‹ Cours de philosophie de l'histoireChapitre 1 sur 55 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

20 Janvier 1840.

Sujet de ces leçons.— Trois genres historiques : primitif, réfléchi et philosophique. — Réponse à quelques objections faites contre la philosophie de l’histoire. — Deux écoles philosophiques dans l’histoire. — Définition de la philosophie de l’histoire. — Développement de Fidée de l’histoire et de l’idée de la philosophie. — L’histoire , science des faits ; la philosophie, science des idées. — La philosophie de l’histoire, résultat de la combinaison de l'un et de l’autre de ces éléments. — Mission élevée de la philosophie de l’histoire. — Explication des questions fondamentales de la liberté humaine, de la Providence et de la révélation. — Théorie de Krausc. — Rut d’une université. — Tâche de l’université libre.

Messieurs,

Le sujet de ccs leçons est l’histoire philosophique du monde. Par là il ne faut pas entendre des raisonnements vagues sur l’histoire, mais la science de la vie de l’humanité. Pour en donner une idée, jetons un coup d’œil sur les divers genres historiques.

L’histoire se montre sous trois faces, d’où apparaissent l’histoire primitive, l’histoire réfléchie et l’histoire philosophique.

Dans le premier genre ont travaillé Hérodote , Thucydide et leurs imitateurs. Ils se sont attachés à décrire les événements qui se passaient sous leurs yeux , dont l’esprit les pénétrait et qu’eux-mèmes ensuite animaient de leur souffle. Entre les faits et l’auteur il y a union intime ; ils confondent leur vie et leur action. De là cette forme toute plastique dont ces historiens ont revêtu leurs admirables compositions. Point de doctrines, point de réflexions arbitraires , tout est récit, tableau. Les Commentaires de César ne révèlent que les desseins et les impressions personnelles de l’homme d’État qui les a dictés. Les discours, épisodes de ces histoires, ne sont pourtant pas des hors-d'œuvre ; ils servent à caractériser les hommes et les choses, à indiquer les principes sociaux, les individualités des nations, leurs rapports politiques et les maximes de la vie publique. Mais, encore une fois, ces écrivains ne savent point s’élever au delà du cercle des faits ; et, cependant , pour ne citer qu’un exemple , que d’idées dans le fameux discours de Périclès sur la politique d’Athènes, chefd’œuvre unique que nous devons à Thucydide!

Les historiens de cette portée sont rares, très-rares; peu savent, comme eux , en instruisant , répandre un précieux arôme de jouissances intellectuelles. Nous citerons encore Xénophon, pour la retraite des Dix mille, et chez les modernes, Guichardin, modèle de goût, de simplicité et de grandeur véritable.

Dans l’antiquité, l’historien était à la fois homme d’étude et homme d’action. Dans le moyen âge, lorsque avec la dernière poussière de l’empire romain fut balayée la civilisation an-

tique, l’histoire disparut, la chronique resta. Le peuple, esclave, n’avait plus force de vie, le châtelain avait tout absorbé. Mais les nobles seigneurs de la féodalité ne songeaient guère à transmettre aux siècles la mémoire de leurs bruyants faits d’armes. A quelques rares exceptions près, les rois, et leurs agents , dépositaires de leur pouvoir et de leurs secrets , étaient illettrés. Les sciences, isolées, s’étaient réfugiées dans la paix silencieuse des cloîtres ; et, des habitants des monastères, qu’attendre autre chose que de simples chroniques , l’enregistrement des faits, dont les ressorts étaient cachés à leurs regards?Mais si leur œuvre, en tant qu’histoirc,est peu satisfaisante, au moins est-elle exempte de ces observations inspirées par la malignité ou l’intérêt, qui obscurcissent les événements ; au moins donne-t-elle ces faits singuliers qui peuvent jeter un jour inattendu sur la biographie de certains personnages. Les mémoires des modernes ont, autant pour le fond que pour la forme, remplacé les chroniques; et il en est qui peuvent hardiment soutenir le parallèle avec les Commentaires de César. Quoi de plus spirituel, quoi de plus merveilleux que les Mémoiresdu cardinal dcRetz,qui, selon moi, n’aqu’un tort, celui d’être un peu trop plein de lui-même? Dans ce genre, les Allemands ont eu peu de succès. Cependant les Mémoires de Frédéric le Grand peuvent être cités avec éloge ; à chaque page on reconnaît le héros dont la vaillante épée entama le système politique de tous les cabinets de l’Europe.

De nos jours, les Geijer , les Raumer, les Ranke , ont fait une révolution dans la manière des Hérodote et des Thucydide. A une grande exactitude leurs ouvrages joignent l’intérêt du roman et le charme de la chronique, avec son style naïf et pittoresque. Ces compositions, si neuves dans leur

forme, si complètes dans leur ensemble, ont leurs pendants, en France, dans l’Histoire des ducs de bourgogne par M. de Barante, et dans les nombreuses publications de M. Capefigue, qui, tout en méritant la sévérité d’une critique impartiale, déploie une science puisée aux meilleures sources, et des recherches curieuses et profondes.

