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DEUXIÈME LEÇON

27 janvier 18*0.

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l)e la destination de l’homme. — Différence entre la destinée de l’homme et celle des autres êtres. — La parole, signe de la sublime destination de l’homme. — Nécessité de s’élever aux choses spirituelles. — Dieu, dernière fin de l’homme.— Dieu, tout harmonie, et par conséquent, tout bien. — Tout découle de cette idée : la liberté, la moralité, le droit. — Définition de l’État. — Invariabilité de l’idée du droit. — Des maximes : Liberté en tout et pour tous; laissez dire, laissez faire. — De la constitution politique d’un État. — Intervention divine dans la vie, prouvée par l’histoire. — Du mal. — Le mal n’est pas un principe, c’est une anomalie. — Exemples tirés de l’histoire. — Le désir du perfectionnement inné à l’homme. — La spontanéité , une des causes du mal ; une des causes du bien. — Direction de cette faculté vers Dieu. — Progrès religieux et libéral. — La vieille doctrine de Satan gouverne encore le monde. — Réfutation de cette doctrine.

Messieurs,

Comme je l’ai annoncé dans la séance de lundi dernier, je m’occuperai aujourd’hui de l’important et difficile problème de

la destination de l’homme. Le sujet a déjà été traité par M. Ahrens (1); ma tâche en sera d’autant plus facile.

Tous les êtres ont leur destination spéciale, qui leur est imposée par leur nature; et parce qu'elle leur est ainsi imposée, tous y tendent avec énergie. Mais il n’a été donné qu’à l’homme , le chef-d’œuvre de la création sur la terre, de connaître, de savoir, de comprendre la sienne.

En effet, l’esprit qui l’anime lui donne la connaissance, la conscience de lui-même ; il détermine, avec pleine liberté, sa volonté et ses sentiments. L’esprit humain reconnaît Dieu, il aspire à Dieu , c’est-à-dire au bien : facultés refusées à l’animal et à la plante.

Quant au corps , nul animai n’est doue de la même harmonie de forces. Chez l’animal, c’est tantôt tel organisme qui prédomine, tantôt tel autre; telles forces ou telles autres obtiennent la prépondérance. Aussi, messieurs, quelque intelligence, quelque sagacité qu’on ait prétendu attribuer aux animaux, jamais du moins on n’a pu prouver qu’ils aient l’idée de Dieu, l’intelligence de l’univers, et qu’ils se proposent pour but la réalisation du bien.

Le stationnarisme est le lot de l’animal ; de l’homme, c’est le progrès. Je ne disconviendrai cependant pas qu’une bonne part des hommes et des peuples sont encore au degré de l’animalité, parce qu’ils s’ignorent eux-mêmes, qu’ils ne connaissent ni Dieu, ni tout ce qu’il y a de grand dans la nature, et qu’ils s'abandonnent aux seuls instincts du plaisir et de la douleur. Mais cela prouve-t-il que l’homme soit enchaîné au pied de l'échelle, qu’il ne puisse, qu’il ne doive pas la gravir,

(1) Cours de philosophie, t. Il , p, 267-322.

DE L’HlSTOlllE.

alors qu’on l’aura placé dans les conditions essentielles de son développement?

Le titre le plus brillant de l’homme, c’est que, parmi toutes les créatures terrestres, lui seul a reçu le don de la parole. Le verbe , la parole , voilà la base principale de sa dignité et de sa sublime destination ; car la parole implique nécessairement la conscience et l’entendement , et elle est pour tous un lien d'amour, un instrument de réconciliation , un organe de commandement, de justice et de création.

La nature parle aussi un langage -, mais ses tropes ont besoin d’une intelligence qui en ait la clef et sache s’en servir, qui puisse démêler le mot de ses énigmes, en énoncer le sens occulte et en proclamer la majesté et la grandeur. Celui-là seul à qui la parole échut en partage fut, par ce fait, installé en qualité de souverain des créatures.

« Il faut , dit saint Paul , traiter spirituellement les choses spirituelles. Or, l’homme animal n’est point capable des choses qui sont de l’Esprit de Dieu ; car elles lui paraissent folie, et il ne peut les comprendre, parce que c’est par une lumière spirituelle qu’il faut les juger. » (1° Épitre aux Corinthiens, U , 13 et 14.)

Si donc nous voulons la solution rationnelle du problème de la destination de l'homme, il convient de nous abstraire entièrement du milieu extérieur dans lequel nous vivons, de dire un adieu suprême aux vieilles idées et à la vieille politique, désormais frappées d’impuissance et de mort, et de nous réfugier dans le sanctuaire de l’intelligence. Car, comme le dit le plus docte des apôtres (1° Cor., h, 15), l’homme spirituel juge de tout et n’est jugé de personne.

Arrière donc cette vile tourbe de sophistes qui croient rendre

justice à l’homme, en lui assignant le premier rang parmi les singes! arrière cette humiliation sacrilège! Opposons-leur de toute la force de notre âme, la croyance que l’homme, par son origine, fut destiné à être le vrai maitre, quoique subordonné, le dominateur réel du monde qui l’entoure, en un mot, le représentant de Dieu sur la terre. Si son empire n’est point tel qu’il pouvait, tel qu’il devait être, qu’il ne s’en prenne qu’à lui.

Un simple regard jeté sur cet univers visible suffit pour nous convaincre que tout y est harmonie, et, par conséquent, perfection ; car l'harmonie, c’est le bien et le beau : dérangezla, vous produisez le mal et le laid. Dieu, l’auteur suprême, est tout harmonie , aussi bien que les lois par lesquelles il régit toutes choses. Étant l’harmonie infinie, il est donc aussi le bien infini. L’homme, à la fois matière et esprit finis, qui tous les deux sont conlènus en Dieu, a, par suite, en Dieu sa dernière raison; car c'est en lui qu’il a la vie, le mouvement et l’être ( Jetés des Jp., xvu, 28).

Dieu est donc le bien infini et absolu, et ce bien, il le manifeste dans son essence, répandue, à divers degrés, dans tous les êtres.

Dieu étant tout harmonie, c’est-à-dire tout bien, ne peut vouloir que le bien; et si le mal existe, comme nous le verrons, gardons-nous d’en rejeter la cause sur l’auteur de tout bien.

