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pays civilisés, en ajouter encore trois dans le nouveau continent, d’après la triple origine de leur population anglaise, espagnole ou portugaise ; ces trois pays formeraient alors les derniers anneaux de la chaîne totale des pays civilisés.

La Chine, messieurs, est la plus grande des monarchies existantes. L’Espagne,' y compris toutes les colonies qu’elle a peuplées en Amérique, est peut-être la nation qui occupe le plus de territoire; la Russie, avec ses immenses provinces de l’Asie septentrionale, ne lui céderait pas de ce côté; mais qu’est-ce que la population des Espagnes et des Russies, si grande qu’elle soit, par rapport à la pluralité des États de l’Europe? qu’est-ce que leur population comparée à celle de la Chine? L’Angleterre seule, avec ses possessions dans les Indes orientales et dans les autres parties du monde, avec ses cent dix millions d’indiens, serait actuellement dans le cas de se mesurer avec la Chine.

Ce n’est pas à dire, toutefois, que l’intérêt que doit prendre la philosophie de l’histoire aux peuples et à la masse du genre humain doive dépendre de la quotité de la imputation ou de l’étendue d’un pays; mais bien du poids de sa valeur intellectuelle et inorale, de la mesure et du degré de son développement supérieur. Les Tongouses, quoiqu’ils forment une famille assez nombreuse, les kalmouks, quoiqu’ils présentent dans leur caractère quelques (rails assez importants comparativement aux autres peuples de l’Asie centrale, ne peuvent nous offrir le même intérêt, ni occuper dans l’histoire du progrès le même rang que les Égyptiens et les Grecs, qui, selon nos idées d’aujourd’hui, n’étaient pas une nation bien nombreuse et n’occupaient pas un pays très-vaste. Dans le même sens, l’empire mongol, dont la Chine faisait autrefois partie,

DE L’UISTOIKE,

■l'aura jamais pour nous autant d’importance et d’attrait que, dans notre Occident civilisé, l’empire romain, avec son origine, son accroissement et sa chute. Les auteurs qui ont écrit sur l’histoire de l’univers et de l’humanité n’ont pas su toujours éviter ce tort de traiter tous les peuples sur le pied d’une fausse égalité et de classer l’humanité en races et en tribus, d’après une méthode uniforme fondée sur l’histoire naturelle, méthode dans laquelle le sublime et l’extraordinaire se trouvent souvent mêlés au commun et au trivial, comme si tout n'appartenait qu’à la même espèce et à la même catégorie, et dans laquelle enfin ni ce qu’il y a de vraiment grandiose dans l’humanité, ni ce qui, sans être dénué de toute importance, n’occupe aucunement la place qui devrait lui revenir.

Une grande population, ou même une population excessive, constitue, il est vrai, un élément essentiel de la puissance politique d’un empire; mais elle ne fixe point d’une manière positive et catégorique l’état de sa civilisation. Et, dans ces temps où l’Europe, forte de la prépondérance de sa culture, a étendu sa puissance extérieure sur toutes les autres parties du monde; quoique l’Angleterre et la Russie soient devenues au nord et à l’occident limitrophes de la Chine, ces relations de voisinage ne réagissent pas sur le reste de l’Europe ; et la Chine, si l’on excepte les rapports et les avantages commerciaux, ne compte pour rien dans le système des forces politiques. Aux époques même plus ou moins reculées de l’antiquité, cet empire n'a jamais directement influé sur l’histoire des nations de l’Asie occidentale et de l’Europe, il n’a jamais pris une part active à leurs affaires ; mais il a de tout temps existé comme un monde à part, relégué sur les confins inconnus de l’Asie orientale, et l’histoire de l’univers, circonscrite

comme elle l’était alors dans des bornes étroites, n’en a pris que fort peu connaissance.

Rien d'aussi naturel que cette ignorance; car, chez les peuples de l’Asie, les conquêtes et les expéditions guerrières absorbaient toute l’attention. Or, jamais les conquêtes faites par les Chinois n’allèrent aussi loin que celles d'un Xercès, qui, du fond de la Perse, s’avança jusqu’à Athènes, ou d’un Alexandre, qui, partant de sa petite province patrimoniale de Macédoine, marcha en triomphateur au delà de l’Indus et jusque dans les environs du Gange. Toutes les expéditions spoliatrices sortirent plutôt du milieu de l’Asie et du sein des peuples tatars, et se dirigèrent en partie vers la Chine, dont la puissance intellectuelle et morale se manifesta du moins en ce que les conquérants adoptèrent, au bout de quelques générations, sa civilisation et ses mœurs, et que de Tatars qu’ils étaient, ils y devinrent plus ou moins Chinois.

Messieurs, nous laisserons de côté tout ce qui concerne la chronologie de la Chine, de même que celle de presque tous les autres pays de l’antiquité; cette partie a été traitée avec étendue dans mon Précis de l’Histoire ancienne. Nous ne nous occuperons que des institutions sociales, en vue des grandes catégories humanitaires que nous avons développées dans la partie théorique.

En Orient, messieurs, toutes les lois sont des préceptes de morale, imposées par le despotisme, de manière que la libre volonté de l’homme est régie par une puissance extérieure qui n’a égard ni au sens intime, à la conscience, ni bien moins encore à la liberté formelle. Notre droit civil renferme, il est vrai, aussi des dispositions coercitives : on peut cire forcé de

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restituer la propriété d’autrui, d’observer les clauses d’un contrat dûment formé; et cependant la partie morale, chez nous, n’est pas dans la contrainte, mais dans le sentiment du devoir éclairé par la raison. Le contenu de la morale orientale est souvent très-juste et très-bon ; mais le complément de la morale, la spontanéité de celui qui doit obéir est sacrifiée ; et comme, en Orient, on n’a pas réellement conscience de Dieu, il en résulte que les constitutions politiques y sont, en général , des tyrannies appuyées par l’élément religieux, théoeralique, qui prédomine partout.

