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Il est clair encore que l'unité de langage n'est pos

136 DE l'abstraction.

sible qu'à la condition de la similitude des idées, et qu'en travaillant à fonder l'une de ces deux choses, on travaille par là même à fonder l'autre. Voilà pourquoi la communauté dans l'idiome est regardée avec raison comme un des signes les plus décisifs de la nationalité commune entre plusieurs peuplades. Les pays les plus avancés sous le rapport de l'unité nationale sont ceux où il y a le moins de variété dans les dialectes. La France, malgré les patois, débris souvent remarquables des dialectes anciens, est le pays du monde où l'unité de langage est le plus en voie d'être réalisée.

11. L'intelligence d'un homme, celle d'un pays, peuvent être mesurées par le nombre et par la nature des idées abstraites généralisées de cet hom.me ou de ce pays. Les hommes en qui l'intelligence est réduite à la recherche des choses indispensables à leur existence matérielle possèdent un petit nombre d'idées générales. Ce nombre s'accroît avec l'instruction. Il peut ainsi varier depuis une centaine d'idées qui paraissent indispensables à la vie humaine la plus grossièrement limitée, jusqu'à cinquante mille, et peut-être davantage.

12. A mesure que les idées abstraites se multiplient, elles se simplifient, et le langage avec elles. La comparaison des langues les plus imparfaites avec les nôtres en donne des exemples frappants. On cite par exemple tel idiome où l'action de lavei- n'est exprimée par aucun mot spécial, parce qu'on ne l'a jamais envisagée en la séparant des circonstances spéciales auxquelles elle est mêlée dans la réalité. En conséquence on a un mot pour signifier laver la tête, un autre pour laver les mains, un troisième pour exprimer laver le linge, etc. Une telle richesse est de la pauvreté, et nous sommes véritablement plus riches avec notre verbe unique.

13. Les sciences procèdent nécessairement par abstractions, et leur travail ne porte en réalité que sur des abstractions. C'est la raison pour laquelle elles peuvent arriver à une très grande précision, et pour laquelle cependant l'application ne se trouve jamais en parfait accord avec la théorie.

14. Le propre de l'abstraction et par conséquent de la science est la clarté. Mais comme l'abstraction suppose l'attention de l'esprit portée sur un point de vue avec effort suffisant pour écarter les points de vue différents, il y a dans cette attention et dans cet effort une certaine contrainte qui fait de l'abstraction et de la science une conquête plus ou moins pénible. L'obscurité que beaucoup de gens se plaignent de trouver dans les sciences, vient de ce qu'ils n'ont pas fait l'effort suffisant pour arriver aux abstractions qui sont la base de ces sciences ; ainsi en réalité l'obscurité tient au défaut d'abstraction.

IL — De la généralisation.

1. La généralisation, comme on vient de le voir, est le résultat de l'abstraction : généraliser c'est considérer un phénomène, un point de vue, en le séparant de l'être en qui on l'a observé.

2. Nous avons vu que notre intelligence ne débute pas par des idées isolées, mais par des jugements, et non par des jugements universels, mais par des jugements particuliers qui se composent d'une idée contingente et d'une idée nécessaire; par exemple, ce corps est rond : un tel jugement est le signe d'un jugement universel duquel ce jugement particulier tire sa valeur, savoir, tout phénomène suppose une substance. Un jour vient où l'esprit attentif à un jugement particulier conçoit tout à coup le jugement universel

qui en fait toute la valeur. On ne peut pas dire qu'il tire le jugement universel du jugement particulier; car loin que l'universel soit contenu dans le particulier, c'est lui qui le contient, mais il passe de Vim à Vautre et conçoit l'un à Voccasim de Vautre. Une fois en possession de ce jugement universel, il peut, par l'abstraction, considérer séparément les deux termes qui le composent, et alors se forment les idées abstraites générales de phénomène et de substance, dont l'une est contingente, et l'autre rationelle. On expliquerait de la même manière la formation de toute autre idée rationnelle générale. " ^J

3. Les idées contingentes générales se forment, comme on Ta expliqué dans le paragraphe précédent, en isolant les phénomènes. Mais il faut distinguer deux sortes de phénomènes, dont les uns donnent lieu aux idées de genres et à* espèces, les autres aux idées de lois. Ceux qui donnent lieu aux idées de genres et ù' espèces, sont ceux qui nous font concevoir certaines propriétés inhérentes aux êtres; ceux qui donnent lieu aux idées de lois, sont ceux qui nous font concevoir des causes extérieures aux êtres.

4. Si j'ai reconnu dans plusieurs êtres des propriétés communes, et que je considère ces propriétés d'une manière abstraite et générale, je désignerai par un nom commun tous les êtres possibles en qui de telles propriétés ont existé, existent, ou existeront jamais. J'aurai alors l'idée d'une espèce. Si, considérant plusieurs espèces, je m'attache à des propriétés qui se retrouvent dans quelques-unes de ces espèces et pas dans les autres, je pourrai de même donner un nom commun aux espèces en qui ces propriétés se rencontreront. J'aurai alors l'idée d'un genre. Ce genre pourra de la même manière devenir une espèce par rapport à un genre supérieur, et ainsi de suite, jusqu'à ce que j'arrive au genre le plus élevé de tous, où l'abstraction

atteint sa dernière limite, le genre universel des genres, le genre être.

5. Si je considère plusieurs phénomènes semblables, et que concevant leur cause comme agissant nécessairement dans tous les cas d'une manière constante et régulière, je fasse abstraction des circonstances particulières de temps et de lieu où ces phénomènes ont eu lieu, je forme ainsi l'idée d'une loi. Les lois sont exprimées par des propositions, tandis que les genres et les espèces sont exprimés par des mots seulement.

6. Les idées rationnelles générales ne sont susceptibles d'aucun perfectionnement par l'étude, puisqu'elles sont le fond même de notre intelligence et qu'elles sont fournies par des jugements nécessaires et universels. Il n'en est pas de même des idées de genres et ^'espèces, et des idées de loisy et le progrès des sciences consiste dans les modifications de ces idées suivant les conditions qui seront expliquées en logique au chapitre des classifications, et au chapitre de Vinduction.

7. On distingue dans les idées générales la compréhension et Vextension. Moins une idée générale renferme d'éléments, plus elle embrasse d'invidus ou de faits particuliers. Le nombre d'éléments dont elle se compose forme ce qu'on nomme sa compréhension, et le nombre des individus ou des faits qu'elle embrasse forme ce qu'on nomme son extension. Quand la compréhension diminue, l'extension augmente.

QUESTIONNAIRE

De l'abstraction.

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