On a donné de nombreuses formules du bien. Vousconnaissez la maxime platonicienne : « Agis d’une manière conforme à ton perfectionnement. >• — « Agis, disent les stoïciens, d’une manière conforme à la nature. » — « Agis, dit Kant, de façon que la règle de ton action puisse devenir une règle générale. » — Nous disons : « Autant que possible, agis en te conformant à l’harmonie générale, à Dieu, à l’absolu. »

C’est l’homme seul, messieurs, qui réalise le bien avec la conscience de ses actes, d’où résulte la moralité. L’homme aussi étant la manifestation terrestre la plus parfaite de l’essence divine, en résumant en lui, comme être synthétique, toutes les qualités principales des êtres finis, il en résulte pour lui la mission de développer sa vie comme vie harmonique du monde, c’cst-à-dirc de comprendre l’absolu, de s’élever à l’absolu, partant, de ne faire le bien que pour le bien, sans expectative d’intérêt ou de récompense matérielle. L’athée même, s’il fait bien pour le bien , reconnaît malgré lui , s’il est possible, quelque chose d’absolu, dont une pensée approfondie lui découvrirait la source dans l’être absolu.

Comme le bien de l’homme consiste dans le développement de toute son essence, dans l’application de scs facultés à tous les rapports où il se trouve comme être synthétique, il en résulte que ses relations avec la matière et les choses physiques ne sont pas moins importantes que ses rapports spirituels. La matière, création de Dieu, aussi bien que l’esprit, est sainte comme l’esprit; et la dégradation du corps entraîne l’esprit dans son avilissement. Le rapport particulier de l’homme avec la matière, caractérisé par la jouissance sensible, n’est donc rien de mauvais en soi : il est bon et nécessaire, mais subordonné. Car de même que les faits, les phénomènes, qui forment le côté sensible de la nature, sont soumis à des lois supérieures, à des lois spirituelles; ainsi toutes les jouissances sensibles doivent être harmonisées, utilisées, par les sentiments supérieurs, par les sentiments spirituels. Je dis harmonisées et utilisées, et non détruites ; car vouloir anéantir la matière et les passions, c’est pécher contre Dieu, c’est sc révolter contre les lois mêmes par lesquelles il régit l’univers

physique. Or, le seul sentiment capable de mettre l’ordre, l’harmonie dans les sentiments inferieurs de l’homme, c’est le sentiment de Dieu. Quand l’homme conçoit et sent véritablement Dieu dans la nature, les sentiments inférieurs se taisent, ils s’imprégnent de ce sentiment supérieur qui les moralise, en les mettant dans un accord parfait. Prédicateurs insensés, vous qui avez exclu Dieu de la nature, pourquoi vous acharnez-vous contre le sensualisme qui envahit le monde? Cet effrayant fait social retombe de tout son poids sur vos fausses doctrines qui ont rendu la nature athée et qui l’ont livrée sans retenue à tous les débordements de l’homme. Croyez-moi, si on ne lui avait pas voilé la présence de Dieu dans les choses physiques, il aurait reculé devant les horreurs babyloniennes dont il a souillé la matière. Pour moraliser les rapports de l’homme tant avec la matière qu’avec l’esprit il n’y a qu’un moyen, c’est de fortifier en lui la conviction que Dieu est un être de l’essence duquel tout participe et qui par sa présence donne à toutes choses dignité et sainteté.

La réalisation du bien, opérée moralement dans des intentions pures, constitue chez l'homme la vraie et parfaiteliberté ; car ce qu’on nomme vulgairement le libre arbitre, cette faculté d’adopter ou de rejeter après délibération, ne peut conduire à des résultats salutaires que lorsqu’il est déterminé par des vues d’ordre et de bien-être général. La liberté a sa source dans la raison ; conséquemment, les hommes ne peuvent être élevés à la moralité que par le libre développement de celte faculté puissante; conséquemment aussi, la liberté est un principe saint et sacré , un droit aussi imprescriptible, inviolable, inaliénable, que la raison. Mais il faut bien se garder (je reviens sur ce point) de confondre la liberté avec le libre arbitre, avec

DE L’HISTOiRE.

ce qu’on appelle la liberté en tout et pour tous, qui est la formule la plus nette de l’égoïsme général où nous sommes arrivés. Quand l’homme n’a plus de devoirs sociaux; quand on lui dit qu’il n’a plus à se régler sur le bonheur de la société tout entière, alors chacun est son maitre, son roi et son Dieu; alors il se forme une nouvelle féodalité qui a pour noble devise : Chacun chez soi, chacun pour soi, et sauve qui peut! Et vous qui , du matin au soir et du soir au matin, prêchez au peuple celte belle doctrine, vous vous plaignez de cet individualisme qui dévore la société ; vous vous lamentez que le civisme , cette vertu qui exige la préférence continuelle de l'intérêt public sur l’intérêt privé, s’éteigne douloureusement dans tous les cœurs, taisez-vous , car vous n’avez pas le droit d’élever la voix, si vous voulez être conséquents avec vous-mêmes.

Après avoir considéré le bien dans son essence et dans sa forme, la moralité, et par rapport à sa faculté, la liberté, nous avons à examiner les conditions nécessaires à sa réalisation, recherche qui nous conduira à une autre idée fondamentale de la destination de l’homme, celle du droit et de la justice.

Ici, messieurs, nous devons nous arrêter un peu plus longtemps, précisément pour échapper au reproche de vague et d’arbitraire, accusation habituelle, et méritée, contre la philosophie de l’histoire. Nous avons besoin de mettre notre théorie d’accord avec ces grandes idées, siplustard nousvoulons porter uncoupd’œil impartial sur l’histoiredes institutions politiques.

