COURS 1)E PHILOSOPHIE
se donnent un culte, des lois, un gouvernement; qu’ils adoptent certaines pensées, certaines habitudes, certaines mœurs; qu’ils aspirentàun certain ordre de choses ; qu’ils représentent un certain principe dans l’histoire (1). Nous avons souvent insisté sur cette vérité; la seconde période du second âge principal de l’humanité, dont nous avons à nous occuper aujourd’hui, va nous en fournir une preuve éclatante.
Pendant cette période, l’incohérence sociale continue comme dans la précédente; seulement les divers principes du développement humanitaire sont mis en rapport avec l’unité primordiale , avec Dieu ; mais nonobstant que l’apôtre saint Paul ait dit formellement que nous nous mouvons en Dieu et que nous vivons en Dieu, l’Être suprême, universel, n’en est pas moins considéré comme étant au-dessus et en dehors du monde, et non pas, en même temps, dans le monde. Dés lors que résulte-t-il de cette manière d’envisager la Divinité? Le polythéisme, où les objets particuliers étaient divinisés, fait place à la reconnaissance de Dieu même comme Être infini , inconditionnel, primordial, planant au-dessus de l’univers fini et n’ayant avec lui aucun contact direct. Par là cet univers est forcé de se développer comme une simple agrégation de tous les éléments finis, de toutes les Imités existant tout à fait en dehors de Dieu , et néanmoins placé sous les ordres de Dieu et entièrement dépendant de lui. De là quelque chose d’étroit, d'incomplet, qui se fait sentir dans l’ensemble du mouvement social de cette époque, jusque dans les moindres détails. Dieu, en effet, n’apparail pas encore comme l’Étrc toujours un, toujours le même, toujours total,
(1) Paroles de . 11 . JoufJYor.
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toujours infini ; comment en pourrait-il être autrement, comment Dieu pourrait-il être infini, puisque l’univers ne respire pas dans le sein de Dieu, mais qu’il se meut en dehors de lui? Dans cet état des opinions , le monde ne saurait être conçu comme un tout organique, causé dans Dieu, sous Dieu et par Dieu, et toute la vie de l’univers ne saurait être conduite et dirigée en pleine liberté par lui. On raisonne bien alors sur l’origine et le principe de toutes choses ; mais on place tout ce qui a été créé, tout ce qui a été causé entièrement en dehors de ce qui a été le créateur, de ce qui a été la cause; bien plus, la chose créée est extérieurement mise en opposition avec le créateur ; mais par cela même il s’élève dans le cœur humain un vif désir de combler l’abime qui sépare encore l’humanité d’avec la Divinité, de se fondre avec cet Être primordial qui s’agite au-dessus des mondes. D’où naissent pour cette période les caractères suivants : premièrement, tout individu doit être réellement uni avec cet être ; il doit lui être offert, voué, sacrifié. Secondement, animés de ce désir de fusion, les individus se rapprochent d’eux-mêmes dans l’humanité, ils s’associent par agrégations, mais non par associations; ils se regardent comme des égaux devant Dieu , et ils ne s’attaquent plus dans le but unique de vaincre et de détruire. L’idée de la subordination de tous sous la loi de Dieu contribue puissamment à adoucir les mœurs et à améliorer les rapports de la femme et de l’homme, des parents et des enfants, des tribus et des peuples. Troisièmement, l’idée de sacrifice entraine l’idée de sanctification, puis de formation de la vie, selon l’idée de Dieu même. Cette période porte à juste titre le nom de période moyenne, de moyen àgc; car elle occupe le milieu entre la pluralité égoïste de la période précédente et
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l'union harmonique qui commence à se dessiner dans la troisième période.
Dieu, dans la seconde période, est donc l’auteur et le créateur du monde; il est la providence qui conduit le monde. Il est considéré comme le Dieu du ciel et de la terre, comme le Dieu de tous les hommes. Cette idée agit sur les individus, sur les familles, sur les peuples, sur la vie privée comme sur la vie publique, et elle transforme radicalement le monde. L’idée de Dieu comme Être primordial, comme Être un, existant au-dessus de tous, et pour tous, devient une idée sociale ; aussi le caractère de cette période est-il essentiellement religieux. Partout où pénètre cette conception de la Divinité, les hommes sont mis en état de se reconnaître à tous la même essence et la même dignité devant Dieu , et dès lors les séparations hostiles des hommes entre eux finissent par être regardées comme contraires à la volonté de Dieu. Les castes tombent sans retour, la position hostile des peuples s’efface, en ce sens qu’ils se regardent les uns les autres comme fondamentalement les mêmes sous Dieu et en dehors de Dieu; cette idée féconde de la Divinité donne naissance à une autre non moins fructueuse, à l’idée de l’humanité.