La seconde manière d’écrire l’histoire, avons-nous dit, est la manière réfléchie, ou, en d’autres termes, l’application des raisonnements à l’histoire. Tite-Live, Diodore, chez les anciens, ont quelque chose de ce genre, un des plus défectueux «pie l’on connaisse. Les écrivains de cette école torturent en tous sens les faits pour les adapter à leur moule, et les déguisent sous le costume de leur temps. Lisez , par exemple, les discours que Tite-Live met dans la bouche des rois, des consuls, des tribuns romains; ne les dirait-on pas empruntés à quelque habile avocat contemporain de Cicéron ? et songez quel contraste ils font avec les vieilles légendes de l’Aventin ! Comparez-les seulement avec cet apologue célèbre des Membres et de l’Estomac, véritable fragment cyclopéen de l’ancien langage symbolique, et qui vieillit la fable de Ménénius d’un cycle tout entier (4). Pour saisir l’immense intervalle qui sépare Tite-Live d'un véritable historien, on n’a qu’à le mettre en regard de Polybe. Les mêmes observations s’appliquent à l'histoire dite pragmatique, laquelle aime à faire parade de ses petits axiomes politiques et moraux à la façon de Ségur, de ses petites vérités expérimentales à la façon d’Anquetil. C’est cette manière funeste qui a égaré tant de bons esprits du xviii” siècle ; c’est par elle que Mably a gâté Kousseau et

(1) Michelet , Histoire romaine, I. I. jt. 110.

exercé une influence déplorable sur la révoluti n française. Seule la compréhension profonde, large des situations, le sens intime des faits seul peut intéresser, seul donner l’attrait de la vérité aux réflexions , comme dans l’Esprit des lois de Montesquieu, dans les Idées de Herder, ou dans l’Histoire de la civilisation par M. Guizot.

Nous ne nous arrêterons point à l’histoire critique, qui rendrait à la science de grands services, si, comme chez Évhémère ou le sceptique de Ferney, elle ne s’abandonnait pas à d’arbitraires combinaisons.

Nous avons hâte d’arriver au troisième genre, à l’histoire philosophique.

On a reproché à la philosophie de l’histoire de partir de spéculations conçues à priori ; les faits, dit-on, enchainent la pensée, et l’histoire est essentiellement à posteriori.

Notre réponse sera facile. La philosophie de l’histoire est la science du germe et du développement de la vie de l’humanité, germe et développement qui répondent aux mêmes phases de la vie de l’homme. Or, je le demande, y a-t-il rien là qui entrave les faits ? La seule pensée que la philosophie apporte dans l’histoire, c’est la pensée de la raison ; elle professe que c’est l’intelligence, et non le hasard, qui gouverne le monde, et veut savoir si l’histoire a suivi, si elle suit et si elle suivra une marche rationnelle, conforme à la nature humaine et aux desseins de l’esprit universel qui respire dans tous les êtres, depuis le moindre brin d’herbe jusqu’à l’astre qui se dérobe dans les solitudes de l’espace infini. Je vous le demande encore, y a-t-il rien là qui répugne aux faits ? Ces faits, nous les prenons tels qu’ils sont; nous ne les tordons pas dans tous les biais, pour leur faire rendre ce qu’ils ne con-

fl

tiennent pas ; nous ne les plions point à nos petites vues, à nos petits jugements, à nos intérêts égoïstes, à nos mauvaises passions. Il s’est formé, sous nos yeux, en Belgique, une école historique, dont les intentions ne sont un mystère pour personne. Cette école recule épouvantée devant tout ccqui de près ou de loin touche à la philosophie; c’est à elle qu’on peut justement reprocher de fausser à dessein l’histoire, d’y jeter des idées dangereuses, d’y appuyer un système hostile à la liberté et au progrès; d'avoir conçu la réhabilitation de Philippe II et des échafauds du duc d’Albe; d’avoir entouré d’une auréole d'amour et de vénération ce règne misérable et dégradant d’Albert et d’Isabelle, et l’administration de tous ces satrapes espagnols et autrichiens pour qui notre patrie n’était qu’une marchandise, une monnaie d'appoint; inventeurs de cette politique de corruption et d’abâtardissement qui a conduit à la ruine, à l’oubli de tous les nobles sentiments qui distinguaient nos fiers ancêtres.

