U2 COURS DE PHILOSOPHIE
Passons en revue chacune des trois périodes du second âge humanitaire.
Et d’abord, première période du second âge principal de l ’ humanité.
N’oublions pas, messieurs, que, dans cette période, l'humanité se pose et se développe en tous sens et dans toutes ses facultés individuelles. D’après le caractère de cette période, la connaissance deDieu comme Être un, infini, inconditionnel, s’efface de l’esprit humain et cherche un refuge dans des sociétés secrètes , dans des castes sacerdotales. C’est le prêtre qui recueille les germes des sciences et des arts , qui se livre aux premières recherches de la nature. Les prêtres se vouent d’autant plus ardemment à de semblables études que les connaissances qu’elles leur apportent semblent assurer plus exclusivement leur domination sur les peuples. Aussi les temples ont-ils été, chez toutes les nations, les foyers où se sont primitivement concentrés les éléments générateurs de toutes les sciences. La science a eu le sanctuaire pour berceau. Et dans ces vieux âges si troublés, dans ces premiers jours si âpres de l’humanité, la science ne pouvait croitre , en effet , qu’à l’ombre des autels, sous la protection mystérieuse et redoutable des lieux sacrés devant lesquels le barbare armé s’arrêtait , tremblait et courbait la tête. Les ministres de Dieu pouvaient seuls défendre la science contre les violences des hommes, et la sainte pagode lui faire un bouclier contre le sabre. Les prêtres, il est vrai, s’efforcèrent de la garder pour eux, cette science, de tenir la lampe cachée sous le boisseau ; mais c’est la destinée du boisseau d’être brûlé par la lampe. La science, taillée et dégrossie par les prêtres, qui en voulaient faire un monopole, un instrument de domination, devait échapper plus tard à leur tutelle
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égoïste et renverser les dogmes grossiers et menteurs qu’ils jetaient en pâture aux peuples. La théocratie n’en a pas moins été, de fait, le germe de la culture des sciences et des arts (1). Mais, chez le reste des humains, tout s’individualise pendant celte première période, tout est regardé et adoré comme Dieu, les arbres, les pierres, les sources, les éléments de la nature, la terre, l’eau, l’air, le feu, la lumière, le soleil, la lune, les astres, le ciel, l’univers visible, les plantes, les animaux, l’homme. L’expression la plus complète de cet état de choses, c’est le polythéisme, réduit en système d’art et de science chez les Indiens et les Orphéens : c’est un tout organique de divinités qui, à l’instar des hommes, vivent en familles; et, dans ce panthéon, l’on voit éparpillés tous les idéals que Dieu seul renferme dans son essence.
La divinisation de la nature sensible et une religion exaltée et fantastique succédèrent au culte simple et naïf du premier âge. Les grandes forces de la matière, et cette puissance de vitalité qui se renouvelle et se transmet de génération en génération, les esprits célestes, ou, pour parler la langue des anciens , l’armée du ciel et le chœur resplendissant des astres, tout fut symbolisé , divinisé , adoré. L’abus de l’image donna naissance à la mythologie : le symbole, confondu avec l’objet lui-mème , au lieu d’en rester l’emblème , passa bientôt pour une sorte d’objets d’une autre espèce , et un tort capital des doctrines de ces temps-là naquit de la direction magique qu’elles prirent.
Il ne sera pas hors de propos , messieurs, de nous former une idée de l’ensemble des religions païennes. Traçons une
(1) Considérant , t. I, p. 161 -103.