Comme l’élément religieux prédomine dans cette période, tous les autres éléments, la science, l’art, le droit, lui sont • subordonnés. Mais comme Dieu n’a pas encore été conçu dans toute sa totalité, dans toute sa pureté, la piété qui règne dans cette période a ceci de particulier qu’elle n’est qu’une simple croyance en Dieu, et non pas une connaissance scientifique de Dieu. Tous sont dévorés du désir immense de franchir les barrières qui les séparent de Dieu, et tous se croient le droit de pouvoir les franchir en toute liberté : de là le besoin
extrême d’assurer et de garantir la liberté personnelle de tous, et , par conséquent , d’abolir le servage et l’esclavage de la période précédente, de tirer la femme du harem et du gynécée, d’en faire l’égale de l'homme dans la considération publique, de reconnaître aux enfants de la dignité et des droits comme aux adultes, et en général, de mettre un terme à la guerre universelle des nations , de les pacifier par les bienfaits de la fraternité et de les réconcilier en Dieu après les avoir réconciliées entre elles.
Cependant, messieurs, comme d’après les idées dominantes de celte période, l'homme ne vivait pas en Dieu, il s’ensuivit que pour atteindre à l’Être suprême, il devait mépriser et fouler aux pieds tout ce qui le séparait d’avec lui, c’est-à-dire le monde et l’individualité humaine. De cette manière, il n’y avait nulle tendance à harmoniser la vie de l’humanité sur le plan de l'harmonie divine; au contraire, on fuyait le monde, on se détachait de la vie sociale, on voulait étouffer les instincts sociaux du corps et de l’esprit, on renonçait volontairement aux plaisirs des sens comme à ce qu’il y avait de plus éloigné de Dieu ; et l’opinion prévalut que c’est avant tout par cette renonciation au monde, par cette abdication de sa nature d’homme que l’homme peut expier tout ce qu’il renferme de contraire, d’hostile à la Divinité, qu’il peut se réconcilier avec Dieu, ou du moins qu’il peut se rendre capable de se réunir avec lui et dans lui.
Durant cette période, la science n’a pas encore porté son flambeau dans les rapports de l’humanité ni dans ceux de sa vie temporelle avec l’Être infini , parce qu’on n'a pas encore bien saisi la différence qui existe entre l’éternel et le temporel,
entre l’infini et le fini, pas plus que la fusion harmonique de
l’un et de l’autre de ees éléments. On ne cesse de confondre ce qui est temporel avec ce qui est éternel , le phénomène avec la substance, le prêtre avec la religion : c’est que la vérité divine n’a pas encore été développée dans toute sa pureté, et scientifiquement. La foi alors n’est autre chose que de la vénération pour des objets incompréhensibles, en proportion de la confiance que l’on a en ceux qui les enseignent. Cette confiance, c’est le respect de l’autorité, qui peut se rapporter à la parole écrite ou à la tradition orale, dont un homme , ou un corps, ou une nation s’est rendue dépositaire, ou à la révélation immédiate bien ou mal entendue : de là une religion d’autorité, qui n’est autre chose que le résultat de l’ascendant qu’un individu ou une réunion d’individus exerce sur d’autres individus, du pouvoir reconnu à cet individu ou à cette réunion d’individus, par les autres, et de l’exercice de ce pouvoir, soit pour exiger certaines actions, soit pour imposer telle opinion, telle croyance plutôt que telle autre. Les idées incomplètes de cette période sur Dieu et sur le monde viennent en aide à cette foi tout extérieure, à cette foi d’autorité et d'infaillibilité : l’enthousiasme religieux dégénère en une exaltation qui a perverti la raison et qui porte à des actions condamnables, mais que l’on croit pouvoir ou même devoir faire dans la vue de plaire à Dieu. C’est le fanatisme religieux, de tous le plus commun et le plus terrible, parce qu’il a pour antécédent ordinaire la superstition et qu’il peut enfanter la folie et le délire.
Tout, dans le moyen âge, ayant été considéré comme subordonné à l association religieuse, tout devait être déterminé, réglé par elle, toutdevaitrecevoirsonderniermotdes traditions historiques, particulièrement les doctrines et les cérémonies
DH L'HISTOIRE
religieuses, qui furent même confondues avec ce qui est éternellement vrai pour tous les hommes et pour tous les peuples. Cet inflexible traditionnalisme devint une loi obligatoire pour tous, et sous peine de mort. De là il arriva que le catholicisme voulut rester immobile au milieu des flots agités du temps ; mais tandis qu’il allait toujours s’atrophiant, s’anéantissant, la société lui échappa de toutes parts et passa au pouvoir des laïques. Retiré dans sa gothique majesté, au milieu de tous les progrès, au milieu de toutes les jeunes générations , il ressemblait à une de ces vieilles et lourdes images de granit qu’enlace un frais treillage de fleurs odorantes (1).