Nous laisserons donc les faits intacts ; nous les prendrons tels qu’ils sont, et c’est pour leur rester fidèle que nous faisons un cas tout particulier de choses qu’à tort on a accusé la philosophie de l’histoire de dédaigner ; que nous puisons de préférence dans les documents authentiques, les pièces probantes, dans les archives, en un mot, explorées de nos jours avec une si louable ardeur. Mais , d’un autre côté , nous n’oublierons jamais que ce monde, régi par l’assidue providence de Dieu, est le théâtre où se déploie la liberté rationnelle de l’homme.

Messieurs, d’après les différentes idées qu’on s’est faites de l’homme et que l’on a adaptées à la philosophie de l’histoire, on peut, dans le domaine de cette science et dans la manière don! on l’entend et la juge, reconnaître deux écoles, et , pour ainsi

dire, deux partis. L’une de ces écoles place l’homme à un degré supérieur de l’échelle animale, le représente maître absolu de lui, indépendant de toute idée d’ordre et de direction suprêmes. L’autre cherche le caractère distinctif de l’homme dans sa ressemblance avec Dieu, et par là, donne de l’histoire une tout autre idée et se fonde sur une tout autre base. De cette manière, en effet, l’histoire ne peut avoir d’autre objet et d’autre but que la réhabilitation de l’image divine et les progrès successifs de cette réhabilitation. Et cette sublime origine de l’homme une fois reconnue, chacun de nous, sans avoir un besoin absolu de doctrines religieuses et positives, trouvera dans son sens intime, dans son expérience et dans le spectacle général de l’univers, des raisons suffisantes pour être convaincu et persuadé que la ressemblance avec Dieu, ce grand fait, proclamé au premier matin de l’homme et des mondes, a subi de profondes altérations dans la conscience de l’individu et du genre humain. Cependant quiconque sera bien pénétré des principes de celte ressemblance divine, dont les traits, émoussés par les âges, se reconnaissent encore dans les pages les plus anciennes de l’histoire, dont la réflexion, pour peu qu’elle plonge dans les réduits mystérieux de l’âme, peut reconstruire l’empreinte, celui-là, quelque profonde que puisse lui apparaître la dégradation de l’image de Dieu, ne faillira jamais à l’espérance de la revoir dans toute sa splendeur. Vainement apercevra-t-il l’humanité croupir dans une sorte de stagnation , ou rentrer dans des voies déjà parcourues : l’expérience lui apprend combien d’entraves embarrassent sa marche, combien d’élans hardis sont suivis de chutes nouvelles; et, dès lors, jugeant le phénomène avec plus d’indulgence, de vérité et d’exactitude, il suivra, malgré ses mécomptes, la colonne

lumineuse qui précède dans le désert; il voit dans l’avenir la terre promise; et, malgré la prostration de tous les partis et de tous les principes , malgré l’apathie où il peut être plongé lui-même, il sait qu’il y a dans l’arsenal de la Providence une trompette qui réveille l'humanité des plus léthargiques sommeils et l’excite à se remettre en marche pour conquérir tous les bienfaits de la vie.

Veut-on maintenant nommer légitime cette philosophie de l’histoire qui se base sur le principe de la ressemblance divine, pour l’opposer, comme système vraiment religieux , à celte autre opinion qui procède du principe purement individuel; cette dénomination serait d’autant plus juste et d’autant plus conséquente que, dans leurs rapports avec l’histoire, toutes les lois, tous les droits s’appuient originellement sur l’hypothèse de la haute dignité et de la destination élevée de notre nature. C’est donc cette idée religieuse seule qui, s'attachant à l’excellence de son être, donne à l'homme pleine et entière satisfaction.

Mais, par image de Dieu, je n'entends, messieurs, ni une pensée unique, soudaine, ni un rayon de lumière traversant l’âme comme un éclair, ni l’étincelle céleste que déroba Prométhée, ni les ailes sublimes de Platon , ces idées planant audessus de la sphère des conceptions humaines. L’image divine, principe de l’essence et de l’existence de l’homme, se mire dans la nature, dans les traits primordiaux, dans les libres les plus tendres de la conscience, dont la triplicité psychique rayonne en réfléchissant l’étre divin ; et la vieintéricurc, après la réhabilitation de la conscience, doit être triple et résulter de l’harmonie de l’esprit, de l’àme et des sens.

Cette trinité spirituelle, élément de la vie morale el supc-

DE L’HISTOIRE

rieure, partage exclusif de la nature humaine, correspond essentiellement à la triple puissance , à la triple personnalité que renferme la nature divine dans son unité de substance, et fonde, autant que le peut l’incommensurable distance qui sépare le créateur d’avec la créature, l’analogie merveilleuse qui existe entre l’homme, faible et variable, et l’esprit infini de l’éternel amour.