ellipse autour de l’antique résidence du genre humain. Les deux foyers de cette figure seront sur l’Albordi , et sur le IVobandhad, en Arménie et dans l’Inde. La courbe elle-même s’étendra de Moultan vers Hastinapouri, vers les sources du Gange jusqu’à celles de l’Oxus et de l’Iaxartc, et en descendant de ces fleuves, au delà de la mer Caspienne, autour du Caucase, aux sources de l’Euphrate et du Tigre, et depuis ces fleuves jusqu’au golfe Persique et ensuite par le Farsistan jusqu'à l’Inde antérieure. Le second axe de l’ellipse, dans sa direction du sud-est au nord-ouest, coupera le méridien dans un angle de 45 degrés ; son point de milieu tombera au centre de l’Iran, et le petit axe, prolongé vers le nord-est, touchera aux montagnes de l’Amérique du Nord , et se croisera au nord-ouest avec les hauteurs africaines de l’Ethiopie. Sur le sol natal de l’humanité, autour de la moitié scptentrionale-orientale de l’axe transversal , dans les plaines entre l’Oxus et i’Iaxarte et vers la Ikmcharie, se presseront les Japétites; autour de la moitié inéridionalc-oceidentale, ce seront les Chamiles ; le reste de la surface se remplira de Sémites. Le foyer périhélique de l’ellipse sera dans le Caucase; autour se placeront, avec leurs mythes et leurs langues, les Sémites de l’Asie antérieure, les fils du soleil, ces souches de la civilisation européenne. Le foyer aphélique de l’ellipse portera sur l’Inde, et autour afflueront les Sémites de l’Asie postérieure, les fils de la lune. Au centre git le brahmanisme, ce vieux mythe sabéen des tribus eaucasiques, iraniennes et indiennes; autour des deux foyers, à l’ouest, on trouvera le culte de Jupiter-Jéhovah, à l’est celui de Vichnou. La langue primitive de ces tribus s’est développée, à l’orient dans le sanscrit et scs dépendances, à l’occident dans le chaldéen , l’assyrien , le pchlvi et ses ramifica-
lions. De Babel et depuis l’axe transversal s’est répandu l'antique empire des Couchitcs dans ses nombreuses tribus, à l’est, sur l’Inde, au sud-ouest, sur l’Arabie, l’Égypte, la Phénicie, jusqu’en Grèce et en Colchide, et n’a retrouvé son milieu que dans les hautes régions de l’Afrique. Son mythe, c’est le culte de Shiva, culte de sang et de mort, d’orgies et de bacchanales; sa langue, c’est la langue éthiopienne avec toutes ses branches, provenant de la même tige que les idiomes sémitiques. Depuis Tauran et l’autre moitié du petit axe sont descendus, vers le nord, les Japétites, jetant de fortes racines en Europe et n’atteignant que plus tard à leur véritable centre en Amérique. Leur langue est le tatar, mais illandré de mille manières ; leurs mythes ne sont autre chose que du vieux brahmanisme appauvri, du chamanisme. Le Pérou et le Mexique ont été, comme la Chine, probablement peuplés par des Sémites du mont Mérou (1).
En ce qui concerne l’organisation sociale durant cette première période, la société est éparse comme ses dieux : ce sont ou quelques individus qui dominent , ou certaines corporations; les peuples eux-mèmes sont isolés et forment, pour ainsi dire, de grandes corporations closes. C’est à cause de cet isolement que plusieurs d’entre eux sont restés barbares quand d’autres se sont civilisés, qu’ils se sont égarés comme des enfants dans un bois : ce sont autant de branches détachées du grand arbre social. Comme chaque peuple n’a en vue que son propre développement, ses propres intérêts, la guerre la plus acharnée , la plus sanglante , la guerre avec toutes ses horreurs, devient le droit international de ces
(!) GO ires, t. I, p. xxxiv-xxxvi.
COORS DE PHILOSOPHIE
tribus farouches. C’est la force brutale qui gouverne : tout relève du sabre , toutes les volontés plient devant celles du chef militaire, toutes les tètes s'inclinent devant les aigrettes flottantes de son panache (1).
