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Cette explication ne souffre aucune difficulté du mo

158 DÉxMONSTRATION DE LA LIBERTÉ.

ment que Ton admet en l'homme un pouvoir d'être cause et un pouvoir de se résoudre, c'est-à-dire Vactivité et la volonté. Mais c'est sur ces deux points que les difficultés réelles se sont rencontrées.

5. Certains philosophes ont nié que l'homme fût cause de ses actes, et qui ont dit, en prenant le mot de liberté dans ce sens, que la liberté n'existe pas dans l'homme : ce sont les fatalistes ; d'autres ont soutenu que l'homme, cause de ses actes, est toujours nécessairement déterminé, ils ont ainsi nié la liberté dans le sens que nous avons donné au mot volonté : ce sont les déterministes.

6. Nous rapportons les actes que nous produisons, c'està-dire nos efforts et nos résolutions, à nous-mêmes comme causes, de la même manière que nous rapportons nos sensations à des forces extérieures. Dans ces deux opérations nulle différence, et l'une et l'autre ne sont que l'application d'un même principe rationnel, le principe de la causalité.

7. Pour méconnaître en nous le pouvoir d'être causes, il faut donc méconnaître d'une manière générale la valeur du principe de causalité ou l'idée rationnelle de cause. C'est ce qui a dû arriver aux philosophes qui ont voulu trouver dans l'expérience l'origine de toutes nos idées. Car ils n'ont pu trouver dans l'expérience que ce qu'elle contient réellement. Or, l'expérience, tant interne qu'externe, que nous donne-t-elle ? Des faits qui se succèdent, la combustion à rapproche du feu, le mouvement après une détermination, etc. Mais ce n'est pas elle qui nous fait connaître la force virtuelle et cachée qui du premier fait tire le second, qui dans le feu agit sur le combustible, qui en nous produit le mouvement, etc.

8. Si donc vous n'interrogez que l'expérience et que vous vouliez d'après elle expliquer l'idée de cause, vous êtes

réduit à n'entendre par cause qu'une simple succession et non une force qui produit.

9. Mais si le mot cause est souvent pris dans le sens de succession, et cela parce que la succession est le signe de la production, son sens primitif et réel est celui d'une force qui produit. Cette force qui produit, cette cause, échappe à toute expérience ; la raison seule la conçoit et l'affirme à l'occasion de l'expérience qui en manifeste les effets. Cette distinction éclaircit tout ; tandis qu'en se bornant cà l'expérience, c'est-à-dire aux sens et à la conscience, on est forcé de ne plus entendre par cause qu'une simple succession, et alors, de nier l'idée de cause telle que le genre humain l'entend en général et en particulier lorsqu'il affirme que l'esprit humain est libre ou qu'il a le pouvoir d'être cause.

10. Les déterministes reconnaissent que le moi a le pouvoir d'être cause, mais ils croient que cette cause agit d'une manière qui résulte nécessairement de l'influence des motifs. Ainsi, l'activité d'un cheval, par exemple, bien qu'étant l'origine et la force productrice des mouvements du cheval, est cependant constamment déterminée soit par les circonstances intérieures qui résultent de la constitution du cheval, soit par les stimulants extérieurs, soit par la combinaison des deux. L'art de l'écuyer consiste à connaître exactement ces circonstances déterminantes, sûr que leur emploi bien ménagé aura toujours son résultat efficace et inévitable. Et de même l'activité humaine, plus noble dans ses buts, et d'ailleurs accompagnée de l'intelligence, n'en est pas moins déterminée d'une manière nécessaire par les motifs qui agissent sur elle, qui se combinent avec beaucoup de variété et produisent une sorte de résultante unique, suivant laquelle l'action est produite.

Id . Le système des déterministes ou le déterminisme peut se réduire aux propositions suivantes : i° l'âme ne se dé-

termine jamais sans motif; 2° si un seul motif agit sur l'âme, elle se détermine dans le sens de ce motif; S"" si plusieurs motifs agissent à la fois, elle se détermine dans le sens du motif le plus fort. La conclusion générale est que l'âme est bien une force productive, mais que cette force est constamment mise en action par des forces étrangères. En deux mots, les déterministes accordent à l'âme la causalité, mais ils lui refusent le libre arbitre.

12. Avant d'examiner les trois propositions ci-dessus, il est bon de remarquer qu'au fond nier que l'âme soit une cause volontaire ou qui se détermine elle-même, c'est réellement nier que le principe de ses actes soit en elle, c'est nier qu'elle soit une véritable cause. Ainsi la différence entre les déterministes et les fatalistes est seulement apparente.