L’univers créé n’existe et ne se développe qu’à certaines conditions, dont l’accomplissement est de toute nécessité. Ces conditions , ou plutôt ccs rapports résultent les uns des autres par un enchaînement déterminé. Or, l’ensemble des conditions qui doivent être remplies dans la vie de l’humanité,

dans la société, avec liberté, c’est-à-dire en connaissance de cause, voilà ce que nous appelons le droit, qui, lui aussi, est, comme on voit, d’origine céleste, d’autant plus que l’homme, étant un être fini et conditionnel, ne peut se suffire à lui seul pour réaliser le bien auquel sa nature l’a destiné. Son développement, soit intérieur soit extérieur, tient donc à différentes conditions en dehors de sa puissance, mais que d’autres êtres sont chargés d’accomplir à son égard. Ces conditions se rangent en deux classes principales, selon qu’elles résident dans la nature extérieure, ou qu’elles dépendent de la volonté humaine et peuvent ainsi former un objet de prestation et d’obligation entre des êtres libres. Les conditions auxquelles les hommes sont réciproquement soumis, sont aussi variées que les fins contenues dans le but général de l'homme et de l’humanité. A ce point de vue, nous pouvons définir le droit et la justice : l’ ensemble des conditions dépendantes de la volonté humaine et nécessaires d /’ accomplissement du but général de l’homme et de tous les buts particuliers qui y sont renfermés. C’est ainsi que la propriété est un droit, parce qu’elle est une condition d’existence et de développement physiques ; c’est ainsi encore que l’homme peut prétendre, en droit, que la société lui fournisse les conditions nécessaires à son développement intellectuel, conditions qui sont accomplies par l’éducation et l’instruction. Mais le droit et la justice, conçues en ce sens, n'ont obtenu , dans notre imparfaite civilisation , qu’une réalisation imparfaite.

L’institution à laquelle incombe le devoir de protéger et de maintenir le droit, tel qu’il vient d’être défini, c’est l’État.

Du principe que nous venons d’établir découle une première conséquence: c’est que l’État doit garantir atout homme

les moyens de développer toutes ses facultés, particulièrement la liberté : et, par réciprocité, que tout homme à son tour doit concourir à assurer les mêmes moyens à ses semblables.

La liberté morale présuppose l’instruction nécessaire pour discerner le bien du mal, d’où il suitque la société doit veillera ce que, le plus promptement possible, tous les hommes sortent des ténèbres ; que tous ouvrent leurs cœurs aux impressions saintes du bon et du beau; en un mot, que les entraves mises à la liberté interne, à la vraie liberté, par le double fatalisme de la misère etde l’ignorance, tombent et disparaissent sans retour.

Voilà pour le droit matériel, voici maintenant pour le droit formel.

Le droit doit être égal et le même pour tous ; mais si les hommes, par leur essence éternelle, et dans le temps infini, sont tous égaux, et peuvent prétendre, en tant qu’hommes, à tous les mêmes droits ; d’un côté, considérés dans l’espace circonscrit de la vie, ils se distinguent par des nuances de capacité, d’activité, de constitution physique, d’àge, etc. C’est là ce qui crée les individualités ; et le droit, qui est appelé à réaliser les conditions nécessaires à tout ce qu'il y a d’essentiel dans la vie, doit aussi présider au développement de cette vie, d’après ces diversités fondamentales. L’homme, dans son existence terrestre, ne fait valoir qu’une seule fois son individualité ; c’est pourquoi le droit doit en être consacré comme étant d’ordre divin. De là le principe suivant : Les droits généraux de tous les hommes sont égaux; mais les droits du développement spécial de chacun n’en sont }mis moins sacrés; par conséquent, il faut assurer à chacun toutes les conditions exigibles pour ce développement.

Ce principe est, comme vous voyez, messieurs, diamétrale-

ment opposé à l'opinion qui prétend que tous les hommes, sans exception, ont purement et simplement des droits identiques ; mais davantage encore à la maxime égoïste qui ne reconnaît que des droits individuels et rejette toute idée de droit général, de droit commun à l’humanité. Ainsi, de notre point de vue, le droit général du développement physique, intellectuel et moral pour tous les hommes, voilà la base invariable, éternelle, universelle du droit. C’est sur celte base que doit être déterminé le droit de chacun, d’après les diversités individuelles et spéciales qui le caractérisent.

Le droit étant fait pour l’humanité, et celle-ci étant essentiellement progressive, il en résulte que le droit doit suivre pas à pas le développement humain, et marcher en harmonie avec tout ce qui est éternellement vrai , éternellement bon , éternellement beau.

Ayant admis que le droit se rapporte à tous les buts, à toutes les branches de l’activité sociale , il est sensible qu’il y a un droit pour les facultés fondamentales de l’homme, un droit pour son développement intellectuel, pour les sciences et les beaux-arts, comme pour les arts utiles ou d’industrie, pour l’échange des produits intellectuels ou matériels, ou le commerce. Le droit se rapporte à chacune de ces branches pour lui fournir ses conditions d’existence et de progrès , et sa sphère est, à cet égard, aussi étendue que le domaine de l’activité intellectuelle ou sociale. Néanmoins, le droit ne touche à ces différentes sphères de l’organisation humaine que par un côté, c’est-à-dire pour autant qu’elles sont dépendantes des conditions placées dans la volonté humaine. Le droit ne doit pas intervenir dans le mouvement interne de ces sphères; mais il doit veiller à ce qu’elles ne s’entre-heurtent pas,

DE L’HISTOIKE.

qu’elles ne se nuisent pas mutuellement dans leur action intérieure, qu’elles ne se détruisent pas. La morale aussi exige que, dans tous les domaines de l’activité sociale, le développement de l’homme soit libre, parce qu’il n’y a de progrès durables que ceux qui se font avec spontanéité. Le droit , et j>ar conséquent, l’autorité sociale, l’État, qui a pour mission l’application du droit et de la justice, loin d’entraver cette spontanéité, cette liberté , doit la garantir et lui fournir ses conditions nécessaires. La société étant ainsi composée de diverses sphères d’activité, et chaque homme devant trouver sa place dans un de ces organismes, on voit que tous et chacun sont appelés à concourir au maintien de l’harmonie générale. Sous ce rapport, on peut dire que tout membre de la société fait partie de l’État, que l’État c’est toute la société.

Cette idée du droit est aussi invariable que la nature humaine, parce qu’elle jaillit directement des besoins réels de la nature humaine. Tout ce qui lui est contraire, que ce soit un seul qui gouverne, ou bien que le pouvoir appartienne au petit nombre ou à la masse, doit être considéré comme nul, et là contre, tout homme a le droit de protester et d'agir par tous les moyens humains. En présence des lois éternelles de Dieu, il n’v a ni souveraineté du roi, ni souveraineté du peuple. Là Dieu seul est roi, Dieu seul est maître.