Messieurs, l’homme, en tant qu’être rationnel, est destiné à opérer le bien d’après des idées librement conçues ; il a le pouvoir de réaliser scs convictions intimes. Dieu aussi est letre rationnel, mais infini, inconditionnel, qui crée la vie selon l’idée du bien avec une liberté sans limites, sans restriction. L’activité finie, rationnelle de l’homme correspond donc, en quelque sorte, à l’activité infinie et rationnelle de Dieu.

L’homme et l’humanité sont appelés à réaliser le bien dans la liberté morale, à formuler ce qui est d’essence divine. L’esprit de Dieu se meut et respire dans l’histoire, et ce n’est qu’à ceux qui embrassent cette vérité, qui vivent de cette vérité, qu’il appartient d’agir, à l’instar de Dieu, dans l'éternelle épopée du poêle infini.

La philosophie de l’histoire, c’est la révélation de l’esprit divin dans l’histoire. Je m’applaudis, messieurs, de vous en soulever le voile.

Pour mieux assurer notre marche, mon premier soin sera de développer l’idée de l’histoire, puis l’idée de la philosophie.

L’histoire est le contenu de tout ce qui se réalise dans le temps; d’où il suit que la science de l’histoire est le contenu de tout ce qui arrive, pourvu qu'on le saisisse des yeux de l'esprit, pourvu que l’histoire sc réfléchisse elle-même dans

l’esprit. Or, tout ce qui arrive n’est rien que la formation des êtres dans le temps. Le temps est la forme du changement, du passage continu d’une situation à une situation contraire, mais dont l’essence subsiste immuable. Tout changement des êtres dans le temps est du domaine de l’histoire ; mais l’éternel, mais l'immuable se dérobe au temps, et par conséquent à l’histoire.

Ce changement des êtres procède de l’intérieur même des êtres; dès qu’il se fait, il y a vitalité; et, sous ce rapport, on pourrait dire que l’histoire est la science de la vie; mais comme la vie de la nature et de l’esprit est infinie dans l’espace et la durée, l’homme n'en peut concevoir qu’une fraction bornée, notamment lui-même et l’humanité.

Tous les phénomènes du développement individuel sur la terre et dans le temps ne se manifestent qu’aux sens, qu’à l’expérience. Il s’ensuit que l’histoire est une science purement expérimentale, qui ne peut s’abstraire des événements réels, des faits.

La philosophie, au contraire, ne s’occupe que des idées pures ; elle traite de ce qui est éternellement nécessaire, éternellement immuable; son contenu est l’éternelle vérité : d’où il suit que la science de l’histoire proprement dite ne rentre pas dans la sphère de la philosophie; elle ne reconnaît, en effet, que les réalités, que les développements amenés par les évolutions perpétuelles du temps; elle est donc invariablement entraînée vers ce qui est temporel, vers ce qui est individuel, tandis que la philosophie vise à ce qui est éternel, universel, comme l’espace infini, la durée infinie, l’humanité, la Divinité, etc.

Voilà donc deux sciences qui, de prime face, semblent

DE L’HISTOIRE

s'exclure mutuellement ; mais examinées de près, elles ne sont pas inconciliables, au contraire, de leur combinaison sortira la philosophie de l’histoire, qui est la connaissance spirituelle, universelle de la vie et de son développement, mise en relation avec la connaissance matérielle, individuelle de la vie.

Ainsi la philosophie de l'histoire n’est aucunement la connaissance des faits individuels comme tels ; elle est bien plutôt la connaissance de l’ctre éternel et des lois éternelles du développement de la vie dans le temps ; et c’est à travers ce milieu qu’elle voit l’histoire. En d’autres termes : la philosophie de l’histoire reconnaît la vie qui doit exister ; elle part de ce point pour apprécier la vie qui s’est déjà développée dans le temps, qui s’y développe dans le présent et qui s’y développera dans l’avenir. Ainsi le problème que doit résoudre la philosophiede l’histoire est double : il faut qu’elle reconnaisse, par la pensée, ce qui doit être, ce qui doit vivre ; puis, jetant ses regards sur la réalité , il faut qu’elle juge les diverses manifestations de la vie dans les trois faces du temps.

De cette manière, la philosophie de l’histoire renferme deux grandes divisions : l’une, idéale, pénétrant dans les connaissances pures des idées ; l’autre réelle, faisant l’application des idées à tous les phénomènes et jugeant les faits.

Occupons-nous d’abord de la première partie : elle repose sur les axiomes suivants, dont je dois abandonner la démonstration à la métaphysique.

La vie de tous les êtres créés a son principe dans leur essence intime; car elle ressort de la tendance qu’ont les êtres vivants de se manifester dans le temps et d’y réaliser leur essence. Ainsi l’on ne peut comprendre la vie réelle dans sa formation phénoménale, si l’on ne sait d’abord ce que les êtres

sont éternellement en eux-mêmes , si l’on ne connaît les tendances fondamentales de leur vie , les exigences de leur nécessité interne , ce qui est pour ainsi dire l’àme de tous leurs efforts, de tout le travail de leur vitalité. Il importe donc d’approfondir les idées éternelles des êtres vivants , de concevoir l’idée de la vie comme un tout et d’après l’organisme total des idées particulières qu’elle renferme. Car les idées seules peuvent servir de boussole sur les flots agités de la vie.