La Chine et la Mongolie ont pour base le régime patriarcal, lemporeliement organisé dans le premier de ces deux empires, et religieusement constitué dans le second^ l’un étant gouverné par un patriarche-monarque, l’empereur; l’autre par un patriarche-dieu, le grand lama. Tout ce que nous nommons subjectivité , personnalité, est exclusivement réservé au chef qui décide et décrète, pour le bien de tous, ce qu’il lui plait, et tous obéissent sans raisonner. En cas d’insoumission, le délinquant n’est pas puni moralement, on ne s'adresse pas à la parliespirituelle de son être; mais on lui inflige des châtiments corporels.

L’empire de la Chine repose tout entier sur la famille, et c’est la piété familiale objective qui le caractérise, parce que, comme fils de famille, les Chinois n’ont aucune subjectivité, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas des personnes, mais seulement des choses. Les droits et les devoirs de la famille régnent d’une manière absolue. Il n’est pas permis au fils qui entre dans le salon de son père de lui adresser la parole; il faut qu’il se tienne respectueusement dans quelque coin, d’où il ne peut bouger sans sa permission. Si le père meurt, le fils doit porter

le deuil pendant trois années consécutives, sans manger de la viande ni boire du vin ; il doit, en outre, cesser toutes ses occupations habituelles, même renoncer aux fonctions publiques, s’il en occupe. La loi fait quelques concessions, sous ce rapport, aux quinquagénaires, pour le motif, fort prosaïque et tout à fait chinois, que celui qui porte le deuil à cet âge ne devienne pas trop maigre. Les vertus des enfants ennoblissent leurs aïeux; et, en revanche, chaque père de famille est responsable des crimes et des délits de ses descendants. Il y a une hiérarchie de devoirs de bas en haut, mais non de haut en bas; si un fils portait contre son père une accusation fondée, cet enfant téméraire recevrait cent coups de bambou et trois ans d’exil.

L’empereur, qui résume en sa personne tous les pères de famille, et par conséquent toutes les familles, tous les individus, et qui s’appelle le père et la mère de son peuple, est le maître suprême de l’Etat et de la religion, parce que, dans cet âge d’enfance du genre humain, chaque chef de famille est à la fois, chez lui, pontife, général d’armée et roi. Dans la position où il se trouve, l’empereur est forcé de gouverner en personne, de connaître toutes les lois et toutes les affaires; c’est pourquoi les héritiers du trône sont élevés avec la plus grande sévérité dans les exercices du corps comme dans ceux de l’esprit; des bulletins sur leurs progrès sont régulièrement publiés dans toute l’étendue de l’empire, qui prend le plus vif intérêt à ces sortes de choses : et voilà ce qui explique pourquoi la Chine a eu tant et de si bons gouvernants, des gouvernants d’une sagesse salomonienne. C'est, en effet, sur la justice et l’activité personnelles du prince que repose la prospérité de l’Etat. Mais (pie l’on ne s’v trompe pas; le céré-

monial de formules obséquieuses et laudatives employées à son égard contraste souvent singulièrement avec l’histoire, avec ce revers de la médaille, où nous voyons figurer une longue série de mauvais gouvernements et d’abominables tyrans, une chaîne non interrompue de révolutions, de catastrophes violentes, d’usurpations , de changements de toute espèce ; mais qui malheureusement, dans leur cercle fatal, ne changent que les dynasties, jamais les institutions.

En dehors de la cour impériale, les Chinois ne connaissent aucun ordre privilégié, ils n’ont pas de noblesse; tous étant les enfants du même père, tous sont, conséquemment, égaux ; tous sont appelés à prendre part à l’administration publique, s’ils ont les capacités requises. Nous disons administration ; car les Chinois n’ont pas de rjouvemement, pas de constitution proprement dite. Pour qu’ils eussent une constitution, il faudrait que les individus et les associations eussent des droits assurés, tant par rapport à leurs intérêts individuels que par rapport à l’État lui-même. La Chine est l’empire de l’égalité absolue pour tous, moins l’empereur; tous y ont les mêmes droits, les différences qui existent ne dérivent que des dignités dont les particuliers sont revêtus dans l’administration. Comme ce pays ne connaît que l’égalité sans la liberté, le despotisme y est fatalement nécessaire pour maintenir ce niveau terrible sur toutes les tcles. Le droit naturel veut que les intérêts de l’homme et du citoyen aient des garanties, ce n’est qu’à ce prix qu’il y a liberté. En Chine, on ne tient nul compte de ces intérêts, et le gouvernement est tout entier entre les mains de l’empereur, assisté de ses mandarins civils et militaires, qui sont nommés après trois examens préalables. L’administration est organisée de la manière la plus subtile, la plus

COURS DE riIILOSOPUlE

minutieuse, c'est le plus sublime chef-d’œuvre de centralisation despotique : elle étreint comme dans un étau tous les éléments de la société, et c’est, sans doute, là une des raisons pour lesquelles elle a été si fort exaltée par les jésuites et les sophistes du xvm® siècle.

Il y a aussi, en Chine, un pouvoir inspectif et censorial inamovible, jouissant de la faculté de faire en toute liberté des remontrances à l’empereur. Ces censeurs, appelés kotaos, sont très-redoutés et plus d’un d’entre eux a fait preuve de vertus dignes d’un Aristide ou d’un Caton d’Utique; mais, après tout, l’empereur est le centre de cette machine si compliquée ; tous les biens comme tous les maux du peuple dépendent de lui. Si ce pouvoir se relâche, tout l’empire s’en ressent, parce qu’il n’a pas de principe moral pour contenir les fonctionnaires dans leurs devoirs; ce n’est pas la conscience, ce n’est pas l’honneur qui commande, ce n’est que la force matérielle.

Si nous passons de l’administration au droit, nous trouverons que le régime patriarcal ayant déclaré tous les sujets en état de minorité et de tutelle, ceux-ci sont tenus d’obéir immédiatement aux ordres émanés de leur tuteur suprême, l’empereur; et, dès lors, le côté moral disparait dans la législation pour faire place aux commandements extérieurs. Les sentiments de la famille mêmes sont réglés par la loi , et de plus, les femmes et les enfants se vendent et s’achètent comme des bœufs et des chevaux.