D’après la définition que je viens de donner du droit et de l’État , vous vous êtes , sans doute , déjà aperçus , messieurs , que l’action de l’État ne peut être purement négative, et que la maxime gouvernementale : Laissez dire, laissez faire, pendant de la maxime : Liberté en tout et pour tous , ne peut plus être de stricte application dans la société telle que je la conçois. Tenu de fournir à toutes les sphères sociales les conditions

de leur développement, l’État reçoit par cela meme une mission positive qu’il doit remplir en appliquant le droit avec équité, sans exception , sans préférence. Son premier devoir, son devoir le plus sacré , c’est de peser toutes ces sphères dans la même balance, de leur appliquer à toutes le meme poids et la même mesure, de n’en favoriser aucune aux dépens de l’autre, et de ne pas imiter ces institutions qui, fondées dans un but d’équilibre et de pondération, n’équilibrent rien, ne pondèrent rien ; qui , au contraire, fomentent des partis pour les détruire les uns par les autres, et sur leurs ruines asseoir les intérêts d’un jour.

En ce qui concerne la constitution politique d’un État ainsi conçu, prenons exemple du corps humain. On donne le nom de constitution à l'ensemble des conditions auxquelles ce corps existe, et celles surtout qui lui assurent la vie et l’exercice de ses fonctions. C’est dans le même sens que nous appliquons ce mot au corps politique (1), et que nous le donnons exclusivement aux organisations qui sont d’accord avec les principes des sciences sociales, c’est-à-dire à celles qui semblent propres à garantir non-seulement l’existence d’un peuple sous une volonté gouvernementale , mais encore l’accord de cette volonté avec la volonté de tous ; non-seulement l’action de ce peuple sur lui ou les autres, mais encore la félicité de tous comme résultat de cette action. Les gouvernements doivent donc tendre constamment à se rapprocher du but que fournissent les sciences sociales. Ce but, le but des hommes réunis en société, est double : il comprend leur perfectionnement et

(1) Les Grecs se servaient du mot bien-cire, pour désigner la constitution physique comme la constitution politique.

DE L’HISTOIRE

leur bonheur. Aussi la scienee sociale doit-elle toujours considérer, d’une part, l’effet moral que devra produire sur chaque homme sa participation au pouvoir politique , d’autre part , la sécurité et la prospérité qu’il attend de ce pouvoir. Tout citoyen a le droit de réclamer sa part de liberté politique, parce que c’est un moyen d’amélioration ; mais aussi la société a le droit de réserver une influence prépondérante à l’intelligence et à la vertu, pour être bien conduite (1). C’est là ce que n’avaient pas compris les républiques anciennes , ce que leur reprochaient leurs citoyens les plus sages et les plus purs , Pythagore, Socrate, Platon, et tous ceux qui ont suivi leurs vestiges ; et c’est précisément ce qui constitue une des parties les plus essentielles de la politique du christianisme.

Mais le droit ne concerne pas seulement la vie humaine; il s’applique à toute la vie de l’univers, c’est un attribut de la Divinité ; car Dieu étant le bien de toute vie, renferme et fournit pour la réalisation de ce bien et de tout bien particulier les conditions nécessaires. Dieu fait droit à toute vitalité, à tout développement ; mais celte justice de Dieu consiste à mettre à la portée de chaque être les conditions les plus propres à son développement, à atteindre progressivement sa destination. Cette justice respecte également la liberté et la moralité ; aussi est-ce à l’homme et à la société d’y conformer la règle de leur conduite. Dieu n’intervient qu’en tant que la disposition de la vie le permet; jamais cependant il n’abandonne les hommes à leur sort. Dieu étant en union directe avec tout être, et tout être vivant et respirant en lui , Dieu intervient dans toute vie

(1) Encyclopédie des gens du monde , article Constitution , par M. de Sismondi.

individuelle, quoiqu'il soit très-difticile à l'esprit borné des humains de constater cette intervention dans tout acte particulier. Mais quiconque étudie philosophiquement l’histoire doit être frappé de ce fait , qu’à toute époque qui réclamait une rénovation sociale par la rénovation des idées, ont apparu des hommes qui ont accompli la révolution nécessaire. Oui, messieurs, aux époques critiques, à ces temps d’épreuves qui tourmentent le genre humain, l’histoire révèle cette vérité, que les actes les plus importants de la vie interne et externe des nations se régularisent et se consolident , non pas par les peuples en masse , mais par quelques hommes supérieurs , véritables Messies de la société. L’action des masses , c’est la destruction ; mais c’est aux hommes qui ont le sentiment , la vie dusiècle, chez qui le verbe s’est fait chair, qu’il appartient de fonder pour le peuple. Vous êtes arrivés, par exemple, à une période où le génie ne sait reconnaître ni suiv re son véritable instinct , où rien de grand ne se fait , où tout est vague et flottant ; mais quand les temps serontaceomplis, quand l’heure sera sonnée, voilà que Dieu détache de son essence la plus précieuse les sauveurs de l’humanité. Doués de la toute-puissance du génie, enflammés de tout le zèle de l’apostolat, d’une main , ces hommes repoussent les fausses tentatives du passé; de l’autre, ils réunissent dans un faisceau harmonique les idées nouvelles et les asseyent sur des bases fortes et durables (t).

Impossible d’expliquer par le pur effet du hasard une telle régularité dans l’apparition de ces Immmes supérieurs. Les circonstances peuvent réveiller le génie; mais le créer, jamais.

(1) Voyez mon Introduction « l'étude philosophique de l' histoire de l' Humanité, p. 16etl7.

DE L’HISTOIRE. 37

La manière dont toutes les idées ont propagé leurs conquêtes et fondé leur empire, malgré les obstacles les plus graves, présente quelque chose de surhumain qui indique l’intervention de la justice de Dieu. Gardons-nous, toutefois, de faire consister cette justice dans le châtiment conçu comme infliction volontaire d’un mal ; elle ne peut consister que dans l’éloignement de l’injustice et dans sa réparation. Et comme la principale cause du mal réside dans l’ignorance, dans l’égarement ou la dépravation de la volonté, c’est sur elle encore qu’il fautagir, en corrigeant l’homme. La correction, l’amendement, peuvent être le but du châtiment. Déjà la justice humaine commence à revêtir ce caractère plus rationnel ; à plus forte raison est-il temps de redresser les idées erronées que l’on s’est faites de la justice de Dieu. D’ailleurs, les conséquences inévitables de toute injustice sont toujours un mai pour qui l’a commise. L’homme qui a blessé les intérêts ou l’existence de ses semblables , retarde par là même l’accomplissement de sa destinée ; il se condamne à des efforts d’autant plus longs, d’autant plus pénibles pour se relever de son abaissement. L’expiation sera proportionnée à la faute ; mais la justice divine l’aidera encore dans ses retours, et le ramènera dans les voies de sa destination.