Les premiers jalons de la connaissance philosophique de l’histoire sont : d’abord, l’idée de la nature comme un tout qui respire ; puis l’idée de l’esprit, de la raison une et vivante ; ensuite, l’idée de l’humanité , comme l’union intime de la nature et de l’esprit ; enfin, et avant et par-dessus tout, l’idée de Dieu, comme être infini, inconditionnel par excellence.

Voilà, messieurs , les idées dont doit se pénétrer l’historien philosophe ; c’est leur lumière qui seule dissipe l’ombre des événements. Cette partie de la philosophie, dont la métaphysique fournit les preuves et les éclaircissements, a pour mission de signaler comme divine l’idée de la vie, et d'expliquer ainsi le développement de la vie comme un tout organique qui se forme dans le temps infini. L’histoire proprement dite ne peut être que l’interprétation sensible de la partie purement philosophique ; jamais la pure philosophie de l’histoire ne peut puiser dans les faits les preuves de ses théorèmes, tout à fait comme la vérité des démonstrations mathématiques n’est point liée aux figures qu’emploie le géomètre. La philosophie de l’histoire est une science à priori , qui n’est pas emprisonnée dans les étroites limites du récit des faits ; elle plane audessus de cette terre : l’idée de Dieu lui donne l’intelligence des êtres, la conception d’une vie qui remplit le temps et l’es-

DE L’HISTOIRE

pace, el lui ouvre la notion de toutes les vitalités ; car l’universalité de ces idées les rend nécessairement applicables à la terre, aux existences individuelles qu’elle alimente, à l’humanité qui est la source de toutes ces existences.

Quoique la philosophie pure de l’histoire soit diamétralement opposée à la science empirique de l’histoire, cependant, messieurs, toutes les deux sont destinées à se pénétrer mutuellement, à se fondre. Car si la première comprend le but et la destination de la réalité; si elle révèle les lois éternelles qui régissent les êtres vivants, et dont ils doivent réaliser l’idéal, la seconde les met en pratique dans le domaine de ce monde. La vie réelle est essentiellement appelécà la perfection, au progrès ; mais le fond de cette vie , avec son développement temporel , c’est son essence éternelle qui est reconnue comme idée, et qui constitue cet instinct intime, irrésistible, qui provoque, sans cesse, aux développements successifs de l’être dans le temps. De même que la plante, dans ses transformations, depuis le germe jusqu’au fruit, ne fait qu’accomplir les progrès de son essence végétative, ainsi la nature spirituelle et corporelle de l’homme l’aiguillonne sans repos ni trêve à donner tous les fruits dont il contient les germes.

La philosophie de l’histoire fournit les idées qui doivent guider dans les investigations de la vie réelle; elle a le privilège d’échauffer le cœur, d’enthousiasmer la tète pour des idées. Loin de gêner ou de troubler ce qui est purement historique, les faits, elle sait montrer l’importance de l’individu dans sa véritable lumière, et donne ainsi un critérium placé au-dessus de toutes les choses sensibles. L’historien philosophe comprend que toute vie sort des profondeurs de l’éternité , réalisant ce qu’cllo contient de divin avec une fraîcheur infinie

et une plénitude inépuisable; il sait que toute existence est en Dieu, que toute l’histoire n’est qu’une manifestation de Dieu, que le drame du poêle infini représenté par des acteurs finis. En reconnaissant la dignité toute particulière de l’histoire, il n’ignore pas que sa science à lui est bien au-dessus de ce simple empirisme ; car son regard d’aigle embrasse comme présentes les deux faces opposées du temps; à ses yeux, le passé et le présent n’existent que dans le développement de l’essence de la vie, qu’il a creusée, qu’il connaît comme il se connait luiméme.

Par la philosophie de l’histoire, l’homme sait mieux son prix, quand il pense qu’il est une partie intégrante de l’ensemble de la vie éternelle ; il apprend à rechercher sa véritable mission, sa véritable position dans l'humanité, et ce qu’il doit, dans sa sphère individuelle, à cette humanité terrestre; il se trace un plan de conduite qui doit concourir à réaliser le but de cette humanité. Ceux qui, illuminés de l’idée infinie de Dieu , de la vie de Dieu , de celle de l’esprit , de la nature et de l’humanité, s’attachent à la contemplation de l'histoire, ceux-là pourront s’attendre à y trouver la solution de tous les problèmes qui remuent et troublent si tristement la société.