Le Christ avait apporté aux hommes une bonne nouvelle, la nouvelle de l’émancipation pacifique et graduelle de l’espèce humaine par la liberté et par les liens touchants de l’amour et de la fraternité. Le catholicisme du moyen âge, si fatalement inspiré par le paganisme et le judaïsme de la période précédente, voulait l’unité humaine par la force et le despotisme, d’après des conceptions religieuses incomplètes, inharmoniques ; et l’institution destinée à réaliser ces idées était aussi défectueuse que la religion même, elle porte le nom de cléro-
(1) Mon Introduction , pages 94 et 95. — Ce slationnarisme continua même jusqu’au xvn c siècle, témoin l’affaire de Galilée. Mais à propos de Galilée , les savants rédacteurs de la lie rue dite de Bruxelles if ont-ils pas accusé de crasse ignorance (style de la Revue) les auteurs d’un rapport sur l’université libre , parce qu’ils parlaient de la condamnation de Galilée? Ainsi Brenna, Tiraboschi, Gingucué, de crasseux ignorants!... Ignorantus , ignoranta , ignorantum , comme disait la vieille université, l’antique aima mater de Louvain , puis elle vous faisait brûler vif. Et vous, M. Thiersch, qu’en dites-vous? vous que tout à l’heure on déifiait, vous n’étes plus qu’un plat ignorant !
cratie. Le sentiment religieux se développa non pas sous les inspirations de l'harmonie universelle, mais sous celles du plaisir, de la douleur, du désir, de la peur et de l’espérance. Le paganisme de la première période fut encore tout-puissant sur la seconde : on pensait toujours que les rapports de Dieu avec l’humanité dépendaient absolument d’un seul ou de plusieurs individus, et l’on ignorait que tout homme est destiné à vivre en union intime avec Dieu. Le système tout entier péchait par la base. Le monde, les hommes et l’humanité existaient tout à fait en dehors de Dieu, et Dieu même n’était pas un, pas infini, pas harmonique, puisque tout l’univers fini existait en dehors de lui, qu’il n’était pas contenu en lui.
Je sais très-bien, messieurs, que tout cela était contraire à l’esprit du christianisme. Je vous ai déjà cité le remarquable passage de saint Paul. Voici d’autres textes : « Vi 'dentes Deum, omnia simttl vident in ipso. Ceux qui voient Dieu, voient en même temps tout en lui ( D . Thom., adversus gentes, lib. III, c. 59), puisqu’ils vivent dans le sein de celui qui remplit tout et qui entend tout. » (Ecoles., I, 7.)
Tous les théologiens catholiques qui sont restés fidèles à la vraie doctrine, en parlent de même. Écoutons Fénélon, le sage Fénélon. « La raison, dit-il, est comme un grand océan de lumières : nos esprits sont comme de petits ruisseaux qui en sortent et qui y retournent pour s’y perdre. » ( Télémaque , liv. IV.) Toutes les créatures, dit admirablement le père Berlhier, l’ouvrage de vos mains, quoique très-distinguées de vous, puisqu’elles sont finies, sont toujours en vous, et vous êtes toujours en elles. Le ciel et la terre ne vous contiennent pas, puisque vous êtes infini ; mais vous les contenez dans
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votre immensité. Fous êtes le lieu de tout ce qui existe, et vous n’ètes que dans vous-même. »
Notre unité réciproque résulte donc de notre unité en Dieu, voilà ce que nous enseigne le christianisme, et voilà aussi ce que nous enseignons. Nous n’en faisons pas un mystère, nous le proclamons du haut des toits. Nos adversaires, toujours déloyaux, nous accusent de vouloir détruire le christianisme. Honte et mépris pour des menteurs et des calomniateurs!
Le système de Mallebranche de la vision en Dieu n’est qu’un superbe commentaire des paroles si connues de saint Paul. Le panthéisme des stoïciens et celui de Spinoza sont une corruption de cette grande idée ; mais c’est toujours le même principe, c’est toujours cette tendance vers l’unité harmonique (i).
Gardons-nous donc, messieurs, de rendre le christianisme responsable de la fausse application qu’on a faite de ses principes ; mais avouons aussi que la pensée féconde de saint Paul n’a jamais été clairement développée ; que dis-je? elle ne l’est pas encore maintenant ; au contraire, elle est repoussée comme un péché mortel, comme de l’athéisme, par les serpents qui ne cessent de siffler sur nos tètes, mais dont le dard ne saurait nous atteindre.
