apeix^voir entre la condition des animaux et la portée de leurs instincts et de leurs facultés sensitives, mis en partillèle avec la contradiction que présentent, d une part, l'état de choses au sein duquel l'homme est placé, et, de l'autre, ses facultés intellectuelles, ses capacités sensibles, les conceptions de bonheur et- de perfection auxquelles son esprit peut
s'élever;
9 4® Les éléments d'un perfectionnement progressif et illimité, mis en réserve dans les principes de notre constitution ;
» 5® La faculté qui nous a été donnée d étendre notre connaissance jusque sur les parties les plus reculées de l'univers, la carrière sans bornes ouverte à Tiroagination humaine à travers Timmensité de l'espace et du temps, et, malgré leur imperfection, les idées que la philosophie nous donne sur l'existence et 'les attributs d'un Etre suprême : toutes choses dont le but paraît avec évidence dans la supposition d'une autre vie, mais qui n'auraient
* « Fingamus omnes reipublicae cWes factos subito minutos philosophas, atque petfectioDÎs apiceni adeptos, id est, omni vacuos esse erga Deuiu et honiines reverentia, omni sensu honoris et justiiise, onini pudore, quis crit exitoa? Existet, ut posuit Hobbius^ bellum omnium adversus omnes, in que omnia liccbit fi i't dolo tentare : atque ad communem salutem necesse erit per leges et pœnas civiles homîues adigeread iliam tcmperationem morum, adquamex naturalibus seosibus sine laboreûn^untur... Ange jam alîquem minutum phi^ losophum inter homines imbutos piaediclis sensibua degentem, cosdem sensus exuere et consentientcs suis principiis firere, quis exitus erit? Ipsc omnium hostis consiitutus, omnes experietur hostes, ut immanis bellua, cujus feritas tolerari nequits cito extcrminabitur. Fulchra sane phîlosophandi ratio, qua; publicc rccepta communem, privatim admis^a privatim operatur ruinam! » ( Hoock, lielig, /ta t. et revel. princip., 1. 1, p. 502.)
d'autre résultat, dans l'hypothèse contraire, que de rendre méprisables à nos yeux les affaires de la vie ^
» 6^ La tendance des infirmités de la yieillesse et des douleurs de la maladie à fortifier et à confirmer les habitudes morales, et la difficulté, dans l'hypothèse de l'annihilation, de rendre compte de ces souffrances qui aiBigent ordinairement une partie de la vie de l'homme;
» 7^ Le désaccord qui se manifeste entre nos jugements moraux et le cours des affaires humaines;
« 8^ L'analogie du monde matériel, dont quelques parties laissent paraître l'ordre le plus systématique et le plus complet, et dont l'ensemble manifeste de plus en plus le même caractère, à mesure (jue le cercle de notre connaissance s'agrandit. La supposition d'un Etat futur peut seul nous donner la clef des désordres actuels du monde moral, et sans elle, un grand nombre des phénomènes les plus frappants de la vie demeurent à jamais inexplicables;
» 9" L'inconséquence qu'il y aurait à supposer que les lois morales, qui règlent le cours des affaires humaines, ne se rattachent à rien au-delà des limites de cette vie terrestre, tandis que tous les corps qui composent l'univers visible annoncent, par leur encbsunement, qu'ils tiennent à d'autres que nous ne voyons pas, et font partie d'un grand système qui embrasse le monde physique tout entier.
» De toutes ces considérations, il n'en est pas une peut-être qui, prise à part, ne fat suffisante pour établir la vérité qu'elles concourent à prouver; réunies, leur force paraît irrésistible. Non-seulement elles aboutissent toutes à la même conclusion, mais elles s'éclairent mutuellement et laissent apercevoir de l'une à l'autre cette espèce de conséquence et de liaison impossible à supposer dans une série de propositions fausses.
» On peut étendre la même remarque aux autres principes de la religion naturelle. La chaîne qui les lie est si étroite, que si l'un est adnùs, tous les autres s'éclaircissent et en deviennent moins difficiles à comprendre.
• Et ce n'est point seulement entre eux que ces principes sont liés. Ils ont des rapports avec tous l^s autres principes de la philosophie morale, au point que si l'on a sur les uns des idées justes, on est bien près d'en avoir aussi sur les autres. Peut-être n'y aurait-il point de témérité à affirmer qu'ils se rattachent à presque toutes les vérités que nous possédons sur le monde moral, sur le monde intellectuel et sur le monde matériel. Une chose certaine, du moins, c'est qu'à mesure que notre connaissance s'agrandit, nos
doutes, nos objections s'évanouissent : de toutes parts une nouvelle lumière rayonne sur ce monde, et fait ressortir plus nettement Tordre systématique qui le gouverne.
» Ajoutons comme une nouvelle considération à Fappui de ces remarques, que le» découvertes les plus importantes dans les sciences physiques et morales ont été faites par des hommes attachés aux principes de la religion' naturelle. Les écrivains qui ont affecté le scepticisme sur ce dernier point ont en général porté dans leurs autres recherches l'esprit de paradoxe et de sophisme. Ce fait, qui prouve de nouveau l'étroite liaison qu'ont entre elles les différentes classes de vérités, montre en même temps que les esprits les mieux organisés pour la découverte et la reconnaissance de la vérité, sont ceux-là même que les preuves de la religion frappent avec plus de force.
. L'influence qu'exerce sur la conduite et le bonheur des hommes le dogme de l'autre vie, ne tend pas peu à confirmer sa légitimité. Cette influence est si frappante, que plusieurs philosophes n'ont vu dans l'idée d'un État futur qu'une invention des législateurs pour assurer le bon ordre de la société, et soutenir les âmes faibles contre les souffrances de la vie. Mais comment lui reconnaître cette tendance heureuse, et supposer que le Créateur ait fait sprtir et dépendre d'une croyance chimérique, que les lumières de la philosophie devaient dissiper, des résultats d'une si grande importance? n'est-il pas beaucoup plus probable que le progrès des lumières si puissamment servi par le principe de curiosité, au lieu de diminuer la moralité et le bonheur des hommes, l'augmentera ; et que, loin de répandre un nuage obscur sur la création, et d'éteindre les espérances que la nature nous inspire, il dévoilera graduellement à notre esprit dans le monde moral, le même ordre et la même beauté que nous admirons dans le monde matériel '.
* Esquisses de Phil. morale^ d. 332, 337.