Les Chinois étant proclamés enfants, ils sont, grands et petits, châtiés comme des enfants; le bambou, ce grand nivelcur, passe comme un perpetuum mobile aussi bien sur les épaules du premier ministre que sur celles du dernier des

esclaves. Aussi la loi fondamentale, la (ex legum, c’est le tarif des coups, des amendes et des bannissements, le tout symétriquement, on pourrait presque dire géométriquement disposé, de sorte que tant de coups correspondent à tant d’onces d’argent, à tant de milles de distance. Savez-vous quelles instructions préliminaires sont placées en tête de cette législation? « Le bambou est droit, poli , sans branches, de la longueur, de la largeur et du poids marqués dans le tableau. On le prend pour s’en servir par les bouts les moins gros (4). «

Du reste, point de distinction pour les cas de droit : l’homicide involontaire est puni des mêmes peines que le meurtre fait avec préméditation. On peut aisément se figurer qu’avec de pareilles institutions, il est impossible que le sentiment de l’honneur naisse jamais en Chine : de là donc la profonde immoralité de ce peuple, immoralité que ses panégyristes les plus fanatiques se sont vainement efforcés de contester. Les meilleurs amis s’y font un plaisir et un devoir de se duper les uns les autres. Ce qu’il y a de plus insolent, c’est que l’empereur fait tous les jours les plus beaux .serinons de morale dans la Gazette de Pékin ; qu’il exalte sans cesse les sentiments de générosité, de libéralité, qui animent ce fils du ciel, ce bon père de son peuple chéri , tandis que des milliers de ses enfants meurent de saleté et de misère dans les rues des grandes villes et sur les radeaux des fleuves et des rivières. N’est-ce pas ajouter l’hypocrisie à l’outrage et au mensonge?

L’empereur est à la fois le chef de l’État et de la religion. La

(1) J. J. Ampère, Fragments d’un essai sur l'Histoire des lois par les mœurs , insérés dans la Revue des Deux Mondes et reproduits par la Renie universelle, 2 r aimée, t. II, p. 116.

COUBS DE PHILOSOPHIE

religion de la Chine est done essentiellement religion de l’État, nouveau motif pour les missionnaires jésuites et les sophistes de vanter outre mesure les institutions chinoises. Le contraire existe dans le lamismc, qui se développe librement dans sa sphère. La religion de la Chine ne peut donc pas être pour nous ce qu’elle est pour ce pays, je veux dire la libre communication des êtres finis avec l'Étre infini, sans qu'ils aient à craindre ou à invoquer le pouvoir temporel. En Chine, la religion dépend de l’empereur, qui s’adresse pour tous à la nature, et particulièrement au ciel ; de là les influences bonnes ou mauvaises qu’exercent sur le ciel les actions bonnes ou mauvaises du peuple et de l’empereur; de là la magie, la sorcellerie , toutes les superstitions. Les particuliers et les provinces ont des génies soumis à l’empereur, qui ne reconnait que la puissance générale du ciel, et qui, par là, devient le législateur du firmament et de la terre. Ainsi le pouvoir paternel du prince est entendu dans un sens absolu comme celui de Dieu. Non-seulement il est appelé maître du ciel et de la terre, fils des cieux, ou plutôt fils de Dieu, mais encore sa volonté est effectivement révérée comme la volonté divine et même identifiée avec elle. Le christianisme enseigne bien aussi que toute puissance vient de Dieu , mais il ne confond aucune autorité avec celle de l’Éternel.

Les génies des Chinois sont sculptés, et on leur voue un culte spécial : ce sont d’horribles idoles , d’affreux magots , auxquels l’art ne s’est pas essayé , parce que l’art ne touche qu’aux objets d’une nature spirituelle. Les cinq éléments ont chacun leur génie; la dynastie régnante a son génie; chaque province, chaque ville, chaque montagne, chaque fleuve a son génie et ses bonzes. Néanmoins, comme les empereurs sont

maîtres de tous ces génies, ils sont madrés aussi de leurs prêtres , et l’on en a vu plus d’un séculariser leurs couvents , confisquer leurs biens et les faire rentrer eux-mêmes dans la vie civile. Du reste, les bonzes prédisent l’avenir et conjurent les éléments. Pour tout ce qui leur semble pur effet du hasard, pour tout ce qu’ils ne peuvent pas interpréter d’une manière plus ou moins naturelle , les Chinois ont recours à ces charlatans, et font, par cela même, preuve de leur pauvreté d’esprit. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que, dans le catalogue de leurs plus anciens caractères , ils n’ont pas de signe servant à désigner le prêtre , ils n’ont que celui qui doit représenter un magicien. Leur pauvreté d’esprit perce chez eux jusque dans ce qui est la base de tout développement intellectuel, je veux dire dans leur langage et leur écriture. Pour un idiome qui n’a pas beaucoup plus de 300 , qui a toujours moins de 400 , et si l’on en veut croire les nouveaux observateurs critiques, n’a pas plus de 272 mots radicaux monosyllabiques, sans aucune grammaire; dans lequel encore il faut recourir aux inflexions de la voix et à quatre espèces différentes d’intonations pour exprimer les significations diverses et souvent disparates du même mot ; significations , du reste , qui ne peuvent être exactement précisées que par les caractères de l’écriture ; pour une pareille langue, les Chinois possèdent le nombre exorbitant de 80,000 caractères, tandis que celui des hiéroglyphes égyptiens ne monte qu’à 800 environ. Le système de l’écriture chinoise est donc le plus compliqué de l’univers. Il est vrai que de tout ce grand nombre de caractères existants ou possibles, un quart à peine est communément en usage. Comme les idées abstraites ou les idées très-composées ne peuvent être fixées et déterminées

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que par ces caractères artificiels , il s’ensuit que cette langue repose beaucoup plus sur l’écriture que sur la parole; car le même son de la voix peut souvent être exprimé par 160 signes différents, et présenter autant de significations. Il arrive fréquemment que des Chinois dans une conversation, ne pouvant s’entendre ni s’expliquer avec clarté, ont recours à l’écriture même, ou à des gestes télégraphiques. Savoir se tirer de ce chaos inextricable de signes jadis emblématiques , aujourd’hui conventionnels , ou en d’autres termes , savoir lire et écrire, voilà l’objet principal et le résumé de l’instruction scientifique des Chinois ; encore le plus savant d’entre eux rencontre-t-il quelquefois des problèmes difficiles à résoudre. Leurs docteurs ont cependant réussi à fixer ces éléments tant bien que mal dans 214 clefs ou emblèmes graphiques. Les principaux signes qu’ils ont adoptés sont des images grossièrement tracées de ces objets matériels et sensibles qui entourent de près et frappent directement l’homme vivant encore dans le premier âge : tels que le soleil et la lune, les animaux et les plantes, ou de ceux qu’il possède dans le second âge, tels que les armes et les instruments d’un usage journalier, ou enfin les différentes parties d'une habitation.