Cependant, il faut être juste, messieurs, même envers ceux qui sont toujours injustes. Quoi qu’il en fût du caractère despotique et stationnaire du moyen âge, il n’en est pas moins vrai que l’humanité, en somme, fut dirigée vers le bien, vers les choses divines, par ceux-là mêmes qui s’étaient posés ses infaillibles conducteurs et qui, au nom sacré de Dieu, em-
(1) De Maistre, t. 11, p. 1557, 190 et 200.
ployaient tour à tour le fer, le feu et la corde pour commander aux hommes et à la société, et leur faire réaliser ce qu’ils avaient fixé comme le but de l’humanité. Mais cela n’empêcha pas que, dans cette théocratie, l’idée de la morale fût aussi incomplète que celle de la religion. Elle enseignait, il est vrai, qu’il fallait faire le bien, parce que telle était la volonté de Dieu; mais elle n’enseignait pas nettement, explicitement, qu’il fallait faire et vouloir le bien pour le bien même, pour le bien seul ; loin de là, elle soutenait qu’il fallait rechercher le bien pour les récompenses qu’elle promettait et faire le mal à cause des peines qu’elle infligeait non-seulement dans ce monde, mais encore, et bien plus, dans l’autre : il y eut alors un ciel et un enfer dont les jouissances et les tourments variaient de peuple à peuple, mais qui se ressemblaient en un point, à savoir que le ciel et l’enfer sont des lieux de rémunération et de châtiment établis par Dieu. Grâce à ces règlements, joints à la superstition des mortifications corporelles, le despotisme clérical reçutun irrésistible pouvoir sur tousles hommes.
C’est là le mauvais côté du moyen âge, l’ombre du tableau ; en voici maintenant, messieurs, le bon côté, la lumière du tableau.
Le but de l’Eglise catholique fut toujours d’élever les hommes à la pensée de Dieu et de l’humanité, et de répandre partout les semences de la vie religieuse. Puissance mystérieuse et morale, la papauté repoussa tant d’invasions, transforma tant de peuples, maitrisa tant de farouches passions que les nations sauvages avaient apportées au bruit de la framée sanglante dans le vieux manoir des vaincus. Au milieu de l’épouvantable confusion qui suivit la chute de l’empire romain, alors que la féodalité couvrait le sol d’un réseau de fer, elle
DE L’HISTOIRE. 1 III
fut le signe universel de la cité, le principe de toute administration politique, la force enfin de la sociabilité. Sous sa tutelle se développèrent des peuples florissants, des mœurs robustes, une littérature toute particulière. Les barbares de l’invasion, naturellement fiers et féroces , incapables encore de raison, devaient nécessairement se reposer sur les conseils impénétrables de la Providence, se soumettre aveuglément à l’autorité divine ; et quelle autre puissance que celle d’une religion pleine de terreurs aurait dompté le stupide orgueil de la force qui isolait les individus? En des temps barbares il faut des moyens de discipline barbares ; il fallut donc frapper à grands coups sur ces têtes de bronze jusqu’à ce que le bronze se fût aplati sous le marteau. A ce point de vue, je suis tenté de beaucoup pardonner aux grands pontifes du moyen âge, et ce sera bien malgré moi qu’un jour l’équité me forcera d’être sévère envers un pape qui pourrait les résumer tous, envers ce Grégoire VII, dont j’ai déjà parlé, et dont j'admire la haute science, le rare désintéressement, l’exquise probité et Tardent patriotisme (I).
Ce fut un superbe moment que la scène de Canosse, en 1077, lorsque ce pape, tenant l’eucharistie entre ses mains, se tourna du côté de l’empereur, de ce lâche et méprisable Henri IV, qui courut s’agenouiller aux pieds d’un prêtre, dans les glaces de l’hiver, en face d’une armée qui frémissait de tant d’ignominie, et qu’il le somma de jurer, comme il jurait lui-même, sur la damnation de son âme, de n’avoir jamais agi qu’avec une pureté parfaite d’intention pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples, sans que l’empereur, oppressé
(1) Mon Introduction, p. 89-94.
par sa conscience et par l’ascendant du pontife, osât répéter la formule ni recevoir la communion (1).
Messieurs, l’art et la science suivirent la loi générale de cette période. Sous l’empire du paganisme, l’art certainement pouvait arriver à la perfection, mais il ne tendait qu’à la beauté matérielle : l’idée d’un Dieu, créateur et conservateur du monde, lui a révélé des merveilles d’un autre ordre; le vaste champ du spiritualisme s’est ouvert devant lui, il a pu voir ce monde d’intelligence et d’amour que quelques beaux génies de l’antiquité pressentaient à peine. L’Italie se ranima la première, inspirée par les hautes méditations de l’Évangile, et la renaissance sortit de cet ancien foyer de la civilisation humaine plus pure, plus fraîche, plus exaltée. L’art romantique succéda à l’art plastique, à l’art classique. Il y a plus, l’intelligence humaine ayant été secouée jusque dans ses derniers fondements, on s’efforça d’éclaircir les opérations de l’àme dans la connaissance du beau ; une science toute nouvelle vint à naitre : l’esthétique ou théorie du beau dans la littérature et dans les arts (2).
Ce fut surtout dans la musique que le moyen âge surpassa l’antiquité : la musique est le plus romantique de tous les arts, ou plutôt le seul qui le soit tout à fait. Les âmes, remuées par l’idée de Dieu et par le sentimentalisme chrétien, se frayèrent des routes nouvelles dans le rhythme et dans la mélodie. Bientôt naquirent ces navigateurs téméraires dans l’océan de l’harmonie, qui quelquefois s’égarent, puis tout à coup revien-
(1) De Maistre, <lu l’apc, t. I. p. 220.