Moralement indépendants et séparés les uns des autres, les peuples, dans cette période, ne sont placés les uns en face des autres que comme des puissances matérielles : ils s’attaquent [>our se subjuguer ou se détruire. Les prisonniers sont massacrés ou traités comme des choses , leur personnalité n’est comptée pour rien ; l’esclavage est considéré comme une grâce spéciale que les vainqueurs font aux vaincus, et ces derniers se trouvent trop heureux d’accepter un maitrc pour échapper à un bourreau. Non -seulement les individus subissent ces dures conditions, mais des peuplades tout entières y sont assujetties. Quelquefois elles sont associées au peuple vainqueur; mais ce n’est qu’extérieurement et toujours d’une manière distincte et fortement tranchée. De là l’origine de ces catégories de peuples connues sous le nom de castes , et qui s'organisent régulièrement en vertu de la supériorité intellectuelle que possèdent ou que prétendent posséder ceux qui les dominent.
Quant à la science, le fond légué à l’humanité par le premier âge disparait peu à peu ; des homihes isolés, nous venons de le dire, se réunissent en corporations, ou bien des tribus entières, constituées en castes supérieures, s’arrogent la mission de conserver la science qu’elles ont reçue par tradition comme un dépôt inviolable et sacré, comme un mystère pour les autres castes; elles prescrivent des règles de conduite à la vie tout
(1) ContûUrant, 1. 1, p. 101 -163.
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entière , elles parlent encore de lumières, mais ils ne veulent pas que l’on approfondisse la science dans sa pureté , c’est-àdire avec pleine liberté d’esprit, pour tous et au profit de tous. Dès lors ce qui reste des antiques traditions s’obscurcit, se remplit d’erreurs, et l’on en abuse pour légitimer l’oppression des individus et des peuples et pour les élever systématiquement dans cette oppression. Cependant les besoins matériels et une expérience de tous les jours conduisent naturellement à des découvertes scientifiques ; mais celles-là aussi restent isolées, parce qu’on n’a pas encore trouvé le critérium primitif des connaissances humaines, et que l’on ne soupçonne pas même la possibilité d’une organisation scientifique complète.
Si maintenant nous jetons un coup d’œil sur l'art , nous trouverons qu’il porte , comme tout le reste , le caractère général de cette culture incohérente, qu'il est sans lien aucun avec la science et bien moins encore avec le but de l'humanité. 11 sert comme art utile aux besoins de la vie et comme art du beau au polythéisme. Nul doute qu’il ne puisse, dans ces tendances, parvenir à un haut degré de perfection ; mais il ne vise qu’à la beauté matérielle ; il n’opère que sur les sens, principalement par le rhythme mélodieux de la poésie et de la musique et par les molles ondulations de la danse ; mais le beau , dans cet état de l’art, n’est en harmonie ni avec le bon, ni avec le juste, ni avec Dieu.
Les rapports de l’homme et de la femme ont le même caractère d’égoïsme et de brutalité. Ces rapports ne sont réglés que par la nature, le sexe le plus fort opprime le sexe le plus faible. Dans les relations de l'homme avec la femme régnent l’insolence et la force ; dans les relations de la femme avec
l'homme régnent l’astuce et l’obéissance servile. Les enfants
notant pas encore à même de faire valoir leur dignité individuelle par la force , ne sont pas considérés comme des êtres libres, doués de raison , mais comme des choses, et comme des choses appartenant en pleine propriété aux parents.
Celte période est la belle époque du patriarcat , c’est-à-dire de la domination la plus exclusive du principe de la famille(t). Volney, qui a fait des observations si attentives des mœurs des peuples patriarcaux et barbares chez lesquels il a voyagé, s’exprime ainsi sur ce sujet : « On prouverait sans réplique que tous les abus des gouvernements ont été calqués sur ceux du régime domestique, de ce gouvernement que, sous le nom de patriarcal, des esprits superficiels vantent sans l'avoir analysé. Des faits sans nombre démontrent que chez tout peuple naissant, dans l’état sauvage et barbare, le père, le chef de la famille est un despote, et un despote cruel et insolent. La femme est son esclave; les enfants, scs serviteurs. Ce roi dort ou fume sa pipe , tandis que sa femme et ses filles font tout le travail du ménage, et même celui de la culture et du labourage , autant que le comporte ce genre de sociétés : à peine les garçons prennent-ils quelque force, qu’ils se permettent de les frapper, et se font servir comme leurs pères. Cet état se trouve tout entier chez nos paysans non civilisés (2). »
Prenons acte de ces dernières paroles , et ne soyons pas si fiers des progrès de notre prétendue haute civilisation.
