CHAPITRE DiXlÈME
DE l'abstraction. — DE LA GÉNÉRALISATION. I. — De l'abstraction.
1. L'abstraction (1) consiste à considérer séparément les propriétés et les points de vue des êtres. Il y a dans ce travail de l'esprit plusieurs degrés qui seront plus facilement compris par un exemple.
2. L'idée que j'ai d'une feuille de papier renferme J° celle de la substance même de cette feuille de papier, 2« celle de sa forme, 3° celle de sa couleur, 4° celle de sa légèreté, 5" celle de sa ténacité, et d'autres encore. Supposons que je pense uniquement à la couleur de cette feuille de papier, je ferai une abstraction (abstrahere) : à ce premier degré, l'abstraction consiste à séparer mentalement un phénomène de plusieurs autres auxquels il est uni dans la réalité; mais ce phénomène continue d'être considéré comme appartenant à une substance particulière, à cette feuille de papier que j'ai sous les yeux. A ce premier degré, l'abstraction ou idée abstraite est particulière.
3. Mais si renouvelant cette même abstraction sur une seconde feuille de papier, je compare la couleur de la seconde à celle de la première, et que je remarque qu'elle lui
(1) Le mot ahstrarAion désigne une opération intellectuelle et en même temps le résultat de cette opération. Cette remarque est applicable aux mots jugement, raisonnement , généralisation , et à quelques autres.
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est semblable, je puis alors m'élever à une abstraction supérieure et considérer la couleur commune à ces deux feuilles de papier comme appartenant à deux substances et non pas à une seule. A ce degré, l'abstraction ou idée abstraite est encore particulière, mais elle s'applique à deux objets particuliers.
4. Il est évident qu'elle pourra de même s'appliquer à un troisième objet, à un quatrième, et ainsi de suite indéfiniment. Tant qu'elle s'appliquera à un nombre déterminé d'objets, quelque grand que soit ce nombre, elle sera toujours particulière.
5. Mais ce travail de l'esprit peut aller plus loin. Comme il a isolé ce phénomène de tous ceux qui lui sont unis dans la réalité, il peut considérer ce phénomène sans le rapporter à aucune substance, et au moment où cela se fait, l'abstraction ou l'idée abstraite, de particulière qu'elle était, devient générale ou plutôt généralisée, c'est-cà-dire que ce n'est plus l'idée de la couleur de telle ou de telle feuille de papier prise particulièrement et en nombre déterminé, c'est l'idée d'une certaine couleur que l'on ne rapporte ni à une feuille de papier, ni à une autre, ni à aucun corps.
6. Enfin, arrivé à ce point, je donne un nom au phénomène considéré ainsi d'une manière générale, je le nomme blancheur. Cette dernière opération est indispensable; sans elle le travail de l'abstraction resterait toujours renfermé dans les limites du particulier, ou du moins elle y retournerait sans cesse. Car c'est une loi de notre intelligence que nous ne puissions avoir ou du moins conserver aucune idée sans un signe sensible qui lui soit étroitement uni. Or, tant qu'il s'agit de la couleur de tel ou de tel corps, d'un phénomène particulier, l'idée de ce phénomène a son signe dans ce phénomène lui-même. Mais s'il s'agit d'une couleur considérée en général et par conséquent abstraction faite
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de tout corps déterminé, il faut nécessairement un mot pour servir de signe à l'idée générale et lui donner de la consistance dans l'esprit.
7. Il est clair, d'après cette explication, que les langues se forment par l'abstraction, et que tous les mots d'une langue, à l'exception des noms propres, désignent des points de vue considérés d'une manière abstraite et générale. La diversité des points de vue produit la diversité des espèces de mots.
8. Chaque enfant, en apprenant à parler, reçoit de ses semblables avec la signification de chaque mot autant d'idées abstraites généralisées, et se trouve ainsi initié par la seule étude de sa langue au travail intellectuel des générations qui l'ont précédé. C'est par ce premier et puissant lien qu'il tient à l'esprit de son temps et de son pays en général, et h celui de sa famille et des personnes qui conversent habituellement avec lui. Voilà comment Tintelligence d'un homme est façonnée non seulement par sa propre activité, mais par le concours d'une foule d'agents extérieurs.
9. Il n'est pas difficile de comprendre que les langues vivantes doivent éprouver de perpétuelles modifications par le travail incessant des intelligences; chaque nouveau point de vue, chaque nouvelle idée abstraite généralisée réclame une nouvelle dénomination, et il ne se passe pas d'année où, par ce mouvement des esprits, de nouveaux mots ou de nouvelles combinaisons de mots ne soient essayés pour exprimer de nouvelles idées ; mais parmi tous ces essais, ceux-là seuls peuvent survivre qui répondent à des idées reçues par toute une classe d'hommes spéciaux, et sont consacrés ensuite par un usage général, ou par la décision d'un tribunal dont l'autorité est généralement consentie-