(2) Voyez mon Discours prononcé n la séance solennelle du 14 octobre 1859, p. 02 et 03.
DE L’HISTOIRE
lient , mais jamais sans avoir découvert un nouveau monde.
En ce qui concerne la science , la philosophie était au service de la religion aussi bien que toutes les autres branches des connaissances humaines. La philosophie orientale et la philosophie hellénique ne furent cultivées qu’autant qu'elles n'étaient pas en opposition avec la Bible, la tradition orale et les dogmesde l’Eglise; mais Dieu devint le fondement de la philosophie du moyen âge, et l’idée du règne de Dieu sur la terre éleva cette philosophie bien au-dessus de toute la culture scientifique des Hellènes. « 11 y a cette différence entre les philosophes du paganisme et nous, disait fort bien Lactance, c’est qu’ils se sont contentés de connaître Dieu pour eux seuls, tandis que nous, nous l’avons popularisé , et qu’avec ce levier puissant nous avons renversé de fond en comble les absurdités du polythéisme. » ( Lact Div. inst. 1. VII, c, 14.)
Des mouvements religieux analogues à ceux du moyen âge s’opèrent aussi en Orient : dans l’Asie antérieure, ce sont les débris du Zend-Av esta qui s’agitent. La nouvelle religion des adorateurs du feu supprima les castes et défendit, sous des peines sévères, l’anéantissement des passions humaines; le travail, et un travail incessant, fut recommandé comme un moyen infaillible de combattre le mal et d’amener le règne du bien. L’Asie centrale et postérieure fut réformée par le bouddhisme, originaire de Kacheinyr et du Thibet, selon d’autres de l’ile de Ceylan, 1000 ans avant notre ère. Dans tous les cas, ce fut en 652 de l’ère chrétienne que le Thibet devint le siège principal du bouddhisme : avec ce culte les castes disparurent , les sacrifices sanglants cessèrent, l'amour et la paix devinrent des lois fondamentales; mais d’un autre côté, la hiérarchie stationnaire du lamismc présenta une ressemblance
frappante avec la hiérarchie stationnaire du catholicisme.
Parallèlement avec le christianisme surgit et se développa une autre religion , dont l’influence fut immense : le mahométisme.
Pendant que le monde germanique commençait à se former, l’Arabie ouvrit son sein pour envoyer scs fils, armés de la lance et de l’épée, répandre une foi nouvelle.
L’Orient avait produit deux grands livres : la Ilible et l’Évangile. Le Coran fut enté sur eux. L’Évangile avait été plus particulièrement pour la gentilité qu’avaient préparée Platon et l’école d’Alexandrie, et pour les peuples de l’Occident, capables d’une concentration plus profonde. Le Coran devint la loi des races sémitiques, longtemps mortifiées par l’âpreté de la discipline chrétienne, par les abstractions métaphysiques du dogme et ranimées par une religion plus conforme à leurs besoins.
Le panthéisme moral de Mahomet , en accordant prétexte , fondement et excuse aux prétentions des puissants , à l’ambition des usurpateurs, aux violences des tyrans ; mais en désarmant le désespoir et en consolant le malheur par l’inévitabilité du destin, par la rigide inflexibilité d’une volonté occulte et fatalique, devait enchainer au char de la fortune du prophète de la Mecque les hommes du glaive, du sang, de la force brutale. L’eudémonisme sensuel auquel il donna libre carrière eu deçà et au delà du tombeau devait lui amener des populations amoureuses du merveilleux et des plaisirs. Les tribus arabes voulaient des champs de bataille , des femmes et des pillages. Mahomet leur dit : Eh bien ! combattez au nom de mon Dieu, et les femmes et les trésors des infidèles ne vous manqueront pas , l’univers est à vous ! L’idée de Mahomet
clait une idée guerroyante, qui se propageait en montant à cheval, en agitant la bannière, en brandissant le cimeterre.
Pasteur dans les champs fertiles de l’Irak et de la Chaldéc , jaloux de sa vie errante et libre, ardent et maigre comme son coursier, l’Arabe, à l’œil brûlant et noir, à l’âme noble et Hère, et mobile comme le sable du désert, à l'imagination brillante et fantastique comme le manteau du ciel étoilé, frappé de la divine lumière de l’islam , s’élance à la conquête des hommes et des consciences.
L’Orient renaît à une vie nouvelle et compte de nouveaux prodiges : la Syrie, la Palestine, l’Égypte , l’Afrique, la Sicile, l’Espagne, revoient dans le turban le signe de la domination orientale avec laquelle les avait familiarisées Carthage ; et tandis que les Germains dédaignent les sciences profanes , les Arabes se laissent entraîner par la civilisation persane et grecque; un nouvel empire spirituel et temporel se fonde à Bagdad , et les palais de marbre et les cent villes de Cordoue deviennent le sanctuaire des sciences et des arts, en même temps que le foyer du commerce et de l’industrie (1).