Voyez d’ailleurs, messieurs, en Afrique : la civilisation s’y trouve, à l’heure qu’il est, aux prises avec les Bédouins; leur
(1) Considérant, t. I, p. 159.
(2.i Les Ruines, p. 65.
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inspire-t-elle de l’attrait? V oit-on ces peuplades, qui aiment le bonheur comme tous les autres hommes, accepter la civilisation telle que nous la leur avons présentée? — Si pourtant cette société était bonne et bienfaisante , si elle consacrait les droits et les devoirs naturels de l’homme, ces sauvages, qui sont hommes sous leur sauvagerie, comme nous sommes hommes sous notre civilisation , se rangeraient à la loi que l’homme cherche partout sans la rencontrer dans aucune des sociétés existantes, la loi de sa nature, la loi du bonheur (t).
Quel est le côté gagnant dans cette partie engagée sur la rive africaine entre la civilisation et la barbarie? : — Le côté gagnant, c’est la barbarie. Je ne sais pas si vous avez vu dernièrement que sur 23 soldats français qui avaient vécu quelque temps prisonniers chez les Arabes, 17 ont refusé net de rentrer au bercail civilisé, 6 seulement ont consenti à revenir. Les journaux qui rapportaient le fait, disaient naïvement: « Sur 23, il y en a 17 qui se sont faits Bédouins. Et ceux-là ne sont pas les seuls, car les derniers traités avec Abdel- Kader portaient cette clause révélatrice : « Que le Bey livrerait au général français les transfuges de la civilisation , qu’il promettait l’extradition des soldats qui désertent à l’armée (2). »
Voilà, certes, une pierre de touche ; c’est de l’expérimentalisme cela, j’espère. Qu’en dites-vous, vous qui prétendez que nous sommes arrivés au dernier degré de la dernière civilisation, et que vouloir s’occuper encore d’améliorations sociales, c’est poursuivre des folies et des chimères?
Du reste, on a constaté que les demi-édéniens d’Otahiti et
(1) Considérant, t. 1, p. ISS et ISO.
(2) Idem , i7.iV/., p. ISO.
de la mer du Sud meurent de tristesse et d'ennui quand on les transplante en sol civilisé ; tandis que des matelots civilisés se sont souvent sauvés dans les bois des insulaires de la mer Pacifique, pour se rallier, après le départ de leur navire, à la société demi-sauvage de ces insulaires (1).
Enfin , les hordes de l’Amérique, malgré leurs fréquents rapports commerciaux avec les colons européens et avec la tant florissante civilisation des États-Unis, refusent constamment l’industrie civilisée , et s’enfoncent dans les bois à mesure que la race blanche gagne du terrain (2).
Eh quoi! J. J. Itousseau aurait-il eu raison lorsque, dans son fameux discours à l’Académie de Dijon, il conclut qu’il fallut porter le fer et le feu dans les académies des sciences et des arts et dans les ateliers de l’industrie? Non, mille fois non ; Rousseau prêcha la rétrogradation, au lieu d’invoquer le progrès ; il manqua de foi en Dieu et de croyance à l’avenir de l’humanité (3).
Revenons à notre sujet principal.
Messieurs, le droit, pendant cette période, ne résulte pas du développement physique, intellectuel et moral de l’homme. L’ctat ou l'institution pour le droit ne connaît d’autre loi que celle de l’arbitraire et de la force matérielle; il n’y a pas là l’idée d’un véritable gouvernement, de direction de la vie des peuples d’après la loi éternelle du droit dans la liberté morale, de répartition des conditions et des moyens extérieurs dépendants de cette liberté et nécessaires à l’accomplissement
(1) Considérant, t. I, p. 187.
(2) Idem, ibid.
