‹ Cours de philosophie de l'histoireChapitre 10 sur 55 · COU BS DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

COU BS DE PHILOSOPHIE

«le son divin fondateur au point de faire d'une religion libre comme la pensée, inépuisable comme l’amour, un inflexible code pénal, et de donner à la théologie toutes les formes d’un gouvernement despotique (1). Elle avait systématisé la cruauté, et lorsque les dangers et les fureurs de la guerre des Albigeois, ses plus terribles ennemis, étaient passés, elle voulait égorger et égorger encore ; à l’opposition elle ne répondait que par le mot accoutumé : la mort!

Telle est malheureusement la nature de tous les vieux pouvoirs; jamais ils ne se laisseront émouvoir à temps , même par les avertissements les plus sages. Je dis malheureusement, car alors l’humanité doit nécessairement passer par des crises violentes, elle doit briser, fracasser; or, toutes les opérations salutaires, de quelque genre qu’elles soient, se font toujours d’une manière insensible. Partout où se trouvent le bruit et la destruction, là aussi se trouvent le crime et la folie.

Ce fut au xu" siècle qu’Abeilard commença la mêlée, c’était trop tôt ; saint Bernard , le génie le plus prodigieux de son temps, sortit de sa retraite pour l’accabler de ses tonnerres.

Le disciple d’Abcilard , Arnaud de Brescia , fut l’écho qui réveilla l’Italie, et la colline sacrée où fut le Capitole entendit encore une fois les cris de liberté qui saluaient la nouvelle république ausonienne (2). C’était encore trop tôt. Adrien IV obtint de l’empereur Frédéric P* que la doctrine d’Arnaud fût étouffée dans le sang de l’hérésiarque.

Puis viennent le nominalisme et le mysticisme qui protes-

(1 > Mon Introduction, p. 93 et 94.

(2) Vidaitlon, Histoire de l’Église.

(eut par la bouche de Pierre d’Ailly et de Jean Gerson. Victorieuse de la théologie, sur le point de se séparer de la religion, la scolastique s’effraye de la révolution qu’elle a préparée, et sacrifie à la peur Jean IIuss et Jérôme de Prague; mais, à son tour, elle va succomber sous la philosophie grecque, nouvellement arrivée de Constantinople.

Ce n’est pas tout : le peuple, qui savait son Évangile, raisonnait aussi, lui, et n’v allait pas de morte main. Puritains, pétrobussiens , henriciens, picards, paterins, se résument et s’effacent sous le nom d’ Albigeois. Les Vaudois, comme les Staxiinger , opposaient hardiment la démocratie et le christianisme au despotisme féodal et à la hiérarchie des pontifes. A ceux-là il faut ajouter toute l’armée des jnrfaits, des pastoureaux, des flagellants, des fratricelles.

Rome, au lieu de prêter l’oreille à ce que ces sectes pouvaient réclamer de raisonnable, résolut, au contraire, de les combattre par le fer et le feu, l’anathème et l’exil. Contre des démagogues elle lança d’autres démagogues. Les dominicains étaient la milice de Rome et les représentants des doctrines ultramontaines. Véritable partie démocratique de la république chrétienne, ils exprimaient le génie actif de Rome, comme les bénédictins le génie de la science. Puissants au xm* siècle, ils furent, au xvi°, relevés par les jésuites, qui dirent le dernier mot de la puissance pontificale (t).

Cependant Rome lutta avec acharnement jusqu’au xv" siècle, et ses actes de sanglante vigueur avaient terrifié ses adversaires.

(1) Voyez Charpentier de St.-Prest, Essai sur l'histoire littéraire du moyen âge. rhap. 12 et 13.

Vers la On de ce siècle mourut sur un bûcher, à Florence, un pauvre moine, nommé Hiéronymo Savonarola : son cœur était pur et son éloquence noble et mâle. Du milieu des flammes ce martyr avait crié à ses bourreaux : « L’Église de Dieu a besoin d’une reformation et d’une rénovation. Elle sera flagellée, et quand elle aura été flagellée, elle sera réformée et renouvelée, et elle prospérera. Les infidèles seront convertis à la foi (1). »

L’Église ne s'inquiéta guère des prédictions sinistres de l’infortuné dominicain. Trois cent mille pèlerins étaient venus dans Rome pour assister au jubile du pape Alexandre VI ; Jules II avait combattu en preux chevalier pour l’indépendance de l’Italie; Léon X élevait la superbe basilique de Saint-Pierre : les prodiges des arts, toutes les merveilles de la renaissance étaient employés pour embellir ce gigantesque monument que la papauté déposait dans la ville éternelle comme un signe de son éternelle toute-puissance. Le pontife prodiguait ses bienfaits aux poètes, aux orateurs, aux artistes; les temples, les académies s’élevaient à l’envi pour porter aux siècles à venir le grand nom de leur protecteur. Né dans la belle Florence, élevé à l’école de Platon et au Panthéon du paganisme, Léon X , sophiste grec en tiare, endormi au sein des plaisirs et des ovations littéraires, avait entendu à peine le tonnerre de la destruction qui venait d’éclater en Allemagne; malheureusement et fatalement, il méprisait les déclamations furibondesd’un moine obscur, et cependant, ce moine, cet homme enseveli jusqu’alors dans la poussière du couvent, en sortit pour frapper à mort cette belle organisation qui avait