Le mahométisme ne fut, à vrai dire, qu’une secte chrétienne : il avait pris du christianisme l’idée d’un Dieu audessus du monde et en dehors du monde, et par conséquent, la destruction du polythéisme; en outre les préceptes de l’égalité, de l’aumône, du jeune et du purgatoire. Le judaïsme ne lui fut pas non plus étranger : il lui fournit les plus belles de ses doctrines morales et quelques-unes de scs traditions les plus caractéristiques. Le mahométisme dégénéra, comme le christianisme, en un despotisme hiérarchique et politique, et comme
(!) Mon Introduction , p. 67-69.
le christianisme aussi , il eut à combattre des sectes et des oppositions hostiles. Dans cette Syrie même, au milieu de Bagdad, la ville des roses, aux tapis somptueux, aux bazars de l’Asie, les Turcs , comme les féodaux de l’Occident , avaient tourné la force materielle contre la puissance du calife, le pape des musulmans, selon l’expression naïve des chroniques du moyen âge(i).
Quels que soient les points de ressemblance que présentent le mahométisme et le christianisme, socialement parlant, il y a entre l’une et l’autre de ces doctrines religieuses un intervalle immense, notamment en ce qui concerne l’esclave et la femme.
La loi de Mahomet n’abolit l’esclave ni en droit ni en fait ; le christianisme le condamna en principe, et tout de suite cette loi divine s’empara du cœur de l’homme et le changea d'une manière faite pour exciter l’admiration éternelle de tout véritable observateur. Je répondrai ailleurs aux objections que l’on pourrait faire contre cette assertion; provisoirement, je ne crains pas de trop dire en avançant que partout où règne une autre religion que la religion chrétienne, l’esclavage et la barbarie sont de droit, et que partout où cette religion s’affaiblit, les peuples deviennent, en proportion précise, moins susceptibles de liberté et de civilisation (2).
Qu’il me soit permis de présenter ici une autre observation, relative à l’antiquité.
La chaleur et la vie se retirent des corps sociaux de Cette antiquité à mesure que les croyances religieuses sont mises en doute, et d’un autre côté, la foi s’altère selon que l’émancipa-
(1) Voyez M. Capefigue, Hugues Opel.
(2) De Maistre, du Pape, t. II.
DE L’HISTOIRE
tion plébéienne se développe. On voit, en Grèce, le génie des saintes lois d’Érechtée se matérialiser sous des réformes successives jusqu’aux jours d’une démocratie fausse et bavarde dont le roi Philippe achète à volonté la colère ou le silence. Home, émancipée du joug des sénateurs-pontifes , tombe sous celui du despotisme.
Un spectade tout à fait contraire s’offre à nos yeux sous l’empire du christianisme : à mesure que les vieilles formes religieuses et gouvernementales s’éloignent, la liberté grandit et de meilleures destinées se préparent. Un grand fait, un fait immense sépare les nations modernes de toutes celles de l’antiquité. Ce fait constitue pour elles l’élément de tout progrès, c’est le christianisme. Partout où ce fait se dépouille de l’élément aristocratique qui le voilait, il suscite, par le développement de ses doctrines d’égalité fraternelle et de dignité morale , le noble instinct de la liberté , qui ne demande qu’une organisation conforme à son but pour trouver son centre.
Quant aux femmes, l’Évangile seul a pu les élever au niveau de l’homme, en les rendant meilleures; lui seul a pu proclamer les droits de la femme après les avoir fait naître , et il les a fait naître en s’établissant dans le cœur même de la femme , instrument le plus actif cl le plus puissant pour le bien comme pour le mal (1). Mahomet, lui, a conservé le harem, c’est-àdire l’esclavage de la femme et la brutale domination de l'homme , et par contre-coup , les intrigues dominatrices de la femme et la nullité morale de l’homme.
Cet admirable changement d’état d’une moitié de l’espèce humaine opéré par le christianisme donna aux mœurs, pen-
(1) De Maistre, Soirées, t. Il, p. 289 el 290.