Nous venons de déterminer le bien, la moralité, et le droit ou Injustice ; il nous faut voir maintenant en quoi consiste le mal.

Le mal , loin d'être quelque chose en soi (à se ) , existe uniquement ou parce que des choses, bonnes en elles-mêmes, sont placées dans de fausses relations, ou par l’absence d’une chose là où elle devrait être. Ainsi , pour nous en tenir momentanément au mal physique , les tremblements de terre , les monstruosités accusent de faux rapports qui ont troublé dans son

action la vie de la nature. Par le même motif, les maladies sont un mal physique , quoique le plus souvent elles soient causées par l’esprit qui ne s'est pas bien servi du corps. Dieu même ne méconnait pas le mal comme tel , et c'est pour cela que, dans sa clémence infinie, il dirige sa volonté vers la destruction du mal , destruction à laquelle tous les êtres intelligents sont obligés de concourir. Toutefois ce qui est éternel dans l'immense univers n’est aucunement sujet au mal , parce que, affranchi de changements, il n’est pas exposé à tomber dans des rapports faux. Ainsi, Dieu, la nature infinie, l’esprit infini , ne sont pas , quant à leur essence, capables de pâtir du mal ou de produire le mal. Ainsi, ces élus de l'humanité, que tous leurs élans portent à s’unir avec Dieu, à lui soumettre leurs actes et leur volonté, peuvent toucher de si près à l’infini que le mal ne saurait les atteindre , qu’ils soûl inaccessibles à la honte, au mépris, aux souffrances et à la mort.

Le mal n’est pas non plus une substance; il n'est que la négation du bien, le contraire de la substance du bien et, dès lors, il ne peut affecter le bien que partiellement. Le mal n’est qu’un accident, une exception. S’il en était autrement, c’està-dire si jamais le mal pouvait devenir un principe, une règle, il introduirait dans l’histoire un élément permanent de destruction, ou du moins de dissonance. Or, on le sait, jamais, à aucune époque, jamais même dans le chaos des cataclysmes les plus effrayants, l’harmonie générale de l’univers n’a été troublée; et quel que soit le mal fini qui se manifeste dans ce sublime chef-d’œuvre du Créateur, l’accord le plus parfait n’a pas cessé de régner dans ces myriades de mondes lumineux qui se balancent aux sons des célestes mélodies dans les profondeurs de l’espace.

DE L’HISTOIRE

Le mal est donc une négation, et il est de principe (pie toute négation est vouée à périr.

Quoique Dieu ne puisse jamais être considéré comme la cause du mal , on doit cependant convenir qu’il le laisse subsister. Le mal est, en effet, l’abus que commet l’homme dans l’usage du bien. Si, pour prévenir cet abus, Dieu devait arbitrairement et à tout moment intervenir dans la liberté humaine, il devrait nécessairement yinterveniraussi pour le bien, pour l’usage ; et, dès lors, comment l’homme, essentiellement libre, pourrait-il s’élever, avec la liberté, à la véritable liberté en Dieu? comment dès lors pourrait-il mériter et démériter, parce qu’en dernier résultat, ce ne serait pas lui qui agirait, mais Dieu ; et dès lors que deviendraient la constance, la fermeté, la probité, la justice, toutes les vertus?

11 y a plus, l’homme, dans son téméraire orgueil, prend souvent pour le bien ses mauvaises passions, ses idées et ses intérêts du moment ; alors il murmure contre Dieu , il accuse , il blasphème. Et pourquoi? parce que l’Être suprême lui refuse assistance dans des choses qui sont véritablement le mal. Certes, ce n’est pas à l’homme faible et borné, dont l’existence peut tenir à un courant d’air, de prendre Dieu à partie, d’argumenter avec lui sur ce qui est bien ou mal dans les desseins infinis de sa providence.

L’homme qui veut le bien consciencieusement, et qui néanmoins échoue dans ses bonnes intentions , doit se persuader que sa volonté était aveugle, puisque, avant tout, ce bien particulier devait se fondre avec les plans généraux de la Divinité, et que le mal n’est empêché qu’autant qu’il y est contraire.

Eclaircissons ce point par deux exemples tirés de l’histoire.

Lorsque sous le ciel étoile de Philippes, le poignard en

COUftS DE PHILOSOPHIE

main, el revoyant le fantôme fatidique de Sardes, Brutus s'écrie : « Vertu , vain mot, vaine ombre, esclave du hasard ! hélas ! j’ai cru en toi ! » je ne reconnais là que le disciple de Caton. Si Brutus avait possédé la vertu véritable, la vertu en Dieu, il aurait, en ce moment suprême, senti tout ce qu’elle offre de sublimes consolations, d’ineffables soulagements ; il aurait compris que la victoire d’Octave , avec toutes scs conséquences, tenait à l’ordre général et nécessaire du monde; maissi sa vertu n’était que du roide et dur patriotisme romain, quelle merveille alors que le plus faible succombât sous le plus fort (1)?

Et vous, pape Grégoire VII, et vous, qu’une école moderne, pleine de mensonges, a voulu faire passer pour le patriarche du libéralisme européen, vous qui, pour réunir entre vos puissantes mains le sceptre et l’encensoir, avez foulé aux pieds les franchises de l’Église (2) et jusqu’à la nature

(1) Mou Introduction, p. 50.

(2) Personne plus que moi n’a rendu justice aux nobles intentions et au grand caractère de Grégoire (Voyez le Recueil encyclopédique belge, t. 1", et mon Introduction); mais il m’est impossible de le considérer comme un libéral, et bien moins encore comme un démocrate. Jamais pape n’a formulé plus nettement les théories de l’absolutisme pontifical. Pans le code qu’il a rédigé lui-même, on lit :

Qubd romana Ecclesia à solo Domino sit fond ata.