La philosophie de l’histoire tend à amener l’homme à se mettre en harmonie avec l’humanité, dont il est un des membres actifs; à réaliser des idées dont l’action peut préparer le règne de Dieu , idée qui , montrant ses premières lueurs à l’aurore du christianisme , fut repoussée par les contemporains comme une folie, et qui pourtant est devenue le soleil des siècles. De nos jours, des hommes, vaincus par la matière, traitent également de folies les grandes idées de réorganisation sociale qui travaillent le monde d’Orient en Occident. Mais

DE L’HISTOIRE

l’histoire de la philosophie démontre, par la vérité du christianisme, la vérité future des doctrines humanitaires, qui pénétrent déjà dans les livres, les journaux, les écoles, qui couvent dans le peuple, et dont on voit poindre dans les individus et dans les masses l’intelligence et la réalisation.

La philosophie de l’histoire rassure et console; car elle reconnaît ce qu’il y a d’éternel et d’immuable dans la vie des êtres ; elle proclame les lois que suit la vie de l’humanité ; elle démontre que les progrès de cette humanité tendent sans cesse vers le bien; elle prouve que tout individu, pour petit qu’il soit, a sa valeur dans l’ensemble; que cet ensemble doit être calculé sur la perfection des individualités humaines et nationales ; que toutes les générations ont eu leur part du bien et du mal ; que toutes aussi ont contribué pour leur part et doivent contribuer encore à la réalisation de l’essence divine dans le temps; et ces convictions, au milieu des tempêtes, des douleurs et des angoisses de celte vie , prêteront force et vigueur, confiance et sécurité inébranlables en Dieu.

Messieurs, nous avons encore à nous expliquer sur les ques lions fondamentales de la liberté humaine et de la divine Providence.

Dieu, toujours un, toujours le même, est le principe et la fin de sa vie, c’est-à-dire que Dieu se pose, se détermine luimême, qu’il développe lui-même son essence infinie dans la vie infinie. Or , la faculté de déterminer soi-même le développement de son être , voilà ce que j’entends par liberté. La liberté infinie, inconditionnelle, absolue, c’est la forme dans laquelle Dieu opère ce développement dans le temps infini.

Tout être fini , créé par Dieu , est également doué de la faculté de se développer dans le bien : seulement cette faculté

COl’RS DE PHILOSOPHIE

n'cst pas illimitée. Comme les êtres finis concourent tous, dans leurs sphères respectives, aux desseins de Dieu, principe et source de toute vie, leur liberté reçoit ses conditions de la liberté infinie de Dieu et de la liberté individuelle des autres êtres rationnels dont ils partagent la vie. Ils sont donc libres d’une manière limitée dans le temps sans limites; d’où il résulte que toutes les manifestations, tous les actes de cette liberté finie ne peuvent avoir lieu que sauf la liberté infinie de Dieu , de laquelle , en dernier résultat , dépend la liberté humaine.

Quant au second point , la Providence , Dieu , dans ses saintes volontés, embrasse l’organisme tout entier de la vie, lui imprimant le mouvement et la direction avec un amour sans bornes; il voit la vie humaine dans son présent, son passé et son avenir ; il règle ses décrets éternels sur la possibilité de cette vie finie; et, sous ce rapport, Dieu pourvoit à l’humanité , en même temps qu’il prévoit pour elle. L’homme doit agir dans la plénitude de sa liberté pour atteindre au but que Dieu lui a posé, et qui ne peut être que le bien, c’est-à-dire, l’harmonie, dont tout l’univers visible nous offre le spectacle.

La liberté des êtres bornés en Dieu existe avec la liberté inconditionnelle de Dieu. La liberté des êtres finis, à chaque degré de l’être et de la vie, est elle-même éternellement causée on Dieu et par Dieu. C’est pourquoi elle est à l’être conditionnel ce que la liberté infinie de Dieu, comme être primordial, est à son existence inconditionnelle. Aussi y a-t-il identité, sauf la différence du fini et de l’infini, entre la liberté des êtres rationnels finis et la liberté de Dieu (I). Ainsi la Ii-

(1) .l’espère que ce langage métaphysique n’effrayera plus personne

DE L’HISTOIRE

berlé de l'èlre fini est appelée à représenter le seul bien ; et c’est en cela que l’homme se montre l’image de Dieu. L’usage ou l’abus de la liberté ne saurait produire , dans le temps , rien qui puisse déranger les plans de Dieu, rien à quoi il n’ait été pourvu par l’essence éternelle des êtres , par les lois éternelles de la vie. Et comme Dieu est omniscient, rien ne peut se faire par la liberté que Dieu n’en sache la possibilité, la réalité, rien qu’il n’ait admis dans ses desseins pour réaliser le bien dans le monde. Il faut remarquer, en second lieu, que Dieu règne avec une liberté infinie comme providence sage, juste, aimante; il a, par conséquent, la puissance et la volonté de ployer la liberté de l’être rationnel à la loi éternelle de la liberté finie , mais sans la détruire ni la suspendre, de la manière qu’il convient aux plans que Dieu a tracés dans le temps; et Dieu, parla, a la faculté de permettre ou d’empêcher, en entier ou en partie , toute manifestation individuelle de la liberté qui contrarierait le bien qu’il a en vue.