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tlant le moyen âge, une couleur toute nouvelle; il les adoucit et créa la galanterie; il favorisa à un haut degré l’éclosion des sciences et des arts, et tendit à porter la civilisation dans les moeurs. Bientôt troubadours et trouvères vont chanter de château en château la merveilleuse beauté des dames , damoiselles et châtelaines, les vœux d’amour accomplis par de vaillants chevaliers, les prouesses qu’ils parfont pour conquérir des louanges et de charmants souvenirs , et les grands coups portés en tournois ou guerres, avec armes courtoises ou fer émoulu (1). La poésie, qui s’était tenue longtemps la tête penchée , soupirant quelques hymnes à l’ombre des vieux cloitres, se réveille tout à coup avec des chants de guerre et des chants d’amour. Jeune, belle, pleine de foi et de candeur, elle tient à la main une lyre d’or , que nul vent impur n’a encore profanée. Les graves pensées du cœur, le sentiment de l’héroïsme ébranlent seuls ses cordes vierges ; quand elles résonnent , leur chant harmonieux passe du Midi au Nord ; les orangers de la Provence l'écoutent sous leurs verts ombrages, et les chênes de la Germanie le murmurent au pays de Souabe. C’est une merveilleuse époque que celle où la science des temps modernes apparail ainsi avec son auréole , où , sous le ciel du Midi, on voit ainsi éclore cette fleur de poésie dont une brise bienfaisante porte au loin les étamines. Alors viennent toutes ces riantes fictions qui nous charment encore aujourd’hui. Alors l’air, les bois, les fleuves, les sinuosités de la prairie, les grottes des montagnes, les tours des châteaux, se peuplent d’une foule de génies gracieux qui , par mille anneaux magiques, par mille chaînes de fleurs, rattachent l’Occi-
(1) Considérant, t. 1, p. 1 77.
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tient à l’Orient. Le monde est jeune et crédule, il s’abreuve à une source continuelle d’illusions. Il rêve, il croit, il chante. Les sylphes étendent sur lui leurs ailes diaprées et les fées guident ses premiers pas. Bientôt chaque abbaye a sa légende , chaque château sa chronique, et à quelques intervalles de temps, chaque pays son héros et son poète pour le chanter. Ainsi tandis que l'Espagne célèbre la gloire du Cid , la Brelagne chante son roi Arthus et la France son Charlemagne , quoique Germain. Tandis que, vers le Nord, Walther de la Vogelweide idéalise les grâces de la femme et les joies de l’amour, voici venir Pétrarque qui, près des rochers de Vaucluse, achève, comme l’a dit un autre poêle, ses cristallins sonnets. Les traditions anciennes revivent, et de nouveaux cycles se forment avec de nouveaux poèmes. Un homme dont on ignore encore le nom dote l’Allemagne des Niebelungen. Un autre écrit l’histoire mystique de Parceval , un autre celle de Tristan, et au-dessus de tous plane le génie colossal du Dante.
La Belgique s’associe à ce grand et naïf mouvement poétique: elle a ses romans de Lancelot, de Titurel, des quatre fils Aymon, le beau poème du Renard et l'Iliade de Woeringue.
Vous retrouverez les mêmes symptômes chez les Mores de Grenade et de la côte africaine, sous les frais ombrages de I’Alhambra, comme autour des moutiers et des abbayes.
A partir de ce point, ce n’est plus seulement la force brutale qui gouverne. La domination n’est plus absolue comme dans la période précédente. Hachée, pour ainsi dire, en mille souverainetés, elle est partagée, et la fédération des grands vassaux fait contre-poids â l’autorité royale qui cesse ainsi d’être toute-puissante. Cette disposition favorise l’affranchissement de l’industrie qui était esclave chez la plupart des
peuples de l'antiquité, et qui passa d’abord à l’état de servage (t).
Sans la double influence du christianisme et de la femme, les seigneurs se plaisent à accorder protection à leurs vassaux , à soutenir les droits du faible ; ils se font redresseurs de torts. La galanterie qui est résultée du premier pas que les femmes viennent de faire dans la liberté , jointe aux tendances pieuses des seigneurs, fait naître l’esprit chevaleresque qui est le ton de cette phase sociale. Pour Dieu et ma dame! cette devise du chevalier marchant au eombat était déjà bien loin du féroce cri de guerre des soldats d’Attila, le hourra des Huns et des Vandales (2).
Peu à peu les vassaux qui travaillent, et cultivent l’industrie, les sciences et les arts, acquerront force et vigueur : les communes obtiennent des privilèges, mot qui à lui seul rappelle l’incohérence et l’isolement qui régnent pendant cette deuxième période. Ce ne sont pas toutefois des dispositions de constitutions qui les leur donnent , notez-le bien , messieurs ; les chartes et les édits d’affranchissement des communes ne sont promulgués que lorsque les communes ont grandi en puissance et que l’affranchissement existe déjà en réalité; ils ne font que consacrer, que légaliser des faits accomplis (3).
Insensiblement les anciens vassaux, enrichis par le développement de l’intelligence et du travail, deviennent peuple et bourgeois. Bourgeois et peuple, divisés entre eux par l’égoïsme des corporations et des communes, ne se liguent que
(1) Considérant , 1. 1, p. 177 et 178.
(2) Idem, ibid., p. 179.
(5) Idem, ibid., p.180.
DE L’HISTOIRE
pour combattre l’élément féodal, toujours aux prises a\ec l’élément monarchique (1).