Quod solus romanus pontifex ex jure dicatur universalis ■

Quàd legatus ejus omnibus episcopisprœsit in concilio, e liant inferioris gradûs, et adversùs eos sententiam deposilionis possit (tare.

Quàd absentes papa possit deponerc.

Quàd cum excommunicatis ab illo, inter caetera nec eâdem domo debemus ntanerc.

Quàtl illi soli licet pro temporis necessitalc novae leges condere, novae

DE L’HISTOIRE

humaine, vous aussi vous avez poussé contre Dieu un cri de désespoir, car vous avez dit : « J’ai suivi la justice et fui

plèbes congregare, de canonicâ abbatiam facerc, et contrà dit item episcopatum ditiderc et inopes unire.

Quàd solus posait uti imperialibus insignibus.

Quàd soliuspapœ pedes omnes principes deosculentur.

Quàd illius soli nomen in ccclesiis recitetur.

Quàd unicum est nomen in mundo.

Quàd illi liceat imperatores depunere.

Quàd illi liceat de sede ad setlem, necessitate cogcnle, episcopos transmutare.

Quàd de omni ecclesiâ quocunque toluerit clericum ordinare.

Quàd ab illo ordinatus alii Ecclesiœ prœesse potest, sed non militare, et quàd ab aliquo episcopo non debet superiorem gradum accipere.

Quàd nu lia synodus absque prœcepto ejus debet generatis vocari.

Quàd nullutn capilulum nullusque liber canonicus liabeatur absque illius auctoritate.

Quà<l sententia illius o nullo debeat retractari, et ipse omnium solus retractare posait.

Quà<l à nemine ipsejudicari debeat.

Quàtl nullus audeat condetnnare apostolicam sedem appellantem.

Quàd majores causa; cujuscunque Ecclesiœ ail cam referri debeant.

QuimI rom an a Ecclesiâ nunquàm erravit ne v in perpetuum, Scriplurâ testante, errabit.

Quàd romanus pontifex, si canonise fuerit ordinatus, meritis beati Pétri, indubitanter e/flcitur sanctus, testante sancto Eiinodio, papiensi episcopo, et multis sanctis patribus farentibus, sicut in decretis beati Symmachi papœ continetur.

Quàd illius prœcepto et licentiâ subjectif liceat accusare.

Quàd absque synodali contenta posait episcopos deponere et revonciliurc.

Quàd catholicus non habeatur qui non concordat romance Ecclesiœ.

Quàd it fidelitatc iniquorum subjectos potest absoltere. ( Concilia Collect. l.x. p. 110 cl 111).

l’iniquité, voilà pourquoi je meurs dans l’exil ! « Comme Brutus, vous êtes mort pour une idée que vous croyiez sainte ; mais la Providence est juste !

Revenons, messieurs.

Un des plus forts arguments que l’athéisme ait fait valoir contre laDivinité, est tiré du mal produit par la nature ; mais, je l’ai dit, la nature, elle aussi, vit et respire, et dès lors, ses mouvements peuvent produire le mal, comme ceux de tout autre être doué de vitalité.

Voici une autre réflexion : le mal n’étant qu’une anomalie, le bien finit toujours par triompher, dans l’avenir, des maux du présent; et c’est une assertion démontrée par l’histoire.

Sublimes figures de la Grèce et de Rome ! Trésors classiques! Temples, palais, trônes, autels, Césars, Déités antiques, vous êtes tombés! Et je conçois les douleurs de Julien, lorsque voulant retenir avec ses dieux le génie et la force de l’Empire, l’avenir apportait à ses oreilles le chant de triomphe du Nazaréen et les hurlements des loups de la barbarie; mais, ô monde antique, vous aviez bien mérité votre sort. A quel titre prétendiez-vous prolonger votre existence? Vous aviez éteint le flambeau de la vie et réduit toutes les croyances en poussière ; vous n’aviez plus foi en rien , ni en Dieu , ni dans les hommes, ni en vous-mêmes. Dans vos orgies nocturnes et dans vos jeux sanglants du cirque , au milieu de vos cruelles émeutes du forum et de vos hideuses révolutions du palais , vous aviez tari la source de l’enthousiasme et de tous les sentiments généreux. Un vide affreux s’était creusé dans vos cœurs, et vous aviez passé sur toutes les têtes le niveau de l’esclavage. Le mal qui vous accabla fut grand, fut terrible : de deux points opposés s’éleva la barbarie pour vous

DE L’HISTOlitE.

envelopper de scs ténèbres ; mais un sang nouveau fut injecté dans vos veines, et la fatalité fut remplacée par la liberté, l’esprit de caste par l’esprit de fraternité. « Esclaves des Romains, la vérité vous a affranchis, pour que vous soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Tel fut le cri de réforme poussé par le Christ, et il créa le monde moderne, malgré toutes ses imperfections, plus beau, plus heureux et meilleur que ne le fut l’antiquité dans ses phases les plus brillantes.

Messieurs, la cause du mal réside dans la nécessité du développement des êtres finis ; et bien que j’aie la ferme conviction que le mal finira par disparaitre, cependant je pense que tant que ce développement dure, c’est-à-dire tant que se prolonge l’existence de l’homme sur la terre, son organisation animale s’oppose, elle seule, à ce qu’il puisse atteindre au bien absolu. La perfection absolue n’est possible qu’avec des moyens de perfection absolue , et ceux-là n’existent que dans des sphères plus élevées. Dieu a mis en nous le désir insatiable du perfectionnement ; les imperfections terrestres sont pour nous une préparation, une initiation ; et ce n’est que dans les mystérieux asiles des cieux que verdit la palme destinée à couronner nos luttes et nos élans.