Ici se rattache la question de la révélation. Quand une réforme radicale des intelligences et des institutions est devenue nécessaire, il s’opère une révélation dans tous les esprits supérieurs que la Providence marque pour le salut de l’humanité; ces hommes sont d’autant plus grands qu’ils sont plus imprégnés de l’esprit divin, c’est-à-dire que leurs idées et leurs doctrines sont plus larges et plus conformes à la vraie nature de l’homme et des choses. En vain le déisme objecte que cette intervention divine est incompatible avec les lois

aujourd’hui. Depuis quela philosophie allemande a été dévoilée à l’intelligence des Français par SI. Viclor Cousin, il n’est plus permis d’ignorer cette terminologie.

éternelles auxquelles Dieu a soumis la direction du monde : toutes les lois présupposent des agents qui les exécutent et à qui elles se rapportent. Dieu gouverne, il ne saurait être passif à l’égard des hommes. D’ailleurs, les faits de l’histoire prouvent l’intervention divine. Quand l’humanité est arrivée haletante, épuisée, au terme d’une de ces évolutions, le bras de Dieu lui donne un nouvel essor et la lance dans des voies nouvelles (1).

La théorie, messieurs, dont je viens d’exposer les premiers principes, et que j’aurai l’honneur de vous développer en entier, avant d’en faire l’application aux faits spéciaux, aj>partient, quant au fond , à un philosophe peu connu encore , mais le plus grand peut-être que l’on puisse citer après Leibnitz, à Krause, dont mon honorable collègue, M. Ahrens, a fait sentir la haute portée. De grands théologiens , d’illustres philosophes, de Bossuet à Hégel, ont traité avec éloquence, avec profondeur, une ou plusieurs parties de la philosophie de l’histoire; mais, dans leurs écrits, vous chercheriez vainement un système complet , une théorie satisfaisante sur le développement de l’humanité. Krause, le premier, a posé « priori les lois auxquelles l’humanité est providentiellement soumise, qu’elle doit accomplir avec le plein usage de son libre arbitre, et il a mis ces lois en rapport avec la marche générale de l’humanité.

Une fois cette exposition théorique terminée, nous nous mettrons en marche depuis les hautes régions de l’Asie , nous tâcherons de suivre de pas en pas les voies du genre humain, à travers le temps et l’espace, à travers le mouvement des

(1) M. Ahrens, Cours üc philosophie du droit, p. 397-399.

DE L’HISTOIRE

idées, des passions et des faits; d’appeler à la confrontation des découvertes de Krause le développement des peuples , et de vérifier si nous pouvons reconnaître un nouveau titre de gloire à un homme qui en a déjà tant d’autres, et particulièrement celui d’avoir vécu martyr de ses convictions. Cet homme, messieurs, dont le nom vous est à peine connu, malheureux , proscrit , au lit de mort , tournant encore une fois ses regards vers cette humanité souffrante et militante, dont il avait partagé les douleurs et les combats, dit, en entrant dans la céleste patrie , ces paroles trois fois saintes : L’amour de l’humanité finira par remporter la victoire (1).

Messieurs , je le répète avant de finir, ce sont les idées cl les idées seules qui doivent nous guider dans nos investigations. Je me propose donc de consacrer la prochaine séance au grand et difficile problème de la destination de l’homme, dont la solution nous initiera à nos études ultérieures. Mais je prévois dès à présent que, dans le cours de ces leçons, bien des choses paraîtront hasardées, bizarres même; peut-être ira-t-on jusqu’à n’y voir que des rêves, que des utopies. Toutefois, la critique consciencieuse ne m’effraiera pas, encore moins la satire inspirée par la malveillance. Je resterai fidèle à ma bannière; je suis décidé à suivre ma carrière jusqu’au bout, bien que j’en voie les aspérités.

(1) Quant aux développements de ce cours, je les ai pris DE PARTOUT. J’ai tiré tout le parti possible des Idées de Herder et des Leçons de Schlégel et de ltégcl sur la philosophie de l’histoire. Je prie le lecteur de prendre acte de cet aveu , car je ne citerai pas ces auteurs au bas des pages. Du reste, mon Introduction à l’Histoire (Bruxelles , chez De Mat, 1836) prouve qu’en bien des points j’avais pressenti quelques-uns des philosophes historiens de l’Allemagne, avant la publication de leurs leçons.