A cette époque de la civilisation , l’on sent qu’il y a chance de révolution. Une fois l’affranchissement politique des industrieux opéré, le système représentatif remplace, comme contre-poids au pouvoir royal, la fédération des grands vassaux. Puis, dès l’origine de la lutte, dès que le tiers a commencé à grandir, il n’a plus accepté la protection chevaleresque du seigneur ; il a réclamé des droits et l’égalité devant la loi ; et c’est ainsi qu’aux illusions chevaleresques succèdent les illusions en liberté, car il y a pour réaliser la liberté vraiment bien d’autres conditions à remplir que d’écrire le mot dans une constitution monarchique ou républicaine, d’accorder le suffrage selon la fortune ou selon le nombre (2).
Messieurs , de même que les peuples européens vont passer de la deuxième période à la troisième , de même les peuples arabes font un pas en avant. La réforme des Wahabites était dirigée contre la corruption des mœurs, contre la vénération idolàtrique du prophète et contre la réunion des deux pouvoirs dans les mêmes mains ; mais Wahab échoua dans sa réforme, comme Luther dans la sienne. Le despotisme musulman resta et le mahométisme continua de se propager au moyen d’institutions cruelles et barbares. Dans l’Inde, la démocratie militaire des Seikhs et différentes tribus des Afghans, ce peuple si franc, si brave, si hospitalier, adoptèrent un bouddhisme réformé, comme les Wahabites avaient embrassé un islamisme réformé. Ces deux races d’hommes,
(1) Considérant, t. 1, p. 181.
(2) fd., ibid., p. 181-182.
si belliqueuses, si indépendantes par caractère et par habitude, vindicatives, du reste, et adonnées au brigandage comme tout peuple nouveau, sont destinées peut-être à renouveler les populations de l’Inde qui obéissent encore au brahmanisme.
Mais qu’est-ce que toutes ces tentatives de rénovations orientales auprès du volcan qui, au xvi" siècle, allait éclater en Occident pour lancer violemment l’humanité européenne de la deuxième dans la troisième période du second âge.
Le catholicisme du moyen âge avait beau faire, il avait beau employer les foudres du Vatican et les terreurs de l’inquisition, il ne pouvait jamais renier son origine, le christianisme, et toutes les conséquences qui en découlaient. Elle avait beau vouloir se matérialiser, se pétrifier, l’organisation catholique était une société spirituelle, et ce fut précisément là ce qui tua son despotisme. Pour qu’une société spirituelle puisse subsister, il faut que les esprits en connaissent et en acceptent librement l’empire. Elle exclut donc, d’une part, l’ignorance, de l'autre la contrainte. D’où il suit que l’Église, toujours considérée comme gouvernement social, ne pouvait se maintenir que par des moyens purement spirituels, par des moyens qui étaient légitimement en sa puissance, et au nombre desquels se trouvent le prêche, la catéchisation , les décisions pacifiques des conciles, et surtout son admirable système pénitentiaire (1). Mais à dater du xm' siècle, elle changea les armes de la démonstration et de la persuasion contre celles de la ruse et de la violence; elle traita l’àme comme un objet matériel ; elle alla jusqu’à implorer l’assis-
(1) Voyez M. Guizot, Cours d’hisloire moderne, et mon Introduction.
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tance du bras séculier pour l’exécution de ses mesures coactives ; clic pactisa avec le pouvoir de César qu’elle avait déclaré impie; elle abdiqua les cieux pour le partage d’une couronne terrestre ; elle jeta dans la même balance le blason de la féodalité et la croix de Jésus-Christ; elle abandonna les peuples à la merci des tyrans ; elle substitua le népotisme à la capacité; elle adopta pour principe dominant la mise en coupe réglée des infidèles et des hérétiques , principe contraire à l’esprit et à la lettre de l’Évangile, et combattu longtemps auparavant par les plus illustres Pères (J); elle voulait établir la loi de la foi sur l'anéantissement de toute science, comme si le libre examen ne pouvait s’appliquera la religion, comme si la philosophie ne s’occupait pas à trouver l’interprétation raisonnée des vérités divines (2).
Nous avons dit plus haut que le système de la force matérielle pouvait convenir à la première barbarie du moyen âge ; mais il n’en fut plus de même quand l’intelligence commença à se développer : alors la raison revendiqua ses droits, la nature pensante de l'homme prétendit à la pleine et entière liberté de suivre ou de rejeter ce qui avait été commandé par l’autorité : elle voulait examiner pour croire. Or, l’Église ne tenait nullement compte de cette marche de l’esprit humain ; habituée qu’elle était à tout faire par ordre absolu ; fière de son infaillibilité ; fière des sympathies qu’elle avait éveillées , des progrès qu’elle avait réalisés , des services qu’elle avait rendus à la civilisation ; craignant même de compromettre son existence et sa mission, elle oublia les préceptes
(1) Mon Introduction, p. 92.
(2) Paroles de M m ' de Staël.