L’illustre Français , le savant Rémusat, qui, de nos jours, a donné une vie nouvelle aux études chinoises , et qui a répandu sur ce pays un jour beaucoup plus vif que celui qui l’avait éclairé jusqu’ici, ne trouve pas de termes pour exprimer son étonnement sur le peu de valeur de ces emblèmes fondamentaux et de ces clefs de l’écriture. La combinaison même de plusieurs caractères simples pour exprimer des idées plus abstraites, ne semble pas avoir été faite d’après un principe plus intelligent ; car elle parait être provenue des im-

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pressions et des observations les plus communes de la vie ordinaire; par exemple, le caractère qui signifie bonheur est composé de deux autres, dont l’un représente une bouche ouverte, et l’autre une main pleine de riz ou le riz en général. Il est donc évident que pour un Chinois le bonheur en général n’est rien d’abstrait, de transcendant, de mystique, de purement spirituel, mais que, dans son imagination, il repose tout simplement, comme le prouve ce caractère de l’écriture, sur l’idée qu’il se fait d’une bouche toujours suffisamment rcmplied’unriz bon et savoureux. Rémusal donne encore un autre exemple de ce genre, lorsqu’il nous apprend avec beaucoup de réserve, et en termes très-mesurés, que le caractère qui désigne une femme, répété deux fois dans le même endroit, signifie querelle et dispute; répété trois fois veut dire désordre , inconduite ou immoralité. Ces associations d’idées , au fond piales et triviales, restent bien loin de ce sentiment ingénieux des secrets de la nature, de ce vague pressentiment qu’on saisit , quoiqu’il ne soit pas encore suffisamment développé dans ce que nous connaissons des hiéroglyphes égyptiens; de ces symboles qui respirent un spiritualisme si délicat, et qui, d’ailleurs, ont pu être employés et ont été effectivement employés suivant la méthode plus commode de l’alphabet. Le léger nuage symbolique qui , dans les hiéroglyphes , entoure la simple signification des mots, est là comme un voile animé de la vie, comme le souffle d’un esprit supérieur, comme l’indice d’un sens éminemment expressif et profondément compris; enfin, comme le lot privilégié d’une écriture et d’une numismatique destinées à un but plus élevé.

Les Chinois, cependant, outre celte multitude innombrable de caractères qui entrent dans leurs écritures, possèdent en-

core on autre système d’emblèmes scientifiques, de caractères symboliques, qui sont contenus dans le plus ancien de leurs livres sacrés, c’est-à-dire dans l’Yking, livre de l’unité, ou selon d’autres, livre des transformations. L’une et l’autre dénomination s’accorde avec le sens des symboles, sens qu’il n’est pas très-difficile de démêler, si l’on entre dans l’esprit de l’antiquité. La base de tout savoir supérieur ne consiste, chez les Chinois, qu’en 2 traits ou 2 figures fondamentales, desquelles proviennent originairement les 4 symboles et les 8 koouas ou combinaisons représentant la nature. Ces 2 lignes sont, l’une droite et continue, l’autre courbe et divisée en 2 parties. Placez 2 lignes droites, l’une à côté ou plutôt au-dessus de l’autre, comme dans le signe arithmétique dont nous nous servons pour indiquer l’égalité ; ou bien conduisez ensemble 2 courbes; ou bien encore, tracez une figure mixte, composée de ces deux sortes de lignes, qui elles-mêmes admettent une double combinaison , suivant que la courbe occupe le dessus ou le dessous, ces simples éléments forment les 4 symboles, s’appliquent aux éléments de la nature, aux principes fondamentaux de toutes les choses existantes, et par conséquent, les représentent dans les sciences. On a beaucoup discuté, depuis Leibnitz jusqu’à Rémusat, sur le sens occulte et la signification réelle de ces traits élémentaires qui jouent un si grand rôle dans toute l’ancienne littérature des Chinois, et sur lesquels ceux-ci ont même écrit beaucoup de savants commentaires. Il nous semble que le vrai sens de ces signes, qui n’est pas, après tout, tellement impénétrable, peut s’expliquer et s’éclaircir à l’aide de nos catégories. Ces signes, en effet, répondent aux idées fondamentales de l’ancienne philosophie naturelle des Grecs. Les écrits de Platon parlent

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souvent d’un un et d’un autre, et aussi d’une unité et d'une dtialité, en qualité d’éléments de la nature, ou de premiers principes de toute existence. Ces mots font allusion à la première opposition qui s’éleva du sein de l’homme et de la nature, et aux autres conflits qui en résultèrent; de même qu’à la possibilité, à la nécessité de rétablir, de refaire, de reconstruire cette simplicité, cette unité qui précéda toute opposition, et dans laquelle toute discorde se fond et disparait. Les koouas dès lors ne présenteraient que la plus simple expression, que la dernière formule de toute pensée analytique opposante, appliquée au jeu dynamique de la nature'. Ecoutons, sur ce point, Abel Rémusat : « Le grand principe primitif a engendré et produit les deux égalités et les deux différences, en un mot, les deux règles fondamentales de l’existence. Ces deux règles, ces deux contrastes, savoir, le yu et le yang, ou en d’autres termes, le repos et le mouvement (le oui et le non, comme on pourrait encore les désigner) ont donné naissance aux quatre images ou symboles qui , à leur tour, produisirent les huit koouas ou compositions, avec toutes les autres combinaisons ultérieures. » Les 8 koouas sont : l’éther ou kien, l’eau pure ou km, le feu pur ou H, le tonnerre ou tchin, le vent ou sioun, l’eau ordinaire ou kan, les montagnes ou ken, la terre ou kuen.