L’homme possède au plus haut degré ce que nous appelons la spontanéité, cette faculté qui toujours creuse, qui toujours délie , toujours divise ; et , d’un autre côté , le développement de sa vie dépend du développement des autres êtres qui vivent avec lui. Jusqu'ici l’homme, en usant de sa spontanéité, s’est détaché, jusqu’à un certain point, de l’ensemble de la vie, et n’a fait qu’agir contrairement à l’idée de la justice divine. Par là nous sommes autorisés à croire que le mal est venu sur la terre par la fausse application que les hommes ont faite de

celte faculté dissolvante , particulièrement dans les rapports fondamentaux qui les unissent à Dieu et à la nature. Nous reviendrons sur cette idée, nous montrerons alors comment et pourquoi le genre humain est tombé dans ce déplorable antagonisme qui divise les nations et les individus. Jamais, il est vrai, la rupture n’a été complète, parce que, sans un lien quelconque, point de société; mais l’isolement et l’égoïsme ont été portés jusqu’à leur dernier terme , jusqu’à la guerre ouverte de peuple à peuple, jusqu’à la guerre intestine d’intérêt à intérêt. L’idée de Dieu et de sa providence s’est voilée presque entière ; à peine les religions ont-elles pu maintenir le genre humain dans un certain rêve de Dieu; mais la certitude, la véritable foi, s’est évanouie; c'est là notre mal à tous, c’est le mal qui nous mine, qui nous dévore; et l’oubli des intérêts éternels nous a livrés à cette autre calamité qui nous afflige tous tant que nous sommes, à l’égoïsme : cela est triste à dire, mais cela est.

Cependant la Providence n’a jamais déserté le genre humain, et tant que l’ont permis les faux rapports et la mauvaise volonté, elle est toujours intervenue. Et comme aucun développement ne peut se soustraire aux lois générales qui lui sont tracées; comme tout être doit irrésistiblement atteindre tôt ou tard à sa destination , l’humanité arrivera au but que lui fixe sa nature. Mais ce but ne sera atteint que lorsque les hommes donneront à leur spontanéité sa véritable direction, qui est Dieu ; que, par la force de la raison, régularisée par la science, ils connaîtront Dieu comme l’être infini et absolu, qui embrasse tout dans son essence, qui conduit tout par sa providence ; lorsqu’ils concevront en Dieu les vrais rapports de tous les êtres. Alors, mais alors seulement, les hommes pourront

organiser la société sur le plan de l’ordre divin qui préside aux destinées de cet immense univers ; l'harmonie introduite au sein de l'humanité sera le reflet de l’harmonie qui est la loi de l’univers. Le mal, dans la société harmonisée, sera puissamment neutralisé par tous les efforts combinés vers le bien général, et combattu par tous comme un ennemi commun. Que l’on songe seulement à tous les maux qu’effacerait une lionne organisation du travail , une plus grande diffusion du bien-être matériel et de l’instruction publique!

Or , messieurs , c’est dans la réalisation de cette harmonie divine sur la terre par le puissant véhicule de la pensée et de la parole , par le libre concours des sciences et des arts que consiste, selon moi, le véritable progrès religieux et libéral, l'antithèse de tout système rétrograde, irréligieux et servile, de tout despotisme sacerdotal ou politique , qui entraîne avec lui la corruption , l’abrutissement et l’exploitation des hommes.

La recrudescence de tous les vieux religiosismes, qu’il faut bien se garder de confondre avec le sentiment religieux que Dieu a révélé à l’homme pour l’élever au plus haut degré de l’échelle des êtres créés , la recrudescence de tous les vieux religiosismes, dis-je, est une des maladies les plus déplorables de notre époque. Ce retour à des symboles déchus qu’adoptent des imaginations incrédules à l’avenir, que prône la mauvaise foi intéressée, s’il a l’inconvénient grave de jeter pour quelque temps de l’hypocrisie dans les mœurs ; jamais, du moins, n’arrêtera le mouvement intellectuel et moral que la moderne philosophie a imprimé à l’humanité. Le pouvoir temporel du clergé, avec tous les dogmes théologiques qui l’ont fait , ne représente plus rien, ne mène plus à rien , ne parle plus à l’àme. Les efforts que font aujourd’hui les replàtreurs d’idoles qui

s’en vont , n’aboutiront qu’à produire ces dernières et tremblantes lueurs que jette un flambeau qui s’éteint (l).

Nous venons de mettre le pied dans le camp de nos adversaires. Je vous prie, messieurs, de prendre note exacte de mes paroles, car je ne serais pas surpris de les voir reproduites, tronquées et défigurées dans l’un ou l’autre journal de ces loyaux antagonistes, voire dans quelque pamphlet anonyme (2) ; car à des sophistes et à des méchants tous les moyens sont bons.

Mettons-nous de nouveau à notre point de vue. Nous croyons que l’harmonie universelle est réalisable sur cette terre et cela du moment même où un seul élément social, harmonique aura été constitué. Eh bien ! quoique la nécessité du développement intégral de l’étre intérieur veut irrésistiblement que notre destinée gravite autour des sphères de ces harmonies, cette idée est encore considérée aujourd’hui comme la chimère par excellence. On croirait plutôt , je pense, à la découverte de la pierre philosophale qu’à la solution de ce grand problème du bonheur. Ilélas! c’est un péché que nous ont légué les siècles. La raison qui devait servir de phare dans les ténèbres où les peuples étaient plongés ; la foi qui, pareille à la colonne de feu d’Israël, devait conduire à la terre promise l’humanité engagée dans le désert, subissant l’une et l’autre le joug du mal qui dominait les

(1) Voyez 1’lntroduclion à Y Histoire du Christianisme, par M. de Potter.

(2) Dans un de ces pamphlets contre l’université libre, nous sommes, M. Ahrens et moi, invités, par charité chrétienne sans doute, à quitter le pays. Heureusement que ma qualité de Belge me met à l’abri de la loi d’expulsion ; sans cela, le Perrin Dandin de ce libelle pourrait me jouer un fort mauvais tour.

DE L’HISTOIRE

masses, se sont faites ses complices et ont sanctionné la négation de l’harmonie , c’est-à-dire du Lien sur la terre ; elles sont parvenues à inculquer à l’homme que ce mal qui, de sa nature, ne peut être que temporaire, est éternel, fatal et voulu ; que sa source est dans notre nature même, nature mauvaise , vicieuse et corrompue ; que les privations, les douleurs et les larmes sont notre lot ici-bas.

Cette erreur fondamentale sur l’homme et sa destinée a fondé et universalisé l’incrédulité et l’égoïsme. En effet, comme ces doctrines religieuses et philosophiques ont été absolument impuissantes à tuer dans son cœur le désir et l’amour de son propre bonheur , elles ont eu pour résultat de jeter chaque homme dans la recherche isolée de ce bonheur particulier, de lui faire oublier le bonheur solidaire de l’espèce, de l’en faire douter même pour jamais.