13. On répond à la première des trois propositions, Vâme ne se détermine jamais sans motif, i"" qu'il est de la nature d'une force ou d'une cause d'agir par là même qu'elle existe, sans attendre aucun motif; attendre le motif, ce serait d'ailleurs agir d'une autre manière, ce serait retenir son action; 2° qu'en fait nous agissons souvent sans motif, et par la seule force de détermination qui est en nous; témoin celui qui, se mettant à marcher, avance le pied droit avant le pied gauche sans qu'il y ait aucun motif à cette préférence; témoins les capricieux k qui l'on reproche précisément d'agir sans motifs, etc.; 3" enfin que même en accordant cette proposition, il ne s'ensuivrait nullement ce qu'on veut établir, et qui repose sur une assimilation erronée des motifs qui agissent sur notre intelligence et des forces qui agissent sur les corps organisés ou inorganisés ; car, en interrogeant la conscience humaine, on s'assure que nous concevons l'influence d'un motif comme différant absolument de l'action d'une force, par exemple, d'une

DÉMONSTRATION DE LA LIBERTÉ. iQi

bille sur une bille, ou d'un coup de fouet sur un être doué de la vie.

14. La seconde proposition étant la conséquence immédiate de la première, les trois réponses déjà faites à la première sont faites par là même à la seconde. Il s'ensuit 1® que si un motif seul agit sur l'âme, elle peut retenir son action et résister à ce motif unique en vertu de la seule force qui est en elle et sans lui opposer d'autres motifs; 2° que, lors même qu'elle se détermine dans le sens de ce motif unique, le principe de son action est en elle et non dans ce motif.

55. Enfin, cette troisième proposition, entre plusieurs motifs le plus fort l'emporte, est dépourvue de sens si on entend par le motif le plus fort précisément celui qui l'emporte. Si ce n'est pas là ce qu'on entend, cette proposition suppose qu'on a quelque moyen de mesurer et de comparer les motifs entre eux. Examinons s'il en est ainsi.

16. Les divers motifs de nos actions forment deux classes bien distinctes : 1° les motifs instinctifs plus ou moins nobles, tels que la faim, le désir de la connaissance, etc.; 2° les motifs rationnels, tels que la vue d'un plus grand bien futur, la conception du devoir, etc.

17. Or il est possible de concevoir une commune mesure entre les motifs instinctifs dont le propre est d'agir sur nous par une sorte d'impulsion plus ou moins vive; on en peut concevoir aussi une entre les motifs rationnels dont le propre est de présenter à notre intelligence un bien plus ou moins grand; encore tout cela n'est-il pas sans difficulté; mais ce qui est impossible, c'est de trouver une commune mesure, c'est d'établir aucune comparaison entre les motifs qui agissent par impulsion aveugle et ceux qui consistent dans les idées de rintelligence. La troisième proposition du

déterminisme est donc nulle contre la réalité du libre arbitre.

18. Le libre arbitre est évidemment l'objet de la croyance universelle, comme le prouvent les jugements que les hommes portent journellement les uns sur les autres, les récompenses et les peines décernées dans les familles et dans les Etats, les langues enfin, unanimes à exprimer réloge et le blâme, la liberté et la responsabilité.

49. La distinction que nous avons faite entre les deux espèces de motifs, distinction sur laquelle nous reviendrons plus amplement en morale, donne lieu de reconnaître quels sont ceux de ces motifs dont l'influence est contraire ou favorable à la liberté, entendue comme affranchissement de la volonté. Il est clair, en effet, que les motifs instinctifs nous apparaissent avec un caractère d'action aveugle et d'impulsion contre laquelle nous avons néanmoins le pouvoir d'une résistance indéfinie; que nous concevons les seconds au contraire comme de simples actes intellectuels qui nous découvrent Vutilité ou la bonté des actions, mais sans solliciter notre activité; et que par conséquent celui qui agit sous l'influence des premiers, se dépouille de la liberté, quoiqu'il ne cesse point d'être cause de ses actes; tandis que celui qui leur résiste et qui agit sous l'influence des seconds, conserve et développe toute sa liberté : ainsi, causes volontaires dans les deux cas, nous ne sommes libres vraiment que dans le second; l'indépendance de la volonté, la liberté morale est en proportion de l'influence que la raison a sur nos déterminations et du peu d'influence que les purs instincts exercent sur ces mêmes déterminations.

QUESTIONNAIRE

1. Quels sont les quatre sens du mot liberté? Les énumérer séparé-

ment.

2. En prenant le mot libei^té dans le sens de pouvoir d'exécuter, que

peut -on dire de la liberté ainsi entendue? Quel abus peuton faire de cette remarque?

3. La liberté', entendue comme affranchissement de la volonté,

existe-t-elle? Quels sont ses degrés extrêmes?

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