Ce fut sur cette base de la connaissance et de la pensée, qui, chez les Chinois, procèdent des similitudes ou unités aux multiplicités, aux disparités, que fut bâti le système intellectuel et purement spéculatif dont Lao-Tseu est regardé comme le fondateur. La secte Tao-Tsé, qui suivit ces doctrines, dégénéra plus tard en polythéisme. Les prêtres

et les prêtresses de Tao-Tsé vivent dans le célibat et font

inélier et marchandise de la magie (1) et de l’astrologie.

Mais, comme il est nécessaire de ne pas perdre de vue l’ordre du développement intellectuel de cette nation , il ne sera pas déplacé de faire observer en ce lieu qu’on peut, d'après tout ce qui nous est connu , y distinguer, toujours d’après nos catégories, trois moments principaux, trois grandes époques successives dans la marche générale de la religion et de la science. La première époque est celle de la tra-

(1) Comme la magic joue un rôle immense dans tout l'Orient, je traduirai ici l’explication qu’en a donnée M. le docteur Louis Herman Friedlœn- <ter, professeur à l’université de Halle, dans scs savantes leçons sur l’Histoire de la médecine, p. 31-33 (en allemand) : « La magic est la domination la plus pure de l’esprit sur la nature. Cette domination est exercée de la manière la plus sublime et la plus miraculeuse par celui dont la pensée a créé le monde de rien et n’a cessé de l'animer. Dieu est le souverain mage, et il communique une partie de sa force magique aux hommes, s'ils sont purs cl sans tache, et, que, par la foi et la piété, ils soient d’accord avec lui. Ainsi l’on peut croire que l’homme primitif, sorti pur des mains du créateur, s'est trouvé dans la possession de forces magiques qui plus tard furent encoreà la disposition ceux qui étaient animés de l'esprit de Dieu...

« A côté de la magic de l'esprit , il y a la magie de la nature , qui est une puissance occulte, mais agissante , dans le secret de laquelle l’homme veut pénétrer alors qu’il ne possède plus la conscience de la magie spirituelle ou divine. Partout où l’idée d'un seul Dieu est disparue , partout on le verbe de la révélation s’est éteint dans la mer bruyante de la matière, là se forme le culte de la nature et l’esprit de la terre crée une religion de terreur. Bientôt le regard effrayé des humains se fixe sur les astres, qui bientôt aussi exerceront une funeste influence sur les choses de la terre. C’est l’origine du sabéisme, qui veut chercher la magie de la nature dans ces lois mystérieuses burinées en traits de flamme sur la voûte des cieux, et révère, dans les constellations, l’ascendant de forces supérieures sur des forces inférieures. Plus tard on voit naître l’as-

DK L’UISTOIBE.

ilitioii ancienne et sacrée, proclamant un seul Être suprême, de la constitution établie sur elle, de l'idée fondamentale qui a servi de base à cet empire, enfin des moeurs et des doctrines morales primitives. Cette religion, qui n’est autre chose qu’un souvenir du premier âge de l’humanité, est aujourd’hui dégénérée en ce mécanisme que nous avons décrit plus haut ; elle est devenue le culte officiel de la Chine. Environ 600 ans avant l’ère chrétienne, alors que cette ancienne tradition était

trologie... L’homme, qui vit ainsi dans des relations intimes avec la nature , mais qui a rejeté la révélation divine, se croit assez émancipé pour ne trouver qu’en lui-inéme, dans ses propres forces, le levier de la magie. Le pouvoir intellectuel qu’il possède sur lui-même , il pense pouvoir l’étendre sur la nature , et au moyen de l’action mystique de la fantaisie, s'emparer des forces de cette nature et les faire servir à son but par des prières , des formules , des exorcismes. Prétendant comprendre la langue de la nature, il veut eu connaître la volonté par des signes particuliers , et de degré eu degré , le vol des oiseaux , la flamme du sacrifice et par dessus tout le songe deviennent pour lui une des sources de la révélation. L’avenir semble se dévoiler à sa clairvoyance, et le peuple étonné prête l’oreille aux prophéties et aux oracles. La magie, fondée sur une connaissance profonde de la nature et éclairée par une croyance resspectable , existe dans toutes les religions de l’antiquité ; mais par les sacrilèges abus qu’on en a faits , elle a fini par dégénérer en sorcellerie et en jongleries abominables. Si la guérison des maladies et l’apaisement du sang par les conjurations et le chant, si les rites, les talismans, les amulettes , etc., des temples consacrés aux dieux de la médecine , nous font voir le culte de la nature dans des tendances salutaires, nous reconnaissons, d’un autre côté, dans la conjuration des morts, dans les attaques mystérieuses contre la vie des autres par la destruction de leur image ou par d’autres artifices également blâmables, les ruses et les fourberies des prêtres qui , dans leur égoïsme , étaient intéressés à tromper les masses. »

entièrement défigurée, commence la seconde époque, celle de la science philosophique, qui se divisa en deux branches. Lao- Tseu prit la raison pour Être suprême et prescrivit l'amour du prochain et la modération dans les passions. La secte Tao- Tsé porta si loin ce culte de la raison , que cette faculté de l’intelligence devint bientôt la panacée universelle : avec la raison l’on s’élevait jusqu’au ciel , avec la raison l’on était immortel; de là du fanatisme, du mysticisme, du charlatanisme. Confucius dirigea son attention exclusivement sur l’unité de Dieu et sur le côté pratique des doctrines morales; l’éthique fut toute sa philosophie , d’où il résulta aussi qu’il s’accorda avec les anciennes institutions politiques de la Chine , avec son histoire et sa tradition sacrée. Cette branche de la civilisation chinoise, renfermée dans les préceptes moraux de Confucius, fut la première connue en Europe, où elle excita l’admiration des savants. Nous pensons qu’à travers ce prisme de préoccupations , l’ensemble n’a pas été assez examiné, ni apprécié à sa juste valeur. Ce philosophe a, selon nous, le grand mérite d’avoir entrevu les principes qui doivent guider les hommes vers un meilleur avenir ; mais que l’on se garde bien, comme on l’a fait si souvent, de le comparer au Christ , de mettre ses doctrines en parallèle avec celles du christianisme. Ce serait une profanation.