Oui ! le lien suprême et harmonique de tous les êtres en Dieu, la belle destinée qui doit établir sur la terre l’abondance, l’amour, l’unité, la félicité universelle; investir l’homme de sa royauté sur la création et le conduire par le bonheur terrestre aux bonheurs et aux gloires des développements futurs et des vies éternelles ultérieures ; tout était faux et condamné ! Ces saints désirs de l’ânie qui veut le bonheur pour toutes les âmes; cette religieuse espérance du règne du droit sur la terre ; ces ravissantes émanations de la lumière éternelle du monde, ces espérances divines, qui le croirait?... étaient des pièges de Satan ! Car la croyance au règne réel de Dieu sur la terre était une hérésie , l’expression de cette croyance un blasphème, et la recherche des moyens d’établir le règne de Dieu ici-bas, une orgueilleuse révolte de Titan...

Ce dogme monstrueux qui considérait le mal comme un principe indestructible, comme un être luttant corps à corps avec le bien, et imposé, à perpétuelle demeure, au monde ; qui regardait la souffrance comme étant la loi de Dieu pour la terre, comme le moyen voulu de la purification et du salut, ce dogme était évidemment contradictoire avec l’esprit véritable du Christ, qui avait souffert et était venu précisément pour effacer, par cette grande expiation, toutes les expiations auxquelles l’ancienne société avait été condamnée. Le Christ voulait que les hommes formassent une société de frères, qu’ils s’unissent entre eux et en Dieu par l’amour ; or, il est impossible de comprendre la paix universelle, la justice universelle et l’amour universel sans le bonheur universel.

Eh quoi ! si la douleur, si les souffrances, si toutes les misères, nous sont imposées par la volonté absolue de Dieu ; si ce sont là, pour nous, les seuls moyens de rentrer en grâce auprès de lui ; si Dieu considère comme une révolte contre sa volonté le bonheur goûté sur la terre, la charité alors est une très-grande inconséquence. Porter secours à votre frère qui souffre, c’est tendre un piège à sa faiblesse ; c’est lui enlever des mérites, des occasions, des moyens de salut ; c’est l’approcher d'autant de l’enfer (et l’enfer de ce dogme terrible est éternel !). Et voilà cependant les conséquences où ce dogme mène ! Quiconque accepte les prémisses, s’il veut être logique, doit accepter aussi ces affreuses conséquences.

Si la charité, qui , dans la bouche des apôtres, désigne un sentiment de bienveillance fraternelle résidant au fond du cœur, un sentiment pur et profond d’où jaillissent toutessortes de penchants vertueux; si la charité s’est développée, malgré le dogme, ee dogme n’en a pas moins eu puissance de ren-

DE L’HISTOIRE

former ce lien de la perfection (car c’est ainsi que les apôtres nomment la charité) dans le cercle le plus étroit, dans le cercle de l’aumône, de la dégradante aumône. La charité ainsi entendue, et elle ne l’a pas été autrement, a nourri la misère et la corruption dans la société.

La charité, qu’un dogme vrai, qu’une philosophie vraie eussent développée , et que les dogmes et les philosophies du passé ont étouffée, c’est la charité supérieure, intelligente cl large, la charité sociale, qui n’exclut pas l’exercice éclairé de la charité individuelle, tant qu’elle est nécessaire, mais qui montre au cœur et au génie de l’homme, pour but à atteindre, l’amélioration générale de la société , la destruction de la misère, du vice, de la souffrance dans leurs racines mêmes, l’annihilation du mal enfin dans scs causes.

Le dogme ancien, fatal, engendré par le mal, a eu pour résultat de poser la couronne légitime du monde sur le front de Satan, legénie du mal; car c’est toujours au règne du bien, c’està-dire de l’harmonie sociale que l’intelligence refuse de croire.

Comment ! l'homme, cette créature dont vous vous êtes plu à proclamer les infirmités et les misères; cette créature jetée sur une terre maudite pour y vivre esclave des éléments; cette créature impuissante , la voici qui dompte ces éléments terribles, qui règle leur action, subjugue leurs forces et les fait servir à ses besoins et à ses plaisirs!... Partout où elle fait acte de volonté sur la terre d’exil, cette terre d’exil se couvre de fleurs et de fruits, et de fruits et de fleurs; elle se sillonne de canaux et de routes rapides, de cités populeuses et de palais somptueux... Et si l’homme ouvre les flancs de cette terre do malédiction, il les trouve gorgés de trésors...

L’homme a puissance de régner sur la terre, de régner sur

les eaux, de régner dans les airs; le sol souterrain lui paie tribut; il commande aux éléments; il parle, et la création tout entière prête l’oreille à sa voix. Ce n’est pas tout : déjà il a exploré le ciel, il en a dressé la carte, il en a reconnu les lois et calculé les mouvements. Voilà ce qu’il a fait en trois siècles de civilisation; à la vue de tant de merveilles, il ne lui est plus permis de borner ses prétentions, de limiter ses espérances...

Et c’est à ces signes, apôtres moroses du passé, que vous reconnaissez la créature en butte à la malédiction, la créature condamnée aux humiliations et aux douleurs, exilée dans le triste et obscur séjour du jeune, des macérations et des larmes?... A ces signes éclatants, moi, je reconnais le roi de la création, et je bénis la volonté sainte de Dieu qui a préposé l’homme au gouvernement de ce globe, et qui l’excite à saisir le sceptre et à ceindre le diadème.

Faites attention , vous qui condamnez Dieu à vouloir que l’homme prenne ici-bas le cilice de la pénitence; car voici que l’homme aurait bientôt vaincu l’Etre suprême. Votre dogme, injurieux à Dieu, a pu prévaloir quand l’homme, dans son enfance et sa faiblesse, tremblait devant Dieu, qu’il supposait un maître barbare; mais ce despote terrible n'est plus fait pour l'homme grandi en force et en intelligence; car l’homme, dans sa force et dans son intelligence, connaîtra Dieu, son père, l’aimera de tout son amour et saura qu’il n’a rien à redouter de lui, mais tout à espérer, tout à demander et tout à attendre (t).

(1) Victor Considérant, delà Destinée sociale, t. II, p. xyii-xxx.

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