(3) Idem, ibid., p. 138.
des buts rationnels de l’homme et de l’humanité. Tous les membres de l’État visent à l’isolement ; tous, en conséquence, doivent être contenus, pour la conservation de la société, par l’ascendant de la force. Ainsi la constitution politique de cette première période, c’est le despotisme pur, et son représentant extérieur, c’est un seul homme, c’est le despote, le tyran ; mais, dans la progression de cette période, il s’établit des formes de despotisme plus élevées, plus composées; on voit régner arbitrairement ou une famille, ou des associations de familles, ou une tribu tout entière ou une caste de tribu ; ou bien le peuple, sans instruction, sans organisation, devient son propre tyran et son propre bourreau.
Dans cet état de choses, la civilisation de chaque peuple, vu l’isolement où il se trouve, ne pourra être que souverainement imparfaite, étroite et unilatérale, si je puis me servir de cette expression, et certaines parties de la destination de l'homme seront cultivées aux dépens de toutes les autres, de sorte que, chez les uns, ce sera la science qui prédominera, chez les autres l’art du beau, chez d’autres encore l’élément religieux, chez d’autres enfin la politique, mais une politique toute matérielle. D’où il suit que, chez les peuples organisés en castes, la vie aura un développement plus riche et plus brillant, par la raison que chacune des castes consacrera savie’tout entière au développement d’une des spécialités de l’activité sociale.
L’humanité a dès longtemps parcouru la période que nous venons de dessiner dans ses traits généraux; mais il y a encore des peuples qui y sont retenus et qui doivent par 7 courir des périodes plus avancées : ce sont les peuples de l’Inde orientale. Ces peuples nous offrent le modèle le plus
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instructif de la formation de toute la vie de cette période ; ils sont encore aujourd’hui les plus nombreux de la terre; mais ils occupent l’échelle de la première période; ils se sont arrêtés dans leur développement, parce que, dans leur vieux système de castes, ils se sont civilisés d’une manière singulière : ils ont figé tous les éléments liquides de la vie humaine; ils les ont empêchés de couler et de se fondre librement, de telle sorte que jusqu’à nos jours il a été impossible de parvenir à la suppression de ces fatales catégories et de réunir en un seul organisme ces organismes divers. Il faudra commencer par introduire un développement libre et uniforme, si l’on veut délivrer ces peuples des fers qui les enchaînent. Chez eux se sont conservées les plus anciennes traditions du premier âge de l’humanité, les écritures sacrées des Védas. Les doctrines fondamentales contenues dans ces livres traitent, il est vrai, de Dieu comme être unique; mais elles sont destituées de l’élément scientifique, de la spéculation pure. Ceux d’entre les Indiens qui sont le plus profondément initiés aux mystères de ces livres s’imaginent qu’ils peuvent devenir les égaux de Dieu, si, dans une unité compacte et indivise, ils abîment leur être, c’est-à-dire s’ils ne pensent rien, ne sentent rien, ne veulent rien, ne demandent rien, ne font rien ; et voilà pourquoi le peuple indou prend pour les plus divins ceux qui portent le plus loin cette abnégation, cet anéantissement de soi-même. Ici l’on ne saurait méconnaître une tendance manifeste à rétrograder dans le premier âge de l’humanité, l'ne infinité de systèmes scientifiques de l’Inde ont pris naissance sur le terrain fécond des Védas ; mais ils ne sont jamais devenus le domaine commun, public du peuple. L’ancienne organisation des castes s’est conservée im-
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nmable depuis des siècles jusqu’à nos jours; la science des Indous est une plante exotique, en ce sens qu’elle n’est que la propriété d’une seule caste, et même d’un petit nombre de membres de cette caste. Les peuples de l’Inde ont conservé cette absurde idée que la naissance divise les hommes en deux classes infranchissables , celle des hommes d’intelligence et celle des hommes de labeur; ils s’imaginent que ces derniers ne sont faits que pour servir, et qu’il faut les dompter, et les enchaîner au travail par les foudres du ciel et par les tisons de l’enfer. D’où il vient que, chez ces peuples, malgré toute la pureté ettoute la simplicité des doctrines des VédassurDieu,et que suivent les plus éclairés d’entre les brahmanes, s’est conservée l’idolâtrie la plus abrutissante, le polythéisme le plus grossier, avec un gigantesque de formes qui inspire l'horreur et l’épouvante. Les vérités fondamentales les plus claires sur la connaissance <le Dieu sont devenues, chez eux, la base de la superstition la plus dévergondée. Citons, par exemple, la fête de Jagganâtha. Les idoles que, dans cette solennité, on expose à l’adoration publique, ne sont rien autre chose que des mots scientifiques du vieux langage scientifique, des emblèmes scientifiques; maintenant elles sont devenues de véritables guenons, objets d’une vénération qui tient de l’insanie.