« Permis à Voltaire, dit très-bien M. Bûchez, de jouer au plus fin contre le clergé et de l’embarrasser en lui jetant à la tète de prétendues antiquités chinoises; nous n’avons pas de motifs d’en agir ainsi, et nous pourrons placer la question sur son véritable terrain.

« De quoi s’agit-il, en effet? de savoir si quelque tradition, quelque monument, quelques livres, une seule phrase, un mot .

DE L’HISTOIRE

témoignent qu’antérieurement à Jésus-Christ, le mot fraternité a été entendu comme la loi morale pratique instituant le rapport universel des hommes entre eux sans acception de caste, de nation, de tribu, de famille, d’homme, de femme, d’enfant , d’esclave ; si le mot égalité a été entendu comme rattachant sans exception tous les membres de l’humanité à une origine égale et commune, et leur assurant un droit égal aux moyens de pratiquer la fraternité ; si le mot liberté a été entendu comme affirmant de tous la capacité du libre arbitre, c’est-à-dire, de travailler ou de ne pas travailler à la fraternité humaine, de mériter ou de démériter devant cette loi afin de recevoir selon leurs œuvres. Cette doctrine absolue créant l’unité humaine par le précepte de la fraternité , c’est-à-dire de l’association universelle, qui est la loi , par l’affirmation de l’égalité ou de l’admissibilité de tous à tous les bienfaits de la société, qui est la négation de tous les obstacles de l’ordre fatal; par le don du libre arbitre, qui est le moyen préjudiciel de l’ordre moral : cette doctrine est-elle ailleurs que dans l’Évangile? non.

« Avant Jésus-Christ, les mots fraternité et égalité ne peuvent s’entendre que des hommes ayant une origine commune et une foi commune, et le mot libre arbitre, que de ceux qui connaissent la loi inorale et sont libres devant elle. Ainsi, les chefs de famille, dans la race des dieux mortels, étaient frères, égaux et libres, mais ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni l’étranger, ne participaient à ce lien social. Quant aux bimanes, quant à la race des hommes, elle était le mal aux yeux de la précédente, et n’avait elle-même que la promiscuité des animaux. Ainsi, dans le système des castes, les chefs de famille d’une même caste étaient frères et égaux ; mais le rap-

port des castes entre elles, au lieu d’être la fraternité, était une hiérarchie dont chaque degré, totalement et absolument séparé des autres, partait d’une origine spéciale et aboutissait à une fin spéciale. Là il faut dire de la femme et des enfants ce que nous en avons dit dans la société des dieux mortels. Eux seuls, en effet, connaissaient la loi et étaient libres devant elle; car ils occupaient le degré le plus élevé de l’expiation et ils pouvaient, selon leurs œuvres, retomber dans quelqu’un des degrés inférieurs, ou reconquérir la béatitude.

« Quant à la morale de Confucius, dans laquelle on dit avoir retrouvé jusqu’aux expressions littérales des sublimes doctrines du Christ, nous maintenons d'abord qu’il n'y a pas de signe dans la langue de ce philosophe pour exprimer l’unité humaine. S’il parle effectivement de dévouement et de fraternité, à qui demande-t-il ce dévouement, avec qui cette fraternité? Ces préceptes ne sont-ils pas dans les limites et dans l'esprit môme de la loi qui autorise le père à exposer ses enfants, le maître à tuer son esclave, le mari à tuer, sous des peines légères, la première venue de ses femmes principales, et à tuer presque impunément ses femmes inférieures? S’il n’en est pas ainsi, qu’on nous montre une seule ligne de Confucius, même dans les traductions les plus christianisées, où il ait nommément condamné les abominations autorisées par la constitution du Céleste empire? Or, il est positif qu’il n’a rien blâmé de tout cela. Et voilà cependant le moraliste que l’on n’a pas craint d'assimiler à Jésus-Christ : bien plus, on est allé jusqu’à placer au-dessus de lui un homme qui a fait sur les dogmes chinois un travail analogue à celui des stoïciens sur le polythéisme, à celui des pharisiens sur la loi de Moïse; (pii n’a rien demandé au nom des femmes, au nom des en-

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fants, au nom des esclaves, et dont la secte n’a rien tenté, ni en précepte, ni en pratique, pour empêcher la nation chinoise de devenir la plus méprisable et la plus infàine des nations. »

Vers la fin du iv“ siècle avant Jésus-Christ s’éleva Meng- Tseu, qui avait quelque chose de la méthode et de l’ironie de Socrate, et faisait éclater un esprit de liberté et d’indépendance digne des plus grands hommes de l’antiquité classique; mais sa doctrine, pas plus que celle de Confucius, ne pénétra dans les niasses, qu’il laissa exploiter par le despotisme des classes gouvernementales et abrutir par les superstitions des classes sacerdotales. C’était en tous points l’opposé du christianisme, qui commença tout d’abord par la réforme des classes inférieures.

Le troisième moment principal, ou la troisième époque du développement intellectuel des Chinois, doit être fixé à l’introduction dans leur pays du culte indien de Bouddha ou Fo, l’an 70 après Jésus-Christ.

La liberté morale manquant absolument à la Chine, aucun principe ne saurait y avoir un fondement spirituel. Ceci est applicable à la politique, comme à la science, comme à la religion. Celle-ci, chez les Chinois, a pour base la nature, le ciel, la matière et les éléments, qui apparaissent comme génies, sylphes, nymphes, etc., tous dans la dépendance de l’empereur, fils du ciel. Avec un pareil culte, l’esprit est vide, et s’il se replie sur lui-même, il ne peut produire que le vide, le néant; et c’est ce vide, ce néant, qui forme le dogme principal de la religion de Fo , telle que les Chinois l’ont faite. D’après cette religion, rien n’est substantiel dans l’univers et tout ce que nous voyons, tout ce que nous sentons n'est qu’un changement de formes : de là la métempsycose de Fo. Ce principe