(I) Mou Introduction, p. I(i2, note 1(i.

embrassé le moyen âge de sa civilisation et de ses mystères , et qui eut pour bonheur une foi profonde, pour gloire une étonnante activité intellectuelle , pour résultat le développement de l’humanité (1). Car remarquez-le bien, messieurs, le moyen âge avait remué tous les problèmes sociaux , et notre siècle n’a pas même le mérite d’une seule hérésie nouvelle. La liberté de la femme, son élévation au sacerdoce, la communauté des biens, l’Église française, la prédication de l’ouvrier, tout cela, le moyen âge s’en est avisé avant nous (2). Mais alors l’hérésie n’était en quelque sorte que l’excès et l’égarement de la foi ; aujourd’hui n’en serait-elle pas l’absence? Le moyen .âge était une préparation, notre époque n’en est-elle pas une aussi ?

11 y a, dans la Divine Comédie de Dante, une scène où, sous des allégories bizarres en apparence, mais saisissantes et populaires, le poète, plein d’une sombre terreur, inflige aux coupables un double supplice, et; vivants encore, les traine au tombeau , tandis que, dans les rues , errent leurs ombres réprouvées. Ainsi de Luther. Fait d’une matière terreuse, plein de la scorie des passions, doué d'une imagination fougueuse, la colère lui donne de l'éloquence : il a les poings crispés, les muscles roidis, et l’injure s’échappe à flots bruyants de sa poitrine d'airain. Inépuisable dans ses fureurs et dans ses sarcasmes, il jette l’esprit, il jette le venin, il jette le feu, il jette le tonnerre, et ce n’est qu’après avoir couvert de plaies infamantes le cadavre livide de la papauté qu’il le traine aux gémonies (3). Avec ce cri terrible de réforme, cri à mille échos,

(1) Charpentier, p. 340.

(i) Voyez les preuves dans l’ouvrage cité de M. Charpentier.

(3) Il y aurait un parallèle à faire entre Luther clMiraheau. Voyez V Introduction aux Mémoires de ce dernier, par M. Victor IIwjo.

13fi

cri qui retentit comme la trompette du dernier jugement, il attaque tous les abus, il frappe à toutes les portes, à celles du ciel comme à celles de l’enfer. Il en appelle de l’Église aux Écritures saintes; il en appelle du jugement des évêques au jugement des princes et des peuples, de la raison des papes à la raison de tous , de la richesse et du luxe des prêtres à la pauvreté de Jésus-Christ. Appuyé sur l’Évangile, c’est-à-dire sur la parole de l’éternelle majesté, il fulmine contre la simonie et les oppressions de tout genre ; il étale un tableau effrayant de cinq siècles d’horreurs ; il représente l’Allemagne baignée dans le sang par les querelles de l’empire cl du sacerdoce, les peuples traités comme des animaux sauvages, le saint-siège occupé par des incestueux, des assassins et des empoisonneurs, toutes les abominations de Rome, devenue maitresse du monde. « On aurait dit un Danton religieux, un prédicateur de la Montagne, qui, debout à sa cime, fait rouler sur ses adversaires ses paroles écrasantes comme des quartiers «le roches (I). »

Ainsi les sectes ardentes du moyen âge si violemment combattues par Rome, soutenues et résumées au xvi’ siècle par Luther et Calvin, démembrèrent alors son empire universel; en France, elles furent vaincues au xvii" siècle par Louis XIV et par Bossuet; mais, après ce dernier Père de l’Église, s’achève cette ruine de l’unité chrétienne, ruine qu’Abeilard avait commencée au nom de la philosophie; qu’avaient poursuivie, au nom des libertés gallicanes, les parlements et les universités ,

(1) M. Henri Heine , dans la Revue des Deux Mondes. — Voyez aussi l'Essai de ('ollaire, les Leçons de AI. Guizot, l'Introduction de M. Bûchez et l’Histoire de la Reforme de AI. Capefîytie.

DE L’HISTOIRE

<jue Luther avait rendue irréparable : alors tout tombe. L’école hollandaise, Voltaire et Rousseau renversent le temple ébranlé depuis trois siècles et dont les débris, dispersés çà et jà en Europe, tremblent encore sur un sol mal affermi (1).

(J) Charpentier, p. 159.

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