Il faut remarquer encore, messieurs, la prédominance de certaines parties de la destination de l’homme pendant cette première période du second âge. Ainsi, chez les Indous comme chez le peuple zend, c’est la religiosité fondée sur la science et l’amour de tous les hommes qui prédomine; ce qu’ils résument dans ces mots : « Paix à tous les êtres ! » Dans toute l’Asie antérieure et en Europe, le sentiment religieux avait dégénéré en polythéisme, tandis que, chez les Hébreux, ce
sentiment, infiltre dans les veines du corps social, était cultivé pur de toute idolâtrie. L’esprit de la liberté et du beau régnait chez les Grecs; la tyrannie de l’État, fortement constitué au dedans et au dehors, chez les Romains, comme le despotisme administratifen Chine, comme le commerce et l’industrie chez les Phéniciens et les Carthaginois. L’esprit exclusif de l’époque s’opposait à l’union, à la culture harmonique des diverses branches de l’activité sociale. Subjuguer ou détruire, tel fut le sort de presque toutes les nations. Mais aussi c’est précisément au milieu de la splendeur de cette période que l’on aperçoit des symptômes de ce désir de retourner à l’unité primitive, des tentatives de revenir au premier âge, à l’àge d’or de l'humanité, ou bien de marcher en avant, de marcher à la conquête de l’organisation panharmonique de la vie. C’est ce que l’on trouve chez les Indous, soitque l’on veuille considérer ceux d’entre les brahmanes nommés Sanyassis, qui renonçant à la vie pratique, alaliquent leur personnalité pour se contempler euxmêmes, restent immobiles et sans volonté, les sens entièrement fermés afin de se fondre avec Dieu ; soit que l’on veuille examiner de près le bouddhisme, religion bienfaisante quialransforméen hommes moraux plus de deuxcentsmillionsde barbares farouches. Le bouddhisme ne parait être, dans son origine, qu'une réforme de l’ancienne religion de l’Inde. Cette réforme, qui détruisit la division en castes, aurait été un immense bienfait si elle avait pu prévaloir à la longue sur le culte des brahmanes, de ces mortels si sages qui n’enseignent que des folies, qui craignent d’écraser un insecte cl qui tolèrent les sacrifices humains; défenseurs intéressés d’un ordre de choses où non seulement les rangs, les dignités, les avantages de la vie sociale, mais les péchés et les mérites, les châtiments du vice et
les récompenses de la vertu sont, depuis 3,000 ans, subordonnés à une classification héréditaire et irrévocable. Moins entichés d’observances puériles et de préjugés barbares, les bouddhistes ont permis l’usage de la chair des animaux et rappelé l’homme à sa dignité ; ils ont un peu moins de respect pour les vaches et les éperviers et un peu plus de commisération pour lesclasses laborieuses (1). Malheureusement le bouddhisme a été déchiré par de nombreuses hérésies, qui ont perpétué, en tout ou en partie, les vieilles erreurs.
Non-seulement les Indous, mais aussi les Chinois ont pressenti la période plus développée qui va suivre. Confucius et son disciple Meng-Tseu étaient animés à peu près des mêmes sentiments que Socrate ; mais c’est particulièrement chez les Grecs et par ce dernier, comme par Pythagore, Platon et Aristote, que cette période a été préparée et annoncée; chez les Hébreux, ce sont Moïse, les prophètes et les esséniens qui en ont hâté l’avénement. Mais ce ne fut qu’avec Jésus que commença réellement la seconde période du second âge principal de l’humanité.