du néant, voilà Dieu. Dieu est donc dans un éternel repos, sans mouvement, sans volonté, sans changement. Ce néant est toujours un, toujours d’accord avec lui-mémc. Pour être heureux, l’homme doit s’efforcer de ressembler à cet être : il ne doit rien vouloir, rien faire, rien demander. Dans cet état de béatitude, il ne saurait être question ni de vertu ni de vice; le véritable bonheur consiste dans l’union avec ce rien. Celui qui possède la passivité la plus complète, celui-là est Fo. A Ceylan et dans l’empire de Birman, où ce bouddhisme corrompu a pris racine, règne généralement la conviction qu’à force de méditations on peut parvenir à se soustraire aux maladies, à la vieillesse, voire à la mort. Les Mongols, qui s’étendent à travers toute l’Asie centrale jusqu’en Russie, professent ce culte, et ils lui ont donné un représentant, le lama, qui tient entre ses mains toute la vie religieuse et politique de la nation. Comme Dieu est un être absolument impassible et isolé, toute vertu consiste à l’imiter : de là l’éducation solitaire et presque femelle donnée au lama ; de là les innombrables couvents d’hommes et de femmes répandus dansleThibet, dans l’Inde, dans la Chine, dans toute l’Asie mongolique. Comme ces sectaires croient à la métempsycose, ils s’abstiennentde tuer les êtres vivants et ne prennent aucune nourriture animale. Leurs temples sont remplis d’images sacrées, dont chacune passe pour pouvoir exercer sur eux des influences particulières. Du reste, le lamisme et le bouddhisme, partout où ils se sont établis, ont repoussé le chamanisme ou le culte de la magie, et considérablement adouci et simplifié les mœurs des Mongols.

Cependant, messieurs, il est à remarquer que les traditions antiques des Chinois ne sont pas à beaucoup près aussi sur-

DE L’HISTOIBE.

chargées de fictions et aussi défigurées par les fables que la plupart des autres peuples de l’Asie, ni même que celles des peuples païens de l’Europe occidentale. Il en résulte que la poésie chinoise n’est pas aussi mystique que celle des autres nations orientales ; mais , en revanche , elle est plus lyrique, ou bien elle roule sur des anecdotes et des légendes, qui toutes ont pour objet les relations pratiques de la vie.

L’ancienne tradition chinoise offre beaucoup de ressemblance avec la révélation divine, consignée dans les écrits de Moïse , ainsi qu’avec la tradition sacrée de plusieurs autres peuples de l’Asie occidentale et nommément des Perses. Je veux seulement ici faire ressortir un trait qui, plus que tout autre, rend le rapport frappant. L’Yking parle en termes explicites d’un dragon rebelle ou de l’esprit de ce dragon qui, poussé par l’orgueil, voulut s’élancer vers les cieux et fut pour cela précipité dans l’abime ; ce qui rappelle tout à fait ce que l’Écriture sainte dit de l’esprit, superbe et ce que les Pcres rapportent d’Ahriman; mais, par un concours étrange et vraiment naïf, ce dragon est le symbole et l’image sacrée de l’empire de la Chine et de ses souverains.

Au surplus, en Chine, la science n’est pas plus libre que la religion. L’empereur commande à la science. Il a sous ses ordres plusieurs tribunaux chargés de la préparer. Ainsi il y a un tribunal de l’astronomie où l’on admettait auparavant des prêtres chrétiens, car les Chinois ne s’entendent guère en astronomie. La principale occupation de ce tribunal est la confection du calendrier. Si un astronome a mal fixé les jours, il faut qu’il meure. Un collège est spécialement chargé de la rédaction des décrets et ordonnances, c’est une affaire d’Ëlat. L’académie des sciences csl établie dans le palais même de

l’empereur, qui fait distribuer un certain nombre de coups de bambou pour chaque faute d’impression. Toutes les sciences se ressentent de cette funeste influence extérieure. L’histoire des Chinois ne contient que des faits, point de critique, point de raisonnements, point de jugements. Leur science du droit n’est qu’une collection matérielle de lois, et leur morale indique simplement les devoirs ; mais tout fond manque.

L’enfance de ce peuple se montre d’une manière frappante dans les sciences exactes; les Chinois connaissent à peine les premiers éléments des mathématiques; leur arithmétique et leur géométrie se bornent à quelques règles pratiques. Us ne savent de physique que le peu qui leur a été enseigné par les jésuites. L’horlogerie, la gnomonique, l’optique et l’électricité leur sont inconnues; ils ne savent pas grand’chose de l'hydrostatique et de l’hydraulique. Leur chirurgie est abandonnée aux barbiers et leur médecine aux charlatans de la secte de Fo et de Tao-Tsé. Ils prétendent avoir connu la poudre à tirer avant les Européens, et ce sont les jésuites qui leur ont fondu les premiers canons. Us ont longtemps passé pour être de profonds astronomes, mais le célèbre La Place a réduit leur savoir à sa juste valeur. Si leur almanach impérial est bien fait, cela n’a rien d’étonnant, puisque la partie astronomique en a, pendant des années, été confiée à des étrangers (1). Comment, d’ailleurs, voulez-vous que la science, la véritable science progresse, alors que richesse, gloire, puissance ne sont que pour ceux qui possèdent le mieux toutes les vieilleries du passé?

(1) Il y a de précieux renseignements dans la Biographie du missionnaire belge ï'erbieit, par M. l’abbé Carton.

Les Chinois ne sont guère avaneés dans la peinture, et comment le seraient-ils? Avec leurs institutions pourraient-ils jamais parvenir à idéaliser par le pinceau ou le burin les idées du bon, du vrai et du beau que révèlent Dieu, l’univers et l’humanité? Leurs peintres sont réduits à une imitation servile et sèche de la nature. Dans leurs tableaux on ne voit ni ombre, ni perspective, ni rien de ce qui donne de l’ame, de l’expression et du mouvement; mais, grands enfants qu’ils sont, ils copient avec une exactitude étonnante tout tableau qu’on leur donne ; il serait même difficile pour le plus habile artiste européen de représenter plus fidèlement qu’eux sur le |>apier, sur verre et sur toile des objets d’histoire naturelle, tels que poissons, oiseaux, insectes, lleurs, etc., dont ils savent rendre jusqu’aux moindres détails.