COUKS DE PHILOSOPHIE

line université, messieurs, doit être la représentation vivante de l’universalité des connaissances humaines. Son Lut est d’initier la jeunesse à la science; d’élever ses sentiments par la contemplation des idées ; de faire des hommes , non seulement dévoués à une profession spéciale, mais encore aptes à saisir les faits dans leur essence intime, dans leurs causes et leur portée, propres à suivre le mouvement intellectuel, moral, religieux et politique de la société. Nous pouvons le dire sans ostentation, l’université libre, quelles que puissent d’ailleurs être ses imperfections, a, sous ce rapport, pris une heureuse initiative. L’injustice seule pourrait le lui contester (1). Malheur à l’institution qui ne tendrait

(1) On le sait, aucun établissement du inonde peut-être n’a eu tant d’obstacles à vaincre que l’université libre. La Revue dite de Bruxelles a été créée exprès pour la dénigrer et la calomnier. Il n’y a pas jusqu’à M. Thiersch qui ne se soit laissé prendre à l'hameçon. Entre autres choses merveilleuses que le touriste germanique raconte dans son ouvrage sur l’instruction publique, il dit que les élèves de notre université, pour compléter leurs leçons , ont besoin d’avoir recours aux cahiers des professeurs de I.iége et de Gand!... Comment un homme de la portée de M. Thiersch a-t-il pu se laisser endoctriner d'une aussi pitoyable façon? Et n’csl-ce pas agir plus qu’en touriste que de porter un jugement tranché sur une institution qu’on n’a vue ni de loin ni de près? M. Thiersch était venu à Bruxelles pendant les vacances, les salles de l’aniversité étaient fermées, il ne trouva ni élèves ni professeurs, excepté M. Baron, à qui il parla des tendances envahissantes de l’épiscopat belge et ne cessa de répéter cette phrase qu'il a reproduite, depuis, dans son livre : « Vous serez mangés, messieurs, mangés jusqu'aux os, préparez-vous à subir votre sort! » Puis il soutint qu’en faisant la révolution, le clergé belge n’avait eu d’autre but que de s'emparer du monopole de l'instruction publique dans tous ses degrés. (Voyez l’ouvrage de M. Thiersch, t. II, p. 541.) Lorsqu’on a répété cette objection à la Revue de Bruxelles, elle a répondu : « Oui, il y

pas au même but; elle ne verserait dans le monde que des hommes à idées étroites , sans principes et sans convic-

a un monopole qui procède /hfa/cmcni (/) de la libre concurrence, c’est le monopole de la production meilleure, et la libre concurrence est spécialement destinée à produire ce monopole-là. »

Ainsi, aux yeux de ces messieurs, la science est une marchandise, elle se débite comme du poivre et de la cannelle. La comparaison est noble pour des spiritualistes ! Mais puisque vous nous avez placé sur le terrain de l’économie politique, nous allons vous y suivre. Nous vous répondrons : « Oui, la concurrence qui existe entre vous et nous conduit à un monopole odieux, intolérable, aussi longtemps que les instruments de production se trouvent engagés à votre service, aussi longtemps que les moyens de lutte sont inégaux. Si le seul résultat du monopole était de payer cher de bonnes marchandises, le mal ne serait pas grave; mais il est évident que lorsqu’une seule personne concentre dans ses mains le commerce entier, elle est non-seulement maltresse de fixer irrévocablement ses prix, mais encore la quantité et la qualité, saps compter qu’elle aura intérêt à ne plus tenter aucun perfectionnement. Or, c’est là ce qui arrivera dès que vous aurez accaparé l’instruction publique tout entière, comme l’a dit fort bien votre ami intime, le protestant Thiersch. Mais dès l’instant que vous ne détiendrez plus, contre tout droit et justice , les acquisitions faites par l’État à Louvain, depuis 1817, en livres et en instruments de tous genres ; dès que vous aurez été condamnés à partager avec les autres établissements les nombreuses bourses de fondation sur lesquelles vous n’avez aucun titre de jouissance exclusive , dès que vous aurez cessé de dominer par le monopole de la loi électorale, alors vous viendrez nous parler d’une concurrence légitime, d’un monopole qui procède fatalement de cette concurrence. »

Heureusement , l’université de Bruxelles a trouvé , en Allemagne , des appréciateurs moins injustes, et certainement moins légers que M. Thiersch. Les Annales de Heidelberg, dans leur n°du mois d’avril de cette année, contiennent un article remarquable de M. le professeur Mohle sur l'état du haut enseignement en Belgique.

lions, lesquels continueraient cette œuvre si malheureusement commencée d’individualisme et des ceplicisme qui mine la société (1).

(1) Voyez M. Ahrens, Cours de philosophie du droit, p. 150-132.

Page 1