Tout en rendant justice à ceux qui ont aplani les voies au christianisme, gardons-nous, messieurs, de comparer qui que ce soit au Christ, de confondre le Christ avec qui que ce puisse être.
Quelques écrivains ont prétendu qu’il n’était rien de plus qu’un disciple des esséniens, et que sa religion tout ntière est tirée de leur secte. Mais cette assertion ne repose sur au-
(1) Encyclopédie des gens du monde, arliclc Bouddha, par Klaproth. Cet excellent ouvrage , qui est bien au-dessus de son litre, m’a CONSTAM- MENT servi autant pour le fond que pour la forme.
cun fondement historique et ne s’appuie que sur des présomptions auxquelles ou s’est vainement efforcé de donner une couleur de probabilité. On ne peut admettre comme preuve quelques ressemblances entre la religion chrétienne et les doctrines et les usages des esséniens. Si leur morale s’accorde, en certains points, avec celle de l’Évangile, il y a bien plus de conformité encore entre la morale de Jésus-Christ et celle des philosophes païens : en conclura-t-on quela religion chrétienne est tirée du paganisme? Ces présomptions perdent tout leur poids dès qu’on jette les yeux sur les différences tranchées et profondes qui séparent Jésus-Christ des esséniens; car les dogmes et les usages particuliers de cette secte sont presque tous condamnés par le Christ et par ses apôtres, par exemple, leurs ablutions et leurs mortifications, l’excessive rigidité avec laquelle ils observaient le sabbat, le refus qu’ils faisaient de manger de certaines choses que Dieu a créées pour l’usage des hommes, leur opinion sur le mariage, l’inévitable nécessité à laquelle ilssouinettaient les hommes dans toutes leurs actions. Les esséniens formaient une société close, fuyaient le monde et n’allaient pas même aux fêtes solennelles à Jérusalem. Jésus vivait au sein de la société, conversait avec tout le monde, fréquentait les péagers et les pêcheurs, prenait part aux fêtes de famille, assistait aux solennités religieuses dans le temple de Jérusalem et suivait tous les usages de la vie ordinaire des Juifs. Les esséniens avaient une doctrine secrète ; Jésus recommanda à ses apôtres de prêcher sur les toits ce qu'ils avaient appris en particulier. La morale des esséniens était exagérée et fanatique ; Jésus enseigna à vivre au milieu du monde, en recommandant seulement de ne pas se laisser séduire par ses vanités et ses corruptions. En un mot, l’esprit
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de sa doctrine et la forme qu'il a donnée à son Église attestent suffisamment que les esséniens n’avaient point été ses maitres (1).
Que personne donc n’ose se mettre en parallèle avec le Christ. Qu’importe que les philosophes de l’antiquité aient prévu, qu’ils aient activé le progrès, quand ils ne l’ont pas réalisé! Le Christ a amené, de principe et de fait, la réforme radicale de l'humanité. Il a posé sa main divine sur les feuillets d’airain de l’histoire, et les feuillets d’airain de l’histoire ont frémi et tourné sous sa main.
Le dieu effréné du naturalisme antique avait agité son thyrse sur tous les peuples. Shiva sur le taureau et Parvadi à Bénarès, Phtha sur Apis et Ilépæstobula, Bel et Dercéto à Babylone, Chusoros en Phénicie, Saturne et Rhée en Grèce et à Rome, il avait parcouru la terre en d’innombrables incarnations, comme Osiris et Isis, comme Ni nus et Sémirainis, comme Onaès et Homanès, comme Atys et Cybèle, comme Adonis et Astarlé, comme Bacchus et Ariadne (2). Partout, sa bouche teinte de sang avait rugi ce terrible anathème : Mort aux générations humaines et salut par le sang !
Le genre humain professait ce dogme affreux, lorsque la grande victime, élevée pour attirer tout à elle, cria sur le Calvaire :