Mais, d’une autre part, les Européens, précisément parce que, chez eux, la nature spirituelle est développée davantage, n’ont pas su jusqu’ici imiter la dextérité matérielle des Chinois. Ainsi, par exemple, aucun peuple n’a porté à un plus haut degré de perfection l’art de teindre et d’extraire les matières colorantes des substances animales, végétales et minérales. Ce sont les Chinois qui ont appris aux Européens la méthode de trouver la proportion exacte pour les alliages métalliques. La couleur bleue sur leur porcelaine est bien plus vive et plus transparente que celle qu’on voit sur nos poteries, et pourtant c’est avec le cobalt fritte, qui leur vient de nous, qu’ils font cette couleur. Le biscuit de leur porcelaine surpasse en blancheur et en dureté tous ceux qui se fabriquent en Europe, mais pour ce qui regarde la beauté de la forme et le goût des ornements, la supériorité est incontestablement du cùté des Européens. Ils sont encore nos maîtres

coras DE PHILOSOPHIE

dans l’art de tailler et de sculpter l’ivoire, la nacre et l’écaille, dont ils font des milliers d’ouvrages d’une délicatesse admirable, comme éventails, paniers, pagodes, etc. ; ils excellent aussi dans la gravure sur pierres fines, et aucun Européen n’a encore su imiter leurs grandes lanternes rondes, en corne de toute pièce, de plusieurs pieds de diamètre, parfaitement diaphanes et sans taches ni endroits opaques (1).

Dans leur isolement, les Chinois sont trop fiers pour adopter beaucoup des Européens, tellement que pour se prémunir contre eux et contre les étrangers en général, ils ont cru nécessaire d’entourer le vaste coin qu'ils occupent, à l’est de l’Asie, de cette muraille gigantesque, avec les matériaux de laquelle on pourrait construire autour du globe entier un mur de hauteur et d’épaisseur moyennes.

Quelles sont maintenant , messieurs, en substance, les conséquences que nous pourrons tirer de ce que nous venons de dire sur la Chine et sur ses habitants? Ce sont à peu près les suivantes : parmi les grands peuples les moins éloignés d’abord du premier âge de l’humanité, les Chinois occupent un rang certainement très-remarquable, bien qu’ils montrent ce qu’a pu devenir, par une civilisation raffinée, un peuple mongolique qui s’est conservé sans mélange avec d’autres peuples. Dans leurs plus anciennes annales et dans leurs livres classiques, on trouve des preuves nombreuses de cette position élevée qu’ils ont occupée à l’origine; mais, dans le cours du second âge, la science a pris chez eux une direction toute fausse, qui s’est communiquée en partie à leur langue si artificielle et si

(1) Encyclopédie des ge ns du monde, article Chine , par MM. Maldola cl Schnitzler.

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compliquée. Tombant dans l’idolâtrie politique, de degrés en degrés, et toujours plus bas, ils finirent par adopter un culte étranger, singerie bizarre du christianisme; ils négligèrent tout ce qui tient de la nature spirituelle de l’homme : libre arbitre, moralité, sentiment religieux, et en quelque sorte jusqu’à la science et l’art. L’empereur parle toujours avec dignité, avec bonté, avec tendresse au peuple, qui ne possède aucune idée de liberté humaine et ne se croit là que pour traîner le char de Sa Majesté. Le fardeau qui l’écrase est à ses yeux un décret de l’inexorable destin, et il n’a aucune répugnance à se vendre comme esclave et à manger volontairement le pain amer de la servitude. Le suicide, effet de vengeances privées non assouvies, et l’exposition des enfants, événements très-ordinaires et pour ainsi dire quotidiens, témoignent du peu d’estime que les Chinois ont pour eux mêmes et pour le monde. Honneur, mille fois honneur à ces vertueux missionnaires du christianisme qui, en Chine, ont sauvé la vie cl donné asile à tant de malheureux qui seraient morts sans miséricorde; honneur à eux, car ils ont revendiqué l’homme dans un pays où l’on ne connaît pas encore l’homme!

Et que l’on ne s’imagine pas que ce tableau de la Chine soit fait avec partialité; il est emprunté trait pour trait à ses plus chauds admirateurs. Abstraction faite de ce que j’ai dit plus haut par rapport au christianisme , j’ai le plus profond respect pour les admirables préceptes renfermés dans les Kings, le nom de Confucius m’est cher comme celui d'un grand homme; mais je ne méconnaîtrai jamais les liens qui le retenaient captif, et avec lesquels il a, malgré lui, je le veux bien, garrotté un peuple superstitieux et toute l’organisation sociale de son pays, en lui imposant sa morale politique, qui

paralysa le développement intellectuel de la nation et la changea en un peuple d’enfants. Impossible d’y introduire la loi du progrès sans renverser la grande muraille, sans faire sauter le colosse; impossible d’y faire sentir une plus grande liberté de cœur et d’esprit sans en changer ou modifier les populations mêmes par un système convenable de colonisation, qui vienne du dehors ou qui se porte à l’extérieur. Mais que la Chine jusqu’ici tienne ses portes étroitement fermées aux Européens, cela s’explique et se justifie : elle a été témoin de leur conduite peu humanitaire dans les Indes orientales, dans les iles et dans le nord de l’Asie, autour d’elle, à côté d’elle et chez elle. Ivres d’orgueil tatarc, les Chinois méprisent le marchand qui quitte sa patrie pour la terre étrangère ; ils prennent en riant son or et lui donnent en échange du thé qui l’empoisonne. Mais la Providence, qui n’a pas condamné l’humanité à vivre éternellement isolée et hostile, a voulu que, dans les livres religieux et philosophiques de la Chine, de la Cochinchine, du Tonkin, du Laos, de Corée, de la Tatarie orientale, du Japon, du Thibet, il se soit conservé, au milieu d’un épais fumier d’absurdités et de superstitions, de hautes pensées qui placent ces pays bien au-dessus des autres contrées du paganisme, de sublimes préceptes de morale, des rêves enchanteurs d’un avenir qui devra relier un jour tous les hommes et toutes les races en une seule famille, l’aurore enfin de ce grand soleil de la vérité, une, éternelle, universelle, qui luira un jour sur nos tètes et fera